‹ Madame de Charrière et ses amis d'après de nombreux documents inéditsChapitre 25 sur 70 · MONSIEUR DE CHARR1ERE · texte numérisé non relu

MONSIEUR DE CHARR1ERE

ne consentirait jamais, et que je l'aimais trop sans doute pour le faire entrer dans une famille où il serait méprisé... J'en parlai donc à mon père, qui me répondit comme il l'avait prévu et me reparla du comte de Wittgenstein... Quelques semaines après cette conversation, on me proposa un autre mari, lord Wemyss, rebelle, condamné, ami de mylord Maréchal... J'écoutai la proposition et je courus tout de suite la dire à mon père. Il est plus riche, lui dis-je, que M. de Wittgenstein ; il n'est pas jeune: c'est un bien quand on n'est pas aimé; accordez-moi la permission d'épouser un homme que je connais, que j'aime, que vous-même vous estimez, que personne ne surpasse pour l'honneur, le mérite et les vertus, dont la naissance ne vous fera pas rougir et dont j'aurai le plaisir d'améliorer la fortune ; ou bien j'accepte et j'épouse lord Wemyss ; qu'il me plaise ou non, n'importe ; je suis lasse de vivre dans un climat où mes nerfs souffrent, où je suis sans cesse malade et mélancolique ; je suis lasse de projets et d'incertitudes. Vous êtes le maître : choisissez de ces deux hommes, décidez quel des deux sera mon mari.

Mon père ne fut pas ému de ce discours pathétique : il me reparla tranquillement de M. de Wittgenstein ; mais je lui dis qu'il était clair qu'il ne se souciait plus de ce mariage, que je ne voulais pas être refusée, que supposé que je fusse encore la maîtresse de le faire venir pour en juger par mes yeux comme mylord Wemyss, cette revue serait trop ridicule. Il exigea que je ne m'engageasse point à lord Wemyss avant de l'avoir vu. »

Alors, on invita lord Wemyss à venir ; il devait arriver au mois de mai. Le préféré d'Isabelle en fut très alarmé pour elle ' ; connaissant lord Wemyss, il représenta à son amie qu'elle ne pourrait l'aimer, qu'il ne lui laisserait pas la liberté rêvée ; il est, dit-il, débauché, emporté, despotique... Elle lui fit cette réponse déconcertante :

« Une personne comme je suis à présent mérite tout au plus un lord Wemyss ; ce serait un trop mauvais présent à faire à un autre. »

L'humble ami s'attacha à combattre cette résolution désespérée, représentant à Belle « qu'il n'y aurait plus de bonheur

1 «Il me semble, écrit-elle à son frère Ditie, que Mmt d'Athlone, M. de Charrière et M. de Saïgas (voir note ci-après) frémissent à la pensée du mylord. » — Le mariage écossais faisait fré mir tout le monde : « Quant à l'Ecosse, lui écrit d'Hermenches, je frémis seulement à cette pensée. C'est un pays perdu et de mœurs féroces, où je ne voudrais jamais laisser aller le plus misérable des êtres auquel je m'intéresserais. »

pour lui si elle se rendait irrévocablement malheureuse, » et la suppliant d'étudier au moins Wemyss avant de l'épouser :

« Peut-être le public et moi lui faisons tort : mais voyez, connaissez-le vous-même. »

Sur ces entrefaites arrive une lettre d'Hermenches pleine d'éloges sur Wittgenstein :

«Sans doute, je le connais; je l'ai reçu chevalier du Mérite en Corse, et c'était une distinction pour lui et pour moi... Il est de maison souveraine, très bon, très brave, très honnête garçon. Il a de la fortune ou du moins des rentes, et je le crois rangé. De tous les maris possibles, c'est celui que je vous souhaiterais le plus, dès que l'on ne peut plus penser à Bellegarde. Vous auriez tout de même un rang, vous joueriez un rôle... Puisque je suis assez infortuné pour ne pouvoir pas vous épouser, je veux au moins vous voir unie à quelqu'un qui vous convienne... Que mon fils n'a-t-il quatre ans de plus et une compagnie aux gardes ! Je vous l'offrirais pour votre mari... Vous seriez au moins ma belle-fille, et nous passerions notre vie ensemble comme des patriarches. C'est toujours la conclusion de mes vœux et de mes prières de pouvoir me rapprocher un jour de vous, incomparable amie. Ayez-moi comme admirateur, comme adorateur (car je le suis), vous n'y courez aucun risque. Mon propos est quelquefois lourd, et je ne laisse pas que d'avoir déjà des cheveux gris... »

