‹ Madame de Charrière et ses amis d'après de nombreux documents inéditsChapitre 26 sur 70 · MONSIEUR DE CHARRIÈRE · texte numérisé non relu

MONSIEUR DE CHARRIÈRE

je serai malheureuse; mais je l'aime, je ne puis me résoudre à vivre sans lui, et quand je le juge sans illusion et sans enthousiasme et sans emportement, je trouve encore que rien ne lui est supérieur pour le caractère, pour l'esprit, pour l'humeur. Le moyen de renoncer à cet homme ! »

Elle annonce à d'Hermenches ses fiançailles, en même temps que celles de son frère Guillaume avec une amie, Mlk Fagel :

« 15 janvier 1771. Elle a l'humeur et l'esprit les plus propres à plaire longtemps à mon frère... Son cœur est excellent, et son esprit fin, singulier, aimable '. A propos de mariage, on m'a fiancée hier. Il s'est passé bien des choses dans mon âme pendant trois semaines, j'ai pensé cent fois que je ne devais et ne voulais me marier jamais ; M. de Charrière ne me pressait point, et disait et dit encore que jusqu'au moment du mariage, je suis la maîtresse. Mais tout le monde l'aime, et je l'aime plus que

1 Guillaume de Tuvll, qui ne reparaîtra plus que rarement dans la suite de cette histoire, épousa en 1771 (trois mois après le mariage de Belle), Jeanne- Catherine Fagel. Il fut, après la mort de son père, seigneur de Zuylen, président de l'Ordre équestre de la Province, et exerça diverses charges publiques. M. et M°" de Charrière furent parrain et marraine de son tils Charles- Emmanuel, qui figure comme héritier dans leur testament 1 voir ch. XXVI). La femme de Guillaume de Tuvll était une Hollandaise d'un imperturbable bon sens, et d'un esprit singulièrement vif et décidé. Ses lettres à M"" de Charrière, où elle apprécie les ouvrages de celle-ci, sont pleines de réflexions très personnelles, exprimées en un français remarquable d'aisance et de justesse. Nous en citerons une où, à propos d'une affaire de famille, elle revendique bravement son indépendance contre M"" de Charrière, qui l'avait traitée un peu cavalièrement. La petite belle-sœur se «retourne», comme on dit, avec une verdeur qui nous plaît, et qui ne dut pas déplaire à Colombier :

« Je voudrais savoir, écrit-elle, pourquoi il ne me serait pas permis d'avoir mes idées et pourquoi, lorsque je me trouve d'un avis différent du vôtre, vous me raillez et vous traitez presque de ridicule ce que je dis. J'ai pensé, puisque nous nous entendons si peu et que les piquanteries (sic) me blessent et me troublent, qu'il vaut mieux ne point s'écrire; je vous aime pour la vie, mais je ne puis m'engager en conscience à souscrire à toutes vos opinions et assertions. Je déteste un certain ton que vous savez prendre mieux que moi. Je ne garde pas mon sang-froid avec vous : vous n'êtes à aucun égard une personne indifférente pour moi, et autant votre vraie bonté me charme, autant votre manière sèche de me relancer quelquefois me paraît dure et désobligeante. Il m'est aussi impossible de ne pas répondre et saisir avec empressement ce qui vient de votre cœur, que d'être toujours contente de votre esprit, quelque justice que je lui rende et quelque supériorité que je lui accorde. »

personne, et je n'ai point vu d'homme raisonnable, doux, facile, vrai comme lui... Enfin, avant-hier au soir, je dis que si l'on voulait nous faire signer le contrat le lendemain matin et nous fiancer, j'étais d'humeur d'y consentir... Je vous verrai, j'habiterai un pays agréable, je vivrai avec un homme que j'aime et qui mérite que je Tairne, je serai aussi libre qu'une honnête femme peut l'être ; mes amis, mes correspondances, la liberté de parler et d'écrire me resteront ; je n'aurai pas besoin

d'abaissermon ca- ^- ^ ractère à la moin;

dre dissimulation; je ne serai pas riche, mais j'aurai abondamment le nécessaire, et je sentirai le plaisir d'avoir amélioré le sort de mon mari. Si, avec tout cela, je ne suis pas heureuse, je médirai que Mme d'Usson. lady Holdernuss. Mmedu Chateler, ne le sont pas.....

