CHAPITRE VI
Lune de miel
« Je serai libre, on ne viendra pas me prêcher pédamment mes devoirs, et cela me donnera l'envie et la vanité de les remplir. »
(Belle de Zuvlen à d'Hermenches).
Séjour à Paris. — La Tour et Houdon. — M"' de Charrière était-elle jolie ? — Le ressentiment de d'Hermenches. — Arrivée à Colombier : la famille de Charrière ; la maison du Pontet. — Occupations rustiques. — Séjour à Lausanne. — Elle n'ira pas chez Voltaire. — M"' d'Athlone à Colombier. — La société de Neuchàtel. — Correspondance avec Ditie. — Sa mort. — Séjour en Hollande. — Dernières lettres à d'Hermenches.
Voir Paris, — mieux qu'elle n'avait pu le faire à l'âge de dix ans, — c'était le rêve de Belle '. Son mari ne lui refusa pas ce plaisir. Mais les époux ne se pressèrent point de quitter Utrecht ; ils y demeurèrent quatre à cinq mois, pendant lesquels Mme de Charrière souffrit presque constamment de névralgies, « tiraillement des nerfs », « battements », dont elle se plaint dans ses lettres à Ditie :
1 Gaullieur dit qu'elle fit un séjour à Paris dans les années qui précédèrent son mariage. Tout parait contredire cette assertion, dont nous n'avons trouvé aucune preuve dans la correspondance.
« Utrecht, 13 mai 1771 : J'ai crié, pleuré et gémi,... essayé toutes sortes de remèdes et avalé beaucoup d'opium... La douleur une fois passée, j'ai aussi bon visage qu'auparavant, mais il me reste un abattement d'esprit qui tourne souvent en mélancolie et augmente les hypocondries auxquelles je suis sujette. Le beau temps, la belle jeune verdure, les vaches nouvellement retournées dans la prairie m'égayent et me réjouissent cependant un peu ; pour en jouir bien à mon gré, je fais tous les jours des promenades en voiture ouverte avec Mme d'Athlone. Il est bien juste qu'elle partage le plaisir de la convalescence, après avoir partagé les maux et servi la malade à toutes les heures du jour et quelquefois la nuit avec un zèle admirable. Ces maux ont été depuis le premier jour de mon mariage un rabat-joie bien cruel; j'espère qu'à la fin ils me quitteront et me laisseront jouir du bonheur d'être la femme du mari le plus doux, le plus raisonnable et le plus tendrement aimé qui soit au monde \ Vous m'écriviez un jour qu'un changement d'état changeait en quelque sorte la personne, et qu'il faudrait se revoir pour reprendre le fil de la liaison et de la conversation : cela est moins vrai pour moi que pour aucune autre femme, parce que je ne suis gênée ni en pensées, ni en paroles, ni en actions ; j'ai changé de nom et je ne couche pas toujours seule, voilà toute la différence. Voulez-vous que je vous dise sur quoi roulent nos uniques disputes : je trouve souvent M. de Charrière trop ordentlyk, trop overleggende 2, et souvent il me trouve trop le contraire. Point d'autres différends entre nous ; il cherche à satisfaire mes goûts, il favorise tout ce qui me fait plaisir, il partage mes attachements. »
Elle parle avec détails du ménage de son frère Guillaume et de sa belle-sœur, qui paraissent vivre aussi dans la maison :
« Je crains, dit-elle, qu'ils ne soient pas comme ils devraient avec mon père, et que mon père ne sache pas se mettre avec eux sur le ton qui conviendrait le mieux à tous. Je plains mon père, et quoique je ne sois jamais contente de moi vis-à-vis de lui, je suis fâchée pour lui de mon départ, comme j'en suis attendrie pour moi-même. C'est M. de Charrière qui se conduit admirablement avec lui, et sans qu'il lui en coûte, mon père l'approuve, et le recherche, et l'aime autant qu'il a coutume d'aimer ce qui lui plaît le plus (cela n'est pas bien vif)... Vincent
1 Nous ne savons pourquoi Gaullieur a réduit la fin de cette phrase, très significative, à ces seuls mots : « du mari le plus doux du monde».
