CHAPITRE XXVI
Conclusion
« Ma vie ni mes souvenirs n'offrent point d'ensemble. »
(M"' de Charriére à Benjamin Constant.)
Le testament réciproque. — L'ne maison en décadence. — Le déclin de AL de Charriére. — Il veut se remarier. — Famille éteinte — Fin de plusieurs personnages de cette histoire. - La renommée de M"" de Charriére. — Son portrait par Benjamin Constant. — Ce qu'elle fut. — Conclusion.
Les amis sont revenus dans la maison en deuil pour assister à la lecture du testament réciproque fait par les époux le 30 juin 1803. Cet acte confirme un arrangement pris entre eux au début de leur union et assurant aux deux sœurs de M. de Charriére une somme de 40,000 francs, avec la jouissance de tous les biens qui appartiendront à l'époux survivant au moment de son décès. MM. d'Ivernois et Chaillet-de Mézerac sont chargés de veiller à l'exécution de cette disposition. Puis vient la longue nomenclature de tous les héritiers naturels, à qui les testateurs lèguent « cinq sols faibles », formule d'exhérédation exigée par le droit coutumier de Neuchâtel : ce sont tous leurs neveux et nièces, cousins ou cousines de Tuyll, de Charriére, de Murait, etc. Chacun des époux déclare ensuite instituer l'autre pour héritier de tous ses biens. M'"'' de Charriére a joint au testament de nombreux codicilles, dont le suivant est à relever : « M"*^ Henriette
L'Hardy rangera et brûlera mes papiers particuliers comme bon il lui semblera, gardant, donnant, brûlant, sans que personne y ait rien à voir ». Divers souvenirs sont destinés aux amis intimes ; elle donne à M"*^ Forster « la cafetière et le pot au lait qui nous ont servi lorsque nous déjeunions ensemble », puis 70 louis. Elle n'oublie ni sa protégée Marianne Ustrich, ni sa femme de chambre Charlotte ; un souvenir de 1000 fr. est réservé au plus ancien ami, M. de Saïgas.
On a pu voir le peu de prix qu'elle attachait à l'argent : depuis plusieurs années, et sans qu'elle s'en alarmât suffisamment, non plus que son mari, les affaires de sa maison se ressentaient de son indifférence sur cet article. Le 2 août 1806, d'Olevres, Neuchâtelois pratique, inscrit dans son journal cette note sévère :
« M""^ de Charrière a laissé ses affaires dans le plus grand désordre. N'ayant jamais pu mettre de suite à rien, et suivant tous ses caprices, elle était presque ruinée quand elle a terminé sa carrière. »
Nous trouvons la peinture navrante de ce désarroi dans une lettre écrite par le maire de Colombier à Guillaume de Tuyll :
« 6 juin 1806. Mon cher ami, vous avez été à Colombier dans le temps. Tout a bien changé depuis, et vous ne vous y reconnaîtriez plus. Je crois vous avoir dit déjà que l'ennui, et l'humeur qui en est la triste suite, avaient gagné toute la maison de votre tante. Je vois à présent qu'il 3^ avait une autre cause de chagrin: c'était la vue du désordre qui régnait dans les affaires, et la perspective d'une ruine inévitable si cela continuait. En attendant, on se grondait les uns les autres ; chacun cherchait à s'étourdir à sa manière, et personne n'avait ni le courage, ni peut-être assez d'autorité pour parler d'économie et de réforme. M. Chaillet a eu l'un et l'autre ; je me suis joint à lui, et nous espérons que si l'on ne peut payer des dettes qui existent, au moins l'on n'en fera pas de nouvelles. On a vendu de la vaisselle inutile, renvoyé cocher et valet d'écurie ; on vendra désormais le fourrage, et l'on chassera de la maison toutes les bouches inutiles, les parasites et les fainéants. Vous pensez bien que tout cela ne se fait pas sans peine... Croiriez-vous que M"*^ Henriette est la plus raisonnable ? Cela est vrai pourtant. C'est elle aussi qui s'est montrée de la manière la plus aimable dans la dernière maladie de M™*^ de Charrière, et qui a paru la regretter davantage. Pour M. de Charrière, il est absolument en enfance : il ne songe plus qu'à boire et manger, et son physique et son moral sont
également affaiblis. M"<^ Louise baisse beaucoup aussi, et tout ce qui sort des limites de son jardin la touche très peu. Ne soyez
THERESE FORSTER Fille ainée de M""' Iluber
donc plus surpris que personne n'ait songé à vous faire part de l'état de M^^^ votre tante : l'apathie de tous ces gens est telle, que je suis étonné qu'ils aient pensé à vous annoncer sa mort ; encore ne l'auraient-ils pas fait, je crois, sans M. Chaillet. »
Ce que dit le maire de Colombier n'est que trop confirmé par ce que nous apprenons d'autre part. M. de Charrière se sentait décliner et mourir ; et ces lignes sont poignantes, qu'il écrivait, en janvier 1806, à M'"*^ Morel :
