‹ Madame de Charrière et ses amis d'après de nombreux documents inédits (1740-1805) (volume 2)Chapitre 24 sur 72 · AM · texte numérisé non relu

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Elle s'était donc remise à la musique pour tuer le temps : •ces derniers fruits d'une passion malheureuse ne sont point parvenus jusqu'à nous. Il n'en est pas tout à fait de même de son dernier écrit, qui paraît avoir été traduit par Huber, les Lettres d'une princesse héréditaire d'Allemagne à son père \

' Nous ignorons où parut cette traduction, si elle parut...

Nous en avons retrouvé quelques fragments, cette phrase entr'autres :

« Les princes, ne paraissant pas nés bien évidemment pour l'utilité du genre humain, me paraissent en devoir être la décoration. »

Nous voyons aussi que cet écrit fut goûté par d'Oleyres et par M'"*^ Morel-de Gélieu. Celle-ci, qui venait de mettre au monde son premier enfant, faisait à Colombier un séjour de repos. Elle était mère aussi d'un petit roman, que M'"^ de Charriera recommandait à Huber :

« Je suis fort aise que vous vous occupiez à' Albert et Louise : ce sont les enfants de M'"^ Morel, mais ce sont mes filleuls. Ils m'intéressent à double titre. »

L'ouvrage parut en 1803 ; il s'appelle : Louise et Albert, ou Le danger d'être trop exigeant \ On l'a attribué à tort à M"^^ de Charrière, qui n'a fait tout au plus que le revoir au point de vue du style. Ecrit avec une simplicité élégante, il renferme quelques pages d'une émotion vraie, dont l'auteur de Caliste dut être contente.

Si elle n'écrivait plus guère, elle faisait profiter de son expérience les Neuchâtelois qui s'avisaient d'écrire. Nous la voyons revoir minutieusement et corriger sur épreuve un ouvrage de son ami d'Oleyres. Cet homme fort instruit a composé divers travaux historiques, publiés pour la plupart dans les mémoires de l'Académie de Berlin, dont il était membre depuis 1792. Ses recherches sur le Masque de fer furent remarquées en leur temps ^ M""^ de Charrière n'était pas femme — j'allais dire n'était pas homme — à reculer devant les hardiesses de la critique historique ; elle écrivait à d'Oleyres :

' Par Madame ■■ '. A Lausanne, chez Hignou et Comp', impr. libr. Et se vend à Paris, chez Charles Pougens, libraire, quai Voltaire, 10. i8o3. Il en parut, par les soins de Huber, une traduction dans le journal allemand Flora (Tûbingen, Cotta, i8o3).

- Mémoire sur les problèmes historiques et la méthode de les résoudre, appliquée à celui qui concerne l'Homme au masque de jer, par C. D. O. Magasin encyclopédique, VT année, t. IV, p. 472-484. Ce mémoire est également inséré dans les Mémoires de l'Académie de Berlin, 1794-1795, classe de Belles-Lettres, p. i57-i63 (Note empruntée à la Biographie neuchdteloise, 1, p. 166, où figure la liste des opuscules imprimés par Chambrier d'Oleyres).

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« L'autre jour, un homme de sens me parut tout désorienté en apprenant qu'on mettait en doute l'existence d'Hercule et celle des premiers rois de Rome. Il était fâché qu'on prétendît que c'étaient autant d'allégories... Il me semble qu'il serait assez bon de combattre toutes les opinions historiques que l'on croit fausses, de discuter tous les problèmes. Ce serait toujours autant de gagné qu'une erreur de moins, et peut-être, avec le temps, on remplacerait dans l'histoire la page déchirée. L'espèce de dépit qu'on cause à bien des gens en les obligeant à douter, est peut-être assez plaisant pour qu'il fût à propos d'en faire mention. » (i' novembre 1801.)

Jean-François de Chambrier avait aussi le goût et le sens de l'histoire, et publia en 1812 une curieuse notice sur Vauthier de Rochefort, dont il soumettait dix ans auparavant le premier manuscrit à M"^*^ de Charrière '. Elle conseillait si bien ceux qui s'exerçaient à écrire !