2 Trop correct, trop méticuleux : il est amusant de l'entendre user d'un mot hollandais pour qualifier un défaut aussi hollandais... que neuchàtelois.
est plus lief [plus gentil] qu'à l'ordinaire ; M. de Charrière le questionne, et il cause quelquefois à table... »
Le départ eut lieu au commencement de juillet :
«Je me porte bien depuis trois semaines et j'ai eu le temps de faire mes préparatifs et mes adieux ; je pars, je pleure ; j'ai bien des sortes de regrets et de tristesses, mais j'emporte des espérances consolantes, parmi lesquelles une des plus douces est celle de vous revoir (7 juillet 1771) 1. »
Les lettres écrites de Paris à son frère vont du 23 juillet au 16 septembre :
«Paris 23 juillet 1771... En quittant Mme d'Athlone, j'ai été fort attendrie, mais en disant adieu à mon père, j'étais désolée. ...Quant aux amusements que nous trouvons ici, cela est très médiocre ; tout le monde est à la campagne ; les bons acteurs sont à Compiègne ou aux eaux. Je me suis un peu ennuyée samedi aux Italiens, et beaucoup hier aux Français, pendant qu'on jouait le Glorieux le plus mal du monde. Mais la petite pièce m'a dédommagée ; c'était le Retour imprévu, dont tous les rôles plaisants étaient rendus à merveille ; et au sortir de là j'ai trouvé que la terrasse des Tuileries, éclairée par un reste de jour et par la lune, et remplie de beau monde, était un spectacle charmant. J'ai vu M. de La Tour, je peindrai chez lui, c'est la grande affaire que j'aie ici. J'ai été à Marne, chez Mme Thélusson ; la compagnie était nombreuse et assez bonne ; je ne m'y suis point ennuyée... J'y dois demeurer quelques jours, on doit me montrer à quelques personnes. J'aimerais bien autant rester ici, où je suis chez moi et ma maîtresse ; mais d'anciens amis de M. de Charrière qui sont remplis de politesse pour moi méritent bien quelque complaisance. D'ailleurs, je verrai commodément de là Versailles, St-Cloud, etc. ; — je verrai St-Cyr, je verrai Livry, comme vous avez vu Grignan... Nous comptons rester ici un mois environ : d'ici, nous allons droit à Colombier.
«25 août... J'ai une grande impatience de vous revoir, et en vérité je n'ai pas un trop grand, attachement pour Paris... Je peins chez La Tour, et je sens que ce ne sera qu'avec chagrin que je dirai adieu à ses instructions... Mais je partirai de bonne grâce quand on voudra : pendant le voyage je ne regretterai que La Tour, et quand je serai auprès de vous, je ne regretterai plus rien et ne sentirai que de la joie. — Je n'ai point trouvé •de peintre en miniature comme il le fallait pour nous satisfaire
Tissot
Ditie allait se rendre à Lausanne pour y consulter le célèbre docteur
iy8 MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS
vous et moi : ils ne font que des bijoux, au lieu de ressemblances, et leurs portraits blonds conviendraient presque également à toutes les blondes, les bruns à toutes les brimes. On peint M. de Charrière en huile chez M. du Plessis pour M. de Saïgas. La Tour préside à l'ouvrage. Je lui ai dit : « Gardez-vous de la lèvre de M. du Plessis !» Il a une lèvre de dessous banale, qui sert pour tous les visages ; d'ailleurs il fait très bien '. »
Au moment de quitter Paris, elle reçut de Ditie une lettre qui l'inquiéta de diverses- manières. Les nouvelles du jeune malade n'étaient guère rassurantes ; puis il l'entretenait de certains commérages auxquels Constant d'Hermenches s'était livré pendant un séjour à Lausanne. Ditie écrivait 2 :