« Lorsque je reçus votre lettre, j'étais incapable d'y répondre. Mes idées n'avaient pas de suite. Des impressions confuses, des retours sur le passé, des illusions de toute espèce remplissaient, obsédaient mon esprit. Je commence à être mieux. La froide réalité de la mort prend peu à peu la place des chimères. Vous avez perdu une constante amie. J'ai perdu une compagne de trente ans. Je me sens seul dans le monde. Vous me conserverez votre amitié. La mienne vous est acquise pour la vie. Je suis lié à vous par vos qualités aimables et par tant de souvenirs ! Si vous daignez causer avec moi comme vous auriez fait avec ma femme, j'en serai bien reconnaissant. »
Quelques jours après, il écrit à son neveu de Tuyll :
« Je sais par ]\L d'Ivernois la part que vous avez prise à ma douleur. Je n'en doutais pas. Recevez l'assurance d'une amitié qui ne finira jamais, et M'"^ votre mère celle de mon tendre respect. Je souhaite que vous vouliez bien me donner quelquefois de vos nouvelles et recevoir des miennes quand je serai en état d'écrire. Mes idées sont encore dans un désordre qui me rend presque impossible de faire une lettre. Voulez-vous bien, lorsque vous irez à x^msterdam, me faire envoyer 6 bouteilles de la meilleure anisette, et je vous prie aussi de m'envoyer la note de ce que M'"^ votre mère a perçu année par année de la petite rente de ma femme. »
En post-scriptum il ajoute :
« Ma femme n'a donné d'autre signe de souffrance que l'inquiétude qui la portait à changer de place. Sa faiblesse était extrême dans les derniers temps ; elle ne prenait plus qu'un peu de vin et d'eau ; elle désirait de mourir. »
M. de Charrière n'était même plus en état de le désirer ; le vieux manoir vit des scènes étranges, que nous devinons par les lettres des intimes de la maison. Non content de rédiger un codicille par lequel il léguait à M"<^ L'Hardy, en reconnaissance de l'amitié témoignée à sa femme, une petite vigne de trois « ouvriers », il se mit en tête de l'épouser ! Or, à ce moment, M""^ L'Hardy était recherchée par M. Gaullieur, à qui elle écrit :
« On me mena hier prendre le thé chez M. de Charrière. Je l'ai trouvé fort changé ; ses sœurs le sont aussi ; leur aspect à tous, leur situation, l'avenir lugubre que je prévoyais pour eux, mes souvenirs, mes regrets, tout cela fit un tel vacarme dans ma tête, que j'y pris une violente douleur, dont je me ressens encore... M'""^ Chaillet m'écrivait avant-hier que M. de Ch., croyant n'avoir d'autre obstacle à ses vues que la volonté de ma mère, était occupé des moyens de me faire un sort capable de la tenter, ou du moins de lui faire prendre son parti du sacrifice qu'elle ferait en se séparant de moi. Toutes ses idées roulaient là-dessus. M""^ Louise en était occupée aussi. J'ai répondu qu'on ne doit plus s'occuper de cette affaire, qu'un obstacle invincible s'opposait aux projets de M. de Ch., et j'ai dit la nature de l'obstacle. On l'en a instruit hier au soir. Il m'a semblé que je devais vous le dire, vous dire aussi qu'il ne fallait peutêtre pas, pour le moment, que vous allassiez dans la maison, à moins que l'on ne vous en priât... »
Gaullieur y dut aller pourtant, occupé qu'il était aux écritu res du pauvre vieillard :
«J'ai trouvé M. de Ch. seul, écrit-il à sa fiancée, il m'a reçu avec une politesse que j'ai cru assez longtemps n'être pas affectée... Je lui ai fait un aveu net de la situation des choses. Il m'a écouté bien froidement, m'a dit qu'il avait appris tout cela par M"« Forster. Il a ajouté d'un air nonchalant que cela ne lui faisait rien, et qu'il était tranquille depuis qu'il savait votre résolution à son sujet, puis m'a félicité sans écouter ce que je voulais ajouter, a dit que son projet avait été de vous léguer quelque chose de son bien, que vous fussiez mariée ou non, mais que MM. d'Ivernois et Chaillet, qui avaient pris hier connaissance de la situation de sa fortune, avaient trouvé qu'il ne pouvait rien en détacher sans imprudence. Sa sœur aînée et M"^*^ de Saussure sont entrées là-dessus, et fort à propos... Ces dames ont proposé de descendre pour reprendre une lecture commencée, et je suis sorti en faisant maintes réflexions sur le caractère des hommes... »
En félicitant M"*^ L'Hardy de ses fiançailles, M'"'^ Morel ajoutait :
« J'avais sur le cœur de vous dire que M. de Ch. a eu véritablement à votre égard l'intention généreuse que le public lui prêtait. Au moins me l'a-t-il dit très distinctement le dernier jour que j'ai été à Colombier. Je voudrais que vos impressions à son égard pussent devenir plus douces, plus satisfaisantes pour vous, et plus bienveillantes pour lui. Il m'a paru le mériter pleinement. » (i"^"" juin 1806.)
