‹ Madame de Charrière et ses amis d'après de nombreux documents inédits (1740-1805) (volume 2)Chapitre 6 sur 72 · I.A REVOLUTION ET L EMIGRATION · texte numérisé non relu

I.A REVOLUTION ET L EMIGRATION

des broderies argent et la façon de l'habit, qui fut donc achevé le jour même du massacre ; il était encore entre les mains du tailleur lorsqu'on s'occupa de renvoyer à la famille les effets de l'officier, dans l'inventaire desquels figure son violon. Une autre lettre de Paris nous apprend que le 8 au soir, Montmollin jouait avec quelques camarades dans le salon de M"^*^ de Sainte- Amaranthe. Comme il avait perdu 25 louis d'or, un ami tenta de l'arrêter, la veine lui étant si contraire ; il répondit en plaisantant : « Qu'importe!

Je n'en aurai peut- ^^^^k; "wm-fr.

être plus besoin ^^^^P J^ ^^ --^ dans peu... »

Un de ses cousins Ostervald, habitant Paris, envoyait deux mois plus tard à la famille un récit détaillé de cette mort héroïque :

« Il a conservé jusqu'au bout le drapeau qui lui était confié et qui lui a coûté la vie, car s'il l'eût abandonné, il pouvait peut-être échapper, comme le soldat qui a fait le récit de sa fin. Après avoir tué plusieurs de ces assassins, percé par derrière, il est tombé dans les bras d'un caporal qui voulait l'entraîner et qui se perdait sans le sauver :

— Laissez-moi mourir ! lui a-t-il dit, en lui remettant le drapeau ; sauvez-vous et déchirez le drapeau ! »

Plusieurs récits ajoutent que, le caporal ayant été à son tour frappé mortellement, le jeune officier s'enveloppa de son drapeau et mourut dans ce noble linceul, que ses meurtriers durent déchirer pour s'en rendre maîtres.

JULIE DE TBEMAUVILLE

20 MADAME DE CHABBlÈRE ET SES AMIS

Le nom de Georges de Montmollin est gravé sur le monument du Lion de Lucerne.

L^n fait bien étrange peint les incertitudes de ces temps horribles. Six mois plus tard, en mars 1793, des bruits mystérieux arrivaient à Neuchâtel : on assurait que Montmollin n'était pas mort, qu'il avait réussi à s'échapper, et vivait caché dans quelque coin de Paris. M'"^ de Trémauville, alors à Constance avec sa fille, adresse à ce sujet une lettre pleine d'émotion à M™^ de Charrière. Celle-ci et DuPeyrou firent de discrètes mais actives démarches à Paris. Les lettres de DuPeyrou à son amie nous apprennent que Montmollin passait pour s'être réfugié pendant quelques jours dans une maison de la rue Saint-Honoré ; dès lors, on perdait sa trace... Il n'y avait au fond de cette histoire qu'une confusion de personnes, et bientôt plus aucun doute ne subsista sur le sort du jeune homme.

« Ce pauvre M., écrivait DuPeyrou, qui ne faisait que d'arriver, manquait nécessairement d'une foule de renseignements que devaient avoir ceux qui habitaient Paris depuis longtemps, et, sauvé du premier choc, il aurait eu peine à échapper aux poursuites subséquentes. ...Le supposant échappé au massacre du 10, il paraît impossible que personne, parmi tant de camarades, de parents même, qu'il avait à Paris, n'en ait eu aucun renseignement, tandis que des étrangers affirment sa mort et même des circonstances. Pour moi, sans rejeter une chance possible à la rigueur, je la réduis non pas comme d'une à cent, à mille, mais à un milliard et plus... »

Pour le malheureux père, il y avait longtemps que le doute avait pris fin. Il écrivait, dès le 29 aoiit, au marquis de Trémauville la lettre suivante :

« M"- de Trémauville vous a mandé. Monsieur le marquis, la profonde affliction dans laquelle nous sommes tous plongés depuis quinze jours par la perte de notre cher Georges ; une destinée inévitable l'a fait courir à grands pas à cette affreuse journée du 10 et avec lui sf sont évanouies pour toujours ces espérances de bonheur qu'il aurait dû à vos bontés. Si seulement nous n'avions à pleurer que sur nous seuls ! Mais la douleur de notre aimable et trop intéressante Julie aggrave la nôtre, et la nécessité de rompre les liens qui nous attachent si tendrement à elle, déchire nos cœurs de la manière la plus cruelle. Pardonnez, Monsieur, l'expression de notre sensibilité, mais nous trouvons quelque douceur à penser que vous partagez nos peines, que vous

LA REVOLUTION ET L EMIGRATION

donnerez quelques larmes à un jeune homme qui vous fut toujours véritablement attaché, et qui se serait fait un devoir bien doux de vous exprimer sa reconnaissance par ses soins et ses sentiments respectueux. Le courage et la résignation de M'"*-' de Trémauville dans toutes ses épreuves ont fortifié notre faiblesse pendant les huit jours qu'elle a bien voulu nous donner. Dieu veuille cicatriser les plaies profondes que ce funeste événement a fait dans nos âmes ! »

Les dames de Trémauville étaient accourues, dès la réception de la nouvelle, au château de la Borcarderie, près Valangin. Selon une tradition qui s'est conservée dans la famille, le désespoir de Julie était si violent, qu'on entendait des environs du manoir ses gémissements et ses cris.

