M">' DE MONTOLIEU
(D'après une miniature appartenant à
M'" Riliiet-de Constant, à Genève).
354 MADAMt: DE charrière et ses amis
Vaud '. Elle écrivait, par exemple, au sujet de M'"^ de Charrière de Bavois, dont les samedis étaient fort courus (et que les biographes ont si souvent confondue avec son homonyme de Colombier) :
« Soyez sûre que je ne vous en ai pas fait accroire sur M'"'^ de Charrière. C'est bien, si l'on veut, une habile petite femme,, (elle l'est trop), mais je la trouve souverainement désagréable. Je conçois que des gens qui veulent à tout prix du mouvement, de l'action, s'en accommodent mieux que moi. Elle fera aujourd'hui un bâtiment, demain une mauvaise comédie, et après demain un ingénieux goûter, qui lui coîitera le moins possible, puis ratatinera sa sèche petite personne et en tirera un certain parti, encourageant, flattant, courtisant, à droite et à gauche, jeunes et vieux, beaux esprits et grands seigneurs. Elle s'arrangea, il y a quelque temps, une campagne qu'elle appela Petit Bien ; puis, l'ayant chèrement louée, elle arrangea Petit Rien,. puis la loua encore, et se logea, je crois, dans un chenil. Adieu. » (A M'"*^ de Sandoz-Rollin, 1799.)
Tout cela est d'un tour assez malin ; on a pourtant l'impression que ces portraits lestement brossés doivent être ressemblants. Pour ne parler que de M""^ de Montolieu, sa littérature a je ne sais quel air de fausse distinction, et ses ouvrages ont vieilli au point d'en être illisibles. C'est leur médiocrité même qui en avait assuré le succès éphémère. Quel est le lettré qui, aujourd'hui, « hésiterait une seconde entre Caroline et Caliste ' ? » — Une incontestable supériorité de M'^^ de Montolieu, c'est qu'elle savait tirer profit de ses livres :
« L'autre jour, dit M"^'^ de Charrière à Benjamin, M'"<^ de Montolieu ne voulait pas m'en croire quand je lui disais comment j'étais traitée par les libraires et les imprimeurs ; elle ne connaît point ces difficultés-là... Enfin, chacun a son savoir-faire. — Non, du savoir-faire, je n'en ai aucun. » (27 juin 1801.)
C'est vers le même temps qu'elle vit M. de Béville, gouverneur de la Principauté. Quant il fut reçu « communier » de Colom-
* C'est une tàcheuse habitude qu'elle avait prise avec ce mauvais plaisant de Benjamin, qui médisait si volontiers de sa ville natale.
^ Sayous {Dix-huitième siècle à l'étranger, 11, p. 1 16) a très bien montré comment, grâce à leur art délicat et caché, les romans de M"" de Charrière tirent si peu de figure à côté de ceux de M"" de Montolieu, « si inférieurs cependant, que la comparaison n'est pas même à faire. »
LA FIN d'l'ne vie 355
bier (12 août 1801), il vint rendre ses devoirs à la famille de Charrière :
« Nous eûmes hier la visite de M. de Béville. MM. Marval et de Montmollin étaient avec lui. La conversation n'alla pas absolument mal et l'occasion se présenta de louer l'Allemagne, les lumières qui s'y sont répandues, la patience avec laquelle on y étudie, d'où il résulte des connaissances plus profondes qu'on ne les a ailleurs. Mais je ne laissai pas de me trouver un peu bête, ou du moins fort rouillée. J'ai toujours aimé à dire des choses agréables, quand il y en avait de vraies à dire, et il me semble qu'autrefois je n'en laissais pas passer sottement l'occasion. Hier, M. de Béville m'ayant adressé plusieurs mots obligeants sur l'éloignement que je mettais entre Neuchâtel et moi, ne devais-je pas lui dire que j'apprenais pourtant ce qui s'y passait, et n'ignorais pas, par exemple, combien on s'y trouvait heureux de l'avoir ? Vous nommer, et votre mari, comme les auteurs de mes lumières, aurait été un plaisir ; j'en aurais eu, j'en aurais donné peut-être, sans sortir de la simple vérité. Eh bien, j'en manquai l'occasion, et M. le gouverneur avait déjà repris le chemin de Neuchâtel quand j'y songeai. Tout mon soin s'était borné à dire une fois ou deux Monseigneur et autant de fois Votre Excellence. A cet égard j'ai gagné, car dans ma jeunesse, je ne sus jamais appeler Sire le roi d'Angleterre. » (A M'""^^ de Sandoz-Rollin, (1801.)
