CHAPITRE XVIII
Ecrits sur la Révolution et les Emigrés
« Nous avons admiré la tournure piquante que vous donniez à des idées saines, d"où dépend le salut du monde. »
(M"" de Staël à M"" de Charriére.)
Aiglonette et Insinuante. — Les Lettres trouvées dans la neige ; les Jacobins neuchâtelois. — Une lettre anonyme. — Les Lettres trouvées dans des portefeuilles d'émigrés. — Plaisanteries saugrenues de Benjamin. — Henriette et Richard. — M" Achard et ses filles. — Muson. — A quoi
bon 1
Les préoccupations de ces tragiques années devaient laisser leur trace dans l'œuvre de M"^^ de Charrière. Elles lui ont inspiré plusieurs petits ouvrages dont il est temps de nous occuper. A l'en croire, elle avait perdu le goût des fictions aimables ou touchantes auxquelles, dix ans auparavant, se plaisait son talent délicat. D'Oleyres souhaitait la voir reprendre ces romans inachevés. Il lui citait l'opinion du prince de Beauveau, rencontré à Turin et qui désirait « voir fini certain petit roman suisse qu'il a lu avec tant d'intérêt ». « 11 faudra pourtant, ajoute d'Oleyres, que nous sachions un jour si Meyer [le héros des Lettres neuchâteloises] sera aussi heureux qu'il mérite de l'être ». Et plus loin :
« Madame de Vassy est toujours à Gênes et à Nice, ou sur la Corniche qui conduit de l'une à l'autre ville le long du rivage
de la mer. On croit qu'elle travaille à un ouvrage contre madame de Staël en faveur de la mémoire de Rousseau ; mais si elle a ce dessein, pourquoi attendre ou avoir attendu jusqu'au moment où la faveur publique abandonnerait M. Necker, sa femme et sa fille. Ce moment n'est pas éloigné : et il y aura peu de délicatesse à s'en prendre alors à M™^ de Staël pour une vieille brochure presque oubliée, dans le temps où l'on s'en prendra à son père, à Paris, de tous les maux de la France. » (lo avril 1790.)
A tout cela M™'^ de Charrière répond :
« J'ai bien du penchant à regarder M™- de Vassy, d'après sa lettre, comme précieuse pie-grièche, et rien de ce qu'elle fera en ce genre ne me surprendra. Il faut, comme vous le dites. Monsieur, laisser aujourd'hui en repos M. Necker et M""^, et M™'= de Staël, — et aussi, selon moi, les lettres, les romans, les Meyer, les Cécile, car la mode de tout ce qui n'est pas politique est passée ou interrompue, et les hommes réels démentent toutes les vertus dont on voudrait parer les hommes fictifs. Le moyen de faire illusion dans ce moment ? Qui pourrait croire à la candeur, au désintéressement, à la reconnaissance, à cette noblesse d'âme dont vous aimiez la peinture ? Que ceux qui la sentent en eux se recherchent, s'entretiennent ensemble, s'écrivent, c'est ce qu'ils ont de mieux à faire à mon avis. Sur ce, je me recommande à vous, Monsieur, gans, seer, ou zum Schœnste. — N'est-ce pas à peu près comme cela qu'on dit ^ ? S'il me revient quelque zèle littéraire, quelque meilleure opinion de mes semblables, et que cette nouvelle verve produise quelque chose, je vous traiterai vite en confrère initié, à qui on peut et doit tout dire. Vous n'avez pas de ma part le mystère, mais bien l'ennui à redouter. » (17 avril 1790.)
Renonçait-elle vraiment à la littérature d'imagination ? Il ne faut pas trop l'en croire sur parole. Mais l'actualité s'imposait à sa pensée comme à son cœur ; elle avait besoin de s'y intéresser. Nous la voyons, en 1791, écrire un gracieux petit conte, destiné à Marie- Antoinette, intitulé Aiglonette et Insinuante, ou la Souplesse. C'est le pendant de ce conte du Bien-Né, par lequel sa plume donnait de sages avis à Louis XVI '\
' On voit qu'elle savait bien ma! l'allemand, et l'orthographiait à son idée.
2 Nous avons déjà cité (chap. Xlll), à propos de l'emprisonnement d'un libraire parisien qui avait vendu le Bien-Né, les quelques lignes qui servent d'introduction à Aiglonette et Insinuante.
Voici comment débute cet opuscule :
« Dans un grand empire naquit d'une grande souveraine, et de l'époux qu'elle avait élevé à une grande dignité, une princesse que le ciel destinait à jouer un grand rôle. Toutes les bonnes fées accoururent à sa naissance. L'une lui donna la beauté, une autre la grâce, une autre l'esprit, une autre le courage. »
Tardivement, discrètement, survient une petite fée, qui apporte en don la souplesse et qu'on repousse avec mépris. Il est des situations où l'on n'a jamais besoin de plier !
La souplesse, chez les grands, n'est que faiblesse honteuse.
« La petite fée fit la révérence et dit en se retirant : Si quelque jour on a besoin de moi, je reviendrai; car l'enfant est si joli qu'il m'intéresse. »
Bientôt Aiglonette a sujet de regretter la souplesse qui lui manque : la fée reparaît :
« Je vous l'offre pour la dernière fois : plus tard vous ne pourriez plus en faire usage avec grâce. Ce qu'on admirera aujourd'hui, l'on s'en moquera demain. La condescendance forcée ne touche personne. Il faut encore avoir le choix de fléchir ou de résister, pour que fléchir soit une vertu. — Donnez, dit la princesse ; je ne promets pas de m'en servir, mais donnez... »
Elle s'en servit en effet, ce qui la sauva..
Ces quinze pages, pleines de bon sens et de grâce, parurent chez Fauche, à Neuchâtel, au milieu de mai 1791 \ DuPeyrou
' Elles furent réimprimées à Paris la même année, avec d'autres opuscules inspirés par les événements du jour (voir Bibliographie).
MADAME DE CHARBRIERE (D'après une miniature peinte par Arlaud).
A(f MADAME DE CHABIUÈRE ET SES AMIS
ne les approuva pas : la fée Insinuante n'était « point assez aristocrate ».
« M""*^ de Trémauville, écrit l'auteur à d'Oleyres, s'en est amusée. Quand on trouverait les principes détestables, il y aurait encore de quoi s'amuser de quelques petites choses assez drôles sur les princes et les courtisans. »
Voici, en effet, une jolie page :
« Jusqu'à quand, princes, croirez-vous avoir des amis ? S'il y a des gens de bien sur le globe, vous pourrez avoir des serviteurs fidèles, des conseillers vertueux ; mais des amis ! Songez que, pour avoir un ami, il faut être ami soi-même. Il faut écouter des confidences, et vos secrets seuls vous paraissent importants ; partager chagrins et plaisirs, et vous ne voyez d'intéressants que les vôtres ; supporter l'inégalité, la sécheresse, l'abattement de corps et d'esprit, et vous voulez qu'on soit toujours prêt à vous entendre, à vous répondre, à courir avec vous ou pour vous. Il vous faut un automate que vous remontiez à votre heure, et c'est à quoi un courtisan ne ressemble pas mal à l'extérieur ; mais dans le fait, c'est lui le plus souvent qui ajuste, remonte, qui dispose l'aimant, ou tient les fils ; c'est vous qui êtes la machine. »
D'Oleyres dit dans son journal avoir trouvé le portrait de la reine de France si vrai et si ressemblant, qu'il n'osa le montrer au marquis de Serent ; et pourtant, remarque-t-il, « c'est la morale de la fée que M. de Serent enseigne à ses élèves : il leur inculque l'art de se prêter aux circonstances et d'en tirer le meilleur parti, — c'est à dire la souplesse, un mot mal sonnant, devenu presque un reproche » \
L'auteur envoya sa brochure à la personne qu'il lui importait le plus d'avoir pour lectrice :
« J'ai mis à Aiglonette, dit-elle, non une enveloppe, mais deux bandes de papier en croix,... et sur une des bandes : A la reine des Français. Cet envoi fait par la poste, en présence de quelques aristocrates modérés, nous a divertis. Nous ne savions
* Emprunlons encore aux Souvenirs inédits de d"01evres le curieux passage que voici : « J'ai eu souvent des occasions de juger de tout le mérite de M. de Serent... Ses élèves, et surtout le duc d'Angoulème, avaient tant d'aflfection pour lui, que, connaissant mes relations avec M. et M"' de Charrière, ils me demandaient quelquefois à la Cour des nouvelles de Colombier... » (Arch. de Chambrierj.
pas ce qui lui arriverait ; mais le pis qui pût arriver était qu'il n'en arrivât rien. Nous envoyâmes ainsi deux Aiglonette séparées, afin que l'une pût aller à la municipalité, aux recherches, au district, où l'on voudrait, et l'autre aux Tuileries. Une personne à qui je l'avais envoyée, sans lettre, sans lui dire de quelle part, a aussi fait une tentative de son côté pour qu'elle arrivât chez Aiglonette. Je saurai bientôt si on a réussi. » (lo juin 1791.)
Il est douteux que le modeste écrit soit jamais parvenu jusqu'au pied du trône.
On a vu que DuPeyrou n'était pas d'accord avec son amie : il l'était encore moins avec M. de Charrière, qui passait pour très démocrate. DuPeyrou juge sévèrement l'optimisme de M. de Charrière, « sa sécurité que rien n'ébranle » , car, dit-il, « la Révolution française finira par une cacade complète ; passez le mot, il me paraît le plus propre au sujet ». Les discussions durent être parfois assez vives dans le salon de Colombier \
Mais bientôt l'orage gronda plus près de nous. Un beau jour de février 1793, M'"'-' de Charrière reçut cette lettre fort inattendue :
« Madame, Revenu depuis quelques jours de nos Montagnes, il me semble que j'ai été dans un pays de fous, prêts à s'entr'égorger pour des bonnets rouges, des rubans jaunes et des sapins. A mon retour ici, je me proposai d'abord de faire imprimer quelques idées à ce sujet, en supposant l'étonnement d'un étranger qui, attiré dans ces quartiers-là par la réputation dont jouissent leurs habitants à raison de leur industrie, de leurs lumières, etc...., y arriverait dans ce moment-ci et apprendrait les causes de leur discorde et de leur agitation. Mais quelques occupations et un travail naturellement pénible m'empêchent de suivre à mon projet.
Je me féliciterais de l'un et l'autre de ces obstacles, si je pouvais vous faire agréer. Madame, l'idée qu'ils m'ont fait naître
' Gaullieur, dans son article Les mariages de Mademoiselle de Tiiyll (Album de la Suisse romane, 111, 1845, p. 161-164), dit de M. de Charrière : « Il fut franchement jacobin durant toute la Révolution française. A Lausanne, il se fit, dans la société aristocratique de la rue de Bourg, une détestable réputation pour avoir applaudi aux premiers succès de Bonaparte à Toulon et en Italie. A Neuchâtel, on ne lui pardonna pas de s'être moqué de l'esprit courtisanesque des hommes en place à l'occasion du voyage du prince Henri (juillet 1784). » — Nous ignorons la source de ces renseignements ; mais tout indique que M. de Charrière avait du goût pour les idées nouvelles.
de recourir à votre plume, et vous prier, je puis dire au nom de Dieu, — car ces fous sont bien à plaindre, — de vous intéresser à eux, soit en adoptant mon plan, soit en en choisissant tel autre que vous trouveriez préférable. Je me permettrai seulement d'observer que c'est en flattant leur amour-propre, et en les amusant, que je crois qu'on réussira le mieux à les ramener. Il s'agit. Madame, de réconcilier des pères, des enfants, des frères, des sœurs, des maris, des femmes, des amis. Permettezmoi d'espérer que ce motif me justifiera à vos yeux, si je viens ainsi à brûle-pourpoint me rappeler à votre souvenir, après un bien long silence, pendant lequel, toutefois, je n'ai point oublié vos bontés à mon égard....
