VUE ANCIENNE DU CHATEAU DE ZUYLEN
1754, tandis que la famille était à Zuylen, une épidémie de variole sévissait à Utrecht et l'on commençait, en Hollande, à recourir à l'inoculation, que l'on pratiquait depuis quatre ans à Genève :
«Cette opération, écrit Ml!e Prévost, réussit toujours à merveille, et l'usage a pris une grande faveur. L'on a commencé à Lausanne pour quatre enfants de ma cousine Girard ; il y eut à ce sujet une espèce de soulèvement pour les empêcher d'introduire cette maladie, qui fut apaisé par l'éloquence du médecin qu'elle avait fait venir de Genève ; le bon succès les a si fort ramenés, qu'ils y ont au moins autant de foi que nous. »
La famille de Tuyll paraît n'avoir nourri aucun préjugé contre l'inoculation. Les frères de Belle la subirent d'abord ; dès qu'ils furent en convalescence, vint le tour de la fille aînée, dont Mlle
Prévost croit devoir admirer « l'héroïsme ». « La belle chose que la raison ! » s'écrie-t-elle. Après quoi elle plaint fort sa jeune amie de devoir, pendant de longs jours, négliger son jardin et ses canaris; elle la plaint surtout de n'avoir pas auprès d'elle sa bonne mère, qu'on a éloignée par crainte de la contagion. En revanche, M. de Tuyll a montré sa tendresse pour sa fille en venant lui tenir société auprès de son lit, dans les rares loisirs que lui laissaient les visites des digues.
Mlle Prévost avait été, sur sa propre recommandation, remplacée dans la famille de Tuyll par une dame Girard, qui avait, entr'autres mérites, celui d'être genevoise. Mais cette nouvelle gouvernante ne resta pas jusqu'au terme convenu : M1K" Prévost l'accuse de s'être montrée « d'esprit léger et fort inconséquent ». Nous nous demandons si ce jugement sévère ne se ressent pas un peu de la vive sympathie que Belle aurait manifestée pour la nouvelle venue. Ce qui est sûr, c'est que la jeune fille parlait avec une affection singulière de cette dame Girard, lorsque, en 1767, elle la recommandait à un ami de Suisse :
«Il y a près de Neuchâtel, à Môtiers-Travers [le Môtiers de J.-J. Rousseau], une madame Girard, qui a beaucoup d'imagination, peu de netteté dans l'esprit, quelques lumières et du goût, sans aucune mémoire, le cœur excellent, le style de Rousseau, avec une orthographe détestable, une gaîté charmante lorsqu'elle n'est pas accablée de chagrin, et l'attachement le plus tendre pour moi, quoiqu'elle ait été trois ans sans m'écrire. Elle est d'une très bonne famille de Genève, son nom est Trembley, elle était veuve avec un enfant, sans aucun bien ; elle vint chez nous et fut gouvernante de ma sœur et de mon frère cadet ; j'avais treize -ans et j'étais à peu près la sienne [sa sœur]. »
Après un séjour à Bordeaux, « où elle a très bien réussi auprès de deux petites élèves », M ne Girard s'est retirée à Môtiers, et paraît, •sans qu'elle le dise, se trouver dans une situation gênée ; il faudrait lui procurer quelque place « agréable et douce dans une bonne maison ». (A Constant d'Hermenches, 8 juillet 1767.) C'était, il faut en convenir, une étrange institutrice que cette dame :
« Elle sait à peine, avoue Belle, que 2 et 2 font 4 et qu'il y a 7 jours dans la semaine ; jamais elle n'a bien compris qu'il y eût 12 mois dans l'année ; toute son âme n'est qu'imagination et sentiment ; elle est aimable et caressante, ainsi elle a besoin d'être
aimée ; c'esf une clause qu'une vieille dame d'Amsterdam qui chercherait une jufrouw voor gezelschap (dame de compagnie) n'entendrait pas ; elle ne la payerait qu'avec de l'argent, et pour cet argent elle voudrait de tout autres services que ceux que mon amie lui pourrait rendre... Il entre dans votre recette de bonheur de faire du bien, et ceci est donc précisément votre affaire. »
Moins sentencieuse, plus vive et plus spontanée que M"e Prévost, Mme Girard avait conquis la sympathie de Belle par certaines qualités, certains défauts peut-être, qui manquaient à la sage personne qu'elle remplaçait. Est-ce un simple hasard ? Le fait est que les lettres que nous avons de Mlle Prévost s'arrêtent à la fin de 1758 ; la dernière se termine ainsi :
«Ma chère Belle, que je chérirai toujours, sans que les révolutions des années y apportent d'altération, puissiez-vous être aussi heureuse que je le souhaite. »
Belle croyait alors à la possibilité du bonheur ; elle écrivait : « Notre bonheur dépend de nous-même ». Hélas ! elle ne sut jamais être heureuse.