On craignit pendant quelque temps pour sa raison, et il fallut l'éloigner des lieux qui lui rappelaient trop cruellement son deuil. Ces dames séjournèrent d'abord à Constance, puis à

Kreuzlingen, à Berne, à Morat, vivant de travaux d'aiguille '. Pendant ce temps, le père, qui, arrêté à son retour à Paris,

' M"' Moula écrit à M"" de Charrière (sans date) : « Il faut que je vous dise un mot de la lettre que j'ai reçue hier de M"' de Trémauville. Sa santé n'est pas fort bonne; elle est sujette à des accidents qui lui viennent lorsqu'elle a de l'inquiétude poussée à un certain degré : ce sont des vomissements de sang qui l'affaiblissent beaucoup. Ses occupations ainsi que celles de sa rtlle sont de broder toute la journée; elles trouvent à vendre leur ouvrage. « Vous ririez, me dit-elle, de me voir ne pas me distraire, le moins « possible, moi accoutumée à dessiner, à perdre mon temps. » — Mon Dieu, cela ne me donnerait nulle envie de rire ! Voici ce qu'elle me dit pour vous : « Je n'écris pas à M'" de Ch. parce que je suis trop triste ; je ne veux « pas troubler la paix de ses jours ; puisse-t-elle être aussi heureuse qu'elle « le mérite et que je le désire. Julie remercie beaucoup M'" Louise de l'envoi « qu'elle lui a fait. »

MADAME DE TREMAUVILLE

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avait passé un an en prison, cherchait à se faire rayer de la hste des émigrés ; pour prouver son « civisme », il offrit en don patriotique au comité de la section Marat « un calice et sa patenne», dépouille de quelque chapelle. La commune de Sahurs, où la marquise avait laissé « le souvenir de ses vertus, qui la faisaient chérir de tout le monde, » appu3^ait les démarches de M. de Trémauville, qu'il poursuivit pendant dix ans. Il obtint assez aisément sa radiation personnelle, mais ce n'est qu'en 1800 que sa femme et sa fille purent rentrer en France '. Le gouvernement et les autorités de la ville de Neuchâtel intervinrent en leur faveur auprès de Barthélémy, à qui Montmollin adressa une lettre où il raconte toute l'histoire de son malheureux fils et juge sévèrement le comte d'Affry :

« Il écrivit à mon fils qu'étant autorisé de nommer à 18 places vacantes, il lui offrait la première, l'invitant, s'il acceptait cette offre, à partir incessamment. L'agitation qui régnait à Paris m'engagea à conseiller un refus ; mes représentations, celles de mesdames Trémauville, ne purent le dissuader ; entraîné par sa funeste étoile, mon malheureux fils accepta, partit le 3 août, arriva le 7 à Paris, fut reçu le 9, et le lendemain 10 août !... Votre Excellence me permettra de ne pas achever un récit déchirant ! Mais je n'ai jamais compris et je ne saurais pardonner à un vieux militaire bien instruit de tout ce qui se passait, d'avoir sacrifié inutilement un jeune homme pour prix de la confiance qu'il lui avait toujours témoignée... » (9 août 1796).

En 1802, Julie de Trémauville épousa le comte de Mesgrigny. Elle mourut en 1832, laissant une fille qui épousa le comte du Parc et dont la descendance exisie encore "-.

' Sur toute cette histoire de la famille de Trémauville, voir le Musée neuchdtelois (janvier-février 1904), où nous avons publié les documents conservés aux Archives nationales, à Paris, et dans les Archives de la famille de Montmollin, dont l'accès nous a été gracieusement ouvert.

- Le frère de la comtesse de Mesgrigny, Emmanuel de Trémauville, a laissé aussi une postérit.% rjprésentée aujourd'hui par les familles de Beaucourt et de Villequier. Nos demandes de renseignements ont trouvé l'accueil le plus aimable auprès des divers descendants de la famille de Trémauville; nous remercions en particulier M. le comte du Parc, à qui nous devons de pouvoir reproduire le portrait de M"" de Trémauville. Quant à celui de Julie, il a été conservé dans la famille Borel, à Colombier, qui en a fait don au Musée historique de Neuchâtel. Le même musée possède un charmant clavecin, don de la famille de Montmollin, dont la reine aurait fait présent

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Madame de Charrière, qui fut une fidèle amie pour les Trémauville, paraît n'avoir eu, en revanche, qu'une médiocre S3^mpathie pour le personnage le plus considérable de l'émigration dans notre pays. Alexandre-Marie-Léonor de Saint-Mauris, prince de Montbarey, ancien ministre de Louis XVI, était venu s'établir, en juin 1791, à Neuchâtel, sur le conseil du médecin Tissot qu'il avait consulté. Sa femme l'y vint rejoindre quelques mois après.

«Ma maison étant achevée, écrit Fauche-Borel, j'y logeai le prince de Montbarey, qui venait d'être dépouillé à la frontière de tout ce qu'il avait pu emporter avec lui. »

En octobre 1792, il obtint un passeport pour rentrer en France, « malgré sa mauvaise santé ». Il partit, et rencontra à Fleurier « madame son épouse qui l'avait devancé, mais qui avait été emprisonnée à Pontarlier, d'où elle avait été obligée de revenir sur ses pas ». Cette circonstance les empêcha de poursuivre leur route, et les obligea à regagner Neuchâtel, d'où ils se rendirent à Constance. Ces faits furent attestés plus tard (6 septembre 1796) par M. Bosset, devant le Conseil de ville, à la demande de la princesse, qui, devenue veuve, désirait rentrer dans son pays. M. de Montbarey, mort à Constance en 1796, a laissé des mémoires, où il parle avec amertume de son séjour à Neuchâtel et de l'arrêté d'expulsion qui l'en chassa. Il résida un certain temps à Cressier, et fut constamment assisté par DuPeyrou et par M""*^ de Charrière, à qui pourtant la princesse déplaisait fort :