Le vieillard écrivait de son côté à M™*^ Morel :
'. « Vous êtes ce qui me reste de mieux, de plus cher, de ma femme.. Je végète assez doucement, et mon imagination est tranquille. Je souhaite sincèrement tout le bien possible à M"*^ L'Hardy et à M. Gaullieur. Je n'ai point revu M"' L'Hardy. Je vois souvent avec plaisir M. Gaullieur. J'ai fait dire à M"*^ L'Hardy que si c'était par ménagement pour moi qu'elle ne venait plus à Colombier, elle avait tort, que j'avais pris mon parti entièrement sur tout ce qui s'était passé entre nous. — ]\Iiie Forster nous quittera dans peu de jours. ^ »
Le mariage Gaullieur-L'Hard\% célébré à la lin de 1806, fut aussi court qu'il fut heureux. Le 20 janvier 1808, M'"'^ Gaullieur mettait au monde un fils qui lui coûta la vie ". Nous avons sous les yeux la lettre désolée que M"'-*^ Morel adressait à l'époux ainsi frappé en plein bonheur :
«Le souvenir de votre Henriette se lie intimement aux moments les plus heureux de ma vie, et il me semble que l'amie que nous avons tant regrettée en est plus absente, plus perdue pour nous. Hélas ! qui aurait pu croire que votre femme la suivît de si près ! Un mari comme vous pouvait seul la consoler de M'^'^ de Charrière. Nous sommes ici-bas pour souffrir : encore est-il doux de souffrir en aimant et parce qu'on aime. »
M. de Charrière survécut environ deux mois à M""^ Gaullieur. L'invariable amie de la maison depuis près de 30 ans, M""'^ Chaillet-de Mézerac, écrivait à Gaullieur, le i^"" mars 1808 :
' Elle passa un certain temps à Hofwyl, où elle occupa une place dans l'institut, alors célèbre, de Fellenberg. Elle écrivait de là, le 28 décembre 1807, à M"" Gaullieur-L'Hardy .• « Pour ce qui regarde cette triste maison ■de Charrière, je m'attends qu'elle changera bientôt de face. Ces pauvres dames mènent une lugubre vie... Lorsqu'elles auront tout à fait perdu celui qui est encore à présent l'objet de leurs affections, de leurs soins et de leurs soucis, quels plaisirs les attendent, sans parents, sans personne qui les intéresse particulièrement ? Leur frère était tout pour elles. Et quant à lui, on ne peut que lui souhaiter une prompte délivrance... » Elle résume ensuite une lettre de sa mère, qui lui raconte une visite que M"' de Staël vient de lui faire (voir Geiger, Thérèse Huber, p. 166-168). M"" Huber écrivait d'autre part à M"" Gaullieur, le i3 septembre 1807 : « Eh ! mon Dieu, comment va cette triste maison de Colombier? Pour être gai, pour être absurde, pour se désoler du froid et de la bise, il ne faut pas penser à cette maison !... »
^ Eusèbe-Henri Gaullieur, si souvent cité dans cet ouvrage.
« On m'a dit que M. de Ch. avait eu une rechute jeudi. Il me semble qu'il est très exagéré de croire que votre habit noir puisse lui faire impression : dans son état, un habit noir ou bleu n'affecte guère. Mais ces dames sont si constamment occupées de ce qui peut lui faire effet en bien ou en mal, qu'il est tout naturel qu'elles se trompent, surtout M"« Henriette, qui y est fort sujette. Du reste, vous n'y perdez pas grand chose, car cette chambre est très lugubre. Si M. de Ch. pom-ait revenir assez à la vie pour raconter ses impressions actuelles et depuis quelques mois, je crois que ses sœurs seraient bien étonnées d'apprendre qu'elles sont aussi faibles .'>
Une apoplexie l'emporta le 22 avril 1808, à l'âge de 73 ans ^ Puis ce fut le tour de la bonne M''^ Louise, qui était atteinte de paralysie et mourut le 30 octobre 1810, âgée de 7g ans, laissant à un neveu d'Apples les 20,000 francs qu'elle avait hérités de son frère, et 30 louis d'or neufs à sa filleule Louise Huber. La maussade Henriette, qui s'était montrée, à l'épreuve, plus résistante que son entourage, resta seule dans la grande maison pendant quatre ans encore : l'apoplexie la frappa enfin, elle aussi, le 21 juin 1814. Avec elle s'éteignait la famille de Charrière de Penthaz et la descendance de Béat de Murait ^
^ « iMon frère a succombé à sa maladie. Il est mort vendredi passé. II s'est affaibli insensiblement et n'a pas souffert. La parole n'est pas revenue, mais jamais il n'a eu d'impatience... Nous avons passé un bien triste hiver...» {M'" Louise de Charrière à M"" de Sévery-Perret, 2g avril 1808. Arch. de Charrière de Sévery).
