AUTOGRAPHE DE BELLE DE ZUYLEN
n'ai pas. En vérité, j'ai très souvent ce que je cherche, la perfection des choses où je fais consister mes plaisirs se trouve vingt fois le jour : un livre qui me plaît, un ouvrage qui devient joli sous ma main, la liberté de penser sans rien dire, tout cela me suffit pour l'ordinaire. Dès que je sens que je puis quitter ce qui m'occupe, jeter mon livre, changer d'ouvrage, courir ou m'asseoir selon ma volonté, je me trouve heureuse. Mais avoir devant soi toute une journée de compagnie, devoir danser toute une nuit, ou jouer pendant trois heures, voilà ce qui cause une satiété insupportable ; on en a trop avant de commencer.
Dimanche soir. Au lieu de reproches et d'excuses, nous avons éclaté de rire, ma mère et moi, quand nous nous sommes revues ; elle m'a dit que je n'avais rien perdu au sermon. Nous sommes ici, c'est-à-dire à Zuylen, tête à tête elle et moi ; je ne m'ennuie pas un moment ; les journées sont trop courtes ; je trouve aujourd'hui qu'il faut être fort sot pour s'ennuyer quand on est libre et seul. Mais en compagnie, je ne suis pas comme vous : au sentiment d'ennui se joint la réflexion de l'inutilité de mon existence dans un cercle maussade ; ma chaise sans moi, me dis-je alors, ferait tout aussi bien que moi... Cet hiver, à Utrecht, je verrai le moins de monde qu'il me sera possible ; mais quand j'en verrai, je tâcherai de surmonter mes dégoûts, d'amuser, de plaire, afin d'adoucir tant soit peu les traits de blâme qu'on lancera de toutes parts sur ma conduite, si j'épouse votre ami. On dira toujours qu'elle est impardonnable, mais je voudrais qu'on n'empoisonnât pas mes sentiments, que mille voix ne criassent pas à l'unisson que je n'ai ni religion, ni principes, ni attachement pour mes parents.
Fin 1764. ...Votre dernier grief, c'est Obdam et Pallandt. Je n'ai pas dit que je voulusse épouser Obdam, je ne l'ai pas pensé. Seulement je dis que lui et Pallandt sont les seuls hommes de la République au sujet desquels mes parents pourraient exiger que j'hésitasse, les seuls qu'ils pourraient me faire mettre, en quelque sorte, en comparaison avec Bellegarde. ...Pour Pallandt, je vous réponds qu'il ne fait pas lire mes lettres, ce n'est pas un malhonnête homme ; d'ailleurs, je ne lui ai écrit à peu près que pour le quereller. Notre aventure lui fait peu d'honneur dans le public, et à moi pas le moindre tort. ...Sûrement, il n'ira pas mettre le comble à un mauvais procédé dont il avoue ouvertement ses regrets.
24 Janvier 1765... J'ai un frère qui doit arriver au premier jour de Londres ; l'année dernière il pensa à aimer ma cousine... Mon frère est le plus joli garçon et l'homme le plus indolent du pays... Ma cousine bien-aimée pourrait bien devenir ma sœur...»
Ce frère, de quatre ans plus jeune qu'elle, c'était Ditie, le marin, son préféré. La cousine, que nous retrouverons aussi,
est sa meilleure amie, la future madame d'Athlone, dont elle fait ce portrait :
« Un cœur noble et ferme ; son esprit est peu cultivé ; cependant elle saisit le bien et le mieux avec autant de discernement que les connaisseurs, mais avec plus d'avidité ; ses impressions, ses pensées, ses phrases, tout est original, tout est à elle. Elle écrit et parle mal, avec une énergie étonnante quelquefois, et toujours d'une façon où l'on reconnaît un sens droit et une belle âme...
26 janvier. Bonsoir. Pour moi, rien ne m'empêche de vous écrire qu'un tas de Tacites, de Sallustes et de dictionnaires ; je les jette sous ma table, moyennant cela elle est débarrassée, et j'écris... Ne nous disputons pas sur les Français et les Anglais l, nous ne nous entendons qu'à moitié. Vous avez pris un peu de ce que j'appelle du jargon. « Le cœur doit être le même, ditesvous, chez des gens de même étoffe. » Je ne connais pas deux cœurs qui soient les mêmes, et je ne sais ce que c'est qu'une même étoffe de gens... Vous vivez avec des Français, il est heureux que vous les aimiez. Je les connais à peine, je ne vivrai apparemment jamais parmi eux, il est égal que je ne les aime pas beaucoup. J'aimerais certainement les gens supérieurs en France, peut-être plus que des gens d'un mérite égal de tout autre pays, parce qu'ils sont plus communicatifs. Mais cette même pente communicative m'impatiente chez les gens d'un mérite médiocre, qui font partout le grand nombre, et je trouve terrible de me voir poursuivie par des lieux communs, des fadeurs, des riens, des empressements, quand j'aimerais mille fois mieux lire, écrire, penser ou dormir en repos...
...L'affaire du marquis est moins désespérée que vous ne pensez ; mon père lui a écrit mardi dernier... Je n'ai pas lu la lettre, mais je sais qu'on se désiste des déclaratoires exigés d'abord, et que parfaitement content du mémoire que le marquis a envoyé, on me croira bien et dûment mariée moyennant une dispense du Pape et une permission du roi. Quant au chapitre des finances, mon père a témoigné, je crois, qu'il ne se bornerait pas opiniâtrement à ses premières offres... Je ne blâmerai ni le marquis ni mon père, quelque parti qu'ils prennent. Je ne suis plus que spectatrice. Pour essayer de les déterminer contre leur intérêt, en faveur du mien, il faudrait que je ne fusse plus moimême.
Elle fit vers ce temps un séjour à La Haye. Elle écrit au retour :
« ...Au bal et dans les assemblées, c'est avec vos amis que je causais ; Maasdam, La Sarraz, les Golowkin se sont distingués
1 D'Hermenches est alors à Paris.
par l'amitié qu'ils montraient pour vous. Je me suis liée d'amitié avec le comte Pierre (Golowkin) ; ...j'aime son ton simple, sa franchise, son bon esprit et son bon cœur... Il y a bien des sots et des folles à La Haye.
...Mon frère arrivé, j'ai dit adieu. Quoique satisfaite de bien des gens et de bien des choses, je n'ai pas pleuré, pas même soupiré ; il me tardait de revenir amuser un peu ma mère. J'étais d'ailleurs un peu lasse de ma sœur et de sa maison.... Tout en faisant mes visites, courant seule en carrosse et regardant rues et maisons, je disais: «C'est ici la plus jolie ville, la plus brillante de mon pays : eh bien, si je n'y revenais jamais que pour quelques jours en qualité d'étrangère, y aurait-il beaucoup de mal ? » Et je répondais non... Sans quelque cas extraordinaire, je compte bien n'y retourner que mariée. Je m'y suis bien conduite, je n'ai fâché qui que ce soit, j'ai fait revenir de leurs préventions quantité de personnes sensées '; cela suffit. Si je quitte ma patrie, on sentira peut-être qu'il y eût eu quelque plaisir à m'y garder ; si j'y reste, un peu moins de mauvais propos, de jugements faux et injustes m'en rendront le séjour désagréable 2.