« M. de Montbarey, écrit-elle, est plus embarrassé que personne, et sa dévote moitié peste horriblement contre ces gueux, ces va-nu-pieds, ces sans-culottes qui l'exilent, la rappellent, la menacent et la ruinent. Remarquez que les susdites expressions n'ont d'équivalent dans aucune langue et appartiennent exclusivement au plus poli, au plus doux, au plus généreux de tous

à M'" de Trémauville. Il est bien possible que Marie-Antoineue ait voulu témoigner ainsi son intérêt à la jeune fiancée, fille d'un ancien officier de la gendarmerie de la reine. Le seul fait certain, c'est que cet instrument a appartenu aux Trémauville. M. de Nolhac, conservateur du Musée de Versailles, que nous interrogions à ce propos, nous disait, un peu sceptique .• « Je connais déjà une dizaine de « clavecins de Marie-Antoinette » : ce serait à croire que l'infortunée reine a passé sa vie à distribuer des clavecins. »

3o MADAME DE CHAR RI ÈRE ET SES AMIS

les peuples. » — Puis encore : « Nos émigrés, aux approches de Pâques 1792], sont à Soleure en dévotion. Je crois M"'^ de Montbarey à Cressier. »

Elle y était, en effet, depuis peu, chétivement logée dans une pauvre maison de vigneron \

Du moins les secours de sa religion ne lui manquaient-ils pas. On comptait par centaines, au Landeron et à Cressier, les prêtres réfractaires qui s'y étaient réfugiés, heureux d'y pouvoir célébrer librement leur culte. Une lettre de César d'Ivernois, maire de Colombier, va nous offrir un pittoresque tableau de ce coin de l'Emigration. Occupé de ses vendanges à Cressier, il écrit de ce village à sa cousine Lisette :

« Si ce n'était le beau temps et les promenades, je m'ennuierais ici à périr. Hier, qui était le plus fort jour des vendanges, je me suis trouvé dans la jolie position d'un homme qui a à commander une douzaine de gens tous plus ou moins ivres. Je ne savais où donner de la tête ; mes charretiers étaient au cabaret, en sorte que j'ai été obligé de faire leurs fonctions.

Le prince de Montbarey m'a rencontré sur le grand chemin dans cette noble occupation, dont au reste je n'ai point rougi ; et je l'ai salué d'un air qui pouvait très bien lui dire qu'il valait bien mieux conduire un char de gerles, que de culbuter maladroitement au timon des affaires d'un grand Etat. Il n'est pas le seul qui ait assisté à ma marche triomphale ; car on ne peut ici faire un pas sans rencontrer une vingtaine de ces êtres ambu-lants. L'homme au soleil " n'a-t-il pas été me reconnaître à première vue ! Dieu sait si j'enrageais contre mon costume de vendange de ce qu'il ne me préservait point de cette reconnaissance, qui, je t'assure, s'est faite sans beaucoup d'attendrissement de part et d'autre.

...Un peintre aurait ici ample matière... Il n'y a sorte de figures hétéroclytes qu'on ne rencontre par douzaines. Tous prêtres et moines défroqués, costumés moitié en laïques, moitié en ecclésiastiques, forment les groupes les plus singuliers ; leur langage et leurs gestes différents sont encore dignes du temps de la tour de Babel... Notre comtesse est venue me voir aujour-

' Mémoires autographes de M. le prince de Montbarey, ministre secrétaire d'Etat au département de la guerre sous Louis XVI. 3 v. Paris, Eymery, 1826. Voir t. III, p. 233, 246, sq. — Fauche-Borel dit dans ses Mémoires (I, p. 98) : « Après lui avoir procuré des moyens d'existence, je le plaçai au village de Cressier, où il rétablit sa santé délabrée. »

'^ Encore un de ces sobriquets destinés à éviter une désignation précise, qui pourrait être compromettante.

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d'hiii avec mes sœurs : elle a une belle voix, et joue de la harpe pour s'accompagner ; rien ne peut être comparé à sa vivacité et à sa gaîté. Son mari est à l'armée ; aussi a-t-elle un souverain mépris pour les gagne-bon temps et les fines jambes, qu'on appelle des gredins, qui se servent de la patte du chat pour tirer les marrons du feu... »

DuPeyrou, qui possédait deux maisons et des terres à Cressier, et s'y rendait fréquemment, s'occupait des malheureux prêtres avec sollicitude, encore qu'il iût demeuré libre-penseur à la façon de Mylord Maréchal, son ami ; mais il était plutôt hostile à la Révolution : on le qualifiait d'aristocrate ; ce qui ne l'empêchait pas de juger parfois sévèrement ses protégés :

« Quel dommage du petit nombre d'élus dans cette multitude, qui s'efforce en tous pays à justifier la Révolution française ! Aussi suis-je devenu assez indifférent sur les événements politiques, tant je suis impatienté de l'immoralité générale et de la sottise particulière. »

Il voyait chez M. et M^^ de Montbarey un jeune émigré, leur parent, le chevalier de Legualès :

« Je vous dirai, écrit-il à M""*^ de Charrière, que M. de Legualès m'occupe infiniment moins qu'une foule d'êtres plus dépourvus de moyens et de secours que lui, de prêtres de quelques provinces éloignées, qui, dans les distributions faites jusqu'ici à gens de leur robe, ont toujours été oubliés parce qu'ils n'étaient pas comtois et que les distributions étaient faites par des gens de cette province. On a fait en dernier lieu une souscription ici pour ces prêtres du Landeron et de Cressier, au nombre de plus de 200. Croiriez-vous que des gens à perdre des louis à une partie de jeu, ont souscrit pour un petit écu ? Pour plus de 200 malheureux sans talents, sans moyens aucuns, et qui ne sont hors de leur pays que pour avoir été fidèles à leur conscience ! J'avoue que ceux-là m'occupent presque entièrement, surtout ceux d'entre eux infirmes et hors d'état d'employer leurs bras, comme font quelques-uns d'entre eux. Plus leur sort me va au cœur, et moins je me sens touché de celui des autres. Cependant, ceux d'entre ces derniers qui font ce qu'ils peuvent, tels que Legualès, conservent mon intérêt, quoique diminué. Je joindrai deux louis à votre envoi, et vous prie d'en faire l'avance, ne sachant comment les faire tenir incognito, car je veux rester tel tant que faire se peut. » (6 avril 1794.)