« Neuchâtel, lo février 1793. »
Cette lettre portait la signature de Charles-Godefroi Tribolet, alors membre du gouvernement de Neuchâtel \ Le mouvement qui agitait si fort les esprits en France avait gagné nos Montagnes. Au Locle, à la Chaux-de-Fonds, la population, toujours vive et impressionnable, discutait, se divisait en factions hostiles. On coiffait le bonnet rouge, on plantait des arbres de liberté, on dansait la Carmagnole, comme on peut le voir dans une gravure, aussi rare que charmante, d'Alexandre Girardet ^ Les conservateurs, — il y en avait aussi, — accueillaient par des huées ces manifestations jacobines et arboraient la cocarde orange en signe de loyalisme. Ce spectacle était apparu à Tribolet comme le prélude d'une guerre civile, et, jugeant
' Charles-Godefroi de Tribolet (i 752-1 848), conseiller d'Etat dès 1781, a joué un rôle marquant dans nos affaires publiques jusqu'en i83i. Il a laissé une Histoire de Neuchâtel et Valangin depuis l'avènement de la Maison de Prusse jusqu'en 1806 (Neuchâtel, 1846), et des Mémoires sur Neuchâtel ( 1 806-1 83 1), publiés par les soins de son petit-fils, M. Maurice de Tribolet, en 1902. — M"" de Charrière estimait particulièrement son caractère : « M. Tribolet est un bon et galant homme. Il y a longtemps que j'en suis convaincue » (A M"" de Sandoz-Rollin, 20 juin 1797). Apprenant un jour que cet honnête magistrat venait de faire un héritage, elle, qui détestait parler argent, prit la plume et lui adressa une gracieuse pièce de vers, qui finit ainsi :
Béni soit, dis-je en ce moment (.apprenant cette bonne atfaire).
Et testateur et testament :
La vertu même est légataire .'
^ On planta aussi plusieurs arbres de liberté dans le Vignoble, et à Colombier même, comme on l'a vu chap. XVI, t. I, p. 496-497.
que de petites lettres peuvent produire de grands effets, il priait M"^^ de Charrière de mettre sa bonne plume au service des idées de modération et de sagesse. Elle fut ravie de cette invitation :
«J'ai reçu sa lettre le ii, écrit-elle à M'"'^ de Sandoz-Rollin, et je répondis que je le voulais bien, mais qu'il devait me venir raconter leurs folies, et me dire par où on les flatte et comment on les amuse. Le 12, il m'écrivit qu'il lui était impossible de venir, et en même temps il me donna quelques détails sur ce qui se passe aux Montagnes. J'avais déjà commencé d'écrire, et grâce à M. de Charrière, qui voulut bien copier, tout fut fait et mon paquet cacheté le 13 au soir à g heures. Le 14 au matin, le petit écrit était chez l'imprimeur. Hier, il a dû être achevé d'imprimer, et je pense qu'il paraîtra aujourd'hui sous le titre de Lettre d'un Français et réponse d'un Suisse. A présent, voyez si vous voulez laisser quelques moments votre mari dans l'ignorance sur l'auteur des deux lettres, ou si vous voulez lui tout dire d'abord... Je désirerais savoir s'il y a quelque apparence que la petite fable de l'avant-propos, qui dit que ces lettres ont été trouvées tel jour dans la neige près du Locle, soit crue ; je le voudrais de tout mon cœur : les lettres en inspireraient plus d'intérêt et plus de confiance... Je sais très bon gré dans cette affaire à M. Tribolet, qui non seulement a pensé à moi, ce qui est flatteur, mais qui m'a franchement sollicitée, comptant sur ma bonne volonté. Je sais très bon gré à M. de Charrière, qui a critiqué fort à propos certaines choses dans ma première lettre (l'autre est allée toute seule au courant de la plume) et qui a copié le tout en diligence jusqu'à se donner la crampe aux doigts.
Quant à moi, la promptitude de cette petite expédition ne laisse pas de me plaire. M. Tribolet en a été surpris, à ce que me dit hier M. Rougemont. En effet, les rois des bons temps de la royauté n'étaient pas obéis plus vite. » (Février 1793.)
Nous voilà bien complètement renseignés sur la naissance des Lettres trouvées dans la neige. Les deux premières furent suivies de plusieurs autres, publiées dans l'espace de cinq à six semaines ; il y en a dix en tout.
Un Français annonce à un Loclois de ses amis que, dégoiité des excès de la Révolution, il s'est résigné à quitter la France. Mais où aller ? Il ne veut ni de l'Amérique, ni de l'Angleterre, ni même de Genève, et songe à s'établir dans le pays de Neuchâtel:
« Je n'aime les brouillons d'aucune classe, d'aucune secte, d'aucun habit. Jugez, après cela, si je voudrais m'établir à
5o MADAME DE CHARPIEBE ET SES AMIS
Genève ! Où donc aller ? — Dans les montagnes de Neuchâtel, dans ce pays à la fois si agreste et si civilisé, que ses habitants chérissent, que les étrangers admirent, où sont nés Jaquet-Droz et son père, un autre Droz non moins célèbre, et Motta, son devancier et son maître, et les Vaucher et les DuPasquier, et tant d'autres dont l'industrie et les talents sont connus de l'Europe entière... Mais quel lieu choisir parmi tant de lieux dont chacun réclame la préférence ? Sera-ce Môtiers, où Rousseau fut si heureux tant que des intrigues françaises n'y vinrent pas apporter le soupçon, l'inquiétude et l'aigreur ? Sera-ce les Ponts, où l'on dit l'air si pur, et les habitants si honnêtes en même temps que si éclairés ? Sera-ce la Chaux-de-Fonds, où brille tant d'industrie ? — Non, ce sera le Locle. J'y trouverai, avec les talents, les arts, l'esprit, ce qui au besoin me tiendrait lieu de tout le reste : j'y trouverai un ami. »
Mais le Loclois dissipe d'un mot les illusions du Français :
« Pour qui nous prenez-vous quand vous nous félicitez de notre concorde, et que voulez-vous chercher ici la paix et le bonheur ? Si vous veniez parmi nous, vous nous trouveriez à la hauteur des principes français. Nous sommes des citoyens et des citoyennes... Chez vous, le peuple froissé, blessé, a été conduit par la douleur à la fièvre, et par la fièvre au délire ; au lieu que chez nous on s'est dit : Délirons ! et on a déliré. »
Le trait est mordant : l'auteur le justifie en montrant dans tous les actes des Jacobins neuchâtelois l'imitation naïvement fidèle de ce qui se faisait en France : « Rien de plus aisé que de teindre en rouge des bonnets blancs, et nous avons près de nous des sapins en abondance. » Le Loclois conclut :
« Ecoutez, mon ami, ne venez pas aux Ponts : les orangés s'y gendarment. Ne venez pas à la Chaux-de-Fonds: les rouges y extravaguent. Ne venez pas au Locle : on s'y chamaille sur tous les tons et de toutes les manières. Restez où vous êtes... Peutêtre sera-t-on calmé chez vous avant qu'on le soit chez nous. Si tout le continent devient semblable aux Petites Maisons,... ce sera moi qui vous irai joindre, et nous nous embarquerons pour quelque terre habitée, sinon par des sages, au moins par de plus paisibles fous que les nôtres, par des gens trop paresseux pour s'agiter sans cause et se battre sans sujet. »
Dans la suite des lettres, bien des passages seraient à relever ; on y trouve en particulier un vif éloge de l'industrie neuchâteloise et de ses représentants les plus distingués : Perret-Gentil,
ÉCRITS SUR LA REVOLUTION ET LES EMIGRES 5l
Giiinand l'opticien autodidacte, Jean-Jacques Humbert-Droz, etc.
« Heureux pays, s'écrie le Français, où se concentrent tous les arts utiles !... Vos Montagnes me paraissent semblables à l'arche de Noé : l'humanité s'y sauve avec tout ce qu'elle a d'aimable et de précieux. »
Quelle erreur donc de vouloir changer la constitution de l'Etat !