Sainte-Beuve a

dit. à propos de la

mort de Mme de

Charrière : « Son

mari lui survécut :

c'est ce que j'en

ai su de plus vif. »

Le mot est aussi

injuste qu'amusant : ce n'est pas sans raison que Belle de

Zuylen avait distingué M. de Charrière parmi tant d'« épou-

seurs » qu'on lui proposa.

Charles-Emmanuel de Charrière, seigneur de Penthaz, appartenait à une noble et ancienne famille du Pays de Yaud '.

MADAME DE TUYLL-FAGEL (Original conservé au château de Zuylen)

1 La plupart des biographes de Mmt de Charrière intitulent son mari Saint- Hyacinthe de Charrière : ce nom apparaît déjà dans la Biographie Universelle, de Michaud, [" édition (i8i3); l'article consacre à M™ de Charrière

MONSIE l B DE I :il ARRIERE

Né à Colombier (principauté de Neuchâtel), le 28 avril 1735 \ il avait 36 ans lorsqu'il épousa Belle, qui en avait 31. Son aïeul maternel n'était autre que Beat-Louis de Murait, l'auteur bien connu des Lettres sur les Anglais et les Français et des Lettres fanatiques. Murait avait été banni de Berne, pour cause de piétisme, en 1701. N'ayant pu se fixer à Genève, où l'on persécutait aussi les « sectaires », il s'était établi à Colombier, à une lieue de Neuchâtel. Il y mourut en 1749, laissant de son premier mariage avec Marguerite de Watteville, une fille, qui avait épousé en 1728 François de Charrière, de Cossonay et de Penthaz. Quatre enfants naquirent de ce mariage : un fils, mort en bas âge ; puis Louise, Charles-Emmanuel et Henriette, qui passèrent tous trois leur vie à Colombier, dans la maison de leur aïeul.

Nous ignorons quelles circonstances conduisirent le fils en

(le premier qui ait paru, croyons-nous) fut rédigé par Usteri, de Zurich, qui avait été en relations avec elle. Où le biographe a-t-il pris ce nom de Saint-Hyacinthe, totalement inconnu dans la famille de Charrière ? Sainte- Beuve s'est posé avant nous cette question. L'illustre critique, toujours attentif au détail, avait indiqué le nom de Saint-Hyacinthe dans son article de la Revue des Deux Mondes du i5 Mars i83q. Mais, le jour même où paraissait ce <.< portrait », et en vue de la reimpression en volume, il écrivait à Juste Olivier: «Une question encore par l'obligeante M'"c Forel, votre amie, à M. de Brenles sur M"" de Charrière (qui a paru aujourd'hui), mais c'est pour la réimpression. Le nom de son mari, quel est-il au long ? Ce nom de Saint-Hyacinthe de Charrière qu'on lui donne, est-il à son mari? Qu'est-ce que la Saint-Hyacinthe ? Est-ce comme le Clavel de Brenles ? Y faut-il le de, de Saint-Hyacinthe ? Est-ce St. ou Ste ?... » (Lettre du i5 mars i83o. Correspondance inédite de Sainte-Beuve avec M. et M'"' Juste Olivier). Il est à croire que Juste Olivier s'informa auprès de M. de Brenles, qui était un des survivants les mieux renseignés du 18"" siècle vaudois. Or nous constatons que dans la réimpression de l'article, le Saint- Hyacinthe a disparu, ce qui indique assez la réponse que fit M. de Brenles : il déclara évidemment n'avoir jamais rien su de ce nom accolé à celui de Charrière. Parmi les représentants actuels de la branche vaudoise des Charrière, personne n'en sait rien non plus. D'où vient cette dénomination apocryphe et qui peut l'avoir imaginée ? Bizarre énigme, que nous n'avons pu résoudre. Mais depuis la biographie de 1 8 1 3, Saint-Hyacinthe a passé dans toutes les notices sur M"" de Charrière (avec une jolie collection d'autres erreurs) : il figure dans le Catalogue du Brilish Muséum et en bien •d'autres lieux.