Sans s'arrêter à ces regrets un peu saugrenus, Belle ne répond que sur l'article Wittgenstein :

« Il me semble que c'est trop tard et qu'il faut suivre ma destinée. Si je pouvais encore épouser l'homme que j'aime, ne serait-ce pas la meilleure fortune de toutes ? »

Elle se reproche sa « faiblesse ridicule » à l'endroit de Wittgenstein : elle risque de compromettre les dispositions favorables qui pourraient naître dans le cœur de son père pour son « véritable amant, celui que son cœur préfère, et qu'une délicatesse d'honneur lui ordonne aussi de préférer. » Cependant, elle fait ce raisonnement bizarre :

« Je ne me trouve qu'un parti très médiocre pour un homme que j'aime beaucoup et qui n'a point de fortune, parce qu'il méritait quelque chose de bien meilleur que moi. Mylord Wemyss ne mérite pas mieux peut-être. Mais M. de Wittgenstein, qui a un nom et des espérances considérables, qui est bon, aimable et brave, je le plaindrais, ce me semble, de m'avoir. »

MONSIEUR DE CHARRIKRK

Quant à Wemyss, si son père l'agrée, « je l'épouse tout de suite, dit-elle, à peu près dans la même disposition avec laquelle on se fait religieuse ; je ferai vœu de sagesse et d'indifférence ; mais je ferai vœu aussi d'être laborieuse et utile, si je puis... Si j'ai des enfants (je n'en aurai pas un grand nombre, je pense), je les élèverai avec soin, je travaillerai, je ferai travailler de pauvres jeunes filles avec moi, je ferai lire haut, j'aurai de la musique, non des opéras, mais les chœurs d'Esther et d'Athalie ; je demanderai à Dieu une dévotion raisonnable, douce, indulgente, charitable, qui me tienne lieu d'amant et de plaisir... Je vous demande si vous ne trouvez pas qu'il faille laisser M. de Wittgenstein à sa destinée, sans l'entortiller dans la mienne. »

Elle était vraiment sans illusion sur le lord écossais, dont elle écrit à son frère (23 avril 1770) :

« Vous me demandez quel homme est lord Wemyss. En attendant que je l'aie vu, je puis vous dire que sa réputation n'est pas faVO- de Neuchâtel

rable quant à ses goûts

et ses plaisirs et son caractère ; mais n'importe, il ne me battra pas sans doute. Je ne sais pas encore l'histoire de ses exploits ni de ses dangers, mais dans la fureur de son zèle de rébellion, il opina pour qu'on coupât un doigt à tous les soldats anglais prisonniers et qu'on les renvoyât ainsi mutilés dans leur pays. On dit qu'après une bataille, on trouva dans les poches des Ecossais tués une défense de lui et d'un autre chef de faire quartier à aucun Anglais: il n'avait pas vingt et un ans alors, et on est furieux jusqu'à la démence dans une guerre civile ; ainsi, ces traits ne sont pas décisifs pour son cœur... »

LORD WEMYSS D'après un portrait conservé au Musée historique

- d'Athlone la dissuadait avec larmes d'épouser cet homme

farouche. Alors elle se retourne vers « l'amant qu'elle aime » et qu'elle n'ose encore nommer à d'Hermenches, de peur de ses railleries. Elle s'efforce de les prévenir :

« 8 mai 1770. Je le connais depuis longtemps et très bien, je suis parfaitement au fait de sa situation ; vous ne le connaissez que de vue, et si d'après quelque préjugé ou des ouï-dire vous ne m'en parliez pas selon mon estime pour lui, je sens que je ne vous le pardonnerais pas aisément. Voilà pourquoi je m'obstine à ne le point nommer. »

Il est sûr que M. de Charrière ne devait point passer pour un cavalier très brillant. Aussi, que de précautions oratoires pour préparer le beau d'Hermenches à apprendre ce nom :

« Si vous l'avez vu, ce n'a été qu'en passant, et en ce cas, ou vous ne l'avez pas remarqué, ou il a dû vous déplaire ; vous ne pourriez vous plaire l'un et l'autre qu'à la longue : je le sais, j'en suis sûre, et pourquoi m'exposer à vous voir vous récrier sur mon choix ? J'estime trop votre goût pour que cela ne me fût pas désagréable... Mylord Wemyss doit être parti aujourd'hui de Paris pour venir à Utrecht. Ce que vous me dites de lui est exactement conforme à ce que m'en a dit l'homme que je ne nomme point. »