« On regretterait jusqu'aux imperfections qu'on aurait fait disparaître, car ces imperfections, nées de votre caractère, de votre humeur, de vos localités, s'accordent avec elles ; l'habit s'est fait sur l'homme, s'est plié à ses mouvements habituels : qu'on en fasse mieux un autre, il ne conviendra pas si bien. »
Dans les trois dernières lettres il y a des remarques très fines sur le caractère particulier des troubles qui agitaient nos Montagnes ; retenons seulement celle-ci : dans le moment de la plus grande excitation, la religion n'y subit aucune atteinte. M'^'^ de Charrière l'explique par la bouche du Loclois, et cette page est digne d'être méditée :
« Je voudrais pouvoir inventer de nouveaux jeux, de nouveaux objets d'émulation pour nos jeunes gens; des travaux intéressants et neufs pour nos hommes mûrs, et quant à nos vieillards, je voudrais qu'au lieu de se perdre en conjectures sur les événements d'un monde auquel ils n'appartiendront bientôt plus, ils s'enveloppassent dans leurs pensées pour y chercher le repos de l'esprit, pour y chercher Dieu, que nous n'avons pas encore songé chez nous à proscrire, comme on croit l'avoir proscrit chez vous. Oui, tel est l'effet de l'audace sur l'ignorance, que votre peuple croit avoir déporté Dieu en expulsant ses prêtres. Et rien n'est si simple : j'ai vu beaucoup de gens ne connaître d'autre Dieu qu'un crucifix ; de sorte que briser des croix, c'est à la lettre détruire l'objet de leur culte ; et quand ils ont appris à se passer de la messe, ils dispensent Dieu d'exister. Ceux qui, sur la foi du Pape ou de l'Eglise, ont cru tant de choses incroyables, peuvent bien, du moins pour un temps, nier Dieu sur la foi d'un député de la Convention. Quant à nous, nous ne connaissons ni une piété ni une irréligion si moutonnières; et si quelqu'un parmi nous doutait de ce qu'il est plus heureux de croire, ce doute modeste et silencieux par sa nature, ce doute à peine aperçu ne serait point imité. Pour moi, je déclare n'avoir jamais rien compris au système qui attribue toute religion à l'invention de ses ministres. Aurait-on pu songer à établir, à respecter, à payer des prêtres, si auparavant on n'avait cru
à un Dieu ? Non, quel qu'ait été depuis l'ascendant exercé par quelques hommes ambitieux et rusés sur d'autres hommes craintifs et crédules, le premier pas était fait : la nature avait prêché Dieu avant que les prêtres s'en mêlassent. »
Quant aux manifestations jacobines de nos montagnards, une répression n'eût pas déplu à l'auteur :
« Je voudrais qu'on eût empêché la plantation des arbres à bonnets rouges ; et si nos montagnards avaient crié, je leur aurais répondu : « C'est déjà beaucoup qu'on souffre ces bonnets rouges sur vos têtes légères !.... Tenez-vous-en aux livrées de votre pays ! Que chacun porte les couleurs de sa patrie ! »
Tout cela dut plaire infiniment à Tribolet. Peut-être fut-il moins charmé de certaines critiques discrètes adressées au gouvernement de Neuchâtel et qui ne figuraient pas dans le programme tracé par lui. M"'^ de Charrière raconte à M^'^^ L'Hardy qu'on en fut « un peu piqué ». Cette femme d'un si ferme bon sens voulait bien vanter notre pays, mais avec mesure et non sans un grain de malice. Elle le confie à M'"^ de Sandoz-Rollin :
« Il ne tiendra pas à mon désir, mais à mes facultés, si je ne fais en finissant une impression assez profonde pour que vos compatriotes dussent dans leur cœur me remercier ; mais avec cela, je veux qu'ils ne me remercient point, car je veux leur dire un peu leurs vérités, et de cela personne ne remercie. »
En effet, le correspondant montagnard émet un certain nombre de vœux pour le bien du pays : il souhaite que les choix des fonctionnaires soient « encore mieux justifiés » ; que les nobles soient « encore plus amis de l'égalité » ; les Conseillers d'Etat «encore plus assidus»; les employés de tout ordre «encore plus expéditifs et plus vigilants ». Cette série d'encores est d'une assez vive ironie. En guise de conclusion, le Loclois propose une lettre au roi de Prusse, qui, à la distance d'un siècle, paraît presque hardie :
« Nous désirerions que les membres du gouvernement fussent pris quelquefois parmi des gens qui ne seraient point bourgeois de notre petite capitale, et que tel habitant de la campagne, qui n'est connu que par la sagesse avec laquelle il gère son bien et la ferme équité avec laquelle il gouverne sa famille, pût passer immédiatement de là aux emplois... »
On voit que sa verve et l'activité de sa pensée avaient lini par entraîner l'auteur bien au-delà du cadre tracé par le confiant Tribolet. Notre magistrat dut se dire qu'il est toujours un peu risqué de réclamer le secours des gens d'esprit, car l'esprit souffle où il veut et on ne sait où il va. Mais le moyen de n'être pas charmé par la péroraison pleine de grâce qui termine la requête
GODEFROI DE TRIBOLET (Daprés un portrait appartenant à M. Maurice de Tribolet, à Neucliàtcl).
au roi et fait allusion aux trois industries alors florissantes du pays de Neuchâtel :
« Deux de vos fils vont être mariés, à ce qu'on assure, à d'aimables princesses. Que dans cette occasion unique, nos filles et nos femmes, agitant leurs milliers de fuseaux, préparent les légers tissus qui pareront les épouses de vos fils ; que des vêtements, que des ameublements soient tirés de nos nombreuses manufactures de toiles peintes. Commandez-nous surtout des
MADAME DE CHARBIEBE El SES AMIS
montres, des pendules exactes, parfaites : en même temps qu'elles vous feront souvenir de nous, elles vous rappelleront que le temps court et ne revient jamais en arrière, et qu'une occasion de faire le bien, si elle est perdue, l'est pour toujours. »
Tribolet la remercie, le 29 mars, de la troisième série des lettres (V-VII), qu'il vient de lire. Il indique les passages les plus spirituels et les comparaisons les plus heureuses : il y a surtout une certaine «omelette» qui fait fortune à NeuchâteP. Puis, faisant allusion aux événements de France, à la défaite de Dumouriez à Nerwinde, qu'on cro3'ait devoir mettre fin au désordre, il s'écrie :
« Reste à voir maintenant si nous ne passerons pas de l'agitation de l'anarchie à la tranquillité du despotisme. \^oici le moment où l'on va connaître les gens de bien, où l'on va distinguer les aristocrates qui le sont dans l'âme, de ceux qui ne le sont que par aversion pour les injustices et le brigandage... Il me faut finir pour me rendre en Consistoire : quelque malheureuse qui aura fait un enfant ! Voilà des cas pour lesquels je me sens disposé à être bonnet rouge. » (29 mars 1793.)
Tribolet était digne de s'entendre avec M''"*^ de Charrière. Il fit envoyer au roi de Prusse les Lettres trouvées dans la neige '. C'est dire qu'il approuvait jusqu'aux critiques adressées au gouvernement dont il faisait partie. Puis il écrivit à son tour une brochure pour réfuter VExposé des causes qui ont produit les divisions qui régnent dans les montagnes du comté de Valangin. Nous apprenons par sa correspondance avec M'^*^ de Charrière que celle-ci revit page après pags l'opuscule de Tribolet : « La vraie signature, dit-il, aurait été Triho-Charrière. » L'écrit était sous presse lorsque le calme se rétablit aux Montagnes, ce qui contraria l'auteur : il avoue avec bonhomie qu'il eût bien souhaité que l'apaisement fût retardé de huit jours :
« Hier soir, nous fûmes informés que tous les arbres et bonnets rouges étaient entièrement mis de côté et que les clubs, au moins celui du Locle, étaient dissous ! Malgré cela, mes collègues ne veulent point que j'arrête l'impression... Mais ce n'est plus en partie que moutarde après dîner. » (31 mai 1793.)
' Voir la lettre VII.
2 Leure de Tribolet à .M"" de Charrière (mai lyqS).
D'autres que Tribolet goûtèrent les charmantes Lettres trouvées dans la neige. DuPeyrou les trouvait pleines « d'une raison gaie qui fait souvent sourire l'esprit. » On ne saurait mieux dire. Quand eut paru la dernière série (lettres VIII-X), il résumait ainsi son impression :
« Je crois qu'au total vous aurez le suffrage des gens modérés, qui voudraient bonnement que l'on se contentât du bien, même du passable, sans chercher à tous risques le meilleur. D'ailleurs, vous avez habillé la critique d'une manière si décente, qu'il faudrait être bien sot, ou plutôt bien maladroit, pour montrer de la fâcherie. Votre écrit respire la raison assaisonnée, et souvent le gros bon sens, par l'évidence dont les choses sont présentées. »
M"^^ de Charrière était curieuse de connaître l'opinion de Chambrier d'Oleyres, à qui elle écrivait :
« Dites-moi si je dois vous envoyer des Lettres d'un français et dun Suisse, ou si vous les avez déjà. Je ne doute pas que vous n'ayez l'Adresse des quatre vertueuses bourgeoisies. Il vient de paraître un petit écrit de Monvert, qui me paraît, à tout prendre, aller droit au but mieux que tout le reste de ce qui s'est écrit. Cela n'est pas partout bien noble, bien correct, bien impartial, mais cela est écrit avec esprit, courage, et chaleur \ » (23 mars 1793.)
Nous n'avons pas la réponse de d'Oleyres, mais il note dans son journal, à propos de la 5'"'^ lettre, qui traite des questions constitutionnelles : « L'idée qu'elle a développée ornerait V Esprit des lois... » — Un autre Chambrier est moins élogieux, il est même dédaigneux au sujet des premières lettres :
« C'est l'avis de ces gens qui ne tiennent à rien, qui s'amusent de tout... Elle tourne en ridicule les cocardes oranges comme les bonnets rouges, — comme si l'on pouvait être neutre ou indifférent dans cette crise et comme si l'on était étranger à son propre pays. Musique, brochures, tout est chez elle affaire de fantaisie.» (Jean-François de Chambrier à son frère Samuel.)
* Samuel Monvert, avocat et châtelain du Val-de-Travers, fut un homme très influent à cette époque de notre histoire. Sa brochure : Nous sommes bien, tenons-nous-y^ ('793), sorte d'exposé populaire de la Constitution neuchàteloise, exerça une action véritable sur les esprits alors surexcités. — M"" de Charrière avait consulté Monvert, en 1792, au sujet de l'affaire de « son Henriette ».
Le reproche est bizarre : indifférente, M'"^ de Charrière n'eût pas pris la plume ; et si même il est vrai que telle de ses brochures politiques fut écrite pour son amusement plus que par élan de conviction, il n'en est aucune qui porte moins ce caractère que les Lettres trouvées dans la neige. Non seulement il y paraît une exacte connaissance des circonstances locales et du caractère neuchâtelois, mais on devine aussi, à la chaleur de son éloquence, plus grave que de coutume, le sentiment du sérieux des questions qu'elle traite et un réel attachement à notre pays. C'est ce qu'avait bien compris l'auteur anonyme de la lettre suivante :
« Assez d'autres, Madame, loueront ouvertement le mérite de votre correspondance d'un Suisse et d'un Français, et vous porteront même jusqu'aux cieux pour vous convaincre qu'ils savent juger et trouver bon ce qui l'est en effet. Quant à moi, souffrez que je me borne à vous faire passer incognito mes sincères remerciements pour le plaisir que m'a donné la lecture de vos trois dernières lettres. Il y a longtemps que je savais que vous possédiez mieux que femme au monde l'art d'embellir le jugement, mais je n'aurais jamais imaginé qu'on pût mettre dans des lettres sur la politique autant d'esprit et d'agrément que vous en avez mis dans les trois dernières que je viens de lire. Non, jamais le sentiment ne donna d'aussi bonnes leçons à la raison. Continuez-nous donc, Madame, les mêmes instructions, et vous ne tarderez pas à voir tous vos compatriotes devenir vos disciples. Quand on présente la vérité avec autant d'intérêt que vous le faites, il est impossible qu'elle ne partage pas bientôt avec son auteur l'hommage de tous les honnêtes gens. Agréez, Madame, celui que je vous rends dès à présent au fond du cœur. — Neuchâtel, le 3 mai. »
Qui était ce Neuchâtelois extraordinaire, qui écrivait une lettre anonyme dans une autre intention que d'être désagréable et injurieux ? M'"^ de Charrière se le demanda, le demanda vainement à tous les échos ; DuPeyrou prétendit reconnaître l'écriture de Jean-Pierre de Chambrier, père de M"^^ de Sandoz-Rollin. Pendant ce temps, d'autres découvraient dans les lettres ce que l'auteur n'y avait mis ni voulu mettre :
« Quant au gros des Neuchâtelois, s'écrie-t-elle, mes lettres étaient trop simples pour leur goût. Ils sont toujours portés à croire que ce qui est simple ne renferme rien d'intéressant, qu'un objet précieux ne peut être présenté que dans une boîte chargée d'ornements et qui s'ouvre avec peine. Mon Dieu, à la bonne heure ! Avec le goût qu'ils montrent, leur approba-
ÉCRITS SLR LA REVOLUTION ET LES EMIGRES Sy
tion n'est pas quelque chose qu'on puisse beaucoup priser. Aux Montagnes, mes lettres ont plu beaucoup, même à de zélés bonnets rouges. De Berne aussi on écrit qu'on en est fort content... » (A M"e L'Hardy, 21 mai 1793.)