M'^"^ de Charrière écrivit à Turin pour intéresser d'Oleyres au jeune parent des Montbarey :

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« M. le chevalier de Legualès, Espagnol d'origine, Bas-Breton depuis des siècles, voudrait savoir si, après avoir été placé dans les corps-francs piémontais, et s'y être bien comporté un certain temps, on aurait l'espoir d'entrer comme officier dans les troupes réglées... Il y a longtemps que je connais M. de Legualès par son infortune, et M. DuPeyrou et moi en fiâmes si touchés, que nous lui envoyâmes quelque argent il y a environ neuf mois. Il venait de l'armée de Condé, il y retourna, et y a fait la campagne dans un corps où des gentilshommes sont soldats, recevant 15 creutzers par jour, et obligés de se vêtir comme de se nourrir. Leur sort est tout ce qu'il y a au monde de plus misérable. M. de Legualès est parent de M. de Montbarey ; il est revenu au Cressier (sic) il y a quelques semaines, et apprenant qu'il me devait quelque reconnaissance, surtout pour avoir obtenu quelques égards pour ses frères dans l'armée hollandaise, il m'a écrit. J'ai demandé à M. DuPeyrou la permission de le nommer comme ayant partagé la bonne œuvre que me rappelait M. de L., mais M. DuPeyrou n'a pas voulu. Après cela, M. de L. m'a écrit l'envie qu'il avait d'aller combattre dans son pays, dans la Vendée, qui s'est étendue jusqu'en Bretagne et même plus loin. Je n'ai pas accueilli ce projet, et j'ai montré dans ma réponse une tiédeur politique qui a échauffé cette tête bretonne ; j'en ai reçu une lettre très vive, quoique fort polie, dans laquelle un peu d'humeur contre moi se mêlait à beaucoup d'indignation contre la République française. Je fus fort contente de cette lettre, je répondis en conséquence, et M. de L. vint hier dîner avec moi.

Il est fort laid, petit et gauche ; mais il s'exprime bien, en bons termes, avec sens et noblesse. Ils étaient dans la maison paternelle sept enfants avec peu de fortune. Depuis l'âge de 8 jusqu'à 18 ans, il a été à l'Ecole militaire, ensuite un an au régiment, ensuite trois ans en émigration, fatigue, besoin et dangers de toute espèce. Il désirerait passionnément de se placer et de n'être à charge à personne. Une place de secrétaire lui plairait pour le moins autant qu'une place d'officier, et il me semble qu'il y serait très propre ; son langage est pur, son orthographe correcte et son écriture coulante et assez belle. Il est plus sérieux que ne sont la plupart des Français, et n'ayant été gâté ni par la nature, ni par la fortune, il paraît modeste. Je le crois passablement instruit ; lire et s'affliger est tout son amusement à Cressier, ori sa noble cousine, M"^^' de Montbarey, donne, à ce que je crois, l'exemple du chagrin et de l'aigreur. Nous avons, disait hier le jeune Legualès, une nuée de prêtres qui ne sont pas consolants.

Tout parle en sa faveur, la pitié d'abord, puis le respect que les anti-sans-culottes conservent pour les races nobles et antiques, puis la franche honnêteté de ses procédés et de ses discours. Il n'y a pas jusqu'à sa peu brillante figure qui, en inspirant de

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la sécurité aux pères et aux époux, aux amants et aux tuteurs, ne puisse lui servir de recommandation. » (15 janvier 1794.)

« Je suis tous les jours plus contente de lui, écrit-elle un peu plus tard (ce qui n'est pas étonnant, puisqu'il me loue). Il ne devient pas plus beau, il n'est pas jusqu'à présent plus adroit, mais je lui trouve un sourire agréable, et l'ayant raillé sur sa maladresse, j'ai vu qu'il ne se fâchait ni ne se déconcertait, de sorte que je pourrai le railler encore, et peut-être le corriger. Il n'est point étonnant qu'à l'Ecole militaire on lui ait montré beaucoup de choses et qu'on ne lui ait point dit comment on peut passer entre des chaises et des tables sans heurter rien, et n'oublier pas ce qu'on a derrière soi, quand on s'occupe de ce qu'on a devant soi. Cela ne laisse pas d'être de fort bonnes sciences, et j'aurais la passion qu'il les apprît, puis qu'il trouvât à se bien placer comme secrétaire... Je le répète ici avec un redoublement de zèle, que me donne la connaissance plus intime du jeune homme. Je le trouve sensé, honnête, discret ; ne s'aigrissant pas contre la mauvaise fortune et ne se pliant pas non plus sous elle avec trop d'humilité. Il ne se cache ni ne se montre avec trop de soin. Hier, j'appris qu'il entend bien les livres anglais et qu'il sait l'allemand. Il nous raconta fort bien l'Ecole militaire, les professeurs, les directeurs, les avantages, les abus, etc. Quand il en vient aux doléances d'Etat, je l'interromps, je lui dis que cela n'est bon à rien qu'à apprendre à rabâcher, à exagérer, à devenir triste et amer. Alors, il sourit et abandonne les doléances. En vérité, je crois que si vous le preniez ou le placiez, vous ne vous repentiriez pas, et ce serait une très bonne œuvre... » (i*^'' février 1794.)