« En général, disait-elle à d'Oleyres, on ne peut trop simplifier sa pensée ; on ne peut trop se demander avant d'écrire, en écrivant, après avoir écrit : « Qu'est-ce que je veux, qu'est-ce que j'ai voulu dire ? » Puis : « L'ai- je dit ? » Puis : « N'ai-je dit que cela ? » Car il faut se rendre tellement maître de ses expressions, qu'on ne dise que ce qu'on veut dire. » (24 septempre 1797.)

Elle proteste ailleurs contre le « respect superstitieux » et « l'humilité de dupes » de beaucoup de débutants :

« Débarrassons-nous le plus que nous pouvons, dans nos études quelconques, de tous les voiles dont l'intérêt de notre amour-propre ou l'éducation nous couvrent l'entendement ; puis, libres et à notre aise, méditons, et, si l'envie nous en prend, écrivons, sans nous presser, voulant sur toute chose nous bien entendre nous-même et nous bien faire entendre de nos lecteurs. Alors, nous vaudrons les penseurs et les écrivains qui nous ont précédés, et nous n'aurons besoin de montrer une déférence servile ni un respect timide à personne. » (13 octobre 1797.)

Acceptons enfin ce jugement si vrai :

« Chaque homme a sa pente, contre laquelle il faut qu'il veille ; chaque pays a peut-être aussi la sienne. A Neuchâtel, on craint trop d'être plat ; cela empêche, d'être simple et fait tomber dans le recherché. » (20 novembre 1797.)

1 L'histoire de Vauthier de Rochefort, bâtard de Neuchâtel, ses criminelles intrigues, sa longue querelle avec le comte de Neuchâtel Conrad de Fribourg, son exécution en 1412, tout cela constitue une des pages les plus mouvementées de notre passé local.

Depuis son retour au pays, d'Oleyres était un des hôtes assidus de Colombier. Nous lui devons des renseignements précis — et précieux — sur les derniers temps de la vie que nous racontons. Dans l'intervalle de ses ^'isites, son amie lui adressait encore

U OLEYBES ET FREDERIC DE CHA.MBRIER

de longues lettres, où elle touche à toutes les nouvelles politiques et littéraires, mais sur un ton toujours plus désabusé : « Il me semble, s'écrie-t-elle, que je ne sais et ne pense rien du tout. » (14 janvier 1804). Elle pense fort bien encore, et l'éducation demeure un de ses sujets de méditation préférés. Elle entretient volontiers d'Oleyres de son fils adoptif, Frédéric-Alexandre de Chambrier, qui devait jouer un grand rôle dans le pays de

LA FIN d'une VIK SÔy

Neuchâtel et en devenir l'historien. Jeune homme, il faisait des séjours d'étude à Genève, et d'Oleyres allait l'y voir de temps en temps. M""*^ de Charrière se plaisait à évoquer avec lui ses souvenirs genevois, et il lui arrive de porter quelques jugements assez sévères.

« J'avais en horreur autrefois la salle de spectacle de Genève, à cause des principes qui l'avaient fait construire, et qui, pour être très anti-révolutionnaires, n'en étaient [pas moins odieux à mon gré. Je ne l'aimerais pas mieux à présent que des fanatiques ont dans ce même lieu érigé un monument et commis des meurtres atroces '. Trop de sinistres images viendraient au devant de moi et me défendraient l'entrée de ce hideux édifice. Il gâtait à mes yeux la vue, si belle auparavant, des maisons appelées maisons Boissier... On a beau faire et dire, les Genevois n'ont point de goiit, ni peut-être de génie : ils ne savent ni peindre, ni sculpter, ni bâtir, (ni trop écrire, ce que je dis fort bas, à votre oreille. Quant au style, Rousseau était une superbe exception à ce que je dis des Genevois, mais, après tant d'années passées à Paris, pouvait-il écrire comme on écrit à Genève ?) Ce sont des étrangers qui ont bâti les seules belles maisons qui soient à Genève. Je ferais cas peut-être de leur science, si je ne croyais que la science n'est bonne à rien. J'en parlerai autrement quand on me montrera quelqu'un qu'elle aura fait vivre heureux et mourir tranquille.

