M'"<= DE CHARRIERE JUGÉE PAR LA GRAPHOLOGIE
L'aspect d'une lettre peut donner bonne ou mauvaise opinion de la personne qui l'a écrite. J'ai vu des gens juger du caractère par l'écriture, et ne se pas tromper.
(M"" de Charrière à M"" de Bosset-de Luze).
Nous avons soumis à M. Crépieux-Jamin quelques spécimens de l'écriture de M"^^ de Charrière. L'éminent graphologue a tracé le portrait qu'on va lire, et que le lecteur pourra étudier en se reportant aux autographes que nous avons donnés en plusieurs endroits de notre livre '.
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' Nous croyons devoir en donner un encore, à savoir la fin d'une lettre à M"" Huber, datant de six mois avant la mort de M"" de Charrière, et qui montre que son écriture demeura, jusqu'au bout, remarquable de netteté et de fermeté.
3g8 MADAME DE CHARRIÈRE ET SES AMIS
au point de vue graphologique
Madame de C. était une femme très intelligente, dans le sens le plus fin du mot. Son esprit était délicat et très assimilateur ; son imagination vive et particulièrement gracieuse. Elle avait une clarté de conception, une lucidité intellectuelle remarquable.
Son talent résultait de qualités séduisantes à un haut degré ; il était un peu superficiel et insuffisamment précis, comparé à l'idéal du talent que nous avons aujourd'hui, et cependant remarquablement net et sûr si on considère le sexe de l'écrivain. C'était un talent très exercé, facile et aimable, et, conséquence logique, elle se répandait avec quelque complaisance en ellemême.
Elle était adroite, même un peu subtile. Nul doute qu'elle n'ait eu beaucoup d'amis, ayant tout à la fois le plus grand charme et une habileté peu commune. Mais, encore une fois, ce sont là toutes qualités de supériorité, dont l'harmonie riche et douce manque cependant de puissance. En effet, si nous pénétrons dans ses sentiments, nous voyons que ce n'était pas un caractère.
Elle n'avait que de bons sentiments, mais, à bien des égards, elle était faible, se laissant facilement dominer, sans consistance. C'était une intellectuelle, capable d'exprimer avec art même des sentiments qu'elle n'avait pas, mais croyant avoir assez fait en ayant compris. Elle n'était pas incapable d'agir, mais incapable de continuité. D'ailleurs, la nature de son esprit la poussait vers la friandise intellectuelle, vers l'érudition, — un peu loin de la science. Elle aimait le succès, et les travaux profonds ne le donnent pas vite. Au contraire, le succès immédiat consacrait ses qualités du charme, qui avaient besoin d'une telle sanction pour se soutenir.
Une des choses qui se voient le plus clairement dans son écriture, c'est qu'elle avait peu d'ordre ; mais elle était prudente et très clairvoyante, en sorte que son défaut était vraisemblablement spécialisé sous une forme légère et peu conséquente.
Pour le reste, tout se résume en ceci : elle avait une nature très complexe, en dépit de ses qualités de naturel, de simplicité, de spontanéité. Elle était aimable et bienveillante ; on croyait la
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connaître à fond tout de suite, et cependant il n'y a pas un de ses sentiments auquel on ne puisse opposer un mouvement contraire. Il est vrai que le dernier mot restait toujours à la bonté. 1
Egoïste, méfiante, prétentieuse, désordonnée, elle était tout cela à ses heures, plus ou moins, étant d'humeur variable, mais ceux qui se confiaient à elle trouvaient le chemin de son cœur largement ouvert. Elle s'abandonnait volontiers au plaisir de conseiller, de protéger, d'être aimable. Telle était la fonction suprême de sa nature. Son âme était changeante, mais si curieuse, si intéressante, si riche, qu'on ne devait pas lui faire un grand grief de n'être pas plus sûre.
C'est un caractère de demi-teinte, avec les dons les plus variés, mais cependant orienté vers le gracieux, le facile, — vers le moindre effort. Et dans ce genre de talent elle avait de la maîtrise.
J. Crépieux-Ja>un.
A ce portrait, — d'autant plus significatif que l'auteur l'a tracé sans connaître M"^*^ de Charrière telle que la révèlent les documents amassés dans notre ouvrage, — nous ajoutons, en les résumant, les notes d'un autre graphologue bien connu, M. Albert de Rougemont. Il les a rédigées au vu de quatre manuscrits sans signature, datant, — ainsi qu'il l'a fort bien distingué lui-même, — de diverses époques de sa vie.
Dans le document jugé le plus ancien (avec raison, car il est encore de Belle de Zuylen et doit dater de 1764), tout dit vie,. jeunesse, gaîté, et en même temps tact et prudence. C'est l'écriture de quelqu'un qui est remarquablement doué et qui, tout jeune qu'il était alors, apparaît déjà très maître de lui. Mais, avec un grand usage du monde, cette personne sait à l'occasion dire carrément sa manière de voir. Elle a clairement conscience de sa valeur, qui, du reste, est réelle. Cœur, esprit, volonté, sont fortement représentés : et peut-être l'esprit et la volonté primaient-ils le cœur ; du moins aperçoit-on que lorsqu'elle tient ^ comme on dit, quelqu'un sur ses cornes, il s'y trouve solidement tenu. D'autre part, il y a indice d'une personne qui sait ronde-
ment se dévouer pour autrui. Nature aimante, mais pas tendre. La volonU est surtout vive et décidée. X*** ne s'en allait pas demandant conseil à droite ou à gauche. Grande confiance en soi. Son cerveau lucide voyait d'emblée ce qu'il y avait à faire et ne restait jamais embourbé. Instincts aristocratiques prononcés, et de bon aloi. U imagination était des plus vives, mais X*** le savait et la dominait. Son jugement devait être de grande valeur. Avec les années, le côté positif et réalisateur de l'être paraît l'emporter de plus en plus.
BIBLIOGRAPHIE
« Les ouvrages de M°" de Charriére sont de toutes sortes et nombreux... La bibliographie de ses œuvres deviendrait une vraie érudition: et s'il y avait aussi bien deux mille ans qu'elle fût morte, ce serait un vrai cas d'Académie des inscriptions que d'en pouvoir dresser une liste exacte et complète. »
(Sainte-Beuve, Revue des Deux Mondes, i5 mars 1889.)
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