Elle avait beau vivre très retirée, ne plus se montrer jamais à Neuchâtel, n'y entretenir que quelques relations déjà anciennes : il ne passait pas dans la petite ville un étranger de marque, qu'on ne lui proposât d'aller voir l'auteur des Lettres neuchâteloises et de Caliste. Le géologue Léopold de Buch, qui séjourna chez nous vers 1802, et y fut très fêté, vint à Colombier à plusieurs reprises. Elle était celle qu'on n'aimait guère, qu'on redoutait un peu, sur laquelle on glosait, parfois très sottement, mais qu'on s'empressait, pour s'en faire honneur, de montrer aux passants notables...
Il fallait bien ces visites pour renouveler un peu le fond d'idées de cette femme dont l'existence devenait de plus en plus monotone et vide. Sa seule ressource, en dehors de la lecture, c'était cette correspondance si active qui la maintenait en constantes relations avec ses amis et qui remplaçait pour elle la conversation. Elle décrivait ce plaisir par une image vive et gaie dans une lettre à M'"*^ de Sandoz-Rollin (26 avril 1800) :
35b MADAME DE CHABRlÈHE ET SES AMIS
« Lire et écrire change réellement l'existence de l'homme... Quelle différence de ne communiquer que de vive voix avec les présents, ou aussi par écrit avec les absents ' Je suis comme un port, un marché, où il arrive et d'où il part des idées. Quelquefois je manufacture celles qu'on m'envoie, d'autrefois je les renvoie telles quelles, d'autrefois encore je les emmagasine. Chez un Hagenbach, tous les transports se font à bras et à bœufs ; ailleurs, il y a des chevaux, des chariots, des chaloupes de vaisseau toujours prêtes à mettre à la voile. Tout bouge K »
Image bien hollandaise que ce port en perpétuelle activité ! Ceux qui ont connu M""^ de Charrière ont tous été frappés de cette vitalité intellectuelle que rien ne pouvait abattre :
« Si je ne cro^^ais pas à l'immortalité, écrivait M"™^ Huber à sa fille, M™^ de Charrière me la prouverait : il est impossible que Tâme et le corps soient un, lorsque l'âge n'a aucun pouvoir sur l'âme tandis que le corps se détruit. »
Hélas ! en dépit de sa vaillance, elle ne sentait pas moins la solitude se faire et l'ennui l'envelopper comme un brouillard ! Le soir, encore un peu, elle « se livrait au monde », comme elle dit avec quelque ironie, c'est-à-dire qu'après une journée passée dans sa chambre avec Miss, elle retrouvait au salon quelques intimes, — toujours plus rares :
« M"^ L'Hardy passe souvent deux ou trois jours avec moi. C'est celle de mes amies qui convient le mieux à M. de Charrière, excepté pourtant M"^* Chaillet. J'aime encore ceux que j'aimais. Je suis marraine d'un nouvel enfant de M""^ Sandoz ^. M. Liegthan m'est toujours fort agréable ^. (A Benjamin Constant, 20 février 1801.)
' A propos de l'activité incessante de sa pensée toujours en éveil, M" Juste Olivier a dit très bien : «. Dans ce travail général des idées qui agitait alors la société, .VI"" de Charrière ne restait hors du courant par aucune ignorance, par aucune indifférence; mais elle ne recevait et ne reproduisait rien sans le marquer de son cachet» {Le Semeur, 12 juin 1844. art. sur Madame de Charrière).
^ Agnès-Charlotte-Hélène. Le parrain était Godefroi de Tribolet.
