MARIANNE MOULA
D'après un crayon attribué à M"" de Charrière.
(Propriété de Philippe Godet)
A ces plaisanteries Benjamin répond :
« Votre Ancelade, que vous devriez écrire Encelade, est à mourir de rire... Je voudrais qu'elle eut 20,000 livres de rente et qu'elle épousât Pierrot. Elle l'ennuierait un peu, mais il est très facile à vivre. Pierrot ; il mangerait ses 20,000 livres tranquillement, ferait de temps en temps des infidélités à sa vieille Musaille, qui les lui pardonnerait après avoir soupiré et grimly smiled, et tout irait très bien. Cela vaudrait mieux que cette vie d'émigré qui, j'ai peur, deviendra tous les jours plus fâcheuse. Je sens bien ce que Pierrot doit souffrir, lui, démocrate en principe, de se voir persécuté comme aristocrate ; cela ressemble à ce que je souffre de m'entendre accuser d'approuver les horreurs de la Convention contre les Girondins et les Modérés. »
yS MADAME DE CHAPRIERE ET SES AMIS
La suite de cette lettre nous révèle toutes les incertitudes qui accablent à ce moment Benjamin. Il a loué un appartement à Colombier, mais on lui propose de conserver son emploi à Brunswick ; il a déjà envoyé sa bibliothèque à Colombier, et craint de la laisser dans un appartement vide, à la disposition des rats. Las de tant de perplexités, il rêve d'une vie paisible en un monde nouveau :
«Amérique! Amérique! Amérique! Si je quitte une fois Colombier pour toujours, si je vois toute liberté mourir en Europe, il me restera donc un asile ! »
C'est à Coppet qu'il devait trouver son Nouveau Monde. A ce moment, les Français, mécontents de l'accueil fait aux émigrés dans le pays de Neuchâtel, menaçaient de l'envahir :
« Quelqu'un m'a dit qu'on ne les avait dissuadés qu'en leur faisant croire que les Neuchâtelois étaient suisses. Or cela n'est pas. Vous n'envoyez point de représentants à la Diète... Je fais sincèrement des vœux pour que messieurs les Sans-culottes soient tellement frottés, qu'ils n'aient pas le temps de penser à vous. »
En attendant, il prête sa chambre à coucher de Colombier à Pierrot, chassé de la ville :
« Il sera bien mal, la seule chambre où il puisse coucher n'ayant ni fourneau ni cheminée. Du reste, il y a du bois dans ma cuisine à foison, et il pourra chauffer la grande salle. »
Benjamin était à peu près décidé à partir pour Brunswick, à y passer l'hiver, et à revenir en avril 1794 à Colombier. Mais, le 29 novembre, il est encore à Lausanne, d'où il lui mande :
« Malade ou non, vous savez bien que je n'aime rien tant que vous... Je ne pense pas que je quitte Colombier cette année. »
C'est qu'on lui déconseillait maintenant de reparaître à Brunswick avant qu'il eût terminé son interminable contestation avec son ex-femme.
« Il est d'autant plus nécessaire, dit-il, que vous guérissiez, que je me flatte de pouvoir passer l'hiver avec vous. »
« Je voudrais bien, répond-elle, ne fût-ce que pour vous complaire, être parfaitement bien portante. Mais diable m'emporte,
je pouis pasK II faudra que vous supportiez mon mal, comme il m'a fallu supporter le vôtre. J'ai plaint le roi, la reine, bien d'autres ; mais je regrette Bailly ^ Il ne me sort presque pas de l'esprit et m'entretient dans un chagrin extrême contre les hommes et le sort...
Entre Lichtenhahn et moi, nous tirerons ma jambe d'affaire, je l'espère du moins. Il me saigna avant hier. Pierrot était avec nous et tint le bassin. »
«J'ai pleuré sur Bailly, répond Benjamin, autant parce que vous l'aimiez que par intérêt pour lui... Guérissez-vous. Quoique vous ne marchiez jamais, je ne veux pas vous savoir boiteuse. » (Novembre 1793.)
La correspondance s'arrête pour un temps. Dès le commencement de décembre. Benjamin est fixé à Colombier, et n'en partira qu'au commencement d'avril. Ces trois ou quatre mois sont le dernier temps heureux dont M"^*^ de Charrière ait joui. Elle avait encore son plein empire sur Benjamin, toutes ses lettres inédites le prouvent. Sainte-Beuve les ignorait, lorsque, parlant de leur liaison comme d'une chose déjà morte en 1793, il a dit :
« Quelques années de plus, quelques derniers automnes avaient achevé de ranger M""*^ de Charrière dans l'ombre entière et sans rayons. »
La phrase est jolie, romantique, et fausse, parce que Sainte- Beuve, dérouté par l'erreur initiale, voit en M"^^ de Charrière l'ancienne maîtresse de Constant. En pareil cas, quelques automnes de plus sont en effet décisifs. Mais on voit quelle était encore leur intimité à cette époque, cette intimité intellectuelle qui les rendait nécessaires l'un à l'autre, et qui était née d'un même détachement de tout, d'un même défaut de principe directeur, d'un même et amer sentiment de l'a quoi bon? A quoi bon agir, en effet ? A quoi bon s'enthousiasmer ? A quoi bon vivre ? A quoi bon P Cela résume, hélas ! pour M""*^ de Charrière, sa conception de l'humaine destinée. Par là s'explique son dilettantisme fiévreux, cette activité à tout propos, mais un peu vide, sans but précis, dans laquelle la pauvre désenhantée a consumé sa vie.
' Allusion à une histoire qui les avait fait bien rire. Cette exclamation était passée en proverbe entre eux.
^ Le maire de Paris, guillotiné le 12 novembre lygS. Elle le connaissait personnellement, pour l'avoir vu à Paris, et le tenait en haute estime.
8o MADAME DE CHAKRiÈRE ET SES AMIS
Et cela explique aussi pourquoi Benjamin, longtemps envoûté par le scepticisme de Colombier, poussa comme un cri de délivrance en découvrant des horizons nouveaux qu'il ne soupçonnait point et que lui ouvrit tout à coup une femme jeune, enthousiaste, passionnée d'agir et de rajeunir le monde.
Mais nous n'en sommes pas encore là. Une heureuse saison va précéder la rupture.