1 Date indiquée dans une lettre du banquier Delessert à M. de Charrière, Paris, 3o juin 1807.

l68 MADAME DE CHARRIEKE ET SES AMIS

Hollande. La plupart des biographes de Mme de Charrière rapportent qu'elle épousa un ancien gouverneur de ses frères. Nous n'avons pu trouver nulle part la confirmation bien précise de cette assertion. Mais tout paraît indiquer que M. de Charrière connaissait Belle depuis plusieurs années et avait vécu dans son entourage immédiat. Il est très naturel que, se trouvant sans fortune, il se fût voué, comme tant de jeunes gens de notre pays, à l'enseignement du français à l'étranger. On peut supposer qu'il succéda à Catt comme gouverneur des fils du seigneur de Zuylen ; Belle devait avoir alors environ 18 ans. Nul ne s'étonnera que M. de Tuyll ait eu quelque peine à accepter comme gendre celui qui était d'abord entré dans sa maison à un tout autre titre. Heureusement, Charrière était loin d'être sans mérite. Le portrait que trace de lui Mlle de Tuyll, toujours si clairvoyante, nous montre un homme doué de qualités plus solides que brillantes ; très instruit, très cultivé, mais timide jusqu'à en être gauche, et même bégayant un peu ', il avait un jugement ferme, une haute distinction morale ; ce qui avait surtout conquis Belle de Zuylen, c'est la parfaite sécurité qu'inspirait le caractère de ce galant homme. Il avait perdu sa mère en 1767 ; son père se faisait très vieux : il était temps pour l'ancien précepteur de songer au mariage. Bien qu'il aimât Isabelle, ou précisément parce qu'il l'aimait, il hésitait fort à l'épouser ; il avait trop de bon sens pour ne pas pressentir qu'il ne pourrait la rendre heureuse, et que personne d'ailleurs n'y réussirait jamais. N'était-elle pas, de naissance, une désillusionnée ? Ce qu'elle demandait à la vie, ce n'était point le bonheur, qu'elle savait n'y pouvoir trouver, mais de quoi distraire et occuper son esprit, de quoi tromper son immense besoin d'activité. Elle était résignée d'avance à demeurer insatisfaite dans toutes les situations. Jeune fille, elle répétait, en se promenant dans le grand corridor du château paternel, ces vers de Gresset, dont elle avait fait sa devise :

Un esprit mâle et vraiment sage, Dans le plus invincible ennui, Dédaigne le triste avantage De se taire plaindre d'autrui.

1 M. de Welderen écrit le 3o Mai 1768, à Belle, de Londres, où M. de Charrière venait de séjourner : * J'ai eu le plaisir de m'entretenir avec M. de Charrière, et vous ne doutez pas, Mademoiselle, que vous n'ayez été le sujet de notre conversation. C'est grand dommage qu'il bégaie. »

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M. de Charrière la connaissait trop bien pour ne pas essayer de se défendre du charme qu'elle exerçait sur lui. Il était épris, mais avec crainte et tremblement, comme on le voit par sa correspondance avec Belle avant le mariage. Ses lettres, d'un tour délicat, trahissent l'émotion d'un cœur à la fois très épris et très clairvoyant. La plus ancienne que nous possédions, datée de Colombier, le 7 juillet 1766, fut écrite au retour d'un voyage en Hollande. Voici ce que nous y lisons :

« ...Mademoiselle, vous êtes inconcevable ! Pourquoi me rappelez-vous des souvenirs que vous m'avez défendu de conserver ? Comment pouvez-vous dire que vous êtes mon amie, lorsque vous troublez mon bonheur en me faisant apercevoir combien il serait doux pour moi que vous fussiez quelque chose de plus.