2 Nous avons dit déjà qu'un de nos sujets de surprise est de n'avoir jamais rencontré sous la plume de M"" de Charrière le nom de l'aïeul maternel de son mari, Béat de Murait. Le souvenir de cet homme éminent, de cet esprit original entre tous, devait cependant être vénéré dans la maison de Colombier. Nous savons que son portrait s'y trouvait parmi d'autres portraits de famille; nous savons même, par un passage du journal de Thérèse Forster, que la famille de Charrière avait conservé des lettres de Murait, qui seraient d'un grand prix pour nous; on les donna à lire à la jeune fille, qui les admira : « J'ai lu, dit-elle, les lettres de M. de Murait, le grand-père de M. de Charrière, à sa femme. Elles sont pleines d'esprit et d'un style charmant. C'est une si grande simplicité, et pourtant beaucoup d'élégance. Il y a un passage qui m'a surtout frappée. Après s'être justifié sur ce qu'on aurait dit, qu'il voyait souvent un homme qu'on disait ivrogne, il dit : « Mais ne prenez pas la peine de conter cela à quelqu'un : quiconque « me croit capable d'entrer en société avec un ivrogne, ne mérite pas qu'on « lui dise un seul mot pour le désabuser. Et d'ailleurs, quand vous aurez « assuré les gens du contraire, on leur dira une autre sottise, ils la croiront,
Les ouvrages de M'"'^ de Charrière ne lui avaient pas acquis une notoriété assez étendue pour qu'on puisse dire qu'après sa mort sa renommée subit une éclipse, comme il arrive souvent d'un auteur qui a vivement excité l'attention de ses contemporains. Le charme de son talent, mélange singulier de fermeté et de grâce, avait conquis une élite d'esprits délicats : ces lecteurs, dont le suffrage suffisait à sa fierté, lui gardèrent une admiration discrète et profonde. Quatre ans après sa mort^ nous voyons Pauline de IMeulan consacrer aux Trois femmes un article tout plein d'intelligente sympathie ^ On se souvenait donc encore d'elle dans ce Paris dont elle n'avait jamais flatté les goûts ! Et l'heure devait venir où son œuvre fixerait l'attention du plus pénétrant critique du XIX^" siècle.
Mais, à Neuchâtel même, une génération nouvelle grandissait, qui ne l'avait point connue. Les préoccupations politiques,, les événements graves que traversait notre pays, firent oublier pour un temps cette petite société dont M""*^ de Charrière avait été l'âme. Seuls quelques amis entretenaient fidèlement son souvenir, et plusieurs lui survécurent de longues années. Chambrier d'Oleyres mourut en 1822. En 1834, M'^*^ ]\Iorel-de Gélieu expirait à Corgémont après une douloureuse maladie ". L'année
« et ce sera à recommencer. » — « J'avoue, ajoute Thérèse, que j'ai aimé cette fierté. » — Elle devait plaire aussi à .M"" de Charrière, qui était si bien faite pour goûter le tour d'esprit de l'auteur des Lettres sur les Anglais et les Français. Serait-ce le piétisme des Lettres fanatiques qui l'aurait éloignée de lui ? Mais nous ne prétendons pas expliquer son silence, déjà remarqué par Charles Berthoud (voir t. I, 184-185).
* Feuilleton du Publiciste du 2 avril 1809. En voici les dernières lignes : « En v pensant un peu, on trouvera que cette dernière production de l'auteur de Caliste est une des compositions les plus morales, comme elle est une des plus originales et des plus piquantes qui ait paru depuis longtemps. »
- En 1818, elle correspondit avec Benjamin Constant au sujet du Prince d'Egypte et de quelques autres ouvrages inédits de M"" de Charrière, que M. Gaullieur, père d'Eusèbe, songeait à publier : « M. Constant, lui écritelle, m'a répondu fort honnêtement et en homme disposé à faire tout au monde en souvenir d'une ancienne amitié. Il voudrait qu'on lui fournît des matériaux pour faire une notice en forme de préface sur les ouvrages de M"" de Ch. qui ont le plus d'intérêt. Je lui parlerai des Trois femmes et de leur suite, et des Finch et de quelques ouvrages moins considérables » (9 mai 1818)... « M. Constant m"a écrit simplement pour m'accuser réception du Prince d'Egypte, et, — ne pouvant, dit-il, faire mieux à présent, à cause
suivante, l'excellent Georges Chaillet terminait ses jours à la Prise. Puis ce fut le tour de César d'Ivernois, qui mourut en 1842 dans les sentiments d'une piété fervente. La pensée de l'aimable poète se reportait volontiers vers l'époque de sa jeunesse ; il aimait à parler de M'™ de Charrière à ceux qui ne l'avaient point connue. Un jour, M. Charles Berthoud, alors étudiant à Neuchâtel, feuilletait un vieux petit livre à l'étalage d'un bouquiniste. Un vieillard, qui, debout derrière lui, l'observait, se pencha en murmurant à son oreille :
« Jeune homme, prenez ce livre, il vous intéressera. » C'était César d'Ivernois qui lui recommandait
les Lettres neiichâ-
teloises. Les ayant lues.
Charles Berthoud s'éprit de tout ce qui concernait M"""*^ de Charrière. — Parmi les habitués de Colombier, ceux qui sur^'écurent le plus longtemps furent M. et
M'™ de Sandoz-Rollin. Don Alphonse, comme l'appelait M'"'^ de Charrière, n'est mort qu'en 1862, âgé de 93 ans, laissant le souvenir du magistrat le plus intègre et le plus dévoué à son pays. Sa femme l'avait précédé dans la tombe en 1859.
CESAR D IVEBNOIS
de l'accident dont les papiers vous auront parlé, et qui le retient au lit, à la campagne, depuis quatre semaines. Son silence m'inquiétait... » (i août 1818). Elle ne s'inquiétait pas à tort : Benjamin ne prit pas sérieusement à cœur cette affaire, car M"" Alorel écrit à GauUieur, le 3o novembre 1820, que M. Constant n'a jamais * rendu compte » des manuscrits, « quoique j'aie pu faire v>, dit-elle.