''• « Il est judicieux et impartial, dit-elle encore. Je trouve qu'il y a cela de bon à ce qu'il soit bourgeois, fils de maître-bourgeois, ayant maison, domicile assuré, fortune aisée, c'est qu'il en est plus libre d'esprit et de conseil, moins dépendant de la vogue, et ne redoutant pas une injuste censure. Peut-être, d'un autre côté, en est-il moins dévoué à son art. Je l'ai fort exhorté à ne se pas laisser distraire par ses plaisirs ruraux, mais le moyen ! Et le moyen aussi qu'à Neuchàtel on ne se rouille pas un peu sur certaines choses ! L'émulation, le mouvement des esprits, n'y sont pas entretenus suffisamment. »
LA FIN d'une vie SSy
Elle recevait souvent aussi Charles de Chaillet, fils de son ancien ami le pasteur, qui devint pasteur lui-même et lui adressait, de sa lointaine paroisse de la Côte-aux-Fées, des lettres d'une amusante bizarrerie.
Mais nous sommes arrivés, dans cette histoire, au moment de prendre congé successivement de ceux qui y ont joué leur rôle : ainsi, au retour d'une course de montagne, ceux qui y ont pris part quittent l'un après l'autre la troupe silencieuse et fatiguée. Nous allons entrevoir pour la dernière fois Camille et Pierrot. Nous avions laissé le second auprès de Huber, à Tùbingen. Il revint en 1799 chez sa tendre protectrice M"^"^ DuPeyrou, — « auprès d'Alcine », dit M'"'^ de Charrière, qui donne volontiers des sobriquets à ceux qu'elle aime, et aux autres aussi ^ Elle parle à M"^^ de Sandoz, avec une désapprobation assez vive, de « cette dépendance où Pierrot vit de M'"^ DuPeyrou. » Mais, en avril 1801, il put rejoindre sa mère à Besançon ". Benjamin n'était pas étranger à la rentrée en France de l'aimable émigré, car M'"'^ de Charrière lui mande le 10 juillet 1801 :
' Ailleurs, elle l'appelle Thémire, et se raille des procès que la veuve de DuPeyrou faisait mine d'engager contre les héritiers de son mari ; GauUieur a publié cette épigramme, qu'elle envoyait, le 12 janvier lygS, à M'" L'Hardy : « Vite, je vais écrire des vers faits ces jours derniers sur une veuve de votre pays :
S'il fut un cœur dans l'amoureux Empire Qu'on regardât comme un cœur éprouvé Et que l'Amour se crût bien dévoué.
C'était le cœur de la belle Thémire.
Zélé, ferveur, empressement pieux.
De ses autels un très fervent usage.
Tout promettait qu'au plus joli des dieux Jusqu'à la mort elle rendrait hommage.
Tout promettait... Mais je n'aperçois plus A son chevet, à sa table, à sa porte. Dans son boudoir, que la triste cohorte Des lourds suppôts de l'ignoble Plutus.
Avide d'or, de posséder avide.
Thémire plaide!... Au lieu du tendre Ovide, De La Fontaine et de maître Gil Blas, Elle étudie et Barthole et Cujas
Quel changement! Quelle métamorphose!
Dit Cupidon qui s'indigne et gémit...
Les rois, les dieux, en ce siècle maudit, Doivent compter sur rien ou peu de chose.
2 Le père était mort en juillet 1799 (Note de M. 'c comte de Marenches, descendant de la famille de Roussillon).
MADAMt DE CHARRIERE ET SES AMIS
« Le citoyen Mallarmev m'a écrit qu'il était content et reconnaissant de votre conduite à son égard et que vous lui aviez été fort utile. Je vous en félicite tous deux. »
En effet, le 12 prairial an IX, Benjamin adressait au ministre une requête en faveur de Pierre-Louis Mallarmey-Roussillon ^ :
« Je l'ai connu autrefois, — dit-il sans grand souci de la vérité, qui pouvait être com- }H" omettante, — tant à Paris que sur les frontières de mon département ! du Léman , où il était allé en \ ertu de la loi du 19 fructidor -, sui- \-ant ce qui m'a été assuré. D'après les opinions qu'il m'a toujours manifestées, j'ai la conviction morale qu'il a des droits à la bienveillance du gouvernement et que sa réclamation sera trouvée fondée. Je l'ai vu dans tous les temps professant l'attachement à la République et à la liberté, et cela également dans la réaction et pendant son exil. »
Benjamin réclame en conséquence pour ce pur « républicain » la faveur d'être autorisé « à rester sur le territoire de la République, où il est auprès d'une mère très malade ». Le ministre autorisa le préfet du Doubs à « placer en surveillance dans la commune de Besançon Pierre-Louis Mallarmey, prévenu d'émigration ».