« Lausanne, 20 août 1771... Je dois vous gronder un peu aussi, ou plutôt vous exhorter à mettre plus de prudence dans votre correspondance avec M. d'Hermenches. Il n'en fait pas un bon usage. Sa vanité blessée de n'avoir pas réussi dans ses projets, le fait, à ce qu'on dit, se venger de vous, même d'une façon bien peu délicate. Il semble, en montrant quelques phrases détachées de vos lettres, vouloir faire croire que, dans le fond, c'est lui que vous aimez, que vous étiez pour quelque chose dans ses manœuvres pour le divorce, et lui dans vos incertitudes et vos retards touchant M. de Charrière... C'est à Genève qu'on m'a dit tout cela. On dit qu'il est allé faire de Colombier une inspection locale et qu'il en a fait le portrait le plus hideux. Cet homme me paraît indigne de l'amitié que vous avez continué d'avoir pour lui, de la confiance d'une personne aussi franche que vous l'êtes. Si vous lui parlez de tout cela, nommez-moi ; je n'aime pas les mystères, et je me déclare l'ennemi d'un homme qui sacrifie à sa vanité blessée une femme à qui il doit du respect.... Vous ne direz sûrement rien de tout cela à votre mari.„ Ce qu'on m'a dit paraît vraisemblable, en ce qu'on m'a cité entre autres cette phrase (après avoir parlé, je crois, d'arrangements relatifs au mariage) : « Mais ne croyez pas pour cela que je sois encore mariée, » qu'il semblait interpréter comme écrite pour lui donner des espérances. Au reste, il y a là-dedans du manque de sens commun : pourquoi n'auriez-vous pas attendu
1 II s'agit, pensons-nous, de Joseph-Sifrède du Plessis (1725-1802), qui passait pour un bon portraitiste. Il a peint Gluck, Franklin, Marmontel, M. et Al"" Necker. Nous n'avons pu savoir ce qu'est devenu le portrait de M. de Charrière.
2 Nous reproduisons le texte exact de cette lettre, que Gaullieur a modifiée en plusieurs endroits. Notons-en l'adresse: «Chez MM. Thélusson et Necker, banquiers à Paris. »
LUNE DE Ml
le résultat de ses affaires, si c'était lui que vous aimassiez, surtout si vous étiez capable d'être pour quelque chose dans sa manière de les pousser !... Je suis bien aise de vous donner des raisons d'être circonspecte vis-à-vis d'un homme peu délicat. En tout temps on se doit à soi-même une certaine prudence ; à présent, vous la devez de plus à votre mari. Bonsoir. »
« Ier septembre... Je vous préviens que peu de pays sont plus médisants, plus causeurs que celui-ci : cela est naturel, on n'y a rien à faire. Vous y faites un grand événement, ainsi tous les yeux sont fort ouverts sur vous ; ils le sont de même sur l'homme en question '... »
A la lecture de ces lettres, Mme de Charrière fut atterrée :
« Je vous proteste, répond-elle, que je devins froide et toute émue de dépit et de confusion. Ses chimères sur mes sentiments sont d'une absurdité qui le rend plus digne de pitié que de colère. Je pense qu'il n'en aura parlé que dans un premier mouvement, ne sachant ce qu'il disait, oubliant mes lettres, mes phrases, leur signification naturelle, oubliant surtout que j'avais blâmé sa conduite envers sa femme avec toute la force et la véhémence possibles. De divorce, il ne m'en a jamais parlé ; d'amour, il ne m'en a point parlé. Après que je lui eus dit mon inclination et mes desseins pour M. de Charrière, il me déconseilla ce mariage d'une manière qui fit soupçonner quelque chose à Mme d'Athlone : à la fin de sa lettre, il me disait que sa femme était bien malade ; dans d'autres lettres qui vinrent après, il se plaignit d'elle, je blâmai sa conduite à lui, je l'exhortai à de bons procédés. Voilà tout ce qui s'est passé à ce sujet. Je lui écrivais toujours, quoique je fusse révoltée des choses qui me revenaient de tous côtés sur son compte ; je ne voulais pas qu'il s'aperçût de mes soupçons, ni paraître m'apercevoir que mon mariage fût un chagrin pour lui.... Je vous promets toute la prudence que vous me recommandez. Je voudrais le ramener quant aux apparences, paraître aussi bien avec lui que toujours, du moins de ne pas rompre, parce qu'autrefois, surtout dans le temps de M. de Bellegarde, je lui ai écrit avec une liberté dont il pourrait abuser, s'il se croyait en droit d'être méchant. »
On sent combien elle déplore aujourd'hui ce commerce secret, avec quelle anxiété elle songe à ces lettres imprudentes, demeurées entre les mains d'un homme de caractère peu sûr et qui
1 Dans la même lettre, Ditie parle de son médecin en ces termes : « M. Tissot vient d'être fort malade. Il a une grande impatience de vous connaître et d'être connu de vous. Vous l'aimerez. Il se propose un voyage à Xeuchàtel. » Tissot vint en effet à Colombier quelque temps après.