388 MADAMK DE CHARBIÈRE ET SES AMIS
Cependant, le fils d'Henriette L'Hardy était devenu homme ; il s'était voué à l'histoire et aux lettres. Le moment vint où il songea à tirer parti des trésors que M™^ de Charrière avait laissés à son amie \ Il commença à publier, avec l'aide de Sainte-Beuve, dans la Revue des Deux Mondes et dans la Revue Suisse, un choix des lettres de Benjamin Constant (mort en 1830), et de celles de iM'^^ de Charrière. L'attention fut attirée sur ce petit foyer éteint de Colombier. Les Lettres neuchâteloises furent réimprimées, comme il convenait, à Neuchâtel. Caliste, rééditée à Paris par Sainte-Beuve, eut un regain de succès. Dès lors, le nom de M"^^ de Charrière entra dans le demi-jour de la célébrité, où il paraît devoir demeurer, et que nous serions heureux de rendre plus durable et plus certain. La publication du journal intime de Benjamin Constant, faite en 1895 par M'^*^ Melegari, a fixé de nouveau pour un moment sur M"'^ de Charrière la curiosité des lettrés. Son souvenir reste désormais lié à celui du brillant publiciste qui, en 1813, traçait d'elle ce remarquable portrait ^ :
«C'était une personne de l'esprit le plus étendu que j'aie jamais rencontré. Comme cet esprit allait toujours droit son chemin, il passait sur le ventre à bien des choses, mais il avait le grand mérite d'être exempt de toute affectation, d'exister pour lui-même et par lui-même, sans se dénaturer pour plaire aux spectateurs, de sorte qu'il y avait toujours, au fond, de la vérité et du naturel. Ce n'est pas que M""^ de Charrière ne mît beaucoup de prix au succès, mais elle voulait le conquérir et non l'acheter ; et elle restait toujours dans son originalité, ce qui était un grand charme. Je mets le temps que j'ai passé avec
^ Notons à ce propos que, par une singulière illusion d'optique, et à force de vivre, par la magie des documents, dans la société de Colombier, Gaullieur vint à s'en croire presque le contemporain. Il écrivait à Sainte- Beuve le 7 mars 1844 : « Trop jeune pour avoir pu la connaître [M"' de Charrière], j'ai recueilli de la bouche de sa belle-sœur. M'" Louise de Charrière, et de tous les membres de sa famille et de la mienne, mille détails la concernant. » Or Gaullieur est né en 1808; M'" Louise est morte en 1810! M'" Henriette eût été indiquée plus à propos, puisque Gaullieur avait six ans quand elle mourut (1814). Il n'v a pas d'autres membres de la famille de Charrière — éteinte dès 1814 — qui ait pu lui fournir mille détails. Sa mère elle-même est morte en lui donnant le jour. Seul son père a pu le renseigner, et il est regrettable que Gaullieur n'ait pas noté ce qu'il avait appris de sa bouche.
* Lettre à M"" de Nassau, 2g juillet i8i3 (Recueil Melegari, p. 383-384).
elle parmi deux ou trois époques de la vie que je regretterai toujours. »
Tel est le sentiment intime de celui qui l'a le mieux connue et fut plus que personne capable de mesurer sa valeur. Constant a tracé de son amie un autre portrait, — célèbre, celui-là, — un portrait romancé, mais dont on reconnaît l'original sous les déguisements de la fiction. On a cité souvent cette page du début à' Adolphe :
« J'avais, à l'âge de dix-sept ans, vu mourir une femme âgée, dont l'esprit, d'une tournure remarquable et bizarre, avait commencé à développer le mien. Cette femme, comme tant d'autres, s'était, à l'entrée de sa carrière, lancée vers le monde, qu'elle ne connaissait pas, avec le sentiment d'une grande force d'âme et de facultés vraiment puissantes. Comme tant d'autres aussi, faute de s'être pliée à des convenances factices, mais nécessaires, elle avait vu ses espérances trompées, sa jeunesse passer sans plaisir ; et la vieillesse enfin l'avait atteinte sans la soumettre. Elle vivait dans un château voisin d'une de nos terres, mécontente et retirée, n'ayant que son esprit pour ressource, et analysant tout avec son esprit. Pendant près d'un an, dans nos conversations inépuisables, nous avions envisagé la vie sous toutes ses faces, et la mort toujours pour terme de tout ; et après avoir tant causé de la mort avec elle, j'avais vu la mort la frapper à mes yeux. » « ...J'avais, dit-il encore, contracté, dans mes conversations avec la femme qui, la première, avait développé mes idées, une insurmontable aversion pour toutes les maximes communes et pour toutes les formules dogmatiques. »
Bien qu'il y ait, comme le remarquait Sainte-Beuve, quelque « arrangement » à tout cela, cette page résume la destinée de M'"^ de Charrière et caractérise à merveille l'influence qu'elle exerça sur le rare esprit qu'elle gouverna pendant six ans.
Si quelque lecteur nous a suivi jusqu'ici, à travers cette longue histoire documentée avec surabondance, pleine de détails intimes sur tant de gens, — parfois inconnus, — de menus faits empruntés au passé d'une petite ville et d'un petit pays; si, en un mot, notre ouvrage n'apparaît point comme une accumulation puérile de choses sans intérêt et sans portée, — cela ne peut tenir qu'à la personnalité de celle qui en fait le sujet : madame de Charrière, grâce au prestige d'un esprit supérieur, captive donc encore.
Bqo madame de chahhièke et ses amis
après un siècle, quiconque l'approche, éveille la sympathie curieuse de quiconque apprend à la connaître !