L'article où vous parlez de la pruderie m'a transporté dans votre chambre ; il était minuit, le silence régnait dans la maison, et nous deux, tête-à-tête, nous causions. Vous, Mademoiselle, comme un physicien qui fait des expériences, vous donniez à votre cœur et au mien tantôt un plus grand, tantôt un moindre degré de chaleur ; vous observiez, vous réfléchissiez, et nos sentiments n'étaient jamais four vous que des phénomènes Moi, je ressemblais assez, comme vous l'avez dit, à un jeune écolier qui répète sa leçon remplie de belles sentences, et qui à tout moment oublie que son rôle est celui d'un sage. Oh ' que j'ai joué ce rôle comme un fou !

Mademoiselle, je retournerai à Utrecht : au nom de Dieu ne veillez plus avec moi ! N'ayez plus pour moi tant de bonté si vous êtes décidée à ne pas en avoir davantage !

Voulez-vous savoir ce qui résulte de tout ce qui s'est passé entre nous ? J'admire la finesse de votre pénétration, la justesse de votre discernement, l'honnêteté qui est pour ainsi dire l'instinct de votre cœur. L'inconséquence de vos idées m'étonne. Je me suis attaché à vous par tous les liens de l'estime et de l'amitié, et sans doute je le suis pour toute ma vie. Enfin, il faut tout dire, ces instants que j'ai passés avec vous me laissent des regrets et des désirs... Oh ! Mademoiselle, veilleronsnous encore ensemble ?...

...Vous m'ordonnez de vous donner des nouvelles de mes amoureuses : méchante que vous êtes ! Vous voudriez me faire gronder ; mais je n'oublie point les leçons qu'on me donne ; d'ailleurs, je n'ai rien à vous en dire. Je vous parlerai de moi tant que vous voudrez, parce que le plus souvent ce sera vous parler de vous. Je vous entretiendrai souvent de M. de Saïgas : il est si doux de parler de son ami à son amie ! Mais le ton de

Nous soulignons ce mot. Le malheur de Belle fut d'être trop consciente.

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vos lettres formera le ton des miennes ; je chercherai dans vos moindres expressions l'image de vos sentiments et je tâcherai toujours de vous parler votre langue.

J'ai vu hier Mlle Prévost: elle m'a paru charmée d'avoir reçu de vos nouvelles. Je vais écrire à M. de Tuyll, dont j'ai reçu une lettre. Combien de semaines, combien de jours se passeront-ils, Mademoiselle, avant que j'en reçoive une des vôtres ? Aurez-vous pensé à moi dans cet intervalle ?

Adieu, Mademoiselle ; mes sentiments pour vous sont trop réels pour que je les profane en les rendant une formule de conclusion*.

Charrière. »

La réponse dut être charmante. Pourquoi M. de Charrière a-t-il négligé de la conserver, de conserver aucune lettre de sa femme ?

« Votre lettre vous ressemble, écrivait-il le n octobre 1766. Je vous y entends, je vous y vois, parce que je vous y touche... Vous êtes un être unique dans l'univers. On ne pense avec personne comme on pense avec vous. »

Puis il semble répondre à une objection que Belle aurait faite à ses vœux :

« Il est vrai qu'une grande passion est un verre à facettes qui centuple les charmes de l'amour, et que si vous attendez une grande passion, vous n'aimerez jamais... M. de Saïgas arrivera en Hollande presque aussitôt que ma lettre ; il aura l'honneur de vous voir ; peut-être parlerez-vous ensemble de moi. Dites-lui que vous êtes mon amie ; il me le redira... Ne sauriezvous me procurer un exemplaire du Noble ? Vous me feriez le plus grand plaisir. Il y a un autre grand plaisir que vous pourriez me faire, mais je n'oserais le demander... Vous vous faites peindre...