Quelques années plus tard, dans une lettre à son frère Ditie, qui voyage en Suisse, elle supplie le jeune homme d'aller voir Mlle Prévost, et de lui dire mille et mille amitiés :
« Déclamez contre moi devant elle sur la répugnance que j'ai à écrire au loin, à moins que ces correspondances ne soient courtes et que les gens ne retournent auprès de moi au bout de quelque temps. Dites que vous ne seriez pas vous-même en sûreté contre la manie que j'ai de laisser tomber un commerce de lettres lointain au bout de deux ou trois ans. Faites qu'elle soit contente de vous et contente de mon cœur, et point trop mécontente de mon silence. »
Il paraît bien qu'elle avait négligé sa vieille gouvernante, et •que sa bonté délicate en éprouvait du remords. Son frère lui écrivait de Lausanne, le 20 août 1771, c'est-à-dire au moment où elle allait elle-même se fixer en Suisse :
« J'ai vu Mlle Prévost, que vous aurez peine à reconnaître : elle est beaucoup mieux qu'elle n'a jamais été. »
C'est la dernière mention qui soit faite d'elle dans les documents que nous possédons. Nous en savons assez sur cette honnête Genevoise pour mesurer l'action qu'elle exerça pendant un
temps sur le fond de sincérité et de sensibilité qui formait le naturel de son élève. Ses enseignements et ses préceptes n'ont pu préserver Belle de plusieurs erreurs ; mais il est permis de penser que ces erreurs auraient été bien autrement graves, si dans sa première jeunesse elle n'avait subi l'influence de cette amie, et l'ascendant de sa piété aimable et large, encore qu'un peu sentencieuse.
Une autre source d'information sur la jeunesse de Belle nous eût été bien précieuse : nous voulons parler de ces lettres à sa mère et à une tante, que Sainte-Beuve dit avoir eues entre les mains et dont nous avons vainement cherché à retrouver la trace. Est-il vrai, comme on nous l'a rapporté, que la famille de Tuyll, mécontente des publications faites, à partir de 1839, par Sainte-Beuve et Gaullieur, aurait racheté de ce dernier les lettres de Belle de Zuylen encore inédites ? En ce cas, elles auraient été non seulement rachetées, mais détruites, car il n'en subsiste pas une seule dans les archives de Zuylen, qui nous ont été libéralement ouvertes par le châtelain actuel. La disparition de ces lettres demeure pour nous une énigme, et nous sommes réduit à en citer quelques-uns des rares passages transcrits par Sainte-Beuve. Belle y parlait de ses lectures très variées ; elle peignait avec enjouement la société hollandaise, s'égayait sur les demoiselles à marier :
« Faites, je vous prie, mes compliments à cette freule (Fraeulein). Ne trouverait-elle point, comme madame Ruisch, que pendant un temps si pluvieux, où l'on ne sait que faire, il faudrait, pour s'amuser, se marier un peu ? »
Ce sont des riens, remarque Sainte-Beuve, mais on a le ton. Comme c'est net et bien dit ! De pensée ferme autant que de vive allure, elle sait de bonne heure le monde, réfléchit sur les sentiments et voit les choses par le positif... C'est une demoiselle Delaunay égarée devers Harlem. Quand elle se moque du Landdag extraordinaire à Nimègue, « où l'on délibère sur quelques vaisseaux de foin, et qui occupe toutes les bêtes de la province », elle nous rappelle Mme de Sévigné aux Etats de Bretagne. Le Téniers pourtant n'est pas loin ; il y a des caricatures d'intérieur touchées d'un mot :
« Au déjeuner, M. de Casembrood lit d'ordinaire dans la Bible, en robe de chambre et bonnet de nuit, et cependant en bottes
et culottes de cuir, ce qui compose en vérité une figure très risible et point charmante. Sa femme paraît le regarder comme un autre Adonis... Hier, il nous régala de la compagnie du baron van H... gentilhomme très noble et non moins gueux. Le langage, l'habillement et les manières, tout était plaisant. Je demandai : Qu'estce que la naissance ? Et d'après ses discours, je me répondis : C'est le droit de chasser. »
Ce ton détaché va souvent plus profond ; elle n'avait guère que seize ans, à en croire Sainte-Beuve, lorsqu'elle écrivait à son frère préféré :
« L'on vante souvent les avantages de l'amitié, mais quelquefois je doute s'ils sont plus grands que les inconvénients. Quand on a des amis, les uns meurent, les autres souffrent ; il en est d'imprudents, il en est d'infidèles. Leurs maux, leurs fautes nous affligent autant que les nôtres. Leur perte nous accable, leur infidélité nous fait un tort réel, et les bonheurs ne sont point comme les malheurs ; il y en a peu d'imprévus. L'on n'y est pas si sensible. La bonne santé d'un ami ne nous réjouit pas tant que ses maladies nous inquiètent... Ne vaudrait-il pas mieux faire tout par devoir, par raison, par charité, et rien par sentiment ? Je vois un homme malade, je le soulage autant qu'il m'est possible ; s'il meurt, quel qu'il soit, cela me touche peu. Je vois un autre homme qui commet des fautes : je le reprends, je lui donne les conseils les plus conformes à la raison ; s'il ne les suit pas, tant pis pour lui. Je crois qu'il serait heureux d'aimer tout le monde comme notre prochain, et de n'avoir aucun attachement particulier ; mais je doute fort que cela fût possible. Dieu a mis dans notre cœur un penchant naturel à l'amitié, qu'il nous serait, je crois, difficile ou même impossible de vaincre. Une bonté générale ne serait pas capable peut-être de nous faire avoir assez de soin de ceux qui nous environnent, et Dieu a voulu que nous les aimassions, afin que nous pussions trouver un plaisir réel à leur faire du bien, même lorsqu'ils ne sont pas assez malheureux pour exciter notre compassion. Pensez-y un moment, mon cher frère, et vous me direz si vous trouvez autant d'avantage à pouvoir verser notre cœur dans le sein d'un ami, à lui découvrir nos fautes et nos alarmes, à recevoir ses avis et ses consolations, qu'il y a d'amertume à pleurer sa mort ou à compatir à ses souffrances. — Et en post-scriptum ajouté après la mort de son frère : « Il m'a fait éprouver celle de ce premier chagrin ».
Ainsi, toute jeune encore, devisait, au courant de la plume, cette extraordinaire remueuse d'idées.