l8o MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS
semble s'aviser d'être jaloux. Nous verrons qu'elle fit de vains efforts pour les reconquérir.
Cependant le séjour de Paris tirait à sa fin. Mme de Charrière faisait ses dernières emplettes, et trouvait le temps de poser chez Houdon pour son buste, destiné à Ditie et à sa chère cousine :
« On a mis la dernière main, écrit-elle, à une affaire qui vous a pour objet ainsi que Mme d'Athlone : c'est un buste très bien fait et très ressemblant. Vous en aurez un plâtre sur votre commode. N'en dites rien chez nous ; je veux que Mme d'Athlone ait le plaisir de la surprise, quand elle ouvrira la caisse et qu'elle trouvera ma tête, de grandeur naturelle 1 »
Voici le moment, je pense, d'aller au devant d'une question que nos lecteurs, peut-être surtout nos lectrices, doivent s'être déjà posée : madame de Charrière était-elle jolie ? — « Médiocrement », a répondu Sainte-Beuve, ce qui lui valut une petite réprimande de Gaullieur, qui lui écrivait :
« Son buste, par Houdon, son portrait peint par LaTour à l'époque de son mariage 2, et qu'on peut voir dans ma bibliothèque à Lausanne, témoignent de l'étincelante beauté de Mme de Charrière : l'épithète est d'un de ses adorateurs. »
Puis encore :
« J'ai un magnifique portrait de Mme de Charrière peint par La Tour, à l'époque de son mariage, durant un séjour qu'elle fit à Paris... C'est, comme figure et comme ajustement, quelque chose de très gracieux. J'ai aussi le buste d'Houdon, mais c'est moins bien (28 juillet 1844). »
1 Gaullieur, en publiant cette lettre dans la Revue suisse, y a fait une petite interpolation : aux mots très ressemblant, il a ajouté : par le sculpteur Houdon. Il s'y est cru autorisé par un mot de Benjamin Constant, qui, en 1788, écrivait à son amie de Colombier: «Quand j'irai à Paris, vous permettrez à Houdon de me donner un de vos bustes. » — Cet élégant et spirituel ouvrage du fameux sculpteur, dont on trouvera une reproduction en tête de notre second volume, est conservé au musée historique de Xeuchàtel, à qui Gaullieur en avait fait don. Il est assurément flatteur pour le modèle d'avoir si bien inspiré Houdon après avoir si bien inspiré La Tour.
2 C'est «cinq ans avant son mariage» qu'il fallait dire. Dans ce passage, comme dans le suivant, Gaullieur se trompe, parce qu'il ignorait la correspondance avec d'Hermenches et les lettres sur le séjour de La Tour à Utrecht. Il a naturellement supposé que M™ de Charrière s'était fait peindre pendant son séjour à Paris en 1771.