Tel est ce curieux épisode, où notre gouvernement dans l'embarras recourut à la plume d'une spirituelle étrangère. Peu de temps après, elle faisait imprimer un nouvel ouvrage, encore inspiré par les événements du jour.
Il n'est pas téméraire de croire que cette recrudescence de verve était due à la perspective du prochain retour de Benjamin. Dès le i'^'' janvier 1793, il annonçait sa visite pour l'été suivant et chargeait son amie de lui louer pour six mois un appartement à Colombier. Ce ne fut que vers la fin de l'année qu'il s'y installa Mais pendant le séjour d'été qu'il fit à Lausanne, il vint sans doute plusieurs fois à Colombier. Nous le voyons occupé à revoir les épreuves d'un petit ouvrage auquel nous avons déjà fait allusion, les Lettres trouvées dans des porte-feuilles d'émigrés. Fauche avait refusé de les imprimer, les trouvant « d'un républicanisme enragé. » M'"*^ de Charrière, qui rapporte ce mot à d'Oleyres, ajoute :
« Pas un jacobin n'en serait content, mais on n'y ménage pas les émigrés, ni en général l'aristocratie. Elles vous amuseront, j'en suis très sûre, car il y a de la gaîté et de la sensibilité et les tableaux sont d'après nature. »
Deux amoureux, Germaine, qui se trouve à Londres sous la garde d'une dame très frivole, et Alphonse, un aristocrate passablement démocratisé, qui n'a pu se résoudre à servir dans l'armée des Princes non plus qu'en Vendée, tels sont les héros de ce petit roman épistolaire. Alphonse, qui ressemble parfaitement à Camille de Roussillon, a un ami, Fonbrune, qui combat dans les rangs républicains en Vendée ; d'autre part, le père de Germaine, aussi foncièrement aristocrate que M. de Trémauville, est à l'armée de Condé, et ne veut plus entendre parler pour sa fille de cet Alphonse qu'il considère comme un traître. Tous ces personnages, divisés d'opinions, échangent des lettres qui peignent, avec leur état d'esprit, les milieux divers où le hasard les a jetés. Celles de Germaine, décrivant l'Emigration à Londres, forment un tableau piquant et plein de vie :
« En vérité, écrit cette intelligente jeune personne, il y aurait de quoi impatienter un ange à entendre sans cesse raisonner et plaisanter à faux... Raisonner ! ...Non, ce n'est pas cela, et n'en a pas même l'apparence. Raisonner même de travers demande une certaine patience et une certaine application, au lieu qu'en trois minutes on peut crier, gémir, maudire, puis rire ou en faire semblant, et toujours de manière à dérouter tout raisonnement et à décourager tout raisonneur. Aussi les Anglais de notre coterie, même ceux qui voudraient être légers comme nous, restent stupéfaits de nos sauts, de nos bonds et de nos brusques écarts. Ils préparaient une consolation pour les maux dont on se plaint, et voilà qu'on est déjà si bien consolé, qu'il ne s'agit plus que de se mêler à notre gaîté bruyante ; mais qu'ils n'}^ songent pas, ils arriveraient trop tard, on ne rit déjà plus. La moitié de nos aimables gens plaisantent de ma taciturnité, d'autres critiquent gravement ma parure, et les plus sages comparent le cuisinier de la duchesse avec celui de tel ou tel seigneur anglais ou français, et s'occupent de ce qu'ils ont mangé aujourd'hui et de ce qu'ils mangeront demain. Me voici arrivée, mon cher Alphonse, à l'un de mes plus grands griefs : n'est-il pas affreux qu'on se permette une chère de vrais gourmands, quand on voit de pauvres gens, nos compatriotes, nos compagnons d'infortune, chassés par les mêmes fléaux, recourant au même Dieu, au même culte, quand on voit, dis-je, ces pauvres gens mendier, souffrir, mourir de faim ? Si les Anglais ont ignoré ce que nous étions en France avant la Révolution, ils le savent aujourd'hui ; et voilà encore une manière de justifier nos ennemis, dont ceux-ci peuvent nous remercier. »
La duchesse à la tête vide, femme aussi nulle qu'intrigante, est le centre de ce petit monde où Germaine se sent si étrangement dépaysée. Un honnête abbé, grand ami du fiancé de Germaine, s'écrie :
« N'est-il pas désolant de voir ces malheureux Français se compromettre dans l'esprit des étrangers par leur frivolité, leurs indiscrétions, leur méchant commérage ! On va les croire incorrigibles ; et qui est-ce qui pleurera sur des gens à qui l'infortune ne donne pas un instant de circonspection, sur cette noblesse qui, exigeant qu'on la respecte, se montre sans dignité, sans générosité, sans rien de ce qui pourrait la rendre respectable ! Entre eux les individus se déchirent, se vilipendent, et puis ils prétendent qu'en masse ils doivent être honorés ! Qu'est-ce donc que cette dignité d'un corps qui ne se compose pas de la dignité de ses membres ? »
La contre-partie se trouve dans les lettres du marquis, père de Germaine, qui écrit à l'abbé :
ÉCRITS SUR LA REVOLUTION ET LES EMIGRES 5q
« Vous parlez du peuple : autrefois je désirais plus que personne de le voir moins chargé de travaux et d'impôts ; mais comment s'intéresser désormais à des cannibales! Au demeurant, qu'est-ce qui empêchera le Régent de réformer au nom du Roi quelques abus ? Sauvons la maison à laquelle des brigands ont mis le feu, et quand le maître de la maison en sera le tranquille possesseur, il pourra songer à l'arranger pour le mieux. »
Ça et là, l'auteur intervient et formule, en face des partis contraires, des réliexions comme celle-ci :
« Quelquefois j'admire la naïveté de l'homme qui déclame contre les grands, et de celui qui déclame contre le peuple: c'est dire, sans s'en apercevoir : si j'étais un homme du peuple, j'aurais tel vice ; le grand seigneur s'avoue assez faible pour que la pauvreté le dégradât ; l'homme qui n'est pas grand seigneur s'avoue assez faible pour ne pouvoir résister aux séductions de l'or et de la vanité. S'il en est ainsi, que ne se taisent-ils, et que ne pardonnent-ils à des gens dont ils se sentent à tel point les semblables ! »
Il est amusant de reconnaître, parmi les personnages mis en scène, quelques-uns des familiers de la maison de Colombier. Par exemple, le jeune amoureux, qui écrit de N[euchâtel], recommande à sa fiancée de faire connaissance à Londres avec une personne distinguée « de ce pays-ci », établie en Angleterre :
« Demandée à dix-neuf ans pour être une des institutrices des princesses d'Angleterre, elle a rempli pendant près de dix ans les devoirs de sa place, aussi bien qu'une faible santé pouvait le lui permettre ; et sage, modeste, prudente, n'ayant flatté ni desservi personne, n'ayant fait ni bruit, ni fortune, elle a eu à la Cour des amis qu'elle conserve; et aujourd'hui que mariée, elle vit dans la retraite, élevant ses propres enfants, elle se voit encore recherchée de temps en temps par les princesses, auxquelles elle est demeurée attachée de cœur, et accueillie par la reine elle-même qui est peut-être, de toutes les reines, celle qui a mis le plus d'intérêt et de soin à l'éducation de ses enfants. J'ai vu deux ou trois fois la sœur de cette mistriss C..., et c'est d'elle que je tiens l'adresse que je vous envoie ; on lui voit réunir mille talents : elle chante surtout à ravir, chacun la dit aimable et raisonnable, mais elle se fâcherait si des gens qui les connaissent l'une et l'autre la préféraient à sa sœur. »
Les amis de l'auteur n'avaient pas de peine à reconnaître dans cette page les deux sœurs, Suzanne et Marianne Moula, dont la première, devenue par son mariage M'""^ Cooper, correspondait
6o MADAME DE CHARBIERE ET SES AMIS
depuis plus de lo ans avec M"""^ de Charrière, tandis que la seconde faisait de fréquents séjours à Colombier, où elle charmait tout le monde par sa musique et par le don qu'elle avait de découper des silhouettes ressemblantes.
Mais un portrait plus intéressant encore est celui que trace le jeune émigré d'un personnage que le lecteur reconnaîtra bien vite :
« J'ai rencontré quelquefois ici un homme, un Suisse, qui ne le cède à personne pour ce tact prompt et fin auquel rien n'échappe, pour lequel rien n'est perdu. Les côtés fâcheux et les côtés plaisants d'un même objet frappent tour à tour ses mobiles organes ; il s'affecte des uns, il se joue des autres avec une égale facilité, et il n'a point de sentiment que pour le moment je ne partage. Oest souvent à ses propres dépens qu'il s'amuse ; quand ce sera aux miens, il me sera impossible de le trouver mauvais \ »
Après Benjamin, c'est à elle inême que M™*-' de Charrière fait allusion dans ce passage :
« Un démocrate dînait ces jours passés chez une femme bizarre et contredisante. Il soutenait ses principes et elle défendait la cause de l'aristocratie, dont pourtant elle ne se soucie point du tout... »
L'inspirateur de ce petit ouvrage, Camille de Roussillon, le loua de tout son cœur : Fonbrune est, selon lui, «aussi honnête homme qu'un Jacobin peut l'être, » et Alphonse, « aussi peu déraisonnable qu'un émigré puisse l'être. »
« Enfin, conclut-il, je suis obligé de finir en vous assurant que votre petit roman a passé mon espoir ; que j'y retrouve sans monotonie des traits de l'aimable Caliste et du modeste Meyer, que j'aime beaucoup l'ouvrage, mais encore plus l'auteur, et que je serai peut-être digne de son amitié. »
Par ce dernier mot, Camille faisait allusion à l'acte d'énergie qu'il hésitait à accomplir : il s'agissait pour lui de quitter Constance afin de rompre le vain charme qui l'y retenait : « Je suis, disait-il bien finement, dans une des circonstances de ma vie
' .\l"" de Perponcher, sœur de l'auteur, lui écrivait : « Les lettres [d'émigrés] m'ont intéressée et amusée. J'ai reconnu d'abord le spirituel et amusant M. Constant; il m'a souvent fait rire à Bruxelles par ses fines plaisanteries. Comme je me suis trompée au sujet de sa femme! Je n'en reviens pas. » (i5 juillet 1794).
qui décidera de V opinion que je dois avoir de moi. » (15 septembre 1793.) — Quelques semaines plus tard, il arrivait à Colombier. Il y trouva nombreuse compagnie : jamais la vie du manoir ne fut plus mouvementée, jamais il n'y eut tant d'allants et de venants qu'en ces années-là. Avant de parler de la comédie de VEmigré, évoquons la société au sein de laquelle fut conçue cette œuvre charmante, ou plutôt laissons madame de Charrière elle-même décrire ce petit monde dans ses lettres à Benjamin Constant.
« 7 août 1793 [A propos de ses Petits Emigrés, comme elle appelait le roman par lettres que nous venons de parcourir". ...Je demande une jolie impression, du beau papier et un petit nombre d'exemplaires, comme 500 ^ ou 200 ou 250. Ceci devient une galanterie que je me prépare à faire à quelques personnes, car le moyen que je vende, moi, toute une édition telle qu'on les fait communément, de 500 exemplaires au moins ! Je ne saurais pas en débiter seulement douze....