Cette lettre ne montre pas seulement avec quel zèle M"^'^ de Charrière, si habile à juger les émigrés, se dépensait pour les servir et les tirer de peine ; elle montre aussi avec quelle adroite simplicité, quelle franchise cordiale, elle faisait autour d'elle l'éducation des caractères. Personne n'a subi son influence sans en ressentir les effets pour la vie.

D'Oleyres ne réussit point à placer Legualès, qui se rendit en Allemagne. M"^^ de Madweiss, qui s'occupa de lui, nous apprend, par une lettre de 1795, qu'il justifia certaines défiances, malheureusement tardives, de M'^'^ de Charrière : ce chevalier avait un peu trop... d'industrie \

' Joseph Legualès mourut près de Rotenburg, en Souabe, le 4 germinal an IV, à l'âge de 28 ans. Il était né à Lamballe le i3 août 1769 (Arch. nat. F ■' 5998).

Il en fut autrement des deux frères Mallarmey de Ronssillon, de Besançon, avec qui elle demeura plusieurs années en relations affectueuses K Voici comme elle parle de l'aîné, Camille :

« Il est tout différent de M. de Legualès : moins malheureux par sa situation, il l'est peut-être encore plus par sa sensibilité. Sa figure est bien, son esprit encore mieux. Quoiqu'il n'ait que vingt-cinq ans, il a été blessé au siège de Gibraltar, et sa joue cicatrisée en fait foi. Il a été marin et a fait aussi le service de terre. Voici neuf mois que je le connais ; c'est-à-dire que d'abord je l'ai beaucoup vu, et qu'ensuite il m'a constamment écrit. En dernier lieu il est venu nous voir, son frère et moi : son frère habite ce pays-ci depuis environ un an. Vous aurez peut-être appris quelque chose des bontés qu'on a pour lui à Neuchâtel et qu'il ne laisse pas de payer assez cher, puisque le trouvant trop peu à plaindre pour un émigré, mille gens lui en veulent. Ces deux messieurs de Roussillon sont les plus aimables et les

4 La famille Mallarmey de Roussillon, de Besançon, était originaire de Vercel (baillage d'Ornans). Anoblie par Charles-Quint, elle posséda, entre autres, le comté de Roussillon, en Bresse. Parmi les notabilités de la famille, il faut (selon un érudit franc-comtois, M. de Branges, à qui nous devons les détails précédents) mentionner Bonaventure Mallarmey, épouse de Lionel de Toulongeon, laquelle aurait été en relations épistolaires avec François de Sales. Dans la seconde moitié du i8' siècle, Joseph Mallarmey de Roussillon eut, de son mariage avec M'" de Pourcheresse d'Estrabonne, cinq filles et trois fils. L'aînée, Hippolyte, née en lyôS, devint chanoinesse et survécut à ses frères cadets : avec elle s'éteignit, en 1847, le nom de Roussillon. La seconde sœur, Rosalie, fut religieuse de la Visitation au couvent de Chaillot. Laure, née en 1766, épousa le baron de Vault, puis, en secondes noces, le comte de Beauchemin. Eugénie devint M™' de Marenches ; Hélène, M"" d'Antet. Son petit-fils, AL le comte de Ganay, nous a fort obligeamment envoyé plusieurs des renseignements qu'on vient de lire, ainsi que les charmants portraits de ses deux grands-oncles, Camille et Pierre de Roussillon, que nous reproduirons plus loin. Camille, né en 1769, entra fort jeune dans la marine, sous les auspices du maréchal de Ségur. Pierre, né en 1770, officier au 10' régiment de Bretagne-chasseurs, à Besançon, fut décrété d'émigration le 25 messidor an 11. L'aîné des fils, Maurice, qui, d'après une lettre de Camille, paraît avoir résidé à Fribourg pendant la Terreur, est mort sans postérité, à une date que nous ignorons. Nous dirons dans un autre chapitre ce que nous savons de la fin prématurée de Camille et de Pierre. M"' veuve Gaullieur nous a confié les nombreuses lettres (presque toutes inédites) adressées par eux à M"' de Charrière. Nous ferons plus d'un emprunt à celles de l'aîné, qui sont pleines de naturel et de bon sens. — Notons la devise de la famille : Mal armé sans peur.

^ Ceci^ on le verra tout à l'heure, est une épigramme contre madame Du- Pevrou.

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plus raisonnables jeunes Français que j'aie vus. » (A d'Oleyres, 15 janvier 1794.)

Nous possédons une jolie collection de lettres des deux frères. C'était vraisemblablement DuPeyrou, apparenté à quelques émigrés de Besançon, qui les avait introduits à Colombier. Le cadet, Pierre, mentionné sous le petit nom de Pierrot dans la correspondance avec Benjamin Constant, avait inspiré à M'^*^ Du- Peyrou un tendre attachement, dont son mari, résigné à ces sortes de choses, ne paraît pas avoir pris ombrage et qui rappelle un peu la « maternelle » sollicitude de M^^ de Warens pour son protégé. M""*^ de Charrière fait de fréquentes allusions au séjour de Pierrot dans la maison DuPeyrou, où il semble un nouveau Télémaque retenu dans la grotte d'une Calypso très adhérente. Quant à Camille, nous le voyons faire de longs séjours à Colombier. Nous l'y rencontrons pour la première fois en avril 1793. Il inspirait à M"^'-' de Charrière une sympathie profonde en même temps qu'une sérieuse estime, que ses lettres suffisent à justifier ; elle promet cette aimable société à Benjamin, dont elle attend l'arrivée, toujours annoncée et toujours remise. C'est le moment où le malheureux chambellan de Brunswick se débat dans son procès de divorce, qui lui arrache ce cri douloureux et comique : « Hymen ! hymen ! hymen ! Quel monstre !» (A M"'^ de Charrière, 25 mars 1793.)