LUNE DE MIEL IftI
Nous ne savons qui est l'adorateur dont Gaullieur veut parler. Mais nous savons ce qu'il faut penser des preuves qu'il allègue en faveur de la « beauté » de Mme de Charrière. Le buste d'Houdon — qui serait « moins bien » que le pastel de La Tour, est le portrait, infiniment spirituel par l'exécution, d'une figure infiniment spirituelle aussi ; mais il n'autorise guère à parler de « beauté ». Quant au portrait que possédait Gaullieur, sa veuve le céda à M. Gustave Revilliod, qui le plaça dans son musée de l'Ariana ; on peut l'y voir. LTn examen même très rapide et la comparaison avec les portraits authentiques de Mme de Charrière suffisent à montrer avec la dernière évidence que ce portrait, peint à V huile, n'est point l'œuvre de La Tour et ne représente point Mme de Charrière. Il n'y a aucun rapport entre cette figure assez jolie, mais placidement contemplative, et la physionomie moins jolie peut-être, mais si vive, si animée de Mme de Charrière. Les traits, le caractère, l'expression, tout diffère. Nous ne savons d'où Gaullieur tenait ce portrait ; mais assurément il a été mystifié. Il y a mieux : nous avons retrouvé le vrai pastel de LaTour : il appartient à MM la comtesse de Saint-Georges, née de Tuyll, arrière-petite-nièce de Mme de Charrière l. Cette superbe peinture
PORTRAIT DIT DE M DE CHARRIERE (Propr. du Musée de l'Ariana. Genève)
Arrière-petite-fille de Guillaume de Tin
provient directement du château de Zuylen, et fut donnée, il y a plusieurs années, par Mme la baronne douairière de Tuyll, à celle qui le détient aujourd'hui. La ressemblance avec les autres portraits est manifeste, autant que la différence profonde qui sépare ceux-ci du portrait de l'Ariana l.
D'après tous les documents authentiques — que nous mettons sous les yeux du lecteur au cours de cet ouvrage — nous pouvons déclarer hardiment : Sainte-Beuve a raison ; madame de Charrière était « médiocrement jolie ». Il tenait son renseignement d'un homme qui avait bien connu et souvent rencontré l'aimable femme. Voici, en effet, ce qu'il écrit à Gaullieur le 2 mars 1844 :
« M. de Brenles est coupable de m'avoir dit qu'elle était peu jolie, et j'avoue que j'ai peine à croire qu'elle ait été ce qu'on appelle une beauté. Elle était sans doute à cette limite où les adorateurs peuvent dire le mot et les indifférents le refuser.»
La vérité est que Mme de Charrière n'était précisément ni jolie ni belle : elle était charmante. Elle appartenait à cette catégorie de personnes dont la figure séduit par la vivacité du regard, la mobilité de l'expression, par l'animation piquante qu'un esprit original répand sur tous les traits2. Rappelez-vous : ce qui enchantait LaTour, lorsqu'il la peignait, mais ce qui le désespérait presque, c'était cette extraordinaire intensité de vie, qu'il s'efforçait de rendre et qui l'obligea de recommencer plusieurs fois son ouvrage. Avec son grand front bombé, ses cheveux blonds un peu rebelles, coupés assez court et libre-
1 Ce dernier a été reproduit en lithographie dans Y Album de la Suisse romane, III, où il accompagne un article de Gaullieur intitulé : Les mariages de M"' de Tuyll. — Un autre pastel de La Tour, conservé au musée de Saint-Quentin, et portant la mention : Baronne de Tuyll, a passé aussi pour le portrait de M"" de Charrière, et les Concourt ont accrédité cette conjecture. Nous croyons que ce portrait est celui d'une tante de Mmc de Charrière. Voir à ce sujet notre étude de la Galette des Beaux-Arts : Un portrait inédit de La Tour, M" de Charrière, igo5, tome II.
2 Gaullieur a publié (Revue suisse de 1867, p. 291-293) une longue lettre de La Tour à Belle de Zuylen, qui a été réimprimée plusieurs fois, et où il lui donne des conseils techniques intéressants. Nous y renvoyons les curieux, nous bornant à noter ces mots, qui montrent quel vif souvenir le peintre avait gardé de son «. modèle » dTtrecht : «.Le cœur et l'esprit pleins de vos charmes... »
ment rejetés en arrière, son nez assez fortement arqué, mais d'un dessin très pur, aux narines frémissantes, ses lèvres au sourire incertain, à la fois accueillant et désabusé, où brillaient « les dents les plus blanches du monde ' », avec ses yeux surtout, couleur d'eau de mer, au clair et franc regard, et dont l'un — ce fait est caractéristique — semblait plein de malice, tandis qu'elle caressait de l'autre, — Mme de Charrière était une apparition si imprévue, qui annonçait tant de franchise, un esprit si primesautier, tant de verve et de grâce réunies, que nul ne pouvait ni la voir avec indifférence, ni en perdre le souvenir. Combien de très jolies femmes, combien de classiques beautés dont on n'en peut dire autant !