' Nous devons la connaissance de ce document à noire collègue, M. Ch. Robert, professeur d'histoire à l'Académie de Neuchàtel, qui l'a trouvé aux Archives nationales à Paris.
^ Une des lois de déportation qui furent faites au lendemain du coup d'Htat de la majorité du Directoire (18 fructidor).
M"-' DLPEYROU, AGEE (Silhouette appartenant à M. F. de Perregaux, à Xeuchâtelj
LA FIN d'une vie SSq
Mais le jeune homme ne devait pas jouir longtemps de la patrie ■enfin retrouvée. Dans un billet de 1802 à Huber, nous lisons :
« Le pauvre Pierrot est mort à Besançon il y a environ trois mois. La danse, le vin, les liqueurs l'ont tué. Camille revient d'Amérique, mais dans le dessein d'y retourner. Je l'attends '. »
Mais nous ne trouvons dans la suite aucune allusion à un nouveau séjour de Camille auprès de celle à qui l'attachaient le souvenir et la reconnaissance. Il lui disait, dans une des dernières lettres qui nous soit restée de lui :
« Bonne amie, tenez, il est quelque chose qui ne s'effacera jamais de mon souvenir, et qui est et sera, tant que je respirerai, lout près de mon cœur, c'est l'hiver des Trois femmes. Il y a peu de jours où je ne pleure comme un enfant en y pensant. Je vous remercie pour tout le bien que vous m'avez fait, pour tout celui que vous avez voulu me faire. Je voudrais bien qu'il dépendît de moi que vous fussiez bien heureuse ; je voudrais bien que vous crussiez avec plaisir que rien dans le monde ne m'est aussi cher que vous, que votre estime, que votre attachement, j'allais dire que votre tendresse. Eh bien, oui, moi je vous aime tendrement. Adieu, ma bonne amie, adieu. »
Que devint dès lors l'aimable jeune homme ? — Un de ses petits neveux, M. le comte de Gana3% a recueilli les récits de la chanoinesse de Roussillon. sœur de nos deux émigrés : Camille s'embarqua, vers 1804 ou 1805, pour Constantinople,et sa famille ne reçut jamais plus de ses nouvelles. Fit-il naufrage? Fut-il tué à Trafalgar ? On l'ignorera toujours. Mais le temps le plus heureux qu'il eût connu dans ce monde était sans doute cet •« hiver des Trois femmes », passé dans la douce retraite de Colombier, avec celle qui, par l'esprit et le cœur, en valait bien trois à elle seule.
César d'Ivernois ne venait guère à Colombier pour ses audiences sans passer chez ses amis du Pontet. Dans ses lettres à M. de
' L'année précédente, elle mandait à Benjamin (20 février 1801) : «Je reçois assez souvent des nouvelles de Camille ; sa dernière lettre est de New- York, de la fin de novembre. Il ne m'écrit qu'en anglais, et, à ce qu'il me semble, il écrit comme un Anglais. -» Ces dernières lettres ne nous ont pas été conservées. Elle dit encore à Huber, le 26 mai 1801 : « Camille s'occupe •en Amérique avec intelligence, zèle et succès. Ses commettants lui témoianenl de la satisfaction. »
Tuvll il parle naturellement de M""*^ de Charrière ; il parle même d'après elle ; car comment ne pas reconnaître l'écho fidèle de ses paroles dans le jugement qu'il porte sur Delphine, qui venait de paraître, « ce fameux roman de M'"^ de Staël qui achève de la peindre, qui la ridiculise et dont les journaux font des critiquessi amères... » Il l'a lu avec « dégoût » et se vante de sa patience... ;\Inie (jç Charrière demeurait in-éductiblement hostile à r« ambassadrice ». Rien ne la faisait désarmer, pas même la façon aimable dont on parlait d'elle à Coppet : d'Oleyres, qui en revenait précisément, inscrit dans son journal cette note intéressante :