« 6 avril 1793. Je me flatte bien, lui répond-elle, qu'ici vous oublierez en grande partie vos peines. Qu'il y a de variété dans le malheur ! Le seul Hymen a les mains pleines de tant de sortes d'épines, qu'on ne peut les compter, et il a beau en répandre à droite et à gauche, il en reste toujours auxquelles personne ne s'attendait. Cependant, quiconque se souvient de celles du célibat ou prévoit les plaies qui restent de toute espèce de déchirements, de disjonctions forcées, prend quelquefois son parti plus patiemment que vous n'avez pu le prendre. Je ne vous blâme de rien, non seulement parce que c'est une chose faite, selon toute apparence, mais surtout parce qu'il n'y a peut-être rien en vous à blâmer. Il fait si beau temps, que je voudrais que vous fussiez déjà en voyage. Peut-être verrez-vous ici un émigré de votre âge qui est vraiment charmant. C'est le premier que j'aie vu avoir des idées saines, étendues, modérées, des choses. Avec cela, il a voyagé comme marin presque partout. Il a de l'esprit et de l'instruction ; enfin, à peine est-il français, et il est encore moins aristocrate. Au reste, c'est à Neuchâtel qu'il est en quelque

sorte fixé, du moins pour le présent, de sorte que vous ne devez pas craindre de le voir trop souvent. »

Camille ne put rester à Neuchâtel. Les émigrés y étaient surveillés de si près qu'il dut en partir bientôt. Il se rend à Constance, où il retrouve M"^^ de Trémauville, et l'inconsolable Julie, qu'il voudrait bien consoler. Mais c'est une vaine entreprise : tout ce qui rappelle à la pauvre enfant le fiancé perdu la met en larmes. Camille, mentionnant (9 août 1793) une visite de M. Pourtalès à Constance, ajoute : « Cette pauvre Julie aura versé encore des larmes en revoyant un Neuchâtelois ! »

Les lettres du jeune homme à M"^*^ de Charrière nous font entrevoir les intrigues romanesques où les émigrés cherchaient quelque diversion à leurs peines, et les incertitudes poignantes auxquelles étaient en proie ceux qui s'avisaient de songer au lendemain. Notre marin se demande s'il ne retournera pas en Turquie, où il a séjourné, ou s'il entrera plutôt comme apprenti chez un menuisier, en se faisant passer pour Liégois à l'aide d'un vieux passeport qu'il possède. Ses compagnons d'exil lui paraissent plus ridicules qu'agréables :

« J'avais perdu de vue depuis quelque temps les grands rassemblements d'émigrés ; mon petit séjour ici m'a fait renouveler connaissance avec tous ces petits projets, ces petits plans si souvent avortés et toujours si aveuglément saisis. Ils répugnent tout autant à mon esprit qu'à mon cœur ; je n'ai pas assez de force sur moi-même pour le cacher; et il m'arrive ce qui m'est arrivé depuis deux ans : je passe pour un démocrate aux yeux des délirants, parce que j'ai toujours dit très haut que j'ai en horreur les exaltés de tous les partis. Je me console de ma mauvaise réputation avec beaucoup de gens qui la partagent, mais qui méritent celle de bons esprits. Oui, il en est beaucoup dans notre parti, il en est dans tous les ordres, il en est même sous la mitre, qui préfèrent le bonheur de leur patrie à leurs intérêts, sentent la nécessité des grands sacrifices à faire à l'esprit de notre siècle : ce sont tous ceux-là qui se réuniront aux gens modérés de l'intérieur, qui, tôt ou tard lassés de la tyrannie sous laquelle ils gémissent, bientôt peut-être, parviendront à rétablir un gouvernement mixte, qui assurera la liberté et le bonheur de tous. »

Il vient de lire l'ouvrage de M'"^ de Charrière adressé aux Jacobins neuchâtelois, — dont il sera question tout à l'heure :

« Mais, poursuit Camille, après avoir dit des vérités si utiles à ceux à qui vous les destiniez, dites-nous-en quelques-unes

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aussi. La France est la patrie de votre esprit. Vous lui en devez, je crois, hommage d'une partie... Nous sommes au moment où on pourrait facilement éclairer le peuple lassé sur les vraies causes de ses malheurs présents. Vous qui avez su rendre si aimable le vice rendu à la vertu, travaillez à faire aimer la raison aux fous. » (8 mai 1793.)

« Ah ! écrivez, je vous en prie, guérissez-nous, rendez-nous la santé de l'esprit ! Vous me feriez chérir la modération en l'appelant ainsi, si je ne la trouvais pas déjà au fond de mon cœur... Il me semble que je vous retrouverai bonne, aimable, attachante : cela ne ressemble pas trop à ce que vous m'annoncez, morte, sourde, ou imbécile !... Vous avez oublié quelque chose, c'est cette teinte d'original que vous mettez à tout ce que vous dites, qui y donne un piquant que vous ne sentez pas. Je ne prétends pas vous faire des compliments, parce que je suis bien sûr que vous avez été appréciée par de meilleurs juges que moi, mais vos lettres me font un effet que je ne connaissais pas. Rien n'est aujourd'hui si commun que de bien écrire ; j'ai vu quelques lettres de femmes citées: je n'ai point encore trouvé ce naturel que je vois dans les vôtres ; il est tel, que ce matin, en lisant celle du 13, j'ai cru vraiment vous entendre parler, je distinguais le son de votre voix et votre prononciation. J'aime cette illusion, elle plaît à mon cœur.