M"^*^ de Krudener et sa Valérie me sont tout à fait inconnues... Le séjour de M'^'^^ de Staël en Allemagne sera aussi extraordinaire que sa Delphine. J'aime encore mieux la voir applaudie avec excès que persécutée sans raison. L'un n'est au plus qu'un peu ridicule ; l'autre est odieux. » (14 janvier 1804.)

Elle était toutefois bien loin de méconnaître la grandeur de la cité de Calvin et de Rousseau : à son amie, qui allait y faire un séjour, elle disait :

« Regardez bien ce Genève. Peu de chose à présent, bientôt rien, selon toutes les apparences, il a été le berceau et l'école de l'esprit qui influe partout et sur tout. »

Et, après avoir dénoncé comme un malheur pour la petite république les distinctions et les luttes de classes, elle ajoute :

* Le i5 mars lygS, le Grand Club fraternel s'était installé au théâtre de Genève. Il s'y tint les discours les plus exaltés et les plus violents (voir Julien, Histoire de Genève racontée aux jeunes Genevois, Ed. i88g, p. 53 1;.

« Je n'ai accusé tout à l'heure que les grands comptoirs, la Grand-Rue, les gens siégeant dans les Conseils, mais il faut avouer que dans les boutiques, et au Molard, et chez l'artisan, il y avait autant d'orgueil que d'esprit, et un amour-propre plus aiguisé, plus pointilleux qu'en aucun pays du monde... Faitesvous raconter par M.. Pictet la querelle des tignasses et des perruques. Comme il n'a jamais joué qu'un bon rôle, il peut raconter sans répugnance. » (Novembre 1799.)

Dans la même série de lettres, elle passe en revue ses amis genevois :

« A la tête de ces derniers pour le mérite et tout ce qui peut rendre recommandable. je mets W^"^ Tronchin de la Boissière... Vous serez bien aise de voir ce bel endroit, auquel ses propriétaires ont ajouté du lustre. Si M. et M'"'^ DeTournes, mes amis et mes hôtes, étaient à Genève, je vous prierais de les aller voir, mais je les crois à Cologny. M"*^ Bontems est à Châtelaine... Son extérieur n'a point de grâce ni de naturel, mais elle a beaucoup d'esprit et de bonté. Vous affligeriez M'^*^ de Saussure de ne pas aller la voir. Peut-être verrez-vous chez elle M"^*^ Caroline Tronchin, belle-fille de celle dont j'ai parlé. C'est une connaissance dont, à la longue, vous seriez très contente. Ce sera une bonne œuvre à vous d'envover chercher, ne fût-ce que pour une heure ou deux. Fanchette Gaillard ^ : être accueillie de ce qu'il 3' a de mieux à Neuchâtel lui vaudra de l'estime à Genève... ]\I. votre frère vous fera connaître M. Pictet et le cabinet de 'SI. Jurine. Si le temps est beau, demandez à être menée un soir à l'Observatoire, et voyez la lune '. »

Un vif chagrin pour M'"'^ de Charrière fut le départ de l'excellent pasteur de Bôle. appelé à occuper la cure des Verrières. Elle l'aimait pour sa franchise, sa simplicité, sa gaîté et sa bonhomie. Il avait été le protecteur des Huber et était resté leur ami. Avec Huber, la correspondance continuait en se ralentissant un peu ■'. Le laborieux écrivain s'était fixé à Ulm en 1803. L'année suivante, il eut la douleur de perdre une petite fille qu'il aimait tendrement. Il ne devait pas lui survivre longtemps. Usé par les soucis et par un travail excessif, il mourut d'une

' Une jeune Neuchàteloise placée à Genève.

- Elle était en correspondance avec la plupart des personnes qu'elle vient de nommer. Que sont devenues toutes ces lettres ?

■■' La dernière lettre d'elle à Huber que nous possédions est du 5 mai i8o3. Elle lui recommande en termes touchants la jeune Marianne Ustrich, qui parait avoir retrouvé à Munich de nobles parents de son noble père.