Elle ajoute quelques détails peu édifiants sur une sœur de Wemyss et constate qu'à tout prendre, Wittgenstein, si chaudement recommandé par d'Hermenches, vaudrait mieux :

« Ses enfants seraient fiers et pauvres comme des comtes allemands ; je n'ai pas seize quartiers, ni même huit, de sorte que ses filles ne pourraient entrer dans les chapitres ; ses fils n'auraient apparemment d'autre ressource que les services étrangers, ce qui est une manière d'établissement estimée et fort noble, mais qui me paraît fort désagréable en ce qu'on n'a point de patrie et qu'on répand son sang pour l'ambition d'un souverain que l'on ne saurait respecter avec cet enthousiasme aveugle qu'ont pour lui ses sujets. »

Après quelques plaisanteries sur les enfants probables de lord Wemyss, elle s'interrompt :

«Je ris, mais le fond de mon âme est lugubre... Pour me donner à moi une chance d'être plus heureuse, j'en fais courir une à l'homme que j'épouserais d'être très malheureux ! Lord Wemyss est précisément celui qui m'inspire le moins de scrupule, parce qu'il est celui qui a le moins de mérite, le moins de sensibilité apparemment, et le moins de droit à un bon mariage.

MONSIEUR DE CHARRIÈRE I 5o,

Si tous ces moins me déterminent, ce sera assurément le plus étrange motif de détermination que l'on ait jamais eu. Quant à l'homme que j'aime, il me connaît si bien, je l'ai tant de fois averti depuis qu'il est question de l'épouser, je lui ai tant de fois exagéré mes travers, ma mélancolie et les risques qu'il pouvait courir, lui conseillant, pour ainsi dire, de renoncer à moi, que puisqu'il persiste, c'est son affaire. S'il était riche, je n'oserais pourtant l'épouser ; mais il est pauvre, il m'aime et je l'aime.»

Seulement, elle veut l'approbation de son père :

« Si je réussissais, et que je visse ensuite mon père chagrin, mécontent, affligé, malade peut-être, — et, vu son âge, mes craintes peuvent aller plus loin encore, — je me haïrais moimême, je détesterais le bonheur que j'aurais obtenu aux dépens du sien... Vous ne sauriez croire combien je suis lasse de cette maison ! Mon père croit que j'y suis fort bien, parce que je sors et rentre quand je veux, que je m'occupe comme il me plaît et que j'ai des chevaux et des domestiques à ma disposition. Mais croyez que sans Mme d'Athlone, je serais morte il y a longtemps d'ennuis et de déplaisirs, et que j'aimerais mieux être blanchisseuse de mon amant et vivre dans un taudis, que toute l'aride liberté et le bon air de nos grandes maisons. Mon père n'a garde de deviner cela, et quand je le dis, il croit que j'exagère, que je me livre à un moment d'humeur, que je déclame, qu'il faut me laisser dire, qu'une heure après je serai aussi gaie, aussi parlante que jamais. Il n'a pas tort : je parle, je ris, je joue aux échecs, je peins, je ne boude jamais, et il est plus commode de me croire consolée et contente, que d'approfondir et de consulter mon âme et mes pensées. »

Ces mélancoliques réflexions sont datées d'Utrecht : il semble qu'elle fût plus sombre à la ville qu'à Zuylen, où mille objets la venaient distraire. Elle s'y retrouve peu de temps après.

« Zuylen, ce 14 juillet 1770. Je trouve fort bon que vous ayez deviné l'homme que j'aime, et j'ai souri avec satisfaction en lisant tout cet article. J'ai souri surtout à cette phrase : «Ce sont précisément de ces goûts des têtes comme la vôtre. » Quelque sens que vous ayez voulu y attacher, je la prends pour un éloge flatteur. Quant aux amis que je pourrai perdre par cette union, je vous assure que je ne les regretterai pas. Au reste, M. de Charrière en parle à peu près comme vous lorsqu'il en parle... Si je l'épousais, ce ne serait ni par l'ennui de mon état présent, ni pour finir les persécutions; je n'attendrais pas deux ans, ni deux mois, ni deux jours, s'il était en mon pouvoir d'être à lui tout de suite... Le besoin d'aimer enthousiasmait et échauffait

mon cœur de loin pour Bellegarde : quand je le revoyais, je cherchais l'homme à qui j'avais écrit ; je l'aurais épousé avec une satisfaction froide et réfléchie, sans aucune émotion de plaisir... »