...Elle est gentille, cette madame de Trémauville. Je la crois l'esclave de la douce Julie ; il m'a semblé remarquer qu'elle n'ose pas parler devant sa fille, elle lui en impose. Est-ce respect ? Est-ce faiblesse ? Une grande passion donne une existence à une fille, dans nos mœurs : il était si rare chez nous qu'une femme pût ne pas rougir de son cœur. » (15 mai 1793.)

]y/jme (jg Charrière, pressée d'écrire par Camille, se mit à composer des « lettres d'émigrés », que nous analyserons plus loin. Elle les envoyait à mesure, en manuscrit, à celui qui lui avait mis la plume à la main :

« J'ai prêté à M™^ de Trémauville les lettres interceptées ; elle m'a dit que je pouvais le faire parce que vous lui avez souvent prêté des manuscrits, et moi j'ai cru que votre confiance est bien justifiée par sa tendre amitié pour vous. Je la juge par le plaisir avec lequel elle me parle, me reparle de vous ; vous êtes presque toujours le sujet de la conversation, et je crois bien qu'elle le fait autant pour elle-même que pour moi.

Je crois que je me raccommode avec l'aristocratie de votre Julie. Elle est opiniâtre, c'est bien vrai, mais elle est bonne, je crois... Il me semble que vous avez un tact bien sûr. Comme vous connaissez bien tout ce qui vous approche ! Ce qui m'étonne le plus en vous, c'est l'ensemble de l'amabilité des grâces et

38 MADAME DE CHARRlÈRE ET SES AMIS

de l'aplomb, ensemble qui se trouve bien rarement chez une femme de beaucoup d'esprit. »

Puis il cause des personnages du roman par lettres, comme si c'étaient des êtres réels dont la destinée dépendît de M'""-' de Charrière et de lui

« Parlons de Germaine... Comment rapprocher Alphonse de son amie, tant que ce père aristocratisera ? Comment faire retrouver le vicomte avec cette aimable lady qui va enterrer à la campagne son penchant naissant ?... Et cette compatissante Pauline, qui près d'un Jacobin se rappelle encore qu'il est homme, parce qu'il est malheureux ! Je me garderai bien de toucher à votre manuscrit, je vous le renverrai vendredi, parce qu'il faut absolument que vous continuiez de nous égayer aux dépens de cette ridicule duchesse... Est-ce que vous voudriez de bonne foi que j'écrivisse une lettre du père ? Je n'en viendrais jamais à bout !..

Pierrot me mande qu'il vous a vue à son retour de Fribourg. Vous lui avez dit des choses trop aimables pour moi. Non, je ne suis pas parfait, et je ne voudrais l'être que pour mériter l'amitié dont vous me comblez. » (lo juin 1793.)

« Je ne sais comment il se fait que je pourrais bien être amoureux de votre Julie. Ah ! nous y voilà! Je ne sais pas trop vraiment comment cela m'est venu. Il me semble que depuis que je la vois, elle me traite avec intérêt, qu'elle aime à me parler de ses chagrins ; il me semble aussi que je suis jaloux de l'opiniâtreté de ses regrets. Je lui en fais souvent des reproches : elle ne me laisse pas espérer qu'un jour ils s'éteindront, et moi je suis assez fou pour le désirer d'autant plus que je l'espère moins. Elle est bonne, elle est confiante ; je lui trouve un grand défaut, c'est de parler trop d'elle-même ; mais en l'occupant, ne l'en distrairait-on pas ? Si je l'eusse vue dans toute autre circonstance, je crois qu'elle n'eût rien été pour moi ; je sais bien que son plus grand charme est sa douleur... Mais... suis- je bien digne d'un cœur tout neuf ? »

Tout cela n'est-il pas d'une délicatesse charmante ? Et ne comprend-on pas que M'^^^ de Charrière ait eu de la sympathie pour l'âme élégante et sincère du jeune émigré ?

Le pauvre garçon était aimé de sa cousine Emilie, qu'il avait tendrement aimée aussi, et s'écriait : « Je ne suis pas né pour le bonheur, puisque Emilie n'a pas pu faire le mien ».

Ainsi se mêle le roman vrai de Camille avec la fiction que M""*^ de Charrière poursuit à Colombier. Il termine par ces gracieuses paroles :

LA RÉVOLUTION ET l'ÉMIGRATION Sq

« Adieu, Madame, adieu, mon indulgente amie. Je me rappelle fort bien la petite lettre de M. Constant. Le séjour de la Cour avait blasé son cœur, celui de Colombier lui rendra le velouté de la jeunesse. En vous lisant, on redeviendrait bon ; en vous écoutant, on devient meilleur...

Vous moquez-vous de moi quand vous me dites : Puisque vous êtes sûr de rentrer en France...'^ J'espère y rentrer un jour, mais je ne suis sûr que de ne jamais oublier votre Colombier. »

Pierrot n'était pas moins aimé de M'"^ de Charrière. Il s'était présenté à elle fort timidement, la première fois qu'il avait dîné à Colombier :

« Cette visite, écrivait Camille, lui en imposait beaucoup ; il me mandait qu'il en était fort intimidé : voilà ce que c'est qu'une réputation. Pour moi, je ne vous pardonnerais pas d'être si aimable, si vous n'étiez pas excellente \..