14 février 1765.... Il y a longtemps que je vous l'ai dit, vous êtes un peu charlatan ; mais ce que j'aime en vous, c'est que vous n'avez pas besoin de l'être. Vous avez des tons et des odeurs : ce qui fait que je vous les pardonne, et que je ne vous en trouve pas plus fat, c'est qu'ôtez vos odeurs et vos tons, on ne vous ôte rien. Je vois bien des gens qui ne seraient plus si aimables si on les défrisait. Défrisez-vous hardiment, je vous aimerai toujours. ...Mille compliments au marquis. Si quelque jour cette affaire éclatait, soit qu'elle manque, soit qu'elle réussisse, je ne ferai aucun mystère du consentement que j'y avais donné. Je souhaite que si elle manque, elle soit ignorée, mais si l'on sait que le marquis ait voulu de moi, on saura en même temps que j'ai souhaité d'être à lui et que la seule différence de religion a fait obstacle de la part de mes parents.
25 février... Connaissez-vous le malheur d'une personne qui
1 Au moment où le Noble venait de paraître, elle écrivait à d'Hermenches : « Les dames de La Haye me déchirent. »
2 Belle vit souvent à La Haye une dame de Degenfeldt, qui s'était engouée d'elle et dont elle trace un portrait de la plus savoureuse ironie. Elle s'égayait sur les plates lettres de cette noble dame, et M. de Welderen, ambassadeur de Hollande à Londres, lui écrivait (3o mai 1768) : «Je suis flatté que vous me traitiez différemment de madame de Degenfeldt, dont vous compariez les lettres au premier chapitre de St-Matthieu... » Belle écrivit fréquemment à cette personne, qui réclamait instamment de ses lettres. Que sont-elles devenues ?
LE MARQUIS DE BELLEGARDE I <)i )
apprécie les biens et les maux attachés à sa destinée, non d'après les jugements de sa raison, mais au gré de ses organes, au gré d'une imagination qui exagère tout ? ...Mille hypocondries ridicules, mille chimères extravagantes éloignent le repos. Je ne connais point de créature plus folle que moi... Soyons humbles, d'Hermenches, nous sommes bien faibles ; ceux qui ont bien de l'esprit ne diffèrent pas beaucoup de ceux qui n'en ont point. Chacune des facultés de l'esprit a des inconvénients qui contrebalancent ses avantages.... C'est un terrible présent de la nature qu'une imagination vive et forte, c'est un autre don bien fécond en douleurs qu'un cœur bien sensible. Votre amie est folle ce matin, accablée des plus noires vapeurs, n'espérant rien, ne souhaitant rien, détestant toutes choses. Je cours chez mon maître. Je joue du clavecin un trio fait pour le violoncello ; un mauvais violon m'accompagne. Je trouve quelques mesures, dans ce trio, ou plutôt quelques sons, quelques notes, qui me ravissent, mes sens et mon cœur s'émeuvent, des larmes plus douces humectent mes yeux : je reprends l'idée du plaisir et du bonheur.
28 février... Pallandt me paraît fort embarrassé. Il voudrait bien, je crois, m'oublier ou me haïr, et il ne peut venir à bout de l'un ni de l'autre ; et m'aimer sans réserve, il ne le peut ou ne le veut pas non plus. La réflexion doit toujours être contre vous, me disiez-vous un jour. Peut-être avez-vous raison ; mais Pallandt pense peut-être : « Si je ne l'ai, un autre la prendra ; on peut n'être pas tout à fait fou et vouloir l'épouser. »
2 mars 1765. ...Dites-moi des nouvelles deMmcde Ségur;son sort m'intéresse. Que ne s'est-elle fait inoculer ?... Je plaindrai moins Mme de Ségur, si elle aime, de mourir que de perdre sa beauté et de n'être plus aimée. Mourir jeune, c'est imprimer dans le cœur de ceux qui nous aiment une image touchante, agréable, ineffaçable. Si je mourais aujourd'hui, vous m'aimeriez toute votre vie. On ne me déchirerait plus ; mes parents et le marquis seraient d'accord à me regretter. En vérité, il ne serait pas si dur de mourir. Cependant, je souhaite que Mme de Ségur vive. »
D'Hermenches perdit à cette époque son ami La Sarraz. Elle lui écrit le 3 mai 1765 :
Qui l'aurait cru, quand nous l'entendions plaisanter, que bientôt tout serait dit et que nous ne le reverrions plus ! J'ai été frappée et touchée de cette mort si subite. Moi qui tiens pour l'immortalité, je suis en peine de ce que fait actuellement son âme dans l'autre monde, où il n'y a plus de princes à amuser, plus de pots de chambre, plus de ridicules, plus de barons. Il y a des gens qui ne semblent pas faits pour vivre, et d'autres pas faits pour mourir ; par malheur, la mort est faite pour tous.
Celui-là serait bien habile qui serait jeune de bonne grâce, qui aurait bonne grâce à l'âge mûr, bonne grâce dans la vieillesse, et bonne grâce encore en mourant. Quoique j'aie fait, vous n'avez pas voulu lire mon doctor Smith ' : si vous l'aviez lu, vous sentiriez encore mieux mon idée, et vous imagineriez the becomingness, the propHety que j'ai dans l'esprit. Rien ne m'a jamais tant attristée que les lettres de St-Evremond devenu vieux...
...Le chapitre teutonique s'assemble ici à la fin de ce mois. Ma mère va à La Haye avec ma sœur dans douze jours. Je ne serais pas trop fâchée que le marquis vînt pendant son absence, qui durera bien cinq ou six semaines. Il m'a envoyé une lettre pleine de discussions de finances ; cela est fort bien, la mienne y avait donné lieu ; mais elle est si sérieuse qu'elle en a l'air presque de mauvaise humeur... Entre nous, si l'affaire manque, je crois que ce sera absolument sa faute... N'importe! Laissons-le faire : au fond, l'avantage n'est pas pour lui si considérable ni si certain qu'on doive le forcer à me prendre... Ne nous chargeons pas plus qu'il ne faut de l'événement ; si notre erreur entraînait des mécomptes fâcheux, on nous ferait des reproches. Et puis, quelle femme donnons-nous au marquis ? La plus bizarre créature qui ait jamais existé... Mac Layne, renversant le bon mot de Piron, me disait l'autre jour : « Vous qui avez de l'esprit comme quarante... », mais on pourrait ajouter : « Et de la folie comme cent. » Plus je me vois, plus je suis surprise ; plus je me regarde, moins je me connais.
29 mai 1765... Si je n'aimais pas mon mari, ce serait le plus malheureux de tous les êtres. Vous compreniez fort bien, me disiez-vous un jour, comment je ferais mourir un mari de chagrin. Mais si je l'aime, si je l'aime ! Je ne sais rien faire à demi, point de faible désir, point d'ambition bornée ; j'aurai le désir et l'ambition de le rendre le plus heureux de tous les hommes, de le voir bénir dans tous les instants le sort qui m'aura donnée à lui... Etre toujours aimée, si je vis; longtemps pleurée, si je meurs, c'est une gloire rare, touchante, à laquelle j'aspirerai, pour laquelle je ferai tout, si mon mari le mérite, s'il sait aimer et pleurer.
...Le marquis va venir. Dites-moi comment je dois me conduire... Supposé qu'il me priât de lui donner les moyens de me parler seule en liberté quelques moments, trouverait-il mauvais dans son cœur que je consentisse ? Me croira-t-il imprudente et
1 Elle lui écrivait en Mai 1764: « Je ne sais s'il n'est pas absurde de dire que Dieu a créé des mondes et des hommes pour sa gloire. Ce sont là des objets de spéculation fort curieux et fort intéressants. Lisez The theory of moral sentiments du D' Smith... »
LE MARQUIS DE BELLEGARDE I 1 r
peu sage si je suis libre, franche, sans défiance avec un homme qu'il n'est pas du tout certain que j'épouse ?