Mais d'Hermenches, qui ne pouvait goûter son choix, lui adressait des lettres peu réconfortantes, comme le montre cette réplique :

« 12 octobre 1770. Je n'ai pas répondu à votre dernière lettre, parce qu'elle m'a paru aussi affligeante qu'un chapitre de Candide, et tout aussi peu raisonnable. Pourquoi chercher à démontrer que les choses les plus désirables et les plus désirées, quand elles sont obtenues, ne font pas notre bonheur ? Si cela est, je veux l'ignorer, je veux espérer. Quand cela serait, que me servirait d'en être persuadée ? Quelle conclusion en tirerais-je ? Qu'il faut rechercher ce dont on ne se promet rien et se déterminer pour ce qui déplait ? »

Avec son frère Ditie, qui la comprend et l'aime mieux, elle ouvre librement son cœur :

« M. de Charrière pense que lord Wemyss est ici, et point du tout : il attend à Paris une promotion de croix du Mérite, où il espère avoir part. Voilà une ambition bien puérile pour un attainted lord, qui n'a rien fait d'essentiel pour la France. On m'a dit qu'un petit prince allemand l'avait déjà décoré d'une très grande étoile. Sera-ce là mon mari ? (9 juillet 1770).

...On n'entend point parler de lui. J'irai demander demain à M. Brown ce que cela peut signifier... Mon père devrait bien me laisser épouser l'homme que j'aime !... Je ferme souvent les yeux, comme on fait dans un danger auquel on ne peut point opposer de prudence... (23 août 1770). »

M. Brown. qui s'est entremis auprès du noble lord, se montre très piqué de son manque d'égards. Nous avons une lettre de lui au baron de Brackel, seigneur de Chamblon, ami de lord Wemyss, où Brown se plaint vivement des procédés de ce dernier:

« Il a fait écrire que M"c de Zuylen devait lui envoyer une spécification exacte de ses biens, qu'il en ferait autant à elle par rapport aux siens, et s'ils trouvaient, l'un et l'autre, qu'ils auraient assez de fortune pour vivre sur le pied qu'ils souhaitaient, que Mlle de Zuylen n'avait qu'à nommer quelque ville en Flandres ou dans les Pays-Bas, où elle lui donnerait rendezvous four V épouser. Cette proposition a été rejetée de la façon qu'elle le méritait... Je ne puis que mépriser tout homme,

MONSIEUR DE CHARRIERE

de quelque rang que ce soit, qui est capable d'en faire de pareilles, et mon temps m'est à présent trop précieux pour m'occuper des gens que je méprise. Si on parle à cette heure, et peut-être avec fondement, d'un mariage pour cette dame qui ne sera pas à tous égards extrêmement convenable, ça ne peut justifier en rien la conduite de mylord Wemyss. (15 janvier 1771). »

Le dénouement était proche. M. de Saïgas, grand ami de Charrière et fort estimé en Hollande, n'y avait pas été étranger. Cadet de la maison de Narbonne-Pelet, le baron de Saïgas vivait au pays de Vaud, où sa famille s'était réfugiée à l'époque des dragonnades. Il avait été gouverneur du duc de Glocester ; le roi Georges III le tenait en grande estime et amitié. C'était (ainsi dit une inscription qui fi-

D'après un pastel peint par M"" de Charrière (propriété du comte G. Bentinck. à Ameroneen).

gure au dos de son

portrait « un homme de grand esprit et de grande droiture et simplicité de caractère ». Il fut un des plus fidèles amis de M. et Mme de Charrière, et mourut à Rolle, en 1813, dans un âge très avancé. Nous retrouverons quelquefois à Colombier ce parfait galant homme, dont les lettres nous fourniront plus d'un renseignement utile '. Impatient de voir souffrir son ami,

1 M. de Saïgas laissa à Rolle, où, d'après une de ses lettres, datée de Genève, il parait s'être fixé vers 1785, le souvenir de grandes vertus et de hautes capacités. Roverea, qui s'était retiré à Rolle, raconte dans ses