...Je souhaite passionnément de me trouver en Angleterre avec vous. Je vous supplie de me donner avis des mesures que vous prendrez à cet égard... Adieu, Mademoiselle. Aurezvous du plaisir à recevoir ma lettre ? Penserez-vous combien j'en aurai à recevoir votre réponse ? »

« La correspondance s'anima », disait Belle à d'Hermenches. On voit qu'elle avait fort bien commencé, mais nous ne savons presque rien de la suite, les lettres n'ayant pas été conservées, sauf deux ou trois.

Enfin, le mariage fut célébré, le 17 février 1771, dans la petite

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église de Zuylen '. Nous connaissons le détail de la cérémonie par la lettre, toute pétillante de gaîté, que l'épouse adressait •à son frère Ditie le 28 février :

« Je suis mariée, mon cher Ditie, depuis un dimanche qui était le 17, c'est-à-dire depuis onze jours, je viens de les compter sur mes doigts. Sur ces onze jours nous n'en avons boudé que deux — et heureusement tout le tort a été de mon côté, — c'est la main de M. de Charrière qui a tracé cette phrase, il prétendait dire que le tort était du côté de sa femme, dat laat ik tusschen twee haakjes '-. »

Elle conte avec humour un voyage fait à La Haye, trois semaines avant son mariage, puis le dernier repas en famille, et reprend dans la lettre suivante (21 mars) :

« Où en étais-je de mon récit ? Je crois que nous sommes sortis de table, après avoir dîné en famille le samedi, la veille de mes noces. Je ne me portais pas trop bien; j'avais un peu mal aux dents et un peu d'angoisse de nerfs. Nous soupâmes chez M,Tie d'Athlone. Mlle Fagel et mon frère se querellèrent un peu et puis se raccommodèrent. Dimanche matin, elle vint me dire adieu ; elle pleurait... Je me portais ce jour-là encore moins bien que la veille. A midi, j'allai me faire coiffer chez Mme d'Athlone, j'y dînai, je revins m'habiller. Ma robe était d'un beau satin des Indes blanc. Mon frère Guillaume me l'avait donnée. A 3 heures et demie, nous nous mîmes en carrosse, M d'Athlone et mon père dans le fond, M. de Charrière vis-àvis d'eux, et nous arrivâmes à Zuylen un peu après la fin du sermon. Il y avait beaucoup de monde autour de l'église, peu de monde dedans ; Mme de Tuyll et M. de Hees y vinrent. M. de Charrière entra avec moi dans mon banc ; le ministre nous lut la liturgie, j'écoutai pour deux afin de guider les oui de M. de Charrière, et je promis pour moi. Quoique on se marie sans cérémonie, c'est une grande cérémonie que de se marier ! Après qu'elle fut achevée, nous allâmes nous chauffer chez M. de Tuyll, et puis nous revînmes ici, où nous trouvâmes une partie de ceux qui y devaient souper, et les autres arrivèrent bientôt après : c'était ma sœur et son mari, M. et Mme d'Athlone, Mlle de Randwyk, M. de Hees, M. Warin, de sorte qu'avec les gens du logis et le nouveau venu au logis nous étions douze. Cette

1 Un incendie l'a détruite en décembre 1846. Elle rïgure sur la vue du village de Zuylen que nous avons donnée. L'église actuelle fut reconstruite sur l'emplacement de l'ancienne, qui datait de 1620, si on nous a exactement renseigné.