LA FIN d'une vie 369

fluxion de poitrine le 24 décembre 1804. Benjamin Constant, qui était alors en Allemagne, l'avait revu peu avant sa mort. Il le jugeait ainsi dans son journal intime :

« Vu Huber, homme d'esprit, mais froid et sans sensibilité, hors pour sa femme et ses enfants. On n'a jamais le plaisir de le voir indigné contre aucun crime. Il lui manque cette fibre, comme à beaucoup d'hommes de lettres allemands. »

Puis, quelque temps après :

« Sa femme a beaucoup plus d'esprit que lui. De longues inquiétudes, une fortune gênée, me paraissent avoir dompté en elle ce décousu, cette activité sans but et ce désordonné qui fait le. malheur de la plupart des femmes d'esprit, et plus encore de ceux qu'elles entraînent dans leur tourbillon. M'"'^ Huber parle de mon mariage avec sa fille, M"^ Forster. On la dit charmante, d'une douceur et raison extrêmes. Mais ce n'est pas le jour pour moi de penser au mariage, car c'est l'anniversaire de celui que j'ai contracté il y a quinze ans et que j'ai été forcé de rompre au bout de quatre. »

Thérèse eût-elle pris Benjamin, si Benjamin l'eût voulue ? Ce que nous savons, c'est qu'elle déclina une demande en mariage d'un prétendant qui n'était pas le premier venu, à savoir Kotzebue '. — Mais écoutons encore Benjamin :

« J'apprends la mort d' Huber à Ulm. Quelle douleur pour sa femme ! Elle avait fait beaucoup de sottises et lutté contre toute sa famille pour s'unir à l'homme qu'elle aimait, et avait eu, même au moment de sa passion, beaucoup de remords. Enfin, après avoir erré longtemps sans fortune, sans asile, au moment où le sort semble s'adoucir et lui promettre l'aisance et le repos, cette pauvre femme perd le compagnon de sa vie et reste seule avec six enfants, sans amis, sans ressources, sans ■consolation. La vie est rude quand elle s'y met. »

Comment la veuve poursuivit la lourde tâche que le défunt lui laissait, avec quelle vaillance et quel savoir-faire, les lecteurs curieux de l'apprendre le chercheront dans le livre de M. Geiger.

A Colombier, la jeune Thérèse, accablée de douleur — car elle aimait Vater Huber comme son propre père — reçut de la famille de Charrière et des amis de la maison les marques de sympathie les plus touchantes et les plus délicates. Madame

* Voir Ludwig Geiger, Thérèse Huber, p. 140.

SyO MADAME DE CHABRlÈRE ET SES AMIS

Huber la rappelait auprès d'elle, et Thérèse note dans son journal : « M'^<^ de Charrière non seulement consent, mais désire que j'aille voir ma mère. » Mais elle souhaitait aussi qu'elle revînt à Colombier, pour peu que la jeune fille en eût envie :

« Je ne puis, disait-elle à la mère, ni donner à M"^ Forster à proportion de ce qu'elle vaut, ni me résoudre à lui donner peu... Ce serait la mettre à un taux fort au-dessous de sa valeur... Si je meurs bientôt, il lui sera aussitôt payé 50 louis. Si je vis quelque temps encore, et qu'elle soit restée près de moi, il lui en sera payé davantage. En attendant, elle ne manque de rien, nous nous aimons, nous nous grondons, rien ne la presse de se mettre aux ordres ni aux gages de personne. Ma fille ne serait pas autrement traitée si j'en avais une qui valût la vôtre... »

Trois semaines plus tard, Thérèse est auprès de sa mère, pour un séjour de quelques mois. Sa sœur, Claire Forster, venait de se fiancer avec un jeune Bernois, M. de Greyerz. M"^^ de Charrière écrit à sa protégée les lettres les plus affectueuses :

« Adieu, chère et charmante petite amie. Je vous embrasse avec les sentiments les plus tendres, amitié, inclination, estime,, tout ce qu'il y a de plus doux à sentir. » (29 mars 1805.)