Jeudi 30 mai 1765... J'ai couru à 8 heures chez mon ami M. Brown ' pour faire un tour de promenade avec sa femme et sa belle sœur, deux aimables Suissesses, toutes bonnes, toutes unies, les seules femmes que je voie dans tout Utrecht. Je suis revenue à 9 V, heures pour avoir soin du souper de mon père ; le mien n'a pris qu'un quart d'heure, j'ai arrangé sa chambre pour la nuit, il s'est couché, et me voici. Si, par hasard, vous croyez que je ne sache pas être soigneuse, vous me faites tort. Mon père est fort content de mes soins depuis qu'il est malade... Ma mère dit que depuis neuf ou dix mois elle commence à croire qae je pourrai un jour être bonne économe et gouverner convenablement un ménage. Je l'ai bien remerciée d'un compliment qui me faisait grand plaisir. Le désir de remplir mon devoir influe donc sur mon esprit, sur mon attention, et me donne des talents. Vraiment, cela me paraît de bon augure.
9 juin... De quelque façon que se conduisent mes parents, je ne mettrai pas en doute qu'ils ne m'aiment, qu'ils ne soient sensibles et qu'ils ne soient de bonne foi. J'ai des preuves là-dessus qu'il serait difficile de renverser. Vous ne les avez pas, et je ne saurais vous faire un crime de penser autrement que moi; mais ce ne sera pas me faire plaisir que de me le dire. Au contraire, c'est me faire très grand plaisir que de m'avertir de mes erreurs et me faire craindre mes fautes... Un seul mouvement de zèle m'est plus précieux que cent discours de flatterie.
17 juin... Je verrai Bellegarde, je suis impatiente de le voir. Ah ! qu'il devra m'aimer, que l'hymen devra avoir de douceurs, pour compenser ce qu'il me coûte ! »
Elle est, dit-elle, si découragée qu'elle voudrait être morte.
« On me ferait une épitaphe peut-être, on dirait que je valais quelque chose et que je promettais de valoir encore mieux ;
1 Robert Brown, pasteur de l'Eglise anglaise d'Utrecht, n'est pas tout à fait un inconnu. M. Eugène Ritter a consacré à ce personnage une curieuse notice (Voltaire et le Pasteur Robert Brown) dans le Bulletin de la Société d'histoire du protestantisme français, mars-avril 1904. Il séjourna à Genève en 1760 et 1761, et signa la préface des Lettres critiques d'un voyageur anglais sur l'article Genève, de Jacob Vernet : ce morceau est daté d'Utrecht, 28 Juillet 1761. Voltaire s'en vengea dans son poème La Guerre de Genève, où Brown est nommé avec une note très désobligeante. La famille de Tuyll parait avoir été liée avec cet honnête homme, que Belle aimait beaucoup et en qui elle trouvait un confident sûr. Il s'occupa de son mariage et fut mêlé, comme on verra plus loin, aux négociations avec lord Wemvss.
je serais hors de tout embarras, plus d'amant, plus de pape, plus de conseils... Si je ne veux pas me jeter dans la rivière, je puis me marier en Ecosse, épouser quand il me plaira un bon protestant, un homme amoureux, qui héritera 26,000 florins de rente. « Vous êtes jeune, dites-vous, une année est bientôt passée ! » — Voudriez-vous que je fusse encore une année comme à présent? J'aimerais mieux mourir. Et qu'avancerait cette année? Est-ce qu'au bout de l'an, lèvent ou le pigeon de Noé porterait aux pieds du marquis une dispense du Pape ? Si je ne me remue pour la lui procurer, il ne l'aura certainement que par un miracle ; or je ne sache pas qu'il en mérite un, ni moi non plus. »
Bellegarde est alors en voyage en Allemagne : d'Hermenches conseille à Belle de lui écrire «de courtes lettres», et cet avis la rend fort perplexe :
«Si c'est pour lui plaire qu'il faut de courtes lettres à un homme qui ne me voit jamais, j'aimerais autant épouser par procuration le grand Mogol, et assurément il pourrait aussi bien prendre une héritière d'Afrique que moi pour décharger ses châteaux d'hypothèques.
...Certainement, je ne me marierai pas par désespoir. ...Mes frères, et Horace et Virgile, vaudraient mieux qu'un mariage qui ne serait pas entièrement selon mon goût. »
Elle fit, cet été -là, un joli séjour au château de Rosendsel, chez M. et Mme Voorschoten :
« Il y avait de quoi s'amuser, écrit-elle à son frère le marin, mais depuis longtemps je ne m'amuse point. ...Il me faut plus que de l'amusement, il faut les joies du cœur pour me tirer de l'état d'inquiétude, de soucis et de peine qui est à présent mon état naturel.
Après le départ d'Annebetie [sa cousine tant aimée, dont Ditie était amoureux], Bellegarde a passé huit jours à Utrecht ; c'était pendant la kermesse ; j'y suis allée presque tous les jours avec Vincent, et nous nous sommes promenés ensemble. Il a été ici [à Zuylen], mais il n'a pas avancé grand chose.. Il est gai il est aimable, il est simple ; son esprit est agréable, son expression naïve ; son cœur paraît sincère et bon. »
Elle est plus explicite avec d'Hermenches, à qui elle écrit :
« ...Je ne vois ni sûreté ni apparence touchant quoi que ce soit, ni pour le oui ni pour le non... Nous nous sommes vus assez librement chaque jour un peu ; nous nous étions fort étrangers, et pourtant nous nous parlions avec confiance ; et pourtant il
régnait entre nous certaine cérémonie ; et pourtant nous nous plaisions et nous nous aimons... Une autre fois j'espère que le marquis sera un peu moins poli ; pour lors je serai moins réservée et plus à mon aise... Avec le marquis, je dansais un peu sur la corde, le corps droit, tous mes mouvements mesurés, point de gambades hasardées, point de distractions, ni de brusqueries, ni de saillies de gaîté, ni de tons bien caressants ; nous étions trop polis. A peine, le dernier jour, je commençais à prendre mon allure ordinaire ; il est vrai que nous ne nous voyions pas assez longtemps de suite pour nous familiariser beaucoup. Nos entrevues les moins gênées étaient à la kermesse, où mon frère, qui nous accompagnait, nous laissait discrètement causer. Mais il faut être plus familiarisés que nous ne l'étions pour tirer grand parti de ces tête-à-tête au milieu de la foule ; il y avait cent choses que je n'osais lui dire ni lui demander, cent autres pour lesquelles je méditais l'exorde ; encore une fois, nous étions trop polis. Vous souvient il de notre connaissance ? Vous me fîtes je ne sais quel reproche dès le second mot; au troisième nous fûmes amis pour la vie. Vous me connûtes bientôt, vous me devinâtes, j'étais jeune et vaine, j'aimais l'empire que vous vouliez prendre sur moi ;
le marquis ne me devine pas, il m'estime plus que je ne vaux, il y fait plus de façons que je ne mérite. Le bon de l'affaire, c'est que nous trouvant dès à présent l'un l'autre fort aimables, nous sentons bien que nous le serons beaucoup plus quand nous aurons entière liberté... Jusqu'ici je ne trouve pas de mécomptes, tout est comme vous me l'aviez dit : cette finesse, cette prudence, cette conduite qui vont également avec la bêtise comme avec l'esprit, Bellegarde ne les a pas du tout ; il a cette simplicité qui va souvent avec l'esprit et qui ne va jamais sans la franchise, la bonne foi, sans un cœur honnête et généreux ; elle lui fait faire des bévues, mais elle plaît, elle attache, elle éloigne toute défiance et dispose à l'amitié.