Les époux arrivèrent à Colombier vers la fin de septembre 1771, après un voyage fatigant, au terme duquel Mme de Charrière devait ressentir ses premières impressions de Suisse :
« Nous avons, dit-elle à son frère, passé une nuit dans les montagnes, où les montées étaient si rapides et les précipices si profonds, que j'étais mieux à mon aise à pied qu'en carrosse, malgré un froid très vif, de sorte que M. de Charrière, Zéphir et moi, nous avons fait plusieurs lieues à pied, souvent éloignés du carrosse et de tout être vivant. Le ciel était clair ; c'était une beauté et une horreur qui m'étaient inconnues.
«...Vous imaginez combien je serai touchée du plaisir de vous voir ici. Cette maison est propre et jolie. La sœur aînée me paraît bonne et raisonnable... »
M11' Louise de Penthaz 2, alors âgée de 40 ans, était en effet une excellente vieille Me, bienveillante, active, oublieuse d'elle-même pour penser aux autres ; elle s'occupait du jardin avec un merveilleux talent, fleurissait chaque jour les chambres du manoir et fut aimée de tous ceux qui y fréquentèrent. Quant â Henriette, sœur cadette de M. de Charrière (elle était née, comme Belle, en 1740), c'était une personne d'esprit étroit et revêche 3 ; Mme de Charrière réserva pour son autre belle-
1 « Ce n'est que depuis peu qu'on m'a fait apercevoir que j'avais les dents les plus blanches du monde. » (Lettre à d'Hermenches, 29 Mai 1765.)
2 Les Charrière de Penthaz sont très fréquemment désignés sous le nom de Monsieur et Mesdemoiselles de Penthaz.
3 M. de Charrière écrivait un jour à sa femme, absente de Colombier : « Henriette a été fort déraisonnable. Je me suis taché ; elle boude, elle est malheureuse ; je crois être quelquefois aux petites maisons, et je suis tour-
sœur une affection que la maussade Henriette ne faisait rien pour encourager. Le père de M. de Charrière vivait encore : il devait avoir environ 75 ans (étant né vers 1696) et ne mourut qu'en 1780 ; déjà très affaibli par l'âge, il ne jouait plus un rôle actif dans le cercle de famille !.
La demeure des époux était celle où l'aïeul maternel de M. de Charrière avait achevé sa vie. Charles Berthoud a fait cette remarque intéressante :
« Le village de Colombier a eu la rare fortune d'être successivement, et pendant de longues années, le séjour de deux écrivains dont la place est marquée parmi ceux qui honorent le plus la Suisse française au XVI IL siècle :... je veux parler de Béat-Louis de Murait et de Mme de Charrière... Ces deux personnes d'un mérite si rare, d'ailleurs si différentes de caractère, de sentiments, de pensée, et appartenant à deux familles d'esprit tout à fait opposées, ont habité tour à tour sous le même toit et se tenaient de fort près par les liens de la parenté. Murait, exilé de Berne par l'orthodoxie intolérante de l'Eglise et de l'Etat, à la suite des troubles religieux de 1698-1701, vécut à Colombier les quarante dernières années de sa longue vie, et y mourut en 1749, dans une propriété que le mariage de sa fille fit passer dans la famille de Charrière de Penthaz. Vingtdeux ans plus tard, Mlle de Tuyll, devenue Mme de Charrière, c'est-à-dire petite-fille par alliance de Murait, arrivait à Colombier, où elle séjourna presque sans interruption jusqu'à la fin de sa vie. Elle ferma les yeux, le 27 décembre 1805, dans la maison même où Murait était mort un demi-siècle auparavant. Il y aurait lieu de s'étonner du silence que garde Mme de Charrière sur les écrits de l'aïeul de son mari, si l'on ne se rappelait toute la distance d'idées qui sépare ces deux écrivains, que leur
mente de voir chez les gens dont le sort est lié au mien, tant d'impressions fâcheuses que je ne puis point écarter, et qu'avec la meilleure volonté j'aggrave quelquefois. -J'aurais besoin pour être heureux de ne voir que paix et raison autour de moi, et ce n'est le plus souvent que trouble et manie. » (21 Juin 1784).