...M. de Charrière est arrivé aujourd'hui à midi avec M'^*^ Achard et ses deux filles "-. J'ai été bien aise, mais émue... J'ai pleuré en revoyant mon ancienne amie, qui a tant souffert depuis que nous ne nous sommes vues. Elle a eu aussi beaucoup d'émotion. Nous avons causé quelque temps, je me suis habillée, et descendant pour dîner, j'ai vu à table les deux jeunes filles des deux côtés de M"*^ Louise, le grand Chaillet à la place de Pierrot, M"^*^ Achard à la vôtre. Un moment après est arrivé M. DuPeyrou, qui s'est mis à la place que vous savez, et le dîner a été agréable, quoique un peu fatigant.
...Votre lettre m'a donné le plaisir de la relire trois ou quatre fois sans cesser d'y faire des découvertes. A l'heure qu'il est, tout est déchiffré, et je voudrais en avoir une autre à étudier. J'ai dit à Muson tout ce qu'elle avait à faire pour se voir embrassée ^, et d'abord elle tendait déjà la joue, mais l'entr'ouverture du mouchoir a un peu dérangé sa reconnaissance et son empressement : « Le misérable ! » On a rougi, mais en riant, et l'on m'a chargée de dire aux deux absents qu'ils n'étaient rien moins qu'oubliés ^.
' N'a-t-e!le pas voulu écrire 3oo ? La suite semble l'indiquer.
2 M""' Achard-Boniems, nièce de M"' Prévost (voir ch. I), était la plus intime amie genevoise de M"" de Charrière. Les lettres nombreuses que celle-ci lui adressa n'ont malheureusement pas été conservées (on verra pourquoi dans la suite).
* Réponse à une plaisanterie peu convenable de Benjamin...
* Benjamin avait alors auprès de lui, à Lausanne, Pierre de Roussillon.
Pierrot s'ennuie donc un peu ! Vous ne savez, je pense, comment lui en faire un crime, puisque vous vous ennuyez si fort, et cependant vous voudriez bien qu'il s'amusât. Aujourd'hui, il se sera amusé, il a été avec vous, et à Chexbres ! Vous avez eu une superbe journée. Dites-moi si j'avais exagéré la beauté du lieu ou de l'aspect. Je vous assure que je fais bien mon devoir de vous aimer, souhaiter, regretter. Mais songez donc combien tout cela est ridicule : l'hiver prochain en Allemagne, puis l'été en Ecosse, puis l'autre hiver en Italie ! Je trouve cela fort bon, je trouve que vous avez extrêmement raison, mais vous m'avouerez que si je devais l'hiver prochain vous regretter, l'été suivant vous regretter, et l'hiver d'après vous regretter, ce serait un passe-temps fort monotone et fort triste.
...Vous me faites un plaisir extrême en me disant qu'Henriette et Richard vous ont fait passer un agréable moment. Je le croyais bien que ces petites bonnes gens vous plairaient. J'ai jusqu'ici imprimé des romans qui n'avaient pas une iin ; j'en pourrais imprimer un qui n'aurait ni fin ni commencement ! Adieu, le souper va sonner, car il frappe 9 heures. — La cadette Achard a une si vraie mine de jeune fille, tant de douceur et de naïveté dans son air, que je prends plaisir à la regarder. Adieu, Benjamin, je t'embrasse. Dis quelque aimable chose pour moi à Pierrot. — Je ne relis pas ma lettre. S'il y a des mots l'un pour l'autre, lisez l'autre pour l'un.
Benjamin répond, le 9 août 1793 :
« Les Emigrés seront imprimés, et nous en aurons 12 exemplaires, un superbement relié pour l'auteur, les 1 1 autres en feuilles, dont un pour ]\I"^ Rieu, un pour M™"^ de Nassau, un pour moi ; reste 8 que vendrez si le trouvez bon ainsi \ Demain je dois avoir la première feuille à corriger...
Que le diable emporte et maiiage et femmes ! Vous exceptée, comme bien s'entend, et Muson aussi, pourvu qu'elle ouvre bien son fichu. Comme on n'est jamais content ! J'étais content de l'entr'ouverture ; à présent je veux le tout ! Il est vrai que le tout est peu de chose. N'allez pas lui lire ceci ; elle dirait comme Fréron : Attaquez mes mœurs, ma probité, — mais ma gorge ! A propos, M. de Charrière lit-il toujours le traité de M"^ Agnesi Des infiniment petits ?
Mes affaires d'ici qui vont commencer, celles de Brunswick qui ne finissent pas, tout cela m'ennuie et m'ôte l'envie d'écrire. »
Arrêtons-nous un instant pour constater et déplorer une fois de plus le ton détestable de Benjamin, incorrigible enfant
' Benjamin ne parle sans doute que des « exemplaires d'auteur ».
du XVIIP siècle. On en veut à une femme d'esprit sérieux et de goût délicat d'avoir eu la faiblesse de tolérer des polissonneries qui ne compromettent pas moins ceux qui les souffrent que ceux qui les disent. Elle entrait avec une complaisance excessive dans le ton de son ami, au lieu d'user de l'ascendant que lui donnait son âge pour le rendre plus digne d'elle et de lui-même \
« Que voulez-vous dire, poursuit-il, avec vos nouvelles d'hier qui vous ont atterrée ? Je ne sais point de nouvelles. — Ah ! le décret de Barrère, c'est vrai. Qu'importe une injustice de plus ! Les autres n'en font-ils pas ? Ne sommes-nous pas des loups, des singes, des tigres, des bêtes féroces et bêtes, qui méritent d'aller au diable vingt fois par jour, toujours vous, moi et Muson- Fichu exceptés, s'entend.
...Pierrot est parti. Il s'est ennuyé, et m'a un peu ennuyé aussi, mais je n'ai pas été sa dupe ; je le lui ai rendu. Je crois le voyage de Hambourg dérangé ; cela ressemblerait à un mariage, et je n'en veux qu'avec Muset ". J'écris ce mot bien lisiblement pour que vous n'alliez pas lire Muson. Muset est bien plus commode et moins exigeant. Voilà neuf nuits que je couche avec cette moitié de moi-même, et mes yeux ni mes nerfs ne s'en trouvent pas plus mal.
...Ma foi oui, imprimez Henriette et Richard, tels qu'ils sont ; rangez les fragments en ordre, je les proposerai à Durand, qui les imprimera. Il demande avec instance une suite aux Emigrés. Il m'a dit : « Monsieur, c'est pour l'impression que je suis embarrassé, mais pour la vente, cela se vendra comme du sucre. » Je serai avec vous, j'espère, dans quinze jours, mais travaille en attendant à vos Emigrés... Aàieu, jevous aime mieux que tout au monde. — Sans exception ? — Oui, sans exception. Pourrezvous déchiffrer tout ceci ? Je puis écrire lisiblement aux autres, — à vous, non ; vous me donnez une fièvre d'idées ; j'ai vingt choses à écrire pendant que j'en griffonne une... »
* DuPeyrou semble avoir regretté que M"' de Charrière n'essayât pas d'exercer une influence sérieuse sur Benjamin : « Ses premières impressions, lui écrivait-il, ont formé un pli qui ne s'etfacera jamais tout à fait. Qu'il est à plaindre! Car toujours mécontent des autres, peut-il être jamais content lui-même et de lui-même 'f II sera le premier à se nuire, et en attribuera le crime à autrui. Ah ! que vous feriez une belle et bonne cure en passant le fer chaud sur ce pli ineffaçable, il est vrai, mais pour en rendre l'empreinte moins voyante! Quel service vous lui rendriez, et à vous-même, qu'il intéresse ! » (29 avril lygS).
- Muset (non pas Muret, comme a lu M"° Melegari dans un autre pas sage) était le chien de Benjamin.
64 MADAME DE CHARPlÈRE ET SES AMIS
Il faut nous arrêter encore pour parler de l'ouvrage dont il vient d'être question. C'est en 1792 qu'il doit avoir été commencé. Le sort de ce petit roman, — ou plutôt de cette anecdote : tel est le modeste sous-titre que l'auteur lui avait donné, — est assez étrange : tous ses amis l'ont lu avec un plaisir particulier, il circula manuscrit de main en main, et cependant ne fut jamais imprimé ! M"'^ de Charrière trouvait sans doute que c'était un luxe trop coiîteux de publier des ouvrages dont elle faisait les frais et ne retirait nul profit. Elle communiqua ce qu'elle avait écrit du nouveau roman à Suard, espérant qu'il trouverait un éditeur. Le 28 juillet 1792, elle lui envoyait les premières parties de l'ouvrage, avec une lettre qui nous a été heureusement conservée \ et dont il faut citer au moins la fin. Après avoir dit qu'elle a soigné son st3de, selon les « sages critiques » de Suard, et qu'elle est prête à continuer si son correspondant l'y engage, elle lui fait part d'un scrupule qu'elle éprouve :
« Ne vous exposez-vous, Monsieur, à aucun reproche, à aucun désagrément, en voulant bien m'aider à publier un petit ouvrage où je dis et veux dire tout ce que je pense ? Je n'adore ni Voltaire, ni M. de Necker (quoique j'admire l'un et que j'estime l'autre, et assurément je ne m'aviserai pas de dire du mal de lui ; mais je n'aime pas son style et ne goûte pas ses Opinions religieuses), le peuple, ni ses représentants, et je suis beaucoup plus antiaristocrate que je ne suis démocrate. Je voudrais que mon livre intéressât, bon gré mal gré, tout le monde ; mais je sens que presque tout le monde y trouvera à redire. Ne vous en voudra-t-on pas. Monsieur, de l'avoir aidé à paraître, de lui avoir fait du bien, de m'avoir obligée ? Et madame Suard, qui m'aura aussi montré de l'intérêt et de la bonne volonté, n'essuiera-t-elle pas quelques reproches ? J'en serais au désespoir. S'il faut de ma part, pour les prévenir, beaucoup de discrétion et de silence, rien ne sera prévenu, car je ne sais pas trop me taire ; je ne saurai taire vos bontés. Pensez à ceci. Monsieur, je vous prie, et qu'aucun remords ne vienne gâter dans mon cœur le doux sentiment de la reconnaissance. Je l'ai déjà, ce sentiment, et votre intention bienveillante a sufh pour me le donner ; il faut s'en tenir là : si vous risquez la moindre chose à ajouter l'effet à l'intention, j'y perdrai beaucoup, mais qu'importe ? Trop de malveillance entoure déjà les honnêtes gens dans le pays où vous êtes, pour qu'il faille l'augmenter.
' Voir chap. XII, p. 341, note i,
Ma troisième partie commence à la Révolution et ne va que du 20 juin au 25 juillet. Je pense avoir encore trois parties dans la tête. Le nom d'anecdote ne va pas, dit-on, à quelque chose d'aussi long ; cependant je l'aime, et mon exactitude sur les dates, les distances, les localités, donnera, j'espère, à cet ouvrage l'air plus anecdote que roman. Vous en déciderez, Monsieur, si vous ne me retirez pas votre protection et vos secours.