Pour ces lecteurs persévérants, s'il en existe, nous voulons essayer de rassembler les traits épars dans ce livre et d'évoquer la physionomie de notre héroïne, telle qu'elle nous est apparue par l'étude minutieuse de sa vie et de ses écrits.
Enfant, Belle de Zuylen appelait la droiture « sa vertu de préférence ». C'est là, croyons-nous, la clef de son être moral. Sa suprême ambition fut d'être vraie. Elle a été d'une sincérité absolue avec elle-même et envers tous. Ce besoin foncier de vérité, qui était le trait distinctif et comme la parure de son âme, elle a cherché à l'éveiller chez tous ceux qui l'ont approchée : quand elle le rencontrait dans autrui, son cœur se donnait aussitôt, et sans retour.
Etre vrai, c'est être soi-même. Elle n'a jamais consenti à paraître ce que le monde, ou les conventions sociales, ou les préjugés des pédants et des sots, auraient souhaité qu'elle fût. Elle a affirmé son droit de vivre de sa vie, c'est-à-dire de suivre en toute chose son cœur, sa conscience et sa raison. D'où le conflit qui éclate dès sa prime jeunesse entre elle et le milieu où elle grandit. Il lui est impossible de respecter par devoir ou par habitude aucune idée traditionnelle. Les doctrines ou les opinions toutes faites, métaphysiques, religieuses, politiques, n'ont de valeur pour elle qu'autant qu'elle les aura, pour ainsi dire, recréées à son usage par la réflexion. Mais aussi elle saura respecter dans les autres toute croyance ou opinion personnelle, même la plus éloignée de sa conception.
Cette indépendance et cette probité d'esprit la préservèrent de tous les préjugés de caste et de naissance qui fleurissaient autour d'elle : bien vite elle en avait aperçu le ridicule et le néant. Le sentiment aristocratique était chez elle la fierté d'une âme libre, exigeante surtout envers elle-même. Elle ne voyait de différence entre les hommes que celle de leur valeur morale, qu'elle ramenait toujours au devoir primordial de la sincérité. Elle faisait cas des autres dans la mesure où ils étaient euxmêmes. Sévère aux gens du monde, qui n'ont pas coutume d'être naturels et vrais, elle se montrait prévenante, indulgente à l'excès, pour les humbles gens, les petits, les incultes, qui sont plus franchement ce qu'ils sont.
Elle disait volontiers la vérité à tout venant, ce qui est agréable, mais elle savait aussi l'entendre, parce qu'elle avait le goût inné de la perfection morale ^ Nous avons surpris les efforts de l'enfant pour vaincre des défauts dont elle s'affligeait et pour réaliser plus complètement son idéal de sincérité. Elle avait, étant vraie, un besoin profond de justice : elle la réclamait pour -elle et la rendait loyalement aux autres. Il fallut tout le trouble qu'un dépit jaloux peut jeter dans une âme pour qu'elle fût vraiment injuste envers M'"^' de Staël ; encore la dissemblance très grande de leurs deux caractères explique-t-elle le manque instinctif de sympathie qui l'empêcha de se montrer équitable envers sa rivale. Mais elle était si incapable de dissimuler son sentiment intime, qu'elle n'essaya pas même de cacher cette aversion, dont elle s'avouait le ridicule.
Ce qui fait l'originalité de son œuvre comme de son caractère, c'est cette indépendance d'un esprit qui, sur toute chose, pense par lui-même et s'affirme dans sa plénitude. Ses écrits nous intéressent surtout par l'individualité qui s'y révèle. Ils reflètent la sincérité splendide de sa nature, sa prédilection pour tout •ce qui est franc, simple, naturel ; son horreur de tout ce qui est factice, alambiqué, contourné, du galimatias et de l'amphigouri, de la pose et de la prétention en tous genres. Elle a cette sorte de courage moral qui va droit au fond des choses, à l'essentiel, et qui néglige tout ce qui est de convention. Nous avons souligné ce trait dans ses ouvrages ; il fait le charme un peu étrange de ses héroïnes, qui lui ressemblent tant. « L'excentricité dans les faits, dans les conceptions, ne l'épouvante point ". » Aussi ses romans furent-ils jugés immoraux par les esprits courts et superficiels. Pourtant, comme l'a remarqué Sayous, « les plus hardis sont absolument exempts de ces détails de la passion qui font de mauvais livres des livres les mieux intentionnés. La distinction naturelle de son âme tendre, mais fière et de bonne race, l'a préservée. Ce qui la poussait vers ces sujets si singuliers, c'est son expérience du monde et le besoin de montrer à ce monde si léger dans ses jugements, si sévère sans réflexion et
' « Pour que l'amour de la vérité soit vrai, et tel qu'on lui doive des éloges, il faut qu'on aime à l'entendre comme à la dire » (A M'" L'Hardy, 16 février J793).