1 Le fait de l'existence de François de Charrière-de Murait en 1771 nous a été révélé par une lettre de son fils qui le mentionne. Pendant les 7 ou 8 ans qu'elle a vécu sous le même toit, Mn" de Charrière n'a jamais fait allusion à son beau-père dans sa correspondance. Ce silence permet de supposer qu'il ne comptait plus beaucoup... A en juger par une lettre du vieillard, datée précisément de 1 771, sa main tremblante ne traçait plus les mots qu'avec peine. Nous verrons pourtant que le pasteur Chaillet se plaisait encore à causer avec lui.
distinction d'esprit, leur originalité, et surtout leur profonde bonne foi, eussent semblé devoir rapprocher. Leurs chemins ne se rencontraient nulle part, et, en cas semblable, les liens ou les traditions de famille, loin d'amener un rapprochement, ne font qu'élargir encore les distances. Il est étrange pourtant que le nom de Murait ne soit pas même prononcé une fois dans la correspondance de sa petite-fille.1 »
La maison de Colombier est aujourd'hui fort peu différente de ce qu'elle était au temps de Mme de Charrière, et même de Murait. C'est un beau spécimen de notre architecture du XVIIe siècle. Elle porte la date de 1614 2. Trois corps de bâtiments en double équerre forment une vaste cour, où l'on pénètre par un porche au cintre surbaissé. Sous la galerie de bois intérieure, que supporte un gros pilier fourchu, gazouille une claire et abondante fontaine. L'escalier, selon l'usage du pays, grimpe en colimaçon dans une tourelle qui constitue l'entrée principale
1 De Colombier à Solingen, voyage d'une famille suisse en 1740, Musée neuchâtelois, 1868, p. 33-34-
2 En 1606, le capitaine Abram Mouchet (qui avait sauvé la vie à Henri de Longueville à Ivry et que le prince avait, en récompense, nommé receveur de Colombier), acquit de la Seigneurie cette maison qui « venait en ruynes. » Il la répara et fit graver sur la porte d'entrée la date de 1614, qu'on y voit encore. Ce n'est donc pas Mouchet qui a construit la maison (comme le dit Ch. Berthoud dans l'article cite tout à l'heure). En 1639, la maison, avec le domaine qui en dépendait, devint la propriété de François d'Arïry, gouverneur de Xeuchàtel. Des d'Afïry, elle passa, en 1698, à Jacques Morel, allié Bonstetten, de Colombier, capitaine au service de France, qui la revendit en 1 7 1 3 à Albert de Bonstetten, capitaine en Hollande. De celui-ci (et non par les Watteville, comme l'a cru Ch. Berthoud) le manoir passa en 1719 à Béat-Louis de Murait, qui le remit en 1738 à sa fille M"" de Charrière de Penthaz. Après l'extinction de la famille de Charrière et pendant le cours du XIX"' siècle, cette vieille maison historique fut successivement une propriété DuPasquier, puis une propriété Meuron. Elle appartient maintenant à M. Perrenoud-Jurgensen. (La plupart des renseignements qui précèdent sont extraits d'une notice établie d'après les actes de propriété et que nous a obligeamment communiquée M. Pierre de Meuron, à Neuchàtel). — Remarquons, puisque nous évoquons ces souvenirs locaux, qu'il est étrange qu'aucune rue du village de Colombier — où Ton a tant bàtl depuis vingt ans — ne rappelle par son nom le séjour de Murait, ni celui de Mmt de Charrière, sans parler de milord Maréchal et de Benjamin Constant. En revanche, il y a une route de la Gare !... — Le nom de M"" de Charrière s'imposerait d'autant plus, que les nouveaux quartiers de Prèlaz. touchent au domaine du Pontet.