Voilà ce que je crois voir dans le cœur de ma mère : toujours entre elle et moi la situation est singulière ; elle ne me pardonne pas de vouloir que mes enfants aillent à la messe ; cependant elle aime assez que je lui parle du marquis. Je lui dis l'autre jour : «Si vous continuez à m'aimer, à me vouloir du bien, vous me
MADAME DE HERPONUIER
verrez tant que vous voudrez ; je hais mon pays, mais j'aime la maison paternelle ; le marquis est complaisant, il me ramènera ici quand je voudrai... » Tout cela lui fit un plaisir sensible. Ma sœur est ici, et ses enfants seront protestants ; cependant, quelle différence ! C'est avec moi que ma mère aime à lire, à causer, à se promener, malgré mes hérésies ; on ne peut se passer de moi, chacune de mes caresses est précieuse, malgré l'impatience que je témoigne d'en faire de plus vives à un autre qu'à ma mère. Ma sœur a beau être beaucoup plus orthodoxe et plus décente, elle n'amuse pas, et on n'aime pas tant son cœur que le mien. Je vous dis cela, non avec orgueil, mais avec joie et comme une chose qui m'étonne.
...Laissons patiemment écouler deux ou trois mois, nous verrons plus clair alors à ma destinée. Je me porte à merveille, j'engraisse, je dors,... je joue du clavecin, je m'ennuie à la mécanique, et pourtant je l'apprends : ne faut-il pas savoir pourquoi un levier est un levier, et comment l'on fait une balance, et où Archimède eût pris son point d'appui pour soulever la terre ? Je m'ennuie aussi à l'assemblée, mais je fais semblant de me divertir, je prends la peine de me parer, quoique je ne veuille plaire à personne, je suis fort polie, je fais beaucoup de révérences, et dans mon cœur je dis : « Adieu, adieu, c'est le dernier hiver ! »
Elle ne serait pas surprise que son amie Mme Geelwinck — la veuve — épousât le colonel de Hardenbrœk x :
« Je le souhaite, c'est un honnête homme, et que fait-elle de la liberté ? — Pauvre souris, je voudrais vous la rendre. — Je parle à une souris enfermée derrière ma tapisserie, dont je partage les angoisses... Dites-moi ce que vous faites de mes lettres. Je ne me les reproche pas, elles ne sont pas coupables, mais elles sont sincères ; ni un mari ni le public ne me les pardonnerait. Quelquefois il me semble que tôt ou tard tout se dit, tout se sait, et je tremble, malgré la parfaite confiance que mon cœur prend au vôtre.
12 août 1765... Il s'est trouvé que Bellegarde ne savait absolument point s'il pouvait m'avoir pour femme légitime dans son pays, si mes enfants pouvaient hériter. Mon père lui a écrit une lettre polie pour lui dire qu'avant d'aller plus loin, il faudrait éclaircir ce point-là. Votre ami n'a pas autant de méthode que de bonne foi... Il a envoyé à mon père le contrat de mariage de sa mère, long, je crois, de près de cent pages et que je le soup-
1 Ce colonel serait-il le même Hardenbroek qui a laissé des mémoires que nous avons cités plus haut et que nous citerons encore ? Le passage que nous en avons transcrit, p. 68, mentionne précisément la veuve Geelwinck, de qui Hardenbroek tenait peut-être les détails relatifs à Belle de Zuylen.
LE MARQUIS DE BELLEGABDE ll5
çonne de n'avoir jamais lu... Mon père n'a pas du tout compris de quelle utilité pouvait être cette pièce et n'en parle jamais qu'en riant. Ce contrat a fait du bien par son inutilité même, car quand on rit, on se dispose à être content, et quand on voit que les gens n'entendent rien aux affaires qu'ils ont à traiter avec nous, je ne sais comment il se fait qu'on les affectionne et qu'on souhaite de faire tourner ces affaires comme ils le désirent : leur incapacité semble nous charger du soin de leurs intérêts.
22 août... Pareille affaire ne peut être en de plus mauvaises mains... Je ferais de mon côté tout ce que je pourrais pour décider entièrement mon père et ma mère. Et puis enfin tout serait sûr ; et puis quelques mots de liturgie, et puis... Je serais si aise d'être au dénouement, que je m'épargnerais toutes les petites simagrées de pruderie, je ne perdrais pas de temps à pleurer, comme c'est d'usage, après en avoir tant perdu à arranger, à persuader, etc.... Je m'ennuie à un point inexprimable, car je n'ai que cette seule affaire dans la tête ; pas le moindre esprit, ni vers, ni prose ; je n'écris que de longues lettres de temps en temps à Bellegarde... Mon activité ne sait que devenir ; je ne fais pas seulement une petite note de musique. Tenir compagnie à ma mère, travailler un peu au tambour, voilà mon journalier. Ma sœur est une enfant prude et de mauvaise humeur ; avec tout autant d'esprit et d'agrément qu'il en faut pour être aimable, elle est de fort mauvaise compagnie. Les jours sont longs, les semaines infinies. Il y a un an que je disais : C'est aujourd'hui le Ier juin ; sûrement il y a un an ! C'est une chose étrange qu'une année de trois mois ! ...Que faire dans ces temps d'ennui ? La disette d'amusement est grande pour moi, et en attendant le mariage, item il faut vivre.
...Jusqu'ici, je n'ai pas trouvé à redire que Bellegarde ne m'aimât pas assez ; n'ayant pas de passion, je n'exige pas un violent amour ; il m'a toujours écrit assidûment, il a paru fort aise de me voir ; c'est bien, c'est assez. Je le dis du moins, peut-être je le pense. Mais est-ce que je le sens? Mon cœur est-il satisfait ? Est-ce qu'il trouve que j'aime assez, que je suis assez aimée ? Cette question est embarrassante. A quoi servirait de la débrouiller ? Il vaut mieux dire à bon compte : Nihil est ab omni. Il est singulier de renverser ciel et terre, de combattre des monstres, de combler des abîmes, pour un mariage sans passion ! Quand je suis loin du marquis, mon imagination fait ce qu'elle veut de lui, de son cœur, du mien, de nos jours, de nos nuits... Nous nous parlons, nous nous entendons, nous nous aimons, je l'embrasse, et j'attends le prix de ma sagesse, d'une pénible privation. Quand je le vois, nous sommes étrangers, je suis polie et gênée, les rapports que j'avais imaginés font place à toutes les disparités réelles que la différence d'âge, de pays, de façon de vivre et de carac-
tère doit mettre entre nous. Il parle et je l'écoute, je ne suis pas tentée de l'interrompre, et quand il a fini, je ne sais comment reprendre... Je parle aussi, mais ce n'est pas ma voix naturelle, c'est je sais quel fausset qui m'ennuie moi-même et que je prends malgré moi de peur de l'ennuyer... Le matin, en me quittant, il m'avait donné deux baisers que j'avais fort bien reçus, avec quelque émotion et quelque plaisir ; l'après-dîner, nous étions seuls : « il espérait que je lui ferais la grâce de lui écrire. C'était bien de l'honneur pour sa sœur que je demandasse de ses nouvelles... » Vous ne sauriez imaginer combien cette cérémonie me désoriente, combien moi, si peu gauche d'ailleurs, si rarement embarrassée, je deviens maladroite et stupide alors. Je ne vois plus pour nous qu'un seul moyen de faire connaissance ; j'espère qu'il nous réussira mieux que nos conversations.