Depuis longtemps elle n'avait plus écrit à Benjamin. Celui-ci ayant demandé quelque renseignement au sujet des Huber, elle répond par une lettre fort brève, qui se termine ainsi :

« Mon attachement pour Thérèse Forster ne m'a donné ni sympathie ni liaison avec sa mère... Il nous est arrivé des choses assez fâcheuses et ruineuses, entr'autres un incendie. Comme il ne nous convient pas de raser la maison, il a fallu réparer les chambres incendiées. Cela m'a donné de la peine et quelque amusement. Je n'en dirai pas davantage, ne voulant ni m'émouvoir ni me fatiguer. Ma santé est mauvaise. Je souhaite que la vôtre soit bonne, que votre âme soit sereine et votre temps agréablement rempli. »

C'était le pauvre M. de Charrière qui avait failli causer un désastre : plongé tout le jour dans ses chères mathématiques,, assis au coin de sa cheminée, il y entretenait un si grand feu, que la flamme gagna la chambre : on eut peine à sauver la maison. Mais Benjamin fut moins frappé de ce dramatique événement que de la phrase sur M'^'= Huber. Il y répondit sans doute par un reproche, auquel M"^*^ de Charrière fait allusion dans ces lignes :

LA FIN d'une vie Sy I

« J'aurais bien pu me dispenser de vous dire que je n'avais ni grande relation, ni sympathie aucune avec la mère de ma petite amie. Quelque peu qu'on parle ou qu'on écrive, que d'inutilités et de sottises il peut nous échapper ! — Parmi les vœux que je fais pour vous, il en est un plus ardent que les autres : Puissiez-vous être content de vous-même ! — Je suis toujours mécontente de moi. » (5 juin 1805.)

En l'absence de Thérèse, elle avait souvent auprès d'elle M"^ L'Hardy: «Personne, à mon gré, n'est vivifiante comme elle.» Un jeune négociant du village, M. Gaullieur, lils de l'instituteur de Corcelles, commençait aussi à fréquenter la maison... et M"^ L'Hardy. Les amis anciens demeuraient fidèles ; Georges Chaillet venait égayer de quelque récit les longues heures :

« Pour la première fois j'ai entendu avec plaisir la relation d'un voyage. C'est M. Georges Chaillet qui racontait les glaciers, et le lac de Thoune et l'étrange village de Untersee... »

Mais elle regrettait la douce Thérèse, qui, heureuse parmi les siens, regrettait pourtant aussi Colombier ; et elle écrivait à la petite amie ces choses délicates...

« Vous êtes de votre pays beaucoup plus que je ne croyais. Ici, à Neuchâtel, à Bôle, à la Prise, aux Verrières, à Auvernier, vous prenez plaisir à ce qui est bon, vous aimez ce qui est aimable ; vous êtes juste, bonne, accommodante ; à Ulm, à Stuttgart, à Stoffenried, vous ne jugez pas, vous jouissez, vous y êtes, vous vous sentez dans votre véritable élément... Je souhaitais que M. Huber eût une preuve, une marque de l'estime et de l'attachement que M. de Charrière professait pour lui. En cela j'ai réussi. Je me flatte d'avoir fait plaisir à M. Huber. J'espérais ajouter quelque chose à l'excellente éducation que vous aviez reçue, bien sûre que cette occupation me donnerait du plaisir et me ferait trouver encore un peu d'intérêt dans les débris de la vie. En cela, quant à moi du moins, j'ai parfaitement réussi. J'ai été triste, malade, vaporeuse, hypocondre, et grâce à votre pitié, à votre support, à votre jeunesse, à votre présence enfin, je me suis consolée, égayée, je me suis ranimée et je vis encore... Mais... le peu que je sais, vous le savez, je ne puis plus vous l'apprendre. Un peu de français, un peu d'anglais, un peu d'italien, car je ne sais de tout qu'un peu. S'il y avait quelque chose à perfectionner ou à changer dans votre humeur, je ne l'ai pu ni ne le pourrai, et à l'égard du caractère, vraie, équitable, généreuse, vous devez tout ce que vous êtes d'excellent à vos parents et à votre Créateur. La tâche de votre gouvernante n'est-elle pas remplie ? » (27 juillet 1805.)