...A propos, votre Julie est un vrai petit tigre. Elle me mit l'épée dans les reins pour me faire parler politique hier. Je n'aime point à en parler avec les fous ; mais quand ils m'y forcent, ici comme à Coblence, comme en Suisse, je dis mon opinion. Elle a failli me dévisager ; elle s'en est tenue à inventer des supplices pour les scélérats qui pensent comme moi. La pauvre petite fut dans le délire une bonne demi-heure ; je finis par lui dire que la Révolution ne me coûtait que ma fortune, et j'y ajoutai avec sentiment qu'elle lui coûtait bien plus, puisqu'elle lui avait enlevé le bonheur de sa vie. Elle me dit qu'elle me pardonnait... Oh ! mon pauvre pays, quel sort t'est donc réservé si un jour ces têtes-là ont quelque empire sur toi ! ...J'attendrais paisiblement si je pouvais parvenir à me donner une existence même bien petite, mais indépendante de mon pays. Voilà ce qui est fort difficile, quand on a été élevé pour être gentilhomme français, c'est à dire pour n'être bon à rien qu'à faire la révérence avec plus ou moins de grâce ! » (Sans date.)

On sent que cet aimable Camille a couru le monde et ouvert les yeux ; comme le Rica de Montesquieu, il ne croit pas « que les bornes de son pays soient celles de ses connaissances » ; il juge qu'un Français peut apprendre quelque chose hors de chez lui. C'était alors une originalité. Il ne peut assez s'égayer aux dépens de belles et futiles émigrées qu'il voit chaque jour. Voici une lettre amusante où il dépeint la visite de quelques

1 La phrase n'a guère de sens. Camille n'a-t-il pas commis un lapsus el écrit aimable pour célèbre?'

Neuchâtelois à Constance, et note assez finement les travers des uns et des autres :

«27 juillet 1793: ...Mardi dernier, je reçois un petit billet fort poli : une main inconnue m'apprenait que M'"^ DuPeyrou venait d'arriver à Constance et qu'elle m'offrait ses services pour Neuchâtel. Je vole à V Aigle, et je trouve M'^'^ DuPeyrou, ;^jme Perregaux, moins jolie que noire, M. DuPeyrou, moins chanoine que laid, et M. Perregaux, dont les manières, la tournure, le ton m'ont plu beaucoup. Tout cela courait la Suisse ensemble, avec un extrême désir, je crois, de se séparer le plus tôt possible. M™'^ DuPeyrou m'a comblé de caresses, m'a parlé de Pierrot avec tout l'intérêt possible. Sa clairvoyante amitié lui a fait apercevoir toutes ses qualités. S'il y a un peu d'engouement dans sa manière de le voir, je le lui pardonne bien, parce que j'aime les succès de mon bon Pierrot... Mais elle a bien une sorte d'esprit, cette femme, n'est-ce pas ? Mais elle a donc du jugement aussi, puisqu'elle aime Pierrot ? — J'ai couru avec elle la ville de Constance, et nous avons soupe ensemble chez M'"'^ de Trémauville. Elle a fait pleurer cette excellente Julie par des souvenirs toujours bien chers. Elle a fait rire un peu quelques jeunes femmes françaises par ses manières, ses gestes, ses attitudes dramatiques, et puis bien un peu par ses phrases bien arrondies et quelquefois un peu longues... Mais voilà comme elles sont, nos dames : il faut faire la révérence comme elles, rire comme elles, parler comme elles ; elles se croient toujours les arbitres du goût. Ne m'ont-elles pas fait répéter plusieurs fois une phrase qui lui est échappée ! Elle parlait de son voyage et d'une vallée dans le Chédek \ et disait laconiquement « que la vue de cette agréable vallée répand dans le cœur une douce langueur dont la délicieuse impression se prolonge bien au-delà du souvenir même de l'émotion qu'elle a causée dans le cœur du voyageur. » Et puis il s'est trouvé que ces dames connaissaient, je ne sais trop comment, sa liaison avec mon frère ; par hasard, je lui ai répondu, à quelque chose d'honnête qu'elle me disait de lui, qu'elle était trop bonne pour ma parenté : elles se sont mises à rire comme des folles. Quand je vous dis qu'elles sont folles !

29 août 1793. ...Votre amie M'"^ de Trémauville fait un petit voyage chez M™"^ de Bombelles, et l'intéressante Juhe, et l'artificieuse vicomtesse sont du voyage. Voilà donc le tripot qui a changé de place !...

Pierrot devient donc jardinier : j'en espère beaucoup pour les fleurs qu'il va cultiver.

' Pour avoir beaucoup voyagé et fait, quasi, le tour du monde, Camille n'était pas tenu de connaître la Scheidegg, dans l'Oberland bernois.

LA REVOLUTION ET L EMIGRATION 4I

...Je vois que les Français partout résistent aux attaques de toute l'Europe avec un courage et une opiniâtreté bien effrayante ; ils succomberont, mais ils ne seront pas asservis. Oh ! combien sont grandes les ressources de ce pays-là ! Quel peuple, s'il venait à bout de se dompter ! »

Camille fit de son mieux pour toucher le cœur de Julie. Du- Peyrou écrivait à ce propos à M'"^ de Charrière :

« C'est beaucoup que M™= de Trémauville trouve suffisamment aristocrate ce Camille, qui, à Constance, passe pour démocrate... Pourvu qu'il soit un objet de distraction pour Julie, ce serait déjà pour elle un grand bien, qui en pourra amener un plus grand avec le temps. Si Camille y pense réellement, il ne doit rien précipiter ; s'il n'y pense pas, il ne doit pas non plus trop retarder la séparation. »

La séparation eut lieu peu de temps après ; Camille s'éloigna. Nous le reverrons à plus d'une reprise à Colombier, où, dans la suite, il s'efforcera d'égayer un peu M'"^ de Charrière délaissée par Benjamin.

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