M. de Charrière vous fait ses très humbles compliments ; il parle souvent de l'aimable accueil qu'il a reçu de vous et de madame Suard. Je la remercie pour lui et pour moi... ^ »
Le post-scriptum doit être cité aussi : on y lit, après un « tendre souvenir » pour madame Saurin, ces lignes :
« M. Constant est à Brrmswick, plus sage, mais non moins ennuyé que vous ne l'avez vu. Il a bien de l'esprit, car dans toutes ses lettres, il me peint son ennui d'une manière toujours nouvelle et toujours intéressante. Cet aride sujet devient fertile entre ses mains. J'ai la comtesse Dœnhoff à un quart de lieue de chez moi , avec la compagne que je lui ai envoyée il y a dix mois. J'ai est un peu fat, car elle n'est venue chez moi qu'une fois, et depuis je ne l'ai pas revue. Elle a de la vivacité
Et la grâce plus belle encor que la beauté.
Elle a de belles et grandes intentions. Pour de l'esprit, du sens, de la suite, je n'en sais rien. On s'attend à voir bientôt à Neuchâtel M. Bischoffswerder ; personne ne sait ce qu'il y vient faire... »
Après avoir transcrit cette lettre, M. Nisard émet l'idée que Suard fut d'avis de supprimer l'ouvrage, et qu'il fut obéi. C'est assez vraisemblable. Mais M'"^ de Charrière dut avoir quelque peine à renoncer à la publication de ces pages que goûtait Benjamin. Celui-ci lui écrivait " :
' M. de Charrière venait de passer quelques semaines (avril-mai) à Paris (voir chap. XVII, p. 2).
2 Cette lettre figure dans le recueil Melegari parmi celles de lygS. Elle est de 1795 (soit de quelques mois postérieure à la rencontre de Benjamin et de M"" de Staëlj, comme le prouve la lettre de M"" de Charrière à laquelle il répond, et datée du ig février lygS : « Pourriez-vous, sans vous donner aucune peine, faire copier les Trois femmes... J'ai reçu de Paris le commencement à.' Henriette et Richard. Je vous l'enverrai... »
Elle lui envoie précisément « le commencement » à' Henriette et Richa7-d. — Dans sa lettre, Benjamin fait allusion au roman des Trois femmes, qui n'était pas même commencé en lygB.
« Le commencement d'Henriette et Richard m'a fait un bien grand plaisir. Pourriez-vous m'envoyer le reste ? Je l'ai lu il y a i8 mois, mais à présent je désirerais le lire de suite. Je ferai copier les Trois femmes... N'avez- vous aucune idée de vous replacer à l'année 1787 ? Je désirerais bien vous retrouver à l'hôtel de Marigny ou à celui de la Chine.... Envoyez-moi, je vous prie, Henriette et Richard, et si vous n'avez pas envie de finir ce charmant ouvrage, mettez, ou laissez-moi mettre en ordre, c'est-à-dire faire copier de suite tout ce qui en existe, et faites-le imprimer comme un fragment. »
Elle ne suivit pas ce conseil. Aujourd'hui, il ne subsiste plus que des lambeaux d'Henriette et Richard ; seule la seconde partie est complète. C'est un manuscrit de 56 pages, qui ont été soigneusement copiées par les amies de la maison (nous avons reconnu tour à tour l'écriture de M"*^ Tulleken, celle de M"^ l'Hardy et celle de M"^ Moula). Des trois autres parties, nous n'avons retrouvé parmi les papiers de Gaullieur que des feuilles détachées, brouillons, fragments surchargés de corrections ; quelques pages transcrites par M. de Charrière... Dans tout cela, impossible de saisir une suite, tant les lacunes sont nombreuses.
Nous devons même renoncer à indiquer exactement le sujet de l'ouvrage. Toutefois, nous discernons qu'il s'agit de deux enfants de conditions fort différentes, qui sont élevés ensemble par l'abbé des Rois et promis l'un à l'autre dès l'âge tendre. Richard est l'héritier pauvre de la noble famille des Echelles. Henriette est la fille unique d'un fils de paysan, M. Giroud, devenu fort riche et homme du monde accompli. Création originale que celle de ce Giroud : il n'a rien du type classique de parvenu ridicule, ce n'est point un Turcaret ; il ferait plutôt songer par quelques traits au Jacob de Marivaux. Mais Giroud a de plus une sorte de bon ton naturel ; rien, dans ses allures et son langage, ne trahit son origine rustique. C'est une haute intelligence et une puissante volonté ; pour trouver son pareil à cet égard, il le faudrait chercher parmi certains milliardaires américains, dont il est comme une première ébauche. Cette physionomie morale est peut-être une des plus fortes créations de M^ne de Charrière.
Quant à l'abbé des Rois, il incame quelques idées favorites de l'auteur : c'est l'éducateur qu'elle eût rêvé d'être, qu'elle avait peint déjà, dans les Lettres de Lausanne, sous les traits de
la mère de Cécile. A ses yeux, élever un enfant, c'est, non pas tant l'instruire, que former son jugement, son esprit, et par là son caractère, donner à son âme la trempe nécessaire pour les luttes de la vie. L'abbé des Rois, exempt de tout préjugé, affranchi de toute convention, noble qui dédaigne sa haute origine et ne trahit sa noblesse — la vraie — que par ses sentiments et ses actes, l'abbé est une figure fière et attachante : nous sommes désolés de ne faire que l'entrevoir. L'auteur résume sa pédagogie dans cette petite prosopopée :
«Vous, Richard, j'espère qu'on vous a appris beaucoup de choses, de manière que vous puissiez remplir de bonne heure, avec intelligence et succès, toutes les places où la fortune pourra vous mettre. Car une bonne éducation devance l'expérience et peut en tenir lieu. Vous, Henriette, peu importe ce que l'on vous a enseigné. Mais sans doute on a fort exercé votre esprit, car il est aussi juste et étendu que votre langage est élégant et pur ; une plaisanterie ne vous tient pas lieu d'un argument, vous ne regardez pas comme prouvé ce qui n'est que probable ; à l'évidence vous n'objectez rien ; il n'y a donc point d'homme qui ne se trouvât heureux de converser tous les jours avec vous, et de pouvoir vous consulter dans les occasions les plus critiques de la vie. »
L'« anecdote » se passe alternativement à Paris et en Province, dans les dernières années de l'ancien régime et pendant la Révolution ; l'auteur dépeint l'état des esprits en France, tel que l'Europe l'avait sous les yeux, et porte des jugements exempts de tout parti-pris. Les ci-devant ne sont point ménagés dans cette lettre adressée par Henriette à Richard, au sortir d'une soirée :
« La surface du beau monde est assez agréable. Ces gens entrent dans un salon avec de jolis habits, de jolis maintiens, de jolies manières ; mais je voudrais qu'ils en sortissent un quart d'heure après, car presque rien de ce qu'ils disent n'est bon à entendre... » « On les dit simples et polis, ces gens de Cour, ces grands seigneurs; mais leur simplicité me semble affectée et leur politesse hautaine : ils veulent nous mettre à notre aise, comme si nous devions être naturellement fort gênés avec eux. Moi je déclare que je les dispense de tout soin à cet égard. Je saurai fort bien sans qu'ils s'en tourmentent être avec eux comme j'y veux être, ou ne les point voir du tout... Je me serais bien passée de cette invitation. L'abbé m'a dit pour me consoler qu'il faut voir un peu de tout ; mais il me semble que ceci est déjà vu. »
Le jeune marquis de Loysel a toutes les ignorances et toutes les prétentions de sa caste. Un jour, il surprend Henriette à parler allemand avec une malheureuse à qui elle s'intéresse :
« Nous n'entendons pas l'allemand, dit-il en souriant d'un air
fat. — Je ne sais pourquoi je m'en doutais », répond sèchement Henriette. L'instant d'après, elle le retrouve dans un salon :
« Le jeune homme, introduit par son père, vint étaler toute son élégante nullité. — Milton dit des ténèbres de l'enfer qu'elles étaient visibles ; et ici c'était une nullité visible, un vide palpable. »
La façon de raisonner, ou plutôt de déraisonner, de cette aristocratie dont l'auteur avait sous les yeux, à Colombier, des débris authentiques, lui suggère de bien fines observations. Voici un écho, sans doute fidèle, des conversations d'émigrés :
« Ici, tous les titres à la hauteur sont établis comme des lois. Qu'un membre noble de l'Assemblée nationale parle en fier gentilhomme, on reconnaît bien dans ses discours Pâme de son grand-père, qui était cousin issu de germain de mon aïeule. Un noble sang ne peut se démentir. Un autre gentilhomme du même nom, ou d'un autre tout aussi respectable, parle-t-il en député du Tiers, on oublie la maxime générale, on le blâme, on le déteste, sans que cela porte la moindre atteinte au système de l'hérédité des nobles sentiments. Des phrases qui se suivent sans intervalle ont beau se contredire manifestement, personne ne s'en aperçoit, tout le monde applaudit et fait chorus. Au commencement, je me suis avisée d'interrompre les Rien n''est si vrai. Ah ! c'est bien cela ! par quelques observations et en demandant qu'on voulût choisir entre deux assertions opposées, ou me montrât comment on les pouvait concilier. J'obtins pour réponse un sourire, un regard moqueur ou impatient. On sait bien que Mademoiselle ne peut entendre cela, se disaient-elles ; nous lui parlons grec, arabe... Et par condescendance, ces dames me parlaient de mon père ou de mes occupations... \ présent, j'écoute sans parler ; les paroles de ces dames sont des passants avec lesquels je n'ai aucune connaissance faite ni à faire. Si quelque chose d'un peu plus raisonnable vient à passer, j'applaudis comme on salue un étranger à qui l'on trouve un air honnête. »
Mais faut-il, pour autant, accabler la noblesse déjà malheureuse et exalter le peuple ? Le ferme bon sens de M'"*^ de Charrière garde mieux son équilibre, et les hommes lui paraissent tous sensiblement pareils. Henriette écrit encore à Richard :
« Ce n'est pas seulement le grand monde, c'est le monde en général, qui me devient odieux. Hier, en passant dans la rue Jacob, j'entends des cris, des éclats de rire. Je m'arrête pour voir ce que c'était. Un petit chien était tombé d'un troisième étage, et criant et clopinant, fuyait devant les cruelles gens qui lui jetaient des pierres et tout ce qu'ils trouvaient sous la main. Une heure après, je repasse : nouvel attroupement, cris, huées. Alors, c'était une folle en haillons qui les occasionnait !
J'entends dire tous les jours que nous sommes le peuple le plus civilisé de l'Europe : bon Dieu ! que sont donc les autres !... Ce matin, mon cordonnier, petit fat très élégant, vraie poupée qu'on prendrait pour une fille en habits d'homme, vient chez moi une heure plus tard qu'il ne l'avait promis. Je lui en fais des reproches. — « Qu'est-ce donc. Monsieur, qui vous a arrêté ? — Une exécution. Mademoiselle ; tout le monde y courait ; il m'a fallu faire comme les autres. D'ailleurs, je n'avais vu rouer qu'une seule fois en ma vie. Cela ne revient pas tous les jours. »
Richard ! Richard ! Pourquoi tant crier contre la dureté des grands, des gens en place, quand on voit le peuple courir au supplice d'un homme du peuple comme à un spectacle agréable et divertissant ! — « Je le connaissais, ce pauvre garçon, a ajouté mon cordonnier en finissant de prendre ma mesure ; il était de mon village. »
J'allais lui faire quelques questions, et déjà j'interprétais un peu favorablement ce qu'il venait de dire, quand mon homme, sans me laisser le temps d'articuler un seul mot, s'est écrié : « Avouez, Mademoiselle, que personne ne me surpasse dans mon talent! Oui, j'ose m'en vanter, aucun artiste ne donne mieux que moi à un joli pied sa vraie tournure. » — Et, après m'avoir saluée, il est sorti en rajustant sa cravate et en fredonnant un air nouveau.