l86 MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS
de la maison. A l'étage, une enfilade de chambres s'ouvrent sur un long corridor, et ont jour de l'autre côté sur un riant jardin et un verger qu'arrose un petit ruisseau. Le manoir est situé au nord et en contre-bas du coteau sur lequel s'élèvent l'église, le château et la partie ancienne du village de Colombier. Aussi la maison Charrière n'a-t-elle au midi qu'une vue assez bornée ; mais elle est étendue et d'une harmonieuse beauté du côté du Jura, dont les pentes adoucies, s'abaissant par degrés vers le lac, sont semées de ces villages cossus et prospères, tout à fait rustiques alors : Peseux, Corcelles, Cormondrèche, Bôle ; plus près, des maisons de campagne où la nouvelle venue trouvera des familles amies. De tous côtés, le vignoble s'étend à perte de vue, sauf au midi, où des allées d'ormes, fameuses dans la contrée, orgueil du village, descendent jusqu'au lac. Pays charmant, même pour une personne habituée aux vastes perspectives hollandaises, et rachetant par un caractère de pittoresque intimité ce qui peut manquer à l'ampleur des horizons.
La demeure était, pour l'époque, suffisamment confortable, chauffée par ces grands poêles, en catelles vertes ou bleues, qui furent une des industries artistiques du pays. De la chambre de madame de Charrière, dont une fenêtre regardait sur le verger à l'ouest, la vue se perd au loin sur une perspective de verdure ; un escalier extérieur conduit du corridor au jardin, où les hôtes du manoir passeront les longues après-midi de la belle saison ; s'il pleut, le grand salon d'été à plafond cintré, spacieux et frais, forme un hall favorable à la musique.
Mme de Charrière n'est pas grande promeneuse ; mais il y a à l'écurie deux jolis chevaux qu'on peut atteler pour se passer la fantaisie d'une course à Neuchâtel.
En face de la maison, de l'autre côté de la route qui monte au village en une pente rapide appelée le Pontet, on aperçoit un mur bas et crénelé : c'est le jardin potager, avec, au fond, une pelouse qu'ombrage un bouquet de gigantesques maronniers. Le «grand jardin » est le royaume de Mlle Louise, qui s'y rend tous les jours pour soigner ses cultures, où fleurs et légumes s'entremêlent à la mode de chez nous l. Tout à côté, dans un
1 Un récit de voyage dans l'Oberland bernois, par A. -H. Petitpierre, manuscrit appartenant à notre ami le docteur Châtelain, de Neuchâtel,
bâtiment que protège un ample toit brun, est le pressoir, où Mme de Charrière se divertira à considérer le « train des vendanges » .
Ce cadre agreste, entourant une vieille et simple demeure seigneuriale, a, aujourd'hui encore, un charme auquel l' étrangère ne fut pas insensible: nous voyons qu'elle s'y accoutuma sans effort.
LA MAISON DE CHARRIÈRE A COLOMBIER D'après un aquarelle du temps, appartenant à M. A. Bandelier, à Berne
Aussitôt qu'elle y fut installée, son frère accourut de Lausanne et séjourna quelques semaines à Colombier, avant de se rendre dans le midi de la France et en Italie. Il cherchait un climat moins rude que le nôtre pour sa poitrine gravement atteinte ; car voici, l'hiver approche, avec ses terribles rafales de vent
contient cette note, à la date de Juillet 1783 : «Je fus enchanté surtout de revoir le rhododendron ferrugineux, cet arbrisseau charmant dont les rameaux sont toujours verts. Je l'avais vu cet été, couronné de fleurs purpurines, dans le jardin de M"" de Charrière à Colombier.»
l88 MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS
d'ouest que les Neuchâtelois connaissent bien : « Nous ne voyons que de la neige, écrit-elle ; il a fait cette nuit une tempête affreuse.» La correspondance a repris aussi avec d'Hermenches, qui a adressé à son amie, le 28 octobre, une lettre « respectueuse