2 Le Semeur, 12 juin 1844 (M"" de Chat^rière).
3g2 MADAME DE CHARBIÈRE ET SES AMIS
sans bonne foi, tantôt qu'il déplace le but de la vertu, tantôt qu'il la calomnie, et toujours qu'il a grand sujet lui-même d'être indulgent et de l'être beaucoup... L'indulgence qu'elle voulait inspirer, qu'elle se prêchait à elle-même, est la bonne, car elle est fondée sur l'humilité, ou du moins la modestie à se juger ^ »
-\jme Juste Olivier a parlé très bien de « la mystérieuse distinction de cette nature si fortement trempée, » de « ces qualités de premier ordre dans une figure littéraire du second. » En effet, chez M""^ de Charrière, la distinction domine tout, et il est vrai de dire que « pour la goûter dignement, il ne faut ni une vive jeunesse, ni un besoin féminin d'émotion ; il faut un jugement mûri, un tact fin et littéraire ". »
Son goût, qui n'est qu'une sorte d'instinct moral, va sans hésiter aux œuvres les plus droitement pensées et les plus simplement écrites. Elle admirait par-dessus tout Pascal. Rien n'est plus significatif.
« Le véritable esprit n'est autre chose que la faculté de bien voir ; le sens commun est beaucoup plus tôt de l'esprit que les idées fausses. Plus de bon sens, c'est plus d'esprit.» — Qui a dit cela ? M'"^ de Staël ^. Et comme c'est vrai de M'""^ de Charrière ! Elle a prodigieusement d'esprit ; mais cet esprit, exempt de toute mièvrerie, de toute recherche de l'effet, ne vise jamais à éblouir : il est la manifestation lumineuse et vive d'un bon sens implacable ^
Son style, d'une touche si ferme, d'un tour si vif et si net, n'a pas vieilli d'un jour. Il laisse une impression de transparence, parce que bien écrire, c'est pour elle ne rien laisser de trouble ou d'équivoque dans l'expression de sa pensée. Cette préoccupation nuit même parfois à l'aisance de sa phrase, en surchargeant celle-ci de réserves et de correctifs qui attestent les scrupules de sa probité et son souci de l'exacte nuance. Mais, sur l'ensemble des choses, son jugement est d'une fermeté virile.
^ Le Dix-huitième siècle à l'étranger, II, p. ii8.
^ Le Semeur (article cité).
' De la Littérature, discours préliminaire (Ed. Treuuel et Wiirtz, 1820), p. 33.
* L'esprit de « mots », le jeu et le cliquetis des « mots » ne l'amusait pas. C'est pourquoi, peut-être, elle ne pouvait souffrir Beaumarchais. — Ajoutons qu'elle se déclare « l'ennemie des calembours » (A Huber, 4 mars 1801).
Si femme qu'elle soit, — sa sensibilité et sa nervosité sont extrêmes, — sa raison demeure cependant la maîtresse. Elle surveille ses impressions, les analyse et les juge. Elle eut ce rare privilège,, que des femmes et des hommes ont éprouvé pour elle une amitié également fervente : cela tient à la complexité de son organisation intellectuelle. Car elle joignait, à la finesse de perception, à la divination subtile et à la séduction de son sexe, des qualités mâles et fortes : la capacité, rare même chez les hommes, de soustraire son raisonnement aux soubresauts irréfléchis de la sensibilité, de s'abstraire du cas particulier pour remonter au principe général, de suivre une conséquence, d'embrasser d'un coup d'œil les éléments d'une question, d'en dégager le point vital. C'est pourquoi les femmes recouraient si volontiers à ses avis, sûres de trouver en elle un guide et un appui.
Et pourtant, elle était femme autant qu'on peut l'être par le besoin de se donner, de se dévouer, de relever et de consoler. Sa bonté rayonnante, empressée et généreuse, a toutes les grâces, toutes les délicatesses ; elle prévient, elle pressent ; elle est active et inlassable Sa plume agile produira coup sur coup romans et comédies, à seule fin de prêter secours à un ménage allemand dans la gêne ; elle sera une solliciteuse adroite et tenace en faveur des infortunes même les plus méritées. Toutes les facultés de son esprit entrent en jeu pour servir les élans de son cœur. Elle est compatissante même pour ceux qu'elle ne peut souffrir. A ceux qu'elle aime, sa fidélité et sa tendresse sont acquises pour toujours.
Cependant, on la dit fantasque et changeante, ce qui n'est pas absolument faux ; car elle a peine à surmonter la vivacité de son humeur et « il n'y a pas un de ses sentiments auquel on ne puisse opposer un mouvement contraire K »
L'incertitude de ses opinions aggrave ces contrastes déconcertants ?
« Si vous pouviez, disait-elle, détruire le scepticisme dans lequel je nage, allant et venant, et m'approchant tantôt d'une rive, tantôt de la rive opposée sans aborder jamais vous me rendriez assurément un grand service ; mais je crains que ce service ne puisse m' être rendu. »
> Expression de M. Crépieux-Jamin (Voir plus loin Af"' de Charrière jugée par la graphologie).