« 29 janvier 1803. Dîné chez M. Necker avec M"^^ de Staël, Benjamin Constant, M. de Saussure, etc., M""^ de Staël a parlé du roman de M""*^ Cottin, Amélie Mansfield, dont elle a trouvé les derniers volumes très intéressants ; puis la conversation étant tombée sur les petites villes et sur Neuchâtel, elle a dit qu'on devait s'y ennuyer beaucoup, comme dans les petites villes de Suisse, de France, d'Allemagne ; — passe encore pour celles d'Italie, à cause du beau ciel. Genève même ne jouit pas à ses yeux des avantages des grandes villes, quoiqu'elle convienne qu'on y trouve des ressources, de l'esprit, de la société ; mais on y est trop réservé, on ne s'y livre pas assez à l'entraînement de la conversation, tout s'y mesure en discussions. C'est à Paris qu'on goûte le mieux les charmes de la société par l'abandon à ses idées ou à celles des autres. — Frédéric ^ a relevé le propos de M"^^ de Staël sur Neuchâtel, et a dit qu'on ne s'y ennuyait point du tout, mais que peut-être un tel séjour borné ne serait pas digne d'elle. Elle lui a dit que ce qui pouvait, peut-être, le lui rendre aussi agréable qu'il semblait le trouver, c'était sans doute la connaissance d'une femme de beaucoup d'esprit qui l'habitait, M"^^ de Charrière. Là-dessus, tous les convives sont convenus que cette femme avait, en effet, beaucoup d'esprit jusque dans ses moindres productions. — « Caliste est la meilleure, « a repris I\I"^^ de Staël ; les autres sont très inférieures, et cepen- <( dant on y trouve de l'esprit et une touche originale. » — J'étais assis auprès d'elle, et je lui ai dit que M'"^ de Charrière m'avait prêté Delphine, qu'elle avait lu avec beaucoup d'intérêt : — Son suffrage serait bien propre à me flatter ! »
D'Oleyres s'en vint conter cette conversation à Colombier :
' Son fils adoptif, Frédéric-Alexandre de Chambrier (lySS-iSSô), qui devint procureur-général, puis président du Conseil d'Etat et député de Neuchâtel à la Diète. C'est une des plus nobles figures de notre pays. On doit à Frédéric de Chambrier l'excellente Histoire de Neuchâtel et Valangin jusqu'à l'avènement de la Maison de Prusse Neuchâtel, 1840).
LA FIN d'une vie 36 1
« Elle a approuvé ce que j'avais dit au sujet de Delphine et de l'intérêt avec lequel elle l'avait lu, parce qu'on peut lire un ouvrage avec intérêt et lui trouver des défauts... »
Vers ce temps, — le 30 juin 1803, — M. et M'"*^ de Charrière s'entendirent pour rédiger un testament réciproque '. Les époux instituaient chacun pour héritier son conjoint, puis, par un second testament, Charles-Emmanuel de Tuyll, leur filleul et neveu '"'.
M""*^ de Charrière mettait ordre à ses affaires. A la fin de 1803^ parurent les lettres de Rousseau à M"^^ de Franque ville. DuPeyrou avait laissé juges de l'opportunité de cette publication le pasteur Chaillet, le professeur Meuron et M'"'^ de Charrière.
Parmi les dernières lettres intéressantes qu'elle ait écrites, se trouvent celles qu'elle adressa à M"<^ L'Hardy, pendant un séjour que celle-ci fit, avec une parente malade, aux eaux de Plombières :
« Que de choses vous aurez à nous raconter! lui dit-elle... Oh ! si mes pauvres Roussillon étaient sur votre route !... C'est aujourd'hui jour de Jeûne, et c'est à présent l'heure d'un premier sermon. Grou [le domestique] est '■evenu de l'église sans y pouvoir entrer, tant la solennité et M. DuPasquier ont attiré de monde. A Plombières, je voyais de ma fenêtre l'entrée d'une petite église et du monde à genoux dans la rue. Tous les cultes appellent les hommes dans tous les temples, mais la religion protestante veut qu'on y soit longtemps et qu'on y écoute de longs discours. Un M. Charles Lardy y est pour quelque chose ^. Chez les catholiques, l'homme laisse tout l'honneur du culte à ses instituteurs : c'est l'Eglise qui dit la messe, c'est la religion elle-même qui exige qu'on la vienne entendre. Cela est mieux, ce me semble, à bien des égards. L'homme y dépend moins de l'homme. Le plat prédicateur n'y est pas en droit d'ennuyer ses semblables et n'y dégrade pas le service de Dieu. Adieu, très chère fille. » (8 septembre 1803).
