LE PORCHE DE LA .MAISON CHARRILRI
LA FIN d'une vie 877
que celui des devoirs à remplir envers les trois vieillards qui survivent. M. de Charrière, qui n'a pu suivre l'enterrement, tant il est affaibli et déchu, est assis au coin de son feu, plongé dans une stupeur morne. Il a aimé autant qu'il était en lui cette femme dont il admirait les talents, dont il savait la bonté ; il a essayé de la rendre heureuse en lui laissant la libre disposisition de sa vie et de sa fortune : il n'y a point réussi, parce qu'elle était, suivant son propre aveu, « toujours mécontente d'ellemême, » et « partout étrangère ». Le pauvre veuf repasse dans sa confuse rêverie cette destinée étrange : il évoque la brillante jeune fille qu'il a connue jadis au château de Zuylen, dans les salons d'Utrecht et de LaHaye, qui a consenti à le suivre dans cette retraite de Colombier, et qui maintenant va dormir dans le petit cimetière du village...
Les amis entourent la fosse ouverte. Le pasteur dit la belle prière : « Puisqu'il a plu à Dieu de retirer à lui l'âme de notre sœur, nous devons déposer son corps dans le tombeau : nous rendons ainsi la terre à la terre, la poudre à la poudre, la cendre à la cendre, mais avec une feraie et pleine assurance de la résurrection à la vie éternelle par Jésus-Christ notre Seigneur... ' »
Nous avons souvent erré, cherchant la tombe de notre amie, dans l'ancien cimetière de Colombier ; il n'était pas permis alors d'élever des monuments dans le champ de la mort, et pas une pierre, pas une inscription ne trahissait sa dernière demeure parmi les tombes oubliées, où s'épanouissaient les floraisons capricieuses et les herbes folles que chaque printemps rajeunit. Puis le jour vint, il y a quelques années — où le vieux cimetière désaffecté fut vendu à un propriétaire voisin, qui le transforma en une place de tennis. La jeunesse et la vie ont repris possession du funèbre enclos...
^ Il est intéressant de savoir que cette prière, qu'on appelle « la collecte», a été composée par le pasteur Chaillet, ainsi que le prouve une note inscrite de sa main dans la marge de sa liturgie : « C'est moi qui ai rédigé cette collecte, et je la crois belle et bonne».