‹ Madame de Charrière et ses amis d'après de nombreux documents inédits (1740-1805) (volume 2)Chapitre 5 sur 72 · GEORGES DE MONTMOLLIN · texte numérisé non relu

GEORGES DE MONTMOLLIN

22 MADAME DE CHARBIEkE ET SES AMIS

ment, cependant je ne pense pas qu'il ait jamais dessiné une figure entière '. C'est sans remède, car voyant combien on s'extasie de ce qu'il fait sans effort, il commence à être glorieux de son étonnante paresse. Vraiment, un violon, dès qu'il le touche, rend des sons aussi doux qu'éclatants. Je n'ai rien entendu de pareil. Il m'a dit qu'il avait fait un tour de promenade avec vous à Neuchâtel ; il s'appelle de Montmollin. C'est un grand jeune homme avec une jolie petite tête brune ; peut-être vous en souviendrez-vous. » (29 mai 1790.)

Les Trémauville passèrent aussi quelque temps sur la montagne, à Chaumont, où ils occupaient, dit-on, le « Château », ou petit hôtel actuel. Ils s'y trouvaient pendant l'été 1792, lorsque leur parvint la terrible nouvelle du massacre des Gardes- Suisses, qui les plongea dans le deuil.

Les familles des deux amoureux s'étaient aisément accordées au sujet du mariage de leurs enfants. Dans les derniers jours de 1790, ils étaient dûment fiancés. L'année d'après, un décret de la Constituante enjoignit aux émigrés de rentrer en France avant le i"'' janvier 1792, sous peine de mort et de confiscation de leurs biens. L'embarras de M. de Trémauville était grand : ses opinions ne le disposaient guère à regagner sa patrie ; nous savons qu'il était un fougueux royaliste :

« ^I. de Trémauville, raconte M ""^ de C barrière, a fait une scène d'aristocratie si violente à la chanoinesse DuPeyrou, qu'elle sort de la chambre quand il vient, et que chacun, excepté vos grands aristocrates, évite son entretien .» (A d'Oleyres.)

Le marquis se décida néanmoins, en mars 1792, à rentrer dans sa patrie avec son plus jeune fils ; sa femme se disposait à le suivre bientôt, lorsque survint la catastrophe du 10 août : il n'était plus temps alors de rentrer en France.

Quelques jours avant cette tragique journée, Montmollin avait obtenu la place qu'il souhaitait depuis longtemps dans le régiment des Gardes. Son père, homme de grand sens, jugeait

' On possède quelques jolies eaux-fortes gravées par MonlmoUin et signées de son nom. Il existe en outre au Musée historique de Neuchâtel une œuvre musicale dont voici le titre : Cinq romances d'Estelle et un air détaché, avec accompagnement de piano-furté ou de harpe, dédiées à M"' la marquise de Trémauville, par M. de Montmollin, officier au régiment de Salis-Samade. i" livraison. Prix : 4 Liv. 4s. A Paris, che\ M. S'adermann, éditeur, etc.

LA RÉVOLUTION ET l'ÉMIGRATION 23

la situation « bien inquiétante, le sort du roi incertain, celui du régiment très précaire ». « Je vous avoue, écrit-il à Chambrier d'Oleyres, que je me reproche quelquefois ma facilité... » Juste pressentiment ! Le 8 août, le jeune enseigne arrivait à Paris. Sa dernière lettre à ses parents, datée de ce jour-là, raconte comment il a été insulté, menacé en divers lieux pendant son voyage. Il ajoute :

« Je serai reçu jeudi Tio août] dans la cour du Château. Ce jour est un grand jour pour la France et pour nous. L'on doit décider la déchéance du roi, peut-être pis. Tout notre régiment sera aux Tuileries... Nous sommes détestés du faubourg, surtout des Marseillais, qui sont les plus grands scélérats que jamais la terre ait produits ; ils commettent impunément et ouvertement des assassinats dans les rues. Pour aller au château, nous sommes obligés de faire porter nos uniformes ; nous serions insultés si nous passions dans les rues avec lui ! »

On se représente l'émotion que produisit à Neuchâtel la nouvelle du massacre, parvenue le i6. M'^'^ de Charrière écrit à d'Oleyres, à Turin :