372 MADAME Dt CHARBIÈRE ET SES AMIS

Thérèse voulut néanmoins revenir à Colombier : elle passa auprès de M'"*^ de Charrière les quelques mois que celle-ci avait encore à vivre. Ce temps ne dut pas être gai, à en juger par les extraits suivants du journal de d'Oleyres :

« 1804, 2 août. Chez M'""^ de Charrière, à qui j'avais envoyé quelques extraits de métaphysique sur l'éternité et la liberté. Elle a des paradoxes à soutenir sur ces matières qu'elle n'entend pas et qu'elle trouve trop abstraites pour essayer de les entendre, quoique de temps en temps la fantaisie lui prenne de les approfondir ; mais elle finit, comme bien des gens qui ont moins d'esprit, par un dégoût et doute général, qui est plutôt paresseux que philosophique. »

Comme il arrive souvent à la fin de la vie, les figures les plus aimées et les jours heureux d'autrefois hantaient sa pensée. Elle se plaisait à évoquer le souvenir de ceux qu'elle avait perdus et qu'elle ne regretterait plus longtemps. Nous devons à d'Oleyres cette page attachante, qui nous reporte au temps où l'aimable Ditie séjournait à Colombier ; elle précise la physionomie du jeune marin que sa sœur chérissait entre tous les membres de sa famille :

<' 1805, 12 avril. M'"*^' de Charrière, que j'ai vue hier à Colombier, conser\'e le plus tendre souvenir de son frère cadet, mort en 1773 à Naples. Il avait passé l'été ici auprès d'elle dans les commencements de son séjour, et je me rappelle sa tournure agréable, sa prévenance. On vantait son amabilité, et surtout on nous le citait comme un modèle de l'art d'écouter : il avait tellement l'air de s'intéresser à ce qu'il entendait et il animait si fort par là ceux qui lui parlaient, que, souvent, sans rien dire, il les captivait .

1803, 7 août. Chez M'"*^ de Charrière, qui a disserté sur le plaisir et le contentement, à propos de M"^^ de Staël, qui donnerait toute l'existence qui lui reste pour six mois de bonheur. M'"*^ de Charrière a eu et a encore des moments de plaisir très vif, mais, comme M'"'^ de Staël, elle n'est point contente, ni n'a jamais su, non plus que son mari, ce que c'était que le contentement ; elle prétend même que les gens qui l'entourent ne sont point contents. Cela vient de ce qu'avec beaucoup d'esprit, sa situation, ses entours, ses désirs n'ont jamais été en mesure avec son caractère ; à force d'être maîtresse de ses volontés, elle n'a plus eu de volontés bien prononcées, son esprit a cherché autour de soi des aliments et était blasé ; point de règle, nulle méthode ; il était bien difficile de trouver là le contentement. »

i.A FIN d'une vie SyS

Cette psychologie du diplomate est un peu confuse, mais on comprend tout de même ce qu'il veut dire, et ce qu'il veut dire est juste. Il note ensuite, de semaine en semaine, les phases du triste déclin.

« 1805, II septembre. Chez M'"*^ de Charrière, que je n'avais pas vue depuis que M""^ de Saussure, rebutée par le mauvais accueil qu'elle lui fit à son passage à Colombier pour aller à la Brévine, avait préféré de séjourner à Cormondrèche à son retour, au lieu d'aller à Colombier, comme elle l'avait promis... M'"'^ de Ch. n'en a point parlé, et personne ne sait la cause de cette mauvaise humeur, qui, du reste, lui devient assez habituelle, faute d'occupation suivie, et ne consultant que des fantaisies pour tout ce qu'elle entreprend. L'ennui la domine souvent ; elle le sait et ne peut s'en défendre... Elle a renoncé à la composition suivie et ne lit plus que par boutade.

8 novembre. Chez M'"'-' de Charrière. Toujours sceptique. Le jeune ministre Lardy ne peut dissiper des doutes qui, dans sa position, et malade comme elle est encore, devraient lui peser plus que jamais. Elle croit que le P. rofesseur] Prévost l'est autant qu'elle isceptique . Il est vrai que son tâtonnement d'opinions peut donner des doutes sur ses principes religieux, mais Lardy croit savoir que son scepticisme a diminué.