...Bellegarde est assurément fort aimable... Je suis toujours à brûler pour ce mariage ; tout autre me serait odieux et impossible... Je serai libre, on ne viendra pas me prêcher pédamment mes devoirs, et cela me donnera l'envie et la vanité de les remplir. Je serai contente, je l'espère ; si quelquefois j'éprouve quelque vide, quelque langueur dans l'âme, je dirai : Nihil est... »
Au mois d'octobre 1765, sa cousine de Tuyll, dont Ditie était si épris, finit par se décider en faveur de mylord Athlone, qu'elle épousa le 29 décembre '. Belle consolait son frère par ces lignes charmantes :
« Je suis bien aise de vous voir sensible, quand même vous êtes malheureux... J'étais attachée à vos désirs ; je la suis beaucoup plus à vous, à l'excellence de votre âme... Au fond, j'aime mieux un mariage manqué, un succès de moins, et un degré de perfection de plus. Laissez-moi donc raisonner de vous avec sens froid et à mon aise : je dis que je suis satisfaite de votre sensibilité et de vos regrets ; une affectation d'indifférence et de légèreté, qu'aurait pu dicter l'orgueil ou le dépit, m'eût été odieuse. Mais à présent, regardez dans votre cœur : étiez-vous bien amoureux ? Non. Ma cousine est-elle la seule femme avec qui vous eussiez pu vivre fortuné ? Non... Les circonstances semblaient vous la destiner et vous invitaient à la désirer ; vous avez
1 Le comte d'Athlone n'était pas, comme Gaullieur l'a dit (Revue suisse, 1857, p. 489), envoyé de la Grande-Bretagne auprès des Etats-Généraux. Il n'était pas même Anglais comme le ferait supposer son titre. Il s'appelait van Reede Agrim, seigneur d'Amerongen. Le titre de comte d'Athlone avait été donné par le roi Guillaume III à un van Reede, son ami, en récompense de services rendus en Irlande, lors de l'expédition d'Angleterre. — Notre mvlord Athlone était Hoofdschout, c'est-à-dire président de la Cour municipale de justice d' Utrecht.
adopté avec plaisir un projet que d'autres avaient fait pour vous avant vous ; votre imagination a embelli le projet, vos réflexions l'ont approuvé, votre cœur s'y est attaché : voilà tout ; c'est bien assez pour avoir des regrets. Vous espériez d'être heureux, vous l'eussiez été, mais vous pouvez l'être encore... Qu'est-ce que c'est qu'un plan détruit? Vous en pourrez faire tant d'autres ! Peut-être est-il bon, à votre âge, que l'imagination soit déçue : on en devient plus sage, on en sent mieux le pouvoir de la fortune, la dépendance où nous sommes de ses caprices, et la nécessité de se faire un bonheur qu'elle ne puisse pas renverser... Vous êtes si jeune ! Vous aimerez encore, et plus peut-être que vous n'avez fait. En attendant, vous deviendrez encore plus aimable. Vous êtes jeune, mon cher frère : pour l'être longtemps, résistez aux écueils de votre métier, et n'étendez pas trop loin les privilèges dont jouissent les hommes : il y a du plaisir à être jeune longtemps et à donner à ce qu'on aime une sensibilité non encore usée parce qu'on n'aimait point... En même temps que vous prendrez un peu du langage des Italiens, prenez un peu de leur vivacité. Revenez bien aimable. Je serais très fâchée que ma cousine vous regrettât, mais je voudrais qu'elle dût vous regretter.
5 novembre 1765. (A d'Hermenches)... Le général Eliot ' et sa femme me veulent mener avec eux à notre comédie hollandaise. Vive les Anglais pour la liberté du commerce, pour une aisance qui n'est pas de ton, d'air, de convention, qui n'est pas une sorte de contrainte comme chez les Français, mais vraie aisance, vraie liberté. Ces gens-ci m'aiment, me caressent, me veulent chez eux en Angleterre. Je parle anglais comme une Anglaise.
6 décembre... Le mari s'est beaucoup distingué à la guerre, sur les côtes de France, en Allemagne, en Amérique, partout où l'on s'est battu. Il parle toutes les langues ; c'est un guerrier fort humain, un homme éclairé, poli, aimable. Il n'est plus jeune ; il vient de mener son fils à Brunswick, il caresse beaucoup sa fille, qui est ici... Je n'ai jamais vu un mari avoir des attentions plus convenables, plus agréables, mieux séantes, pour sa femme. Elle l'écoute, l'admire, s'honore de sa réputation, de ses connaissances... C'est un ménage fort bon à voir... Ils n'aiment pas plus que moi le jeu ni le cérémonial des grandes compagnies, de sorte que nous sommes extrêmement bien ensemble... J'ai dans mes folies assez de ce humour qu'ils ne trouvent guère que dans leur île... Mrs Eliot me témoigne dans quelques caresses assez gauches plus d'amitié cent fois qu'une Française ne m'en dirait dans
'Le général Georges-Auguste Eliot (1718-1790), aide-de-camp du roi Georges II, s'illustra en 1782 par sa défense de Gibraltar, qui lui valut le titre de lord Heathfield.
mille protestations superlatives. Si vous voyiez avec quelle délectation elle imagine mon séjour chez elle en Angleterre, la bière que je boirai, les oratorios de Hsendel où elle me mènera!...»
Pendant qu'elle cherchait ainsi à se distraire avec ses amis anglais, de nouvelles complications avaient surgi entre Bellegarde et la famille de Tuyll au sujet du montant de la dot de Belle. Celle-ci, très piquée dans son amour-propre et sa dignité, commence à désespérer tout de bon :
« il décembre 1765... Si je ne vis désormais que pour me divertir et ne rien faire,... et qu'alors quelque personne sensée me reproche l'inutilité de ma vie, je répondrai : «Une fois, j'ai fait tout ce qui était en mon pouvoir pour valoir mieux, pour être plus utile, pour remplir mieux le but de mon existence. » Si l'on a jamais quelque autre reproche à me faire, je répondrai : « Une fois j'étais résolue à suivre l'ordre établi dans la société ; une fois je voulais absolument être une honnête femme. » Si les liens du mariage se refusent à moi la seule fois que je m'en fusse laissée entourer avec plaisir, je me regarde comme à jamais libre... Vous voudriez que mes parents fissent plus pour moi que pour ma sœur : de quel droit prétendrais- je à une pareille préférence ? Perponcher plaisait fort à ma mère ; il n'y avait aucune objection contre lui...
...Ne manquez pas d'écrire tout de suite à Bellegarde; égavezle, ne le laissez pas me regretter plus de huit jours. La belle perte, en effet, qu'une femme ! Il y en a tant ! On en est si souvent embarrassé ! Peut-être devrait-il bénir le ciel. Dites-lui tout cela, et qu'il n'y songe plus.