«17 août 1792. On est ici dans la douleur et la consternation. Le courrier de jeudi dernier avait causé la plus vive inquiétude; celui de hier n'a apporté que des lettres de négociants, où l'on voit que ceux qui les écrivaient n'osaient rien dire, et quelques lettres particulières, où l'on insinue plutôt qu'on ne dit. Ce dont on ne doute pas, ce qu'on croit voir distinctement, c'est que le roi est suspendu de ses fonctions pour un mois, les ministres jacobins rétablis, je ne sais trop en quelle qualité, car un roi sans fonctions ne doit pas avoir de ministres ; des commissaires envoyés aux armées pour faire telles dispositions et dépositions qu'il leur plaira ; un des messieurs d'Affry, ou peut-être deux, décapités, beaucoup de Gardes-Suisses tués, parmi lesquels Georges de MontmoUin, qui n'était aux Gardes et à Paris que depuis très peu de jours. C'est d'une lettre de son oncle Frédéric de Luze que l'on conclut qu'il est tué : après avoir fait entendre qu'il est lui-même légèrement blessé, il dit dans une de ses dernières lettres : Pour mon neveu... Dans une autre, il dit qu'il ne sait ce que son neveu est devenu. Voyez sous quel joug ils sont ! Ils n'osent pas dire qu'on les blesse, qu'on les tue ! Du moins les tigres de Jacobins sont-ils conséquents dans leur scélératesse et leur cruauté. Mais les autres, les honnêtes gens... quelle faiblesse ! Que de discours et d'inaction ! Comment n'ont-ils pas mis le feu à la Jacobinière !... Les gardes-nationaux ont presque tous déserté la cause du roi, et abandonné les Suisses.

Le roi et la reine doivent avoir été à l'Assemblée nationale le jour du massacre... Le domestique de M. de Charrière, étant hier au soir à Neuchâtel, entendit un homme qu'il ne connaissait pas lire haut dans la rue une lettre de son fils; à la fin de la lettre, il disait : « Le tocsin sonne de nouveau, le tumulte recommence. Dieu sait à quelles horreurs nous allons être livrés ! Notre maison est marquée pour le pillage.» Il paraît que c'est une maison de commerce...

...Comme l'atrocité des Jacobins ne change en rien mon idée sur les aristocrates, sur les princes, sur les émigrés, je souhaite qu'il y ait une guerre civile qui nettoie la terre de beaucoup de ces gens de l'un et l'autre parti.

Pardon, Monsieur, de cet horrible griffonnage: je suis émue de pitié, et encore plus d'indignation. M. de Charrière va tout à l'heure à Trois-Rods, où l'on a reçu des Moniteurs, les seules gazettes apportées hier par le courrier de France.

...Samedi au soir. AI'"'^ de Montmollin a écrit de la Borcarderie à sa mère au Bied que son fils avait été tué. Il n'en faut donc plus douter. La petite de Trémauville est au désespoir. Elle fait peur et pitié à ses alentours. Son amant n'était, dit-on, aux Gardes que de la veille. On dit que Frédéric de Luze sera ici bientôt et qu'il s'est sauvé de Paris.

Jeudi 24 août 1792. Montmollin a péri. Frédéric de Luze s'est sauvé on ne sait encore comment. Un jeune Constant, plein d'esprit et de courage, que le grand Chaillet affectionnait beaucoup lorsqu'il l'avait dans son corps, s'est fourré au fond d'une cave ; là il s'est déshabillé, et en chemise il s'est sali de terre assez pour se rendre méconnaissable et paraître un des brigands. De cette sorte il s'est sauvé, mais on ne sait encore où il est, car ce n'est pas tout de vivre, il faut s'éloigner de Paris et sortir de France \ »

Bientôt les détails arrivèrent à Neuchâtel. La famille de Montmollin a conservé divers documents relatifs à la mort tragique de l'officier. La tradition rapporte que, n'ayant pas eu le temps de faire confectionner son uniforme, il avait dû en emprunter un au major Forestier pour courir au combat : nous avons eu sous les yeux la facture du tailleur, qui semble confirmer le fait ; on y voit figurer, à la date même du 10 août, les fournitures de l'épaulette, du drap bleu pour revers, collet et parements.

' Il s'agit de Jean-Victor de Constant (lyyS-iSSo), lieutenant aux Gardes- Suisses, qui fit plus tard une brillante carrière militaire et devint général hollandais (V. A. de Montet, Dictionnaire biographique des Genevois et des Vaudois).

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