Irwin J^la femme de chambrej m'a dit : « Vos Français sont comme les chats, gentils et cruels. »
D'un chapitre intitulé Réflexions, détachons encore ces lignes généreuses :
« Quelqu'un — je crois que c'est M. l'abbé Siéyès — a dit un mot fort applaudi, à propos du sang de la noblesse versé pour la patrie : Et celui des roturiers, dit-il, était-ce de Veau ? Non, c'était du sang tout semblable à l'autre, mais la noblesse française n'avait guère d'autre métier que d'aller verser, offrir du moins, le sien dans les sièges et les batailles, et ce métier, elle le faisait avec un grand dévouement, au lieu que les roturiers en pouvaient faire et en faisaient beaucoup d'autres plus profitables et moins périlleux... Les gentilshommes français couraient
aux dangers comme à leur patrimoine, et beaucoup d'entre eux n'en avaient guère d'autre... Je ne regrette pas ce qui ne pouvait plus durer, mais le mot de l'abbé Siéyès n'est pas si juste ni si humain qu'il le paraît, et dans ces temps d'exagération et d'acharnement, j'ai voulu dire ma pensée en faveur du géant trop orgueilleux jadis, mais sur lequel il ne faut pas marcher cruellement aujourd'hui qu'il est tombé. »
A son ordinaire, l'auteur a jeté au cours du roman, dans les lettres que ses héros échangent, ses réflexions sur cent objets, et s'est plu à mettre en scène ses amis, tel le marquis de Serent, que Richard rencontre à Versailles avec l'abbé Marie. Ses lectures du moment se reflètent dans bien des pages ; on en trouve une fort ingénieuse à propos du livre de M. Necker : De Vimportance des opinions religieuses :
« Me prêcher ainsi, dit-elle, serait le moyen de me faire douter. Je crois en Dieu parce qu'on m'a appris à croire en Dieu dès mon enfance. Il me semble que tous les peuples ont cru en Dieu, et cela est tout simple. Nous ne manquons jamais, en vo3^ant un ouvrage, de supposer un ouvrier. Me le vouloir persuader par toute autre raison est au moins superflu, et celle de mon utilité est tout à fait mal imaginée, car je puis bien faire, mais non pas croire pour mon utilité... J'espère que Dieu, ou plutôt ce que je vois de ses ouvrages, ne me laissera jamais en doute sur son existence, ni sur l'immensité de sa sagesse et de son pouvoir. »
Enfin, on nous saura gré de recueillir deux ou trois pensées d'un tour original, jetées au revers d'une page du roman :
« Quiconque veut le bien trouve des antagonistes qui le combattent... et des alliés qui le gênent. »
« J'ai quelquefois voulu empêcher qu'une rose ne fût rongée par une chenille, que cette chenille ne fût mangée par un petit oiseau, et le petit oiseau par un vautour : ma bonne volonté faisait mourir de faim tout ce monde ! »
« Un calembour est à l'esprit ce que serait au corps un saut qu'on vous fait faire à l'improviste et qui vous mettrait dans un endroit oii vous ne songiez pas à aller ; souvent il fait rire, d'autres fois il étourdit, et quelquefois il vous casse bras et jambes. »
Il faut regretter bien vivement que Gaullieur, qui a dû posséder tout ce qui existait d'Henriette et Richard, ne l'ait pas fait imprimer : à en juger par ce qu'il en reste, c'était un des ouvrages les plus variés et les plus riches de pensée que M^^^ de Charrière ait composés.
Benjamin, qui devait bientôt retourner à Brunswick, ne s'arrêta que fort peu à Colombier pendant la fin de l'été 1793. Mais il avait loué un appartement au château, chez le receveur Borel, y avait fait venir sa bibliothèque et promettait de s'y installer, sitôt libre, pour quelques mois d'hiver. En attendant, la- vie était toujours animée au manoir du Pontet : les amis se succédaient dans ce grand salon d'été, avec son plafond « en berceau », qui existe encore. Nous avons vu arriver M'"^ Achard et ses filles ; M"*^ Moula — Muson — toujours aisément scandalisée, mais attachée tendrement à la maîtresse du lieu, est là pour ainsi dire à demeure, chantant, — et silhouettant tout le monde. Pierrot amuse la société par la vivacité d'un esprit un peu gamin. Et M"^*^ de Charrière, si triste au fond, s'étourdit de son mieux :
« Quoique ma vie soit assez gaie au milieu de M""^ Achard, ses deux filles, M"^ Moula et un jeune joli émigré, elle ne fournit rien du tout à raconter. On s'amuse tant qu'on ne réfléchit pas ; l'un triomphe aux échecs, l'autre à la comète ; on lit, on chante, on saute, on dit en se pâmant de rire que Tout commence par un t et finit par un /. Mais sitôt que les balivernes font place à la réflexion, les Genevoises tremblent pour leur patrie, le Français pleure la sienne, et nous, déplorant toutes sortes de malheurs, nous craignons en particulier pour M. et M""^ Chaillet renfermés dans Lyon que l'on affame et bombarde. Avec tout cela, il m'est impossible de trouver fort à redire aux révolutions. Toutes les fois qu'on s'en formalisera, que l'on criera à tue-tête en faveur des puissances, des légales autorités, songeons au gros roi et à celles qui le gouvernent. » (27 aoiit 1793.)
C'est à M"*^ L'Hardy, on le devine, que M""^ de Charrière adressait ces réflexions. — Les semaines où elle eut auprès d'elle M""^ Achard furent parmi les plus douces de ce temps de sa vie, sinon les plus calmes, car elle était occupée de tant d'objets divers !
« J'ai eu pendant quelques jours, écrit-elle à Benjamin, plus de monde et d'affaires que je n'en puis supporter. Il en est résulté une fatigue si extrême que je ne pouvais ni me mouvoir, ni penser, ni dormir. Hier, j'eus la migraine assez doucement. Le souper et l'après-souper furent assez drôles. Pierrot m'avait donné tout le jour de jolies petites marques d'intérêt et d'amitié. Le soir, je fus son Don Quichotte. La cadette Achard le morigène. Il l'appelle le professeur Many, et l'aime beaucoup. Vous vous amuseriez au milieu de cette enfantine société mieux qu'avec
y 2 M ADAM t DE CH ARRIERE ET SES AMIS
votre malheureux procès. ...Je vous promets tous les jours à M-^e Achard, qui trouve bien plaisant, non que je vous admire, mais pourquoi je vous admire, pour quelles choses et quels mots je vous cite.
...Aujourd'hui on délibère à Neuchâtel sur les émigrés. On a renvové jusqu'après la délibération à répondre à Pierrot, qui demandait la permission d'y prendre au mois une demeure ^ (26 août 1793) ».
« Je serais fâché pour Pierrot du renvoi des émigrés, répond Benjamin ; mais je voudrais qu'on en fît autant ici. Nous avons deux mille de cette engeance qui nous mangent et nous ennuient, et peut-être nous attireront la guerre. » (30 août 1793.)
Quelques jours après, ce billet non daté :
« Je compte toujours être avec vous vers le milieu de ce mois, puis partir pour deux, pour donner aux vieilles femmes et à la société de Lausanne le temps de digérer mon divorce. Je passerai ces deux mois vraisemblablement à Francfort, à moins que je ne doive reparaître à Brunswick pour assurer ma séparation. Dans tous les cas, le mois de février ou de mars me ramènera près de vous pour l'été. Ce plan est le plus doux que j'aie fait de ma vie. »
Il vint d'ailleurs passer quelques jours à Colombier avant que ^I"^*^ Achard en partît. La lettre suivante de M""*^ de Charrière fait allusion à ce séjour :
« Ce jeudi à 7 heures du matin. L'émotion que j'eus hier d'entendre M. de Ch. parler d'une personne dont je ne puis supporter d'entendre parler, surtout à lui, m'a tenue réveillée toute la nuit, à quelques moments près de désagréables et ridicules rêves ; par exemple, j'ai vu XX joufflu et gros comme un bourgmestre hollandais ne pouvoir boutonner sa redingote. Pendant 5 ou 6 heures passées dans son lit sans dormir, on pense à beaucoup de choses et on a le temps d'être minutieusement exact dans le compte qu'on se rend de chacune d'elles... Je me suis souvenue que les derniers jours, c'était auprès de Ninette que vous vous asseyiez par terre, et c'est une de vos galanteries. J'ai aussi fait la réflexion que jamais je n'avais été chargée par vous d'autant de choses douces et amènes... Vous devenez vraiment une créature sociable, et aimante autant qu'aimable. Il n'est plus si sûr
' On lit dans le Registre du Petit Conseil de la ville de Neuchâtel, à la date du 27 août 1793 : M. Roussillon, de Besançon, tolère pour un mois. Puis cette note : Nouvelle autorisation le 5 octobre. Pierrot était chez le jardinier Anthoine, sans doute en qualité d'apprenti.
que ces dames partent samedi. J'ai tiré grand parti de vos douceurs pour elles, car après en avoir dit une partie à l'arrivée du courrier, j'en dis une autre partie au souper et me fis ainsi plusieurs fois de fête.
...Je suis fatiguée et triste, mais un peu d'émigrés et de musique feront passer tout cela. Que deviendrais-je si j'aimais aussi peu que vous les arts et la nature ? C'est bien cette dernière que j'aime le mieux ; mais elle est si fatigante à aller chercher ! D'ailleurs, sa plus belle production, la plus belle rose, a la plupart du temps un ver au cœur et toujours force épines à sa tige. » (Fin septembre 1793.)
Benjamin écrit (25 septembre) '■ :
...« Vous avez donc perdu M'^'^ Achard, que j'aime mieux que M""*^ de S., et Ninette et Many. Je voudrais bien qu'elles fussent heureuses ces deux petites filles, si fraîches et si gaies, et si disposées à être heureuses. C'est à de tels êtres qu'on doit souhaiter le bonheur...
...Vous me dites que je deviens une créature sociale et aimante. Je l'ai toujours été ! Mais nourri de vanité par ma première éducation, mis ensuite à la torture par les gens qui voulaient tirer de moi la sensibilité comme on exprime le jus d'un citron, puis précipité dans un cloaque de bêtises et d'apathie, avec un démon d'étourderie, et d'insouciance, et d'opiniâtreté, et d'ineptie, et d'incomplaisance, comment diable eussé-je été social ou aimant ?