...Si j'avais à recommencer ma carrière, je viserais à quelque richard qui ne serait point aimable et à qui je ne serais point fidèle. Où me mène ma belle délicatesse en fait de mariage ? A rien qu'à mille peines. »
Sur quoi elle se remet au latin avec M. de Guifardieu, qui l'aide à expliquer Tacite, Salluste et Cicéron. Puis elle se distrait en l'aimable société de sa cousine :
«27 janvier 1766... Ma cousine de Tuyll, à présent milady Athlone, a passé huit jours ici avec mylord, qui est bon enfant, mais soucieux comme un vieillard ; c'est un sot, à mon avis. Elle est toujours belle et charmante ; elle est contente de sa situation ; avec un caractère comme le sien, on tire parti de tout, on est satisfait partout. Après huit jours passés ici fort agréablement, son mari veut qu'elle nous quitte pour aller communier à Amerongen : elle est partie d'aussi bonne grâce qu'aurait pu faire une vieille dévote. »
Le marquis revint la voir quelques mois après :
«Il est parti ce matin, écrit-elle le 8 mai, pour aller à Bruxelles, de là à Maastricht, de là en Allemagne, et puis à Chambéry, à Turin, et puis, j'espère, dans ma chambre... Mon père l'a reçu de fort bonne grâce ; ils ont causé poliment, gaîment, tout comme je l'avais souhaité. Hier matin, mon père vint dans ma chambre avant de partir pour une inspection de digues, me chargea de faire ses compliments à Bellegarde et me dit que si ma mère ne voulait pas recevoir sa visite, il fallait tâcher d'avoir quelqu'un. A moitié endormie encore, je promis ce qu'on voulut, mais je n'invitai personne. Mon père, en revenant le soir, nous trouva causant tête à tête, mais nous avions l'air si sage, et même si grave, assis aux deux bouts d'une grande table, qu'il n'en parut pas du tout choqué ; même, après un peu de conversation, il sortit et nous laissa seuls... Nous avons dit beaucoup de choses. Il règne encore un peu de cérémonie entre nous... Il me raconte ses plans; il voudrait bien que je fusse déjà à lui... Le Pape et le nonce n'ont pas été oubliés ; mon père tient toujours à la dispense... »
On se sépare de nouveau, et Belle recommence à écrire à Bellegarde de longues lettres, que d'Hermenches lui reprocha, semblet-il, car elle lui fait cette vive déclaration :
«Je ne lambine pas, je crois, quand j'écris: si j'écris grand nombre de choses, c'est que j'en ai grand nombre dans la tête et dans Famé. S'il y en a trop de la moitié pour Bellegarde, je souhaite qu'il cherche une femme qui n'ait que la moitié de ma tête et la moitié de mon âme. Pour moi, je serais bien aise de les garder dans leur entier pour quelqu'un à qui cela conviendra, ou pour moi seule. Adieu... Oui, assurément, vous êtes un héros. Mais ayez encore l'héroïsme de ne pas vouloir avoir toujours raison. Pour moi, j'ai tort et je l'avoue vingt fois par jour, et pourvu qu'on n'ait rien à reprocher à mon cœur, cela ne me fait rien. Je trouve mon esprit plus sot que la sottise des autres, et mon expérience égale à celle de l'enfant de ma sœur, c'est-à-dire l'utilité que j'en sais tirer. Il n'y a que Bellegarde qui soit plus malhabile que moi... (n juillet 1766). »
D'Hermenches lui écrit merveilles des plaisirs mondains de Villers-Cotterets, où il séjourne ' :
1 Une des résidences du prince de Condé. Le château de Villers-Cotterets avait été donné par Louis XIV à son frère le duc d'Orléans, dont les descendants le possédèrent jusqu'à la Révolution. Il est aujourd'hui transformé en asile.
«Nous y sommes souvent 70 personnes à coucher... Ah! comme vous y seriez merveilleuse, Agnès ! La grosse madame d'Usson y tient son coin... On joue la comédie, et puis des canevas, et puis on fait des cafés. Oh ! la jolie chose que ces cafés : trente petites tables dans un grand appartement bien éclairé ; des abbés, des originaux, des poètes, des voyageurs, des auteurs. Mme d'Usson est la cafetière. [Il décrit cette vie de plaisir, de chasse, de jeu, puis] : Il y a trois semaines que cela dure... Voilà trois pages. Je ne sais si vous les trouvez trop folles, mais essayons comment cela prendra auprès de votre philosophie, de votre métaphysique, votre anglais, votre latin, eh ! parbleu, vos mathématiques. »
Cela ne prit pas du tout. Elle réplique :
«Zuylen,6 septembre 1766. J'ai beau me torturer l'imagination, je ne puis obtenir d'elle de se plaire à votre description, toute gaie, toute aimable qu'elle est. Vous croyez que j'y serais merveilleuse : non, en vérité, j'y serais fort sotte, et je vous plaindrais, si jamais j'y devais paraître, de m'avoir annoncée autrement que comme une fort gauche étrangère... Et quels cris, si je trompais toutes vos conjectures, si je ne disais ni couplets ni contes à Villers-Cotterets, si je baillais au café de Mme D'Usson!...
Septembre...]' ai reçu votre lettre à Middagten, où j'ai passé huit jours avec tous les plaisirs et tout le plaisir imaginable '. Nous avions le comte de Hompesch, Henri Saumaise, Reede, que j'ai toujours tant aimé, un jeune Bernois dont le nom est difficile à écrire (cela revient à Charner), 2 mon frère le marin, mon cousin le marin; tout cela faisait très bien ensemble, nous jouions, nous chantions, nous courions... Il n'y a eu à Middagten qu'un seul petit rabat-joie, c'est que j'ai pensé me rompre la cuisse en tombant d'un tabouret sur lequel j'étais montée et
1 Le château de Middagten, avec sa célèbre avenue d'arbres séculaires, est un des plus beaux de la Hollande, où il y en a tant. C'est une des résidences de la famille Bentinck, qui y possède de précieuses archives. Nous y avons goûté à plusieurs reprises la charmante hospitalité de la comtesse Bentinck née Waldeck-Pyrmont, morte aujourd'hui, et qui avait bien voulu nous confier les lettres de Voltaire à la comtesse Sophie Bentinck, que nous avons publiées dans la Revue de Paris (i5 septembre 1896). A ce séjour à Middagten se rattache le souvenir d'une fête à laquelle Belle assista : « M. de Rosendael donnait cette fête au Prince, qui était à Arnhem pour la cérémonie de son installation. Je crois que je suis dans une sorte de petite faveur auprès du Duc, il me parle toujours beaucoup, et je danse et je joue avec le Prince. Si c'est faveur, c'est un très petit degré de faveur ; je ne me crois pas faite pour en obtenir une plus grande.» (A d'Hermenches, Zuylen,. 25 Août 1766).
2 II s'agit évidemment d'un Tscharner, officier en Hollande.
qui se rompit. Mais cela ne m'empêcha de rire qu'un petit moment, et au lieu de me plaindre, tout le monde en était bien aise, parce que je ne pouvais partir. On déjeunait, on jouait sur mon lit... J'y serais encore sans M. de La Tour, qui avait recommencé mon portrait et qui s'impatientait de m'attendre. Je revins lundi et mardi... Ma contusion m'obligeait de voyager lentement. Elle n'est pas encore guérie. L'enflure est opiniâtre, et toute la cuisse d'une horrible couleur... J'écris dans mon lit en m'éveillant. Tous les moments que je ne suis pas obligée de donner au portrait, je les donne à la cuisse.