394 MADAMt DE CHARHIÈBE ET SES AMIS
On peut appliquer à M™ de Charrière ce que disait d'ellemême une femme charmante et désabusée qui lui ressemble de façon bien frappante, M"^*^ de Staal-Delaunay : « Aucune opinion ne se présente à elle avec asse? de clarté pour qu'elle s'y affectionne et ne soit aussi prête à la rejeter. »
Comme dit encore M'"*^ Olivier, qui l'a si bien comprise, M'"'^ de Charrière avait perdu cette « foi aux choses humaines qui ne peut jamais durer bien longtemps, si ce n'est pour les sots ou pour les insensibles, et, à la place de ses illusions perdues, elle n'avait rien trouvé. Trop judicieuse pour essayer de rebâtir des ruines avec de nouvelles espérances et de nouveaux désirs, ■elle se soumettait à la fatalité des chances d'ici-bas, et les regardait en face avec une pénétrante désolation ». Il lui a manqué une certitude, un principe fixe. Sa vie n'a pas eu de but, parce que la vie humaine, à ses yeux, n'avait pas de sens. Son scepticisme est profond ; son fatalisme, incurable. Il est mutile de se rebeller contre ce qui est, car ce qui est, est nécessaire, ne peut être autrement. Son esprit droit, soumis au réel, accepte le fait, seule réalité sûre. Mais, dans son déterminisme même, elle puise une sorte d'énergie stoïcienne, de fière résignation, qui se montra dès sa jeunesse, lorsque, arpentant les longs corridors du château paternel, Belle de Zuylen répétait ces vers :
Un esprit mâle et vraiment sage, Dans le plus invincible ennui, Dédaigne le triste avantage De se faire plaindre d'autrui '.
Elle ne s'imagine point pouvoir changer le train du monde ni le cœur humain. L'humanité prise dans son ensemble n'est pas intéressante ; dans tous les temps, sous tous les cieux, l'homme est le même, c'est-à-dire une créature misérable que l'expérience des siècles ne rend pas meilleure. Elle sent trop ses propres faiblesses pour oser croire au perfectionnement de l'espèce ; le progrès est le rêve de philosophes chimériques...
Oui, mais elle sait qu'on peut soulager telle infortune particulière, rendre un service, donner une joie, conjurer un péril.
' Gresset, la Chartreuse. Nous ignorons à qui est adressée la lettre où elle cite ces vers et que Sainte-Beuve transcrit en lui donnant la date de J804.
CONCLUSION 3q5
Et c'est pourquoi, sceptique, elle agit ; sans trop croire à l'action €n théorie, elle aime l'action ; elle aime la vie tout en l'estimant mauvaise. Elle corrige son pessimisme par sa bonté ^
Pour elle-même, elle n'espère rien, et s'agite dans le vide, sachant que c'est le vide. Elle souffre de cet ennui supérieur, conscient et raisonné, que crée le sentiment du néant de la vie, de l'inutilité de l'effort et de la bêtise universelle. De là vient l'inquiète diversité, la mobilité de ses caprices. Rien ne vaut bien sérieusement la peine d'être fait, mais il y a la distraction passagère que l'effort nous donne et le plaisir que nous pouvons donner aux autres.
« Nous nous plaignons de telle ou telle circonstance de la vie : c'est de notre condition d'homme ou de femme qu'il y aurait plutôt à se plaindre. Elle est épineuse et triste en soi. Etourdissons-nous et éteignons-nous tant que nous pouvons. Nous ne serons pas éternellement sur cette terre '. »
Vu sous cet angle, le succès est peu de chose. Elle le poursuit cependant, comme un stimulant pour ses énergies. Sa prodigieuse activité ressemble ainsi à un jeu : elle jouit un instant de l'exercice de ses forces, du mouvement de ses idées ; mais elle a trop de clairvoyance pour croire à un résultat durable et utile de son œuvre : son scepticisme la prive de cette illusion consolante.
Telle est la cause de ce décousu qui règne dans sa vie, de ce manque d'ordre et de suite qu'elle constatait sans s'en étonner. Elle cède à l'inspiration du moment, elle obéit au caprice, presque toujours élevé et généreux, qui la tente ; elle s'y livre avec ardeur, avec le plaisir intense de se sentir pleinement vivre. Quand, par exemple, elle plaide la cause douteuse de Thérèse Levasseur, ou quand elle rnorigène les Jacobins neuchâtelois, on sent qu'elle dit la vérité pour s'amuser et amuser
' C'est surtout ce trait de son caractère, la bonté, qui a été étrangement méconnu par plusieurs de ceux qui ont écrit sur M'°° de Charrière. Nous sommes loin de les avoir cités tous. Rappelons, par exemple, M. de Loménie, qui (Contemporains illustres, VIll, article Benjamin Constant) appelle M"" de Charrière « une personne fort paradoxale, point méchante, passablement sceptique, el plus spirituelle que sensible. » Nous espérons avoir montré qu'elle était aussi bonne et sensible que spirituelle, et que c'est beaucoup dire.
^ Lettre à M'"' de Bosset-de Luze, du 1 1 septembre [1801].
les autres, plus que pour obéir à une conviction impérieuse et à un ordre pressant de sa conscience. Elle sait avant d'écrire que tout l'esprit et tout le talent du monde ne changeront rien à ce qui est.
Mais comme elle est une âme capable de recueillement, une âme profondément sérieuse, elle souffre de l'inutilité de sa vie et du néant de son effort. Plus elle avance dans la vieillesse, plus elle sent ce qu'il y a de tragique dans cette destinée sans but où elle est engagée. Elle se cramponne alors avec une sorte de désespoir à l'idée de l'immortalité de l'âme, qu'elle a tant affirmée, elle qui affirmait si peu ! Elle a besoin de cette vague perspective d'une autre vie, qui expliquera les obscurités de la première et livrera le mystérieux secret vainement cherché ici-bas. Eprise de vérité, elle ne se résigne pas à mourir sans connaître. Pour elle, la mort, qu'elle appelait un jour la grande finisseuse, devait être aussi la grande révélatrice.