- « Je mets cela entre crochets », — ou «. entre parenthèses. »

compagnie était agréable ; quatre femmes aux coins de la table qui ne la déparaient pas. A minuit et demi, ils s'allèrent tous coucher, les uns avec leurs femmes, etc. Le punch, sans respect pour l'occasion, rendit M. de Charrière un peu malade, et mon inexorable mal de dents vint me tourmenter vers le matin comme si je n'eusse pas été une nouvelle mariée. Depuis, j'ai été presque toujours souffrante et un peu malade, mais quand je me porte bien, il me semble que rien ne manque à mon bonheur. Mon mari vous fait mille amitiés. Nous nous faisons une fête de vous voir au-dessus de toutes les fêtes... »

Le lecteur se demande sans doute quel effet produisit le mariage de Belle à Utrecht et à La Haye. Mlle de Zuylen était une des personnes les plus en vue de la haute société hollandaise ; elle s'était acquis la réputation d'une créature bizarre, fantasque, inconséquente, pleine de malignité pour ses compatriotes, de dédain pour les usages consacrés et les idées reçues. L'opinion du monde ne pardonne jamais à ceux qui font d'elle le cas qu'elle mérite : on n'avait aucune bienveillance pour Belle de Zuylen. Elle avait d'ailleurs commis d'incontestables imprudences de plume et de parole. On savait qu'elle était en correspondance avec des hommes variés, tous ses bons amis. Ses mordantes épigrammes volaient de bouche en bouche et amusaient tous ceux qu'elles ne visaient pas ; ses moindres aventures étaient commentées et amplifiées ; on épiloguait avec ironie sur cet étrange et interminable défilé de prétendants de tous pays, dont aucun ne semblait assez intrépide pour assumer la garde de l'enfant terrible... Et l'on disait : « La voici qui a passé la trentaine ! Comment cela finira-t-il ? »

Un beau jour, le bruit se répand que Belle de Zuylen épouse... M. de Charrière ! Le mot de d'Hermenches traduit exactement l'impression générale produite par cette nouvelle : « Ce sont précisément de ces goûts des têtes comme la vôtre ! » Pour achever de déconcerter l'opinion, cette étrange fille choisissait, parmi tous les partis, le moins brillant; elle donnait sa main, sa dot — et son cœur peut-être ! — à un homme qui n'était ni séduisant, ni riche, à un petit gentilhomme suisse qui avait été le gouverneur de ses frères ! C'était bien la peine d'être une femme supérieure à l'humanité commune, pour commettre une pareille sottise !

Je n'imagine pas ces commérages, puisque j'en trouve

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l'écho dans les mémoires, déjà cités, de Hardenbrœk ' ; il nous rapporte un mot significatif que le Stathouder prononça, quelques années plus tard, à propos d'un autre mariage qui plongeait La Haye dans la stupéfaction : « Aurais-tu jamais cru, dit le prince, que la fille de Boreel épouserait MacLayne, ou que la fille de M. de Zuylen épouserait Charrière ? » — La mésalliance de Belle était demeurée proverbiale !

Mais qu'importaient à Belle ces sots commentaires, puisqu'elle quittait son pays ?

Nous avons longuement raconté la jeunesse d'Isabelle deTuyll, ou plutôt nous nous sommes attardé à écouter ses récits. On ne nous en saura pas mauvais gré, elle n'est jamais ennuyeuse ; et puis, sa libre correspondance avec d'Hermenches nous l'a révélée toute entière ; nous la connaissons maintenant ; c'est assez pour l'aimer et prendre intérêt à toutes les circonstances de sa vie. Nous l'avons vue grandir en une sorte d'isolement, qui fut favorable au développement de son individualité si riche. Elle nous est apparue à la fois plus gaie et plus triste que les autres, naturelle avant tout, et singulièrement réfléchie et consciente sous ses allures capricieuses ; sa franchise donne souvent des armes contre elle ; car elle a « cette bonne foi dans les goûts et les dégoûts » que Voltaire estimait si fort chez Mmc du Deffand. Elle se croit faite pour l'amitié plus encore que pour l'amour, et convient qu'elle ne saurait être heureuse ni par l'amour, ni sans l'amour... A trente ans passés, elle contracte « un mariage de raison qui avait l'air d'un mariage romanesque », pour employer l'heureuse expression de Sayous.

Nous allons voir ce que fut et ce que fît Belle de Zuylen devenue madame de Charrière.

T. II, p. 5i2.

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