...Il me tarde de revoir mes deux frères, qui, après cinq ans de séparation, se sont retrouvés hier dans ma chambre. Quand le marin revenait de Terre-Neuve, l'autre était parti pour Paris. Celui-ci revenait de Paris, l'autre était dans la Méditerranée. Il revient de la Méditerranée précisément comme l'autre venait de partir pour Aix ; Guillaume revient d'Aix jeudi soir, Ditie était allé à Amsterdam jeudi matin. Tour à tour ils se désespéraient ; enfin, hier, ils se sont retrouvés : ils pleuraient, ils s'embrassaient, leur joie était touchante. »
Bellegarde était retourné à Chambéry, et ne paraissait pas s'évertuer très fort à avancer l'affaire. Aussi d'Hermenches s'avisa-t-il de mettre en mouvement ses amis français pour procurer la fameuse dispense du Pape. Belle se montra furieuse de cette intervention indiscrète :
« Je dois avoir l'air d'une fille de financier qu'on prend pour déshypothéquer des terres, et que l'espérance de sortir d'un séjour triste, jointe à l'appas d'un titre, engage à épouser contre vent et marée un homme qui la néglige. Cet air-là ne me convient point du tout, je ne suis pas assez riche et je suis trop fière. Priez Mme d'Usson de verser son café à Villers-Cotterets et de ne plus se mêler de mon mariage. Dites-lui cela sérieusement, non pas joliment ni avec gentillesse... Et pas un mot, je vous prie, ni de mes caprices, ni du marquis, ni d'Aix; je n'ai que faire des réflexions de votre jolie nation légère comme du vent...
Dimanche matin. Depuis quinze jours, je passe toutes les matinées chez mon oncle et j'y dîne avec La Tour quand il a travaillé deux ou trois heures à mon portrait. Je ne m'ennuie point, parce qu'il sait causer ; il a de l'esprit, et il a vu bien des choses, il a connu des gens curieux; d'ailleurs, nous avons compagnie. Je lui donne une peine incroyable, et quelquefois il lui prend une inquiétude de ne pas réussir qui lui donne la fièvre, car absolument il veut que le portrait soit moi-même... Mes frères sont tous trois ici, chacun fort aimable dans son genre, et si empressés à causer avec moi, que je n'ai presque pas le temps de me coucher ni de me lever. »
A ce moment, comme on verra plus loin, elle était entrée en correspondance avec M. de Charrière ; et l'incertitude la rend perplexe. Elle ne s'explique pas clairement sur l'état de son cœur, mais elle laisse entendre à son ami qu'elle ne souhaite plus aussi vivement d'épouser le marquis :
« 25 septembre 1766. Votre lettre m'a bien fait rire ; j'en avais grand besoin, car j'étais sérieuse et même fort triste. Il y a des jours de récapitulation chez moi, des confessions générales de mes fautes, de mes imprudences, de mes bévues. Cela ne finit point, et l'absolution, il n'est pas moyen de l'obtenir de moi-même ; je suis un confesseur janséniste des plus rigides et je ne veux entendre parler d'aucun relâchement jésuitique. Croiriez-vous que pendant le dîner, quoique la compagnie fût assez grande, cela était au point que je n'ai pu m'empêcher de pleurer !... Voyez combien je suis faite pour le beau monde.
...Si vous allez aux Marches, peignez-les moi, mais point en beau ni en laid, la vérité toute simple. Je suis curieuse de savoir si ce sera un jour ma demeure. 77 se passe bien des choses étranges dans mon cœur: j'ai longtemps exalté mon imagination, je croyais désirer quelque chose ;... à présent que les longueurs, vos avis, un intervalle d'absence et de silence, ont attiédi cette imagination, je regarde autour de moi, et je ne sais presque plus ce que j'ai désiré... Je vous dis cela en grande confidence. Si je deviens marquise, il ne faut pas que Bellegarde sache que pendant quelques mois je me suis beaucoup moins souciée de l'être ; mais je me soucie encore moins d'être rhingrave de Salm. Un titre console-t-il de quelque chose ? Remplit-il les vides de l'âme ? Peut-être ne suis-je pas capable d'aimer. Cependant, je voudrais aimer, et surtout je voudrais être aimée ; la reconnaissance m'attacherait ; je serais sensible aux caresses. On se corrige de la vanité, mais la sensibilité reste. Un petit chat qui vient filer sur mes genoux me fait plus de plaisir qu'un bel esprit qui me loue. Ne dites pas un mot de ce rhingrave ; on croirait que je me vante...
Nous menâmes dimanche La Tour à Zyst ', pour lui faire entendre les Hernhutes : cela est admirable dans son genre. Nous vîmes dans ce bois le coucher du soleil, des taches de feu sur ces beaux arbres et entre les feuilles une lumière rouge et éblouissante ; un moment après, la lune prit la place du soleil, les lumières étaient blanches ; cela nous fit grand plaisir. Et puis, nous entrons à l'église ; la propreté et le recueillement en font un spectacle
1 Ou Zeist, à deux lieues d'Utrecht, du côté d'Arnhem. Il y existe une importante communauté morave, ou Hemutes (de Herrnhut, en Saxe, berceau de la secte fondée en 1722 par Zinzendorf).
agréable, et cette dévote musique si douce des orgues, des violons, des flûtes, avec ce chant si juste, éloignent les passions du cœur pour plus d'une heure, et font entrevoir un charme attrayant dans la retraite et dans la dévotion. On est dans cette église à mille lieues du monde... Mais ceci ne vous amusera pas plus que Villers-Cotterets ne m'amuse.
...Il y avait de la bonhomie à Middagten; quoique vous parliez là-dessus très bien et plaisamment, je m'y trouvais fort à mon aise et fort contente. Attendez que j'aie fait connaissance avec tous vos admirables amis français et vos charmantes amies : il y aura bien du malheur si je ne vous force à en rire vous-même... Je ne dis rien à présent pour mes compatriotes ; cependant, souvenez-vous de ce que j'ai dit mille fois : vous ne connaissez que La Haye, et vous ne cessez de dire les Hollandais, votre nation..
...Mon portrait de La Tour a été admirable, nous pensions toucher à une ressemblance parfaite, tous les jours nous pensions que ce serait la dernière séance ; il n'y avait qu'un rien à ajouter aux yeux. Mais ce rien ne voulait pas venir, on cherchait, on retouchait, ma physionomie changeait sans cesse ; je ne m'impatientais pas, mais le peintre se désolait, et à la fin, il a fallu effacer la plus belle peinture du monde, car il n'y avait plus ni ressemblance, ni espoir d'en donner. Cependant il recommence tous les matins et ne me quitte de tout le jour non plus que son ombre. Heureusement, il est fort aimable et raconte mille choses curieuses. Le voilà qui lit dans ma chambre à côté de moi ; je n'avais que ce moyen pour qu'il me laissât écrire. Il a fait un excellent portrait de mon oncle et vivifié celui que j'avais fait autrefois de ma mère, de sorte qu'il est charmant et me fait un plaisir infini. »
En octobre 1766, elle s'apprête à partir pour Londres avec un de ses frères :
« A bon compte, dit-elle, je garde dans un tiroir, parmi mes coiffures et mes colliers, la lettre qui était écrite pour Rome ' ; le seul mal qui lui soit arrivé, c'est d'avoir habité quelques jours le voisinage de ma cuisse, où elle s'est si bien imbibée d'eau d'arquebusade et de drogues de toute espèce, qu'elle pourra servir d'emplâtre au Saint-Père, si malheureusement il dégringolait du Saint-Siège comme j'ai fait d'un tabouret.