« Vous êtes en peine de votre retour, et il y a de quoi. Je connais l'aride et froid Jura. La neige y tombe de très bonne heure... Vous ne devez pas rester à Plombières au delà du temps néces-
' C'était le second qu'ils rédigeaient : nous avons mentionné le premier ch. VII, p. 229.
2 C'était le futur seigneur de Zuylen, c'est-à-dire le fils aîné de Guillaume- René de Tuyll, seul frère de M'"' de Charrière qui vécût encore (il mourut en i83g).
=> Pasteur-suffragant à Colombier, connu plus tard sous le titre de doyen Lardy. (Voir plus haut p. 261-262).
302 MADAME DK CHARRlÈBE ET SES AMIS
saire pour la convalescence. Il y fait froid et triste ; les maisons y sont de carte. Les propriétaires n'ont de mérite que de pouvoir loger des baigneurs. Mais vous avez des villes moins dénuées de ressources, où vous pouvez aller attendre les forces de votre malade avec moins d'ennui et plus près de nous. Vesoul m'a paru assez habitable. Il y avait du moins, avant la Révolution, du monde à voir, témoin un très beau bal, dont Pierrot de Roussillon fut l'ornement. — Besançon vaudrait beaucoup mieux encore. Il ne tiendra qu'à vous d'y voir les sœurs de messieurs de Roussillon. Je crois que M'"^ de Montrond y est retournée. Vous lui pardonneriez l'aventure des Trois femmes et pourriez vous amuser chez elle. » (ii septembre.)
Quand M'-'- L'Hardy fut revenue de Plombières, elle vit arriver à Auvernier une personne qu'elle n'avait sans doute point souhaité très vivement d'y voir reparaître : la comtesse Dœnhoff : Le « petit maire » va nous en parler dans la lettre suivante, adressée à son ami de Tuyll :
« 17 février 1804... M'"*^ de Charrière est toujours à peu près de même, tantôt assez bien, tantôt un peu incommodée. Sans Mlle Forster, je pense qu'elle s'ennuierait passablement. Elle s'est mise à faire une partie d'échecs avec M"<^ Louise, et une autre de trisept avec tout le monde. Elle joue mal ; M. de Charrière la gronde ; Miss se promène sur la table, renverse et brouille cartes, fiches et jetons ; M'"<^ de Ch. en rit, M'''^ Henriette fait sa longue mine, et les autres souffrent sans rien dire.
Vous savez que la comtesse Dœnhoff est à Auvernier ; elle va quelquefois à Colombier, mais votre tante ne s'en accommode pas plus qu'il ne faut. Je crois que M""-' L'Hardy en souffre de toute manière. Heureusement la comtesse n'est ici qu'en visite ; elle voit du monde de Neuchâtel, danse, joue du clavecin, court et s'amuse beaucoup. Elle a de la gentillesse, mais son esprit est faux et sa beauté passée. Avec cela on ne fait pas beaucoup de conquêtes, fût-on reine tout à fait. »
Elle n'était même plus la demi-reine de jadis ; mais l'âge et les épreuves restent sans effet sur certaines cervelles d'oiseau. La petite comtesse avait besoin de s'amuser, et réussissait à faire danser la sage Thérèse Forster, qui, à l'entrée de l'hiver suivant, écrivait dans son journal :
« J'espère pouvoir travailler davantage cet hiver que le précédent. Il n'y aura point de comtesse Dœnhoff qui m'entraîne à la redoute. »
LA FIN d'une vie 363
Cette femme si mondaine était partie pom" Genève, où elle avait chance de s'amuser mieux encore qu'à Neuchâtel.
I*. « Il y a quelques jours que j'ai été à Colombier, écrit d'Ivernois le 19 juin 1804... Votre tante a des pigeons et fait des chansons. »