24 novembre. Chez M'"*^ de Charrière. Toujours malade, et dégoûtée de tout. Heureusement pour elle, dans ces temps de dégoûts qu'accroissent les infirmités, elle trouve encore dans la bienfaisance un moyen de sentir le prix de l'existence et de mettre quelque suite dans- ses journées. Elle s'attache aux personnes auxquelles elle a fait du bien, au point de s'occuper presque exclusivement de leur sort, d'en faire son affaire principale, et d'éviter ainsi l'aridité de l'égoïsme qui accablait M'"*^ Du Deffand, avec qui sa tournure d'esprit a d'ailleurs des rapports. »

Vers la fin de novembre, elle sentit que son état s'aggravait, et après quelques semaines de déclin, elle expira dans la nuit du 26 au 27 décembre 1805 ^ Ecoutons les témoins de ses derniers jours. D'Oleyres écrit :

« 27 décembre. M'^^ de Charrière est morte ce matin à Colombier, après avoir langui un mois. Ses derniers temps ont été

^ Voici l'acte de décès, tel que nous le trouvons dans le registre de la paroisse de Colombier : « Isabelle Agnès Elisabeth Theuil, fille de Monsieur le Baron de Theuil, de Serooskerken, seigneur de Zuilen, femme de Monsieur Charles-Emanuel, fils de feu François de Charrières, de Pentaz et de Cossonay, est décédée le 27 décembre i8o5, d'un squire, et ensevelie le 29 dudit mois, âgée de 65 ans. »

tristes ; le dégoût de la vie, l'apathie et le doute faisaient le fond de son existence, et elle ne rendait point heureux ceux qui l'entouraient, sauf les privilégiés. Une morosité presque continuelle, plus de ces engouements qui la tiraient autrefois de sa manière d'être apathique ; ayant essayé de tout, ne trouvant plus de goût à rien, et ne trouvant plus de ressources dans un esprit très cultivé, très un, dont elle n'a pas su tirer parti pour son bonheur. — Elle a conservé sa présence d'esprit jusqu'à la veille de sa mort, mais une faiblesse à ne pouvoir s'exprimer. Elle avait 65 ans, s'était mariée à 30 ans, et avait eu le malheur d'être trop indépendante pour son bonheur et celui d'autrui. J'ai eu des relations, et très agréables, dans sa société et sa correspondance depuis 30 ans et plus, ayant toujours conservé la permission de soutenir un avis différent du sien sans qu'elle le trouvât mauvais. »

M"'^ L'Hardy annonçait à M"^*^ Morel-de Gélieu la triste nouvelle par ce billet :

« Nous venons de perdre notre amie... C'est ce matin à 3 heures qu'elle a expiré ; ses derniers moments n'ont pas été douloureux... M"'^ Forster et moi sommes fort tristes et accablées. »

De son côté, la femme du pasteur de Colombier écrivait à sa fille :

« La lettre de M"*^ L'Hardy t'apprendra que votre bonne amie n'est plus. Tu fais une perte sensible... C'est à présent que Dieu t'appelle à ne pas te laisser abattre par la douleur. Tu es entrée librement et volontairement dans l'état d'épouse et de mère ; tu te dois à ces êtres chéris qui t'entourent. Si partager ta douleur pouvait l'adoucir, ma chère Isabelle, les pleurs que je verse en ce moment le feraient certainement : j'aimais aussi M'"- de Charrière, et plus que tu ne le crois... Il y a déjà six semaines que ton amie se trouvait mal, mais on variait sur le genre et le danger. Il se trouve à présent qu'elle est morte d'un squire dans les entrailles, qu'elle avait depuis l'âge de 16 ans. Elle n'a jamais eu de grandes douleurs, mais une extrême faiblesse, de l'oppression et beaucoup d'inquiétude. Elle a eu des rêveries les 15 derniers jours et a perdu la connaissance les deux derniers. C'est ce matin à 3 heures qu'elle a été délivrée de ses souffrances. On l'ensevelira dimanche... Après M. de Ch., c'est M"*^ L'Hardy, je trouve, qui fait la plus grande perte : elle aimait la défunte autant que toi, et n'ayant aucun autre objet d'attachement, elle doit éprouver un vide affreux. »

Thérèse Forster annonça aux autres amis de la maison la mort de sa protectrice. Elle donnait les détails suivants au pro-

LA FIN d'une vie SyS

fesseur Prévost, dont M'"^ de Charrière avait reçu, quelques jours avant sa fin, une lettre « qui avait été un de ses derniers plaisirs. » :