...Je vais vous faire une confidence que je n'ai faite à personne :
1 C'était une lettre écrite par Bellegarde, qu'elle avait dédaigné de faire parvenir à son adresse en constatant que Bellegarde semblait hésiter à poursuivre l'affaire. C'est du moins ce qui paraît résulter de la correspondance, qui n'est pas très claire sur ce point.
ce n'est pas la jalousie qui me tourmente, ce sont les cent mille florins'... Je vois mes frères, je trouve qu'ils ont plus de besoin que moi d'une pareille somme. Il serait impossible à mes parents d'en donner autant à tous. Ce n'était sûrement pas à M. de Bellegarde que ma mère destinait son bien ; elle n'en achète pas un gendre qui lui plaise. Je voudrais voir mes frères s'établir sans être obligés de prendre des filles des Indes; plus je les vois désintéressés à mon égard, plus je voudrais être généreuse ; mes parents ne songent plus, je crois, à cette dot, mais mon tour est venu, j'y songe pour eux. J'étais touchée, je le suis encore, du plaisir de rétablir les affaires de M. de Bellegarde et de sa maison, mais ce plaisir est troublé : le moindre faste me chagrinerait s'il coûtait quelque aisance à mon père et à ma mère.
... Quand je suis singulière, ce n'est que pour retourner de l'usage à la raison. Hier matin, je voulais aller voir mes cousines en ville ; il y avait quelque difficulté à avoir le carrosse ; mes frères ne songeaient pas à m'offrir de me mener en chaise ; il faisait très beau, le chaud ne m'incommode jamais : je me mets en marche à pied, avec la fille de chambre de ma mère et le palefrenier, et fort lestement, sans aucune fatigue, j'arrive en une heure à Utrecht2. Cela n'est-il pas fort bon, fort sain, ma visite fut-elle moins agréable que si j'étais arrivée en carrosse ? Mme d'Athlone me pria de l'habiller; ma robe était relevée comme pendant mon voyage; Mmc Bentinck s'écrie sur ce que mes jupes étaient si courtes : je regarde, et je vois qu'ayant oublié ma jupe de dessus, je n'avais que mes cotillons ! On trouva cette distraction fort plaisante. Nous nous mettons à table ; au dessert, on me fait raconter je ne sais quelle histoire ; dans un endroit intéressant, je me jette contre le dossier de ma chaise pour me dandiner comme à mon ordinaire : elle n'était pas construite de façon à soutenir un geste aussi vif; les pieds trop rapprochés glissent en avant, le pesant dossier penche et m'entraîne, et je tombe entièrement, et me relève, et me retrouve à ma place assise, tout cela dans un clin d'ceil et sans que ma cuisse ait seulement remarqué l'aventure qui la mettait à deux doigts d'une rechute. ...Nous nous sommes pâmés de rire. Mme Bentinck rit encore. Depuis quelque temps, je ne fais que tomber.
7 octobre 1766... Mme de Hammerstein sort d'ici. Elle avait un petit chapeau qui nous a fait mourir de rire. J'ai dit que son
1 Que Bellegarde demandait comme dot.
2 Très vive, très agile, malgré ses névralgies et ses vapeurs, Belle (qui plus tard devint si casanière) aimait alors la marche et l'exercice. Elle dit, dans une lettre à d'Hermenches de la même époque : «Hier, nous fîmes, M. Bost et moi, à qui courait le plus vite. Sans vanité, il n'est point de femme qui coure comme moi. »
mari est bien heureux qu'elle ait une vertu de cinquante ans avec un chapeau de quinze ; par malheur, le visage va avec la vertu, et laisse le chapeau si loin en arrière, qu'on ne peut trop s'étonner de les voir ensemble. Je lui ai demandé des nouvelles de ma « ressemblance », car elle vient de Spa : elle m'a dit qu'en effet il y avait une dame du Hainaut qui la faisait toujours souvenir de Mlle de Zuylen ; au reste, elle prétend que je suis plus jolie. Il n'y a qu'à prendre garde quand on me parle de ressemblance : je suis devenue d'un orgueil insupportable là-dessus, depuis que La Tour voit souvent Mme d'Etiolés ' dans mon visage et la belle princesse de Rohan dans mon portrait. Depuis deux mois il en est au second, et me peint tous les matins toute la matinée, de sorte que je ne fais rien du tout que m'informer de la cour de Versailles et de toutes sortes de choses de Paris. Nous parlons aussi raison : c'est un homme d'esprit et fort honnête homme. J'ai dit le second portrait : je veux dire le second achevé ; je vous ai dit, je crois, que le premier était détruit. J'espère qu'il laissera vivre celui-ci ; car en vérité il vit ; l'effacer serait un meurtre. Sa manie, c'est d'y vouloir mettre tout ce que je dis, tout ce que je pense et tout ce que je sens, et il se tue. Pour le récompenser, je l'entretiens quasi toute la journée, et ce matin peu s'en est fallu que je ne me laissasse embrasser.
...Nous avons la belle Mme de Schœnenburg. Son visage est charmant, et le mérite de sa belle-mère est surprenant. Je n'ai jamais rien vu qui approchât tant de la perfection ; vous seriez étonné et charmé de sa raison, de son esprit, et de la gaîté aimable, de mille propos plaisants et naïfs qui, malgré tant de malheurs et un fond de noire tristesse, animent la conversation et divertissent tout le monde. Si j'étais prince d'Orange et que j'épousasse une jeune princesse, je prierais Mme de Schœnenburg de prendre un appartement près de la cour, sans titre, ni aucune gêne ; je rendrais cette place si bonne, que l'intérêt de sa famille la forcerait d'accepter, et ma femme irait causer tous les jours une heure ou deux avec elle. Cela vaudrait un peu mieux que ces bégueules d'honneur, femmes et filles, avec leurs étiquettes, leurs bêtises et leurs adulations. La princesse en serait un peu plus sensée, et les petits princes un peu mieux élevés. »
D'Hermenches avait laissé à La Haye son fils, dont Belle parle souvent avec sollicitude, et il chargea Bellegarde, revenu
1 II n'est peut-être pas superflu de rappeler que M"" Le Normand d'Etiolés est la marquise de Pompadour, dont La Tour avait peint le portrait en 1 754. (Voir La Tour, par Maurice Tourneux ; M"" de Pompadour et La Tour, par Charles Magnier).
de Chambéry, d'exhorter à la sagesse cet adolescent. A ce propos, Belle lui écrit :
« Vous avez donné de grandes commissions à Bellegarde : c'était bien choisir l'exhortateur ! Je le vis préparer son discours .« Ce serait bien bon signe si votre fils en avait profité : il fallait pour cela d'admirables dispositions ! Je ne connais pas de ton moins persuasif dans le monde. Je crois que les femmes qu'il a gagnées étaient gagnées d'avance, et assurément, à sa place, je ne mettrais pas la séduction au nombre de mes péchés. Pour moi, si mon imagination m'avait séduit pour lui dans son absence, son ton me déséduirait. »
C'est là qu'en était Belle de Zuylen, et le cas qu'elle faisait maintenant du marquis, — lorsqu'elle partit pour l'Angleterre. Il sera sans doute encore question de Bellegarde dans les pages qui suivront ; Belle le reverra à plus d'une reprise ; mais on sent que ce n'est pas sur lui qu'elle jettera son dévolu. Un autre prétendant l'emportera sur ses rivaux plus brillants, mais moins aimés que lui.
Belle va nous raconter son séjour à Londres.