...Je ne doute pas que je ne puisse passer l'hiver à Colombier... »
[ Elle répond (28 septembre) :
« ...Vous me dites des choses tristes, justes, aimables, à propos de M"^s Achard. Mais cet à-propos est-il comme vous l'imaginez ? Ninette aura-t-elle la surprise que vous supposez ? N'a-t-elle pas déjà souffert ? Sa mère m'a dit qu'il n'y avait pas de jour qu'elle ne pleurât plus d'une fois. Elle ne se porte pas très bien. Je n'ai pas laissé passer une seule fois sa toux unnoticed, car elle me faisait toujours frémir, et moins pour elle que pour sa mère, qui, je vous en réponds, l'entendait encore mieux que moi. — M. de Haaren a commencé un poëme par ces mots :
Gelukkig perk van drie tôt seeven jaaren ^ !
Je crois en effet que le perk, l'espace heureux, n'est pas plus long que cela ; encore est-on quelquefois fouetté et mis en pénitence avant d'avoir atteint l'âge de 7 ans. Croyez-moi, tout âge
' Et non décembre (Recueil Melegari).
^ Heureuse période de trois à sept ans !
a ses souffrances, et le professeur Many, mise en train de s'expliquer sur elle-même, nous raconta, quelques jours avant son départ, que c'était par réflexion et à dessein que, de très gaie et naïve qu'elle était, elle était devenue sérieuse et réservée, parce que la manière dont elle amusait ne lui convenait plus et que son amour-propre en était blessé. Elle m'a dit que j'étais la première qui l'eût louée de manière à la flatter et à lui donner un certain courage dont elle ne laissait pas d'avoir besoin pour être heureuse. Auriez-vous deviné tout cela, seigneur Benjamin ?
^jue L'Hardy est revenue hier à Auvernier et a dîné avec moi aujourd'hui. Elle est très aimable... »
Continuons à écouter la conversation de ces deux brillants esprits, encore amis à cette heure : bientôt ce sera fini des lettres écrites avec abandon ; la correspondance deviendra amère, puis brève et sèche, et ne reprendra jamais plus le ton d'autrefois. C'est Benjamin qui, maintenant, a l'air de se croire moins aimé. La lettre qu'on va lire fait suite à deux autres que nous n'avons pas.
<< Lausanne, ce 8 octobre 1793. Comme vous traitez sèchement les gens qui ont le malheur de prendre de l'humeur et de vous la témoigner ! C'est doublement injuste. Car c'est déjà un malheur d'avoir de l'hum^eur; c'en est un second d'en avoir contre vous, quand vous êtes ce qu'on aime le mieux au monde ; enfin, c'en est un troisième d'être puni de ce malheur par la sécheresse ou la brièveté de vos lettres.
...J'ai toujours peur d'être mûr ; c'est, de tout ce que vous m'avez dit depuis six années que je vous connais et que vous êtes l'idée la plus douce et la plus constante qui m'occupe, ce qui a fait le plus d'impression sur moi. Auparavant, il ne m'entrait pas dans l'esprit que vous puissiez vous dégoûter de moi ; à présent, toutes les fois qu'un courrier se passe sans me rien apporter ou n'apportant que peu de chose de vous, cette crainte me poursuit et je n'ai pas le courage de vous écrire. J'ai déjà, plus d'une fois, eu envie de vous faire jurer que je ne mûrirais pas. Mais cette maturité ne dépend ni de vous ni de moi...
...Je vois avec charme approcher l'époque de mon retour à Colombier. Malgré votre dernière séchissime lettre,... je vous aime beaucoup et je vous pardonne tous les torts que j'ai pu avoir. »
...« Je vous confierai que malgré l'esprit de M'"'= de Nassau, j'ai plus qu'assez de sa société, jointe à celle de M"^ Rieu, dont les homs avec les coups de tête significatifs, lorsqu'elle a dit quelque énorme folie, me donnent envie de la battre. Je n'ai rien de mon père... J'attends aussi de Brunswick des lettres... »
ÉCRITS SUR LA REVOLUTION ET LES EMIGRES jS
«[Octobre? 1793. ^ Je vous envoie tout ce que j'ai reçu \ cher Benjamin, et je vous supplie de me pardonner d'être malade. En vérité, ce n'est pas par choix que je souffre toute la nuit au lieu de dormir. Aujourd'hui j'ai été tellement rendue de fatigue, que je me faisais pitié, mais je ne suis pas de mauvaise humeur contre moi à un certain point. Cependant, je sens bien l'impatience que je dois vous donner, et si je connaissais quelqu'un de jeune et de robuste qui vous aimât autant que je vous aime, et ne fût pas plus bête que moi, j'aurais la générosité de vous dire : Allez auprès de cette personne-là. Cela n'étant pas, il faut prendre moi et mes maux en patience. Je me suis baignée hier et purgée ce matin ; demain je ferai, si je puis, l'un et l'autre. Cela ne fait pas une agréable vie, mais, en revanche, on m'oblige à si peu de frais ! Je remercie tant celle qui me donne du thé le matin à 6 heures et met fin par là à ma désastreuse nuit ! J'ai été si obligée cet après-dîner à M. de Charrière, qui a bien voulu me lire un peu de Gorani pour m'endormir ! Votre lettre est aussi un bienfait dont je suis très reconnaissante. J'ai vu le sourire incompréhensiblement fin de la Rieu et entendu son hom confidentiel. Vous êtes bien drôle et bien aimable, et personne au monde ne le sent comme moi.
J'ai reçu ce soir une lettre de M'"'= de Staël '". Elle m'étonne presque à chaque phrase par un mélange d'amabilité et quelque chose qui gâte cette amabilité. Bonsoir. Je vous aime bien. »
«\ Octobre? 1793^. Il est arrivé hier deux lettres pour vous... Elles contiennent sans doute vos hyémaliques destinées ^. Puissent-elles être agréables et ne vous pas éloigner de moi pour trop longtemps ! Je fâchai hier Muson, qui m'écrivit le soir son regret de s'être fâchée. Je m'étais déjà fait mon procès à moi-même et m'étais condamnée en plein. Muson me comprend de travers, s'effarouche d'un mot que l'impatience ou la gaîté me fait dire, et qu'elle s'obstine à regarder comme l'expression d'un sentiment profond et à jamais durable. Elle ne peut pas me connaître ; moi je devrais la connaître pour ne pouvoir pas me connaître, et ne devrais pas l'exposer à ces méprises qui lui font de la peine et me causent des remords. Ce pauvre Encelade ou Ancelade fait d'étranges bonds sous sa montagne. Un des plus plaisants, c'est quand on l'embarrasse par une objection contre l'opinion qu'on vient d'énoncer soi-même. Il semble que ce soit une niche qu'on lui fasse de douter de ce dont on l'avait persuadée déjà ; il semble que la chose serait invariablement, indisputablement telle ou telle, si on avait bien voulu n'en pas douter, ou taire ses
' La correspondance de Benjamin lui était souvent adressée à Colombier. ^ Voir chap. XX, les lettres de M"' de Staël à M"" de Charrière. ^ Ses destinées pour l'hiver suivant. Benjamin avait dit hyémales.
yÔ MADAME DE CHARRIÈRE ET SES AMIS
doutes, et que c'est ce qu'on en dit, et non ce qui est, qui constitue la chose. Un jour, après avoir dit quelques lieux communs contre la tyrannie, je m'avisai d'exprimer mon respect pour l'autorité une, indivisée, qui exécuterait sans obstacle ce qu'ellemême aurait voulu après l'avoir conçu ; quel embarras, que de méprises et de négligences, là où celui qui imagine doit faire vouloir à un autre et où celui-ci a besoin du consentement de ceux qui doivent exécuter ! — La pauvre Muson m'aurait volontiers battue de ce que je réhabilitais ainsi le pouvoir absolu. Sans moi, la république eût été triomphante ; le pouvoir de tous n'eût point eu de défauts.
Après ces petits événements-là, je suis tout étonnée et honteuse d'avoir parlé à qui ne peut m'entendre, puis je finis par trouver qu'il n'y a pas de mal à cela, qu'il ne faut pas laisser enrouiller sa parole, et que tout en parlant, on pense quelque chose qu'on n'aurait pas pensé si l'on n'eût rien dit.
...J'ai reçu une lettre de M'"*^ d'Athlone, si plaisante, si plaisante! Je ne vous l'envoie pas, parce que je veux vous voir suffoquer de rire. Il n'y a si grave personnage sur lequel elle ne fasse son effet. M. le M'inistre] Chaillet pleurait à force de rire. M"'^ L'Hardy ne savait où se mettre. M. de Charrière, à qui je l'avais donnée avant de la déplier en le priant de lire haut, et qui trouvait cela fort mauvais, méchant, odieux, n'a pas pu y tenir et nous a lu... Quant à son esprit, je ne puis vous en rien dire (de l'enleveur de sa bru) : on se partage. Il est bon cavalier. Il y a cinq pages, grande écriture, à la vérité ; tout cela est écrit grandement, sans recherche ; on n'a pas raffiné sur le sens ou le style ; il y a cinq pages de cette force. On n'a pas le temps de respirer. Mais motus, c'est ma cousine non seulement, mais mon amie la meilleure et la plus généreuse femme du monde. Connaîtriez-vous ce bon cavalier, ce comte de Bose ? M'"^ d'Athlone écrit Bosé...^
Il se trouve que le décret contre les émigrés ne les chasse que de Neuchâtel et sa banlieue. Pierrot se tirera d'affaire, je pense, assez aisément. »
« Octobre 1793. Muson est fort sérieuse ; c'est de très bonne
' Le pénible événement de famille raconté dans cette lettre « si plaisante » de M"' d'Athlone aurait pu inspirer à son intime amie — sans parler du pasteur Chaillet — d'autres sentiments. Mais il est vrai que sa lettre (nous la possédons) est d'une bizarrerie extrême. Benjamin, qui connaissait la famille d'Athlone, répondit le 12 octobre 1793 à son amie par une lettre plus que légère (voir Melegari, p. 409-10). En Hollande, parmi les parents de .M"" de Charrière, on avait été simplement et honnêtement attristé. jM"" de Tuyll-Fagel, ayant exprimé ce sentiment si naturel dans une lettre à sa belle-sœur, reçut d'elle une lettre cavalière, qui motiva la riposte vigoureuse — et courageuse — que nous avons citée tome I, p. i65, note.
foi que ses talents la désolent quelquefois par le vide que des applaudissements toujours renaissants, mais toujours froids, frivoles et passagers laissent dans son cœur. Je crois qu'elle troquerait ciseaux, pinceaux, chants italiens et français, contre un mari honnête et bon. Ne plaisantez pas : je dis bon homme et honnête mari. Elle ne le demanderait ni très beau, ni très jeune, ni Hercule-like. Je voudrais bien pouvoir lui donner ce qu'il est si naturel qu'elle désire. Je ne pense pas qu'elle cherchât après coup midi à 14 heures.
Elle se souviendrait assez des ennuis du célibat pour supporter dou- .
cément ceux du mariage, et ne regretterait jamais une liberté dont elle ne sait dès longtemps que faire.
Ancelade resterait tranquillement couché sous sa montagne, quand il n'y serait plus si seul.
Ne connaissez-vous pas quelque chose de marital que vous puissiez nous envoyer ? A quoi bon tant de cousins, si vous ne pouvez pas en donner un seul à une Muson, toute bonne, laborieuse, sage, économe... »