« Sa mort n'a point été douloureuse : sa respiration s'est affaiblie par degrés et a cessé sans que sa physionomie ait marqué la moindre souffrance. »

Voici le billet adressé à Benjamin Constant, et que celui-ci conserva :

« La dernière lettre que M'"'-' de Charrière a dictée est celle, Monsieur, par laquelle elle vous apprenait qu'elle était malade. M. de Charrière me charge de vous écrire pour vous apprendre ■que nous pleurons sa perte depuis hier. Sa mort a été douce. Depuis longtemps sa santé était mauvaise, mais ce n'est que pendant les 3 dernières semaines qu'elle est devenue vraiment inquiétante. J'ai l'honneur d'être votre très humble servante.

Thérèse Forstkr. »

Nous n'avons pas retrouvé cette dernière lettre de M'"^ de Charrière à Benjamin. C'est peut-être à ce message suprême qu'il faisait allusion dans ces lignes adressées de Genève à M'^'^ de Nassau :

« 25 décembre 1805. Je vous écris dans une disposition d'esprit assez triste : j'apprends que la pauvre M'^*^ de Charrière de Colombier est mourante ou peut-être morte à présent. La mort réveille toujours mille souvenirs que l'agitation de la vie rend confus et moins possibles ; et, quoique nous ne fussions pas, depuis longtemps, dans une correspondance suivie, je me suis trouvé reporté par cet événement à l'époque de nos liaisons les plus intimes. J'avais formé le projet d'aller la revoir ; mais son danger vient d'une faiblesse excessive qui rend toute émotion dangereuse, et j'ai craint d'ajouter encore à son mal, de précipiter le moment qu'on m'annonce être presque inévitable. Je ne sais quel nuage de mort plane depuis quelques années. J'ai vu mourir depuis deux ans une foule de personnes que j'aimais à des degrés différents, que j'avais connues dans ma jeunesse. ...Le temps des nouveaux liens est passé, le monde se dépeuple, et quoique je ne sois pas vieux encore, je compte plus d'amis dans le tombeau que sur cette terre. »

Quelques jours plus tard, il inscrit dans son journal :

« J'apprends la mort de M'"^ de Charrière de Tuyll. Encore une amie dévouée que je perds ! Le monde se dépeuple pour mon ■cœur. »

MADAME DE CHARPIERE El SES AMIS

Citons encore ce mot charmant, que nous rencontrons dans une lettre à sa tante, du 5 septembre 1810 :

« Avez-vous passé par Colombier ? Cet endroit est bien gravé dans mon souvenir. Si, comme je pense, on se retrouve dans l'autre monde, M'^*^ de Charrière est une des personnes que j'y chercherai avec le plus d'empressement. »

Le surlendemain de la mort, par un froid et brumeux dimanche de décembre, on rendit les derniers devoirs à la défunte :

« Nous nous sommes rendus avec Frédéric à Colombier, écrit d'Oleyres, pour l'ensevelissement de M""'^ de Charrière. Faute de parents, les relations de la défunte ont conduit l'enterrement. »

On devine qui formait, avec les messieurs de Chambrier, ce petit cortège funèbre : M. de Sandoz-Rollin, les deux frères Chaillet, César d'Ivernois, Godefroi Tribolet, le docteur Lichtenhahn, quelques notables de Colombier, avec les vignerons de M. de Charrière, qui, selon l'usage local, portaient le cercueil. Et, tandis que l'enterrement passe sous l'antique porche de la cour et monte la rampe du Pontet, de cette allure lente que rythme la cloche de la vieille église, les dames amies de la famille sont réunies dans le salon aux volets mi-clos. Toutes vêtues de deuil, M""*^ Caroline Sandoz, M'^^ Chaillet-de Mézerac, Henriette L'Hardy, entourent en silence et les larmes aux yeux les deux belles-sœurs, M"<= Louise et M"*^ Henriette, tandis que la petite Thérèse Forster va et vient pour veiller à tous les détails matériels qui sont, en pareil jour, une distraction à la douleur. Toutes ces personnes sentent bien que c'est une période heureuse et douce de leur vie qui va se clore, que cette maison dont l'âme vient de s'envoler sera désormais lugubre et sans autre attrait

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