M. de Saïgas écrivit à Mlle de Zuylen pour « exiger » qu'elle prît un parti. Elle tergiversait par égard pour son père, contre le sentiment duquel il lui répugnait d'agir, « quand même je serais assurée, disait-elle, d'être malheureuse sans M. de Charrière jusqu'au dernier de mes jours. » M. de Welderen prit aussi fait et cause pour Charrière dans une lettre dont elle parle ainsi à Ditie :

« Il me disait, parmi beaucoup d'autres choses : « Prenez un parti ; épousez M. de Charrière, si vous ne pouvez être heureuse sans lui. » Ce mot me parut comme la remarque d'un homme qui jette un regard impartial, neuf, non encore fatigué, sur un tableau sur lequel le peintre à presque perdu les yeux... Je médite, j'arrange des discours à mon père ; je m'arrête enfin au projet de lui dire : « Quand pourrai-je épouser M. de Charrière ? »... Voilà où j'en étais de mes pensées quand la lettre de M. de Saïgas arriva... Le conseil de me décider m'aurait paru très bon en lui-même, mais comme c'était la première fois qu'il m'eût été donné, les reproches qui l'accompagnaient me parurent très durs et très injustes. M. de Charrière, bien loin de me presser de résoudre, dit dans sa dernière lettre : « Ne pourriez-vous rester encore quelques mois comme vous êtes ? Qu'est-ce que quelques mois, un an, au prix de la vie entière ?... »

Mémoires (III, p. 271) l'entrevue qu'il eut en Septembre 1802 avec MM. de Séverv et de Seigneux, au sujet de la situation du Pays de Vaud : «Notre conférence, dit-il, eut lieu en présence de M. de Saïgas, que son âge, son savoir, sa longue expérience, la solidité de ses principes jointe à l'austérité de ses mœurs, semblaient appeler à remplir en quelque sorte parmi nous le rôle de Nicolas de Flue.» — Dans son Précis historique de la Révolution du Canton de Vaud (II, p. 1451, G. de Seigneux mentionne le même fait et nous dit qu'une députation «alla consulter un philosophe, un sage, M. de Saïgas, vieillard septuagénaire qui vivait à Rolle retiré du tourbillon du grand monde, et qui, par ses connaissances, ses vertus et sa longue expérience, ne pouvait donner que d'utiles conseils. Cet homme respectable avant approuvé le projet qui lui fut soumis, le;colonel de Roverea fut invité à se rendre à Lausanne...» De Seigneux cite, parmi les actes de bienfaisance de M. de Saïgas, un legs de 25,ooo livres de Suisse en faveur de l'établissement, à Lausanne, des écoles de charité pour l'instruction du pauvre et de l'orphelin. — Nous sommes heureux de pouvoir reproduire le portrait de cet homme de bien, d'après le pastel que mentionne Belle de Zuylen dans sa lettre à Ditie du 10 Mai 1770: «M. de Saïgas, notre loyal ami, a passé cinq jours avec nous. J'ai fait son portrait, c'est-à-dire une ébauche fort ressemblante, malgré lui, à la sollicitation de M"' d'Athlone. » Ce portrait est aussi conservé au château d'Amerongen.

MONSIEUR DE CHARRIERE l63

Il sait bien que je l'aime, il sait bien ce que c'est qu'une irrésolution mêlée de modestie et de défiance de soi-même... Mais ce n'est pas lui qui écrit cette lettre, c'est M. de Saïgas, qui pourtant n'est ni moins humain ni moins juste... Mais n'importe, je lui pardonne s'il me sert, et quand il ne me servirait pas, je lui pardonnerais encore. Toute fâcheuse qu'était cette lettre, à peine l'eus-je achevée, qu'il me vint dans l'esprit qu'elle pouvait m'être utile. Je la lus presque entière à mon père... (16 octobre 1770). »

M. de Tuyll prit encore un temps de réflexion !

« Mon père a paru goûter enfin le projet de mariage avec M. de Charrière, sans que ce projet, commençant à s'établir dans son imagination comme presque assuré et assez prochain, lui ait rien ôté de son appétit, de sa gaîté, de sa tranquillité. (25 octobre.) »

Elle écrit donc à Charrière, non sans lui représenter « pour une dernière fois le pour et le contre. »

« Il m'écrit comme un homme content, dit-elle, mais non pas tout à fait comme un homme assuré de son sort... Si quelque chose le dégoûtait ou l'effrayait quand il sera ici, il pourrait encore se dédire, je le lui permets. Je m'amuse en l'attendant à lui faire des chemises et des mouchoirs... Guillaume est honnête, doux, poli, prévenant même, depuis que mon mariage est décidé. Cela ne me surprend point : dans le passé il peut trouver quelques sujets de regret ; dans l'avenir, je pars. Mon père me paraît content... Vincent est un étranger pour moi ; nous ne parlons de rien. Mais nous vivons bien ensemble. »

M. de Charrière s'empresse d'accourir de Suisse, et Belle adresse à son frère Ditie cette page d'une admirable sincérité :

« Ce 3 janvier 1771. M. de Charrière vous fait bien des amitiés : il se promène à grands pas dans ma chambre... Je suis aussi contente que je suis capable de l'être, car, outre tous ces biens, j'ai une lettre de vous... Ma capacité d'être contente ne va pas loin ce soir, malheureusement : j'ai au dedans de moi une ennemie acharnée, une noire imagination, qui empoisonne toutes mes joies. Dans ce moment j'en avertis M. de Charrière, je le lui raconte, je le plains : il me veut faire espérer que cela passera. Mais vous m'interrompez pour dire : « Vous mariez-vous ? Cela est-il sûr ? » — Oui, il me semble qu'oui. Depuis quand ? Depuis hier matin. Jusque là, j'ai trouvé à M. de Charrière un air soucieux, triste et refroidi ; j'ai épié, commenté, tristement commenté ses regards et ses paroles ;... j'ai pleuré, grondé, hésité ; à la fin, plus contente de lui, j'ai cessé de me disputer

avec moi-même. D'ailleurs, il me semblait que mon père, mes frères et mes amis n'hésitaient plus à l'aimer, à l'approuver, à le désirer pour moi et pour eux, et hier matin je lui dis oui de très bon cœur. On dit qu'il faut que les bans aient été publiés en Suisse et que nous en ayons la nouvelle avant de nous marier ; cela pourra durer six semaines. Cela me paraît tantôt long, tantôt court ; d'un moment à l'autre l'impression varie. J'aime prodigieusement M. de Charrière, et cependant je lui dis dans ce moment une chose désagréable : je me récrie sur la solennité, sur l'indissolubilité... je dis que c'est une bonne chose que de se marier en ce qu'on ne peut presque pas faire autrement. »

Le lendemain, M. de Charrière ^annonçait son mariage à ses parents vaudois ; il écrivait, le 4 janvier 1771, à madame de Charrière-de-Mex :

« Je vais vous apprendre, Madame, une nouvelle qui vous surprendra, c'est que j'épouse mademoiselle de Zuylen, fille de M. le baron de Tuyll de Serooskerken, président du corps de la noblesse de la province d'Utrecht. Si j'en avais le temps, Madame, je vous conterais le roman de mon mariage. Tout ce que je puis vous dire en deux mots, c'est que Mlle de Zuylen est mon amie depuis sept ans, c'est que depuis deux ans elle s'occupe du projet de m'épouser, que malgré mon attachement pour elle, je lui ai représenté toutes les objections qu'on pouvait faire contre ce projet de mariage, et qu'elle a persisté à croire qu'elle serait heureuse vivant avec moi tranquillement en Suisse. Ne dois-je pas, Madame, me réjouir de ce mariage ? Je trouverai dans ma femme beaucoup de qualités aimables, un attachement éprouvé, enfin l'objet de mon choix ; il est vrai que pour moi elle a trop d'esprit, trop de naissance, trop de fortune, mais il faut bien se passer quelque chose... j »

De son côté, Belle mande à d'Hermenches, le 11 janvier :

« Il ne s'en est guère fallu que nous n'ayons signé mon contrat mardi dernier ; mais j'ai tremblé, et frémi, et reculé, et M. de Charrière n'a osé me presser, et m'a protesté qu'il me regarderait comme étant libre et respecterait cette liberté jusqu'à l'instant de la cérémonie dernière. Il m'aime sans illusion, sans enthousiasme ; il est sincère et juste au point de m'offenser et de me chagriner souvent ; alors je dis qu'il ne m'aime point et que

1 Nous devons la communication de cette jolie lettre à M. W. de Charrière-de-Sévery, à Valency, près Lausanne. Il nous a fourni un certain nombre d'autres renseignements tirés de ses archives de famille et a secondé nos recherches avec une patience dont nous lui exprimons ici notre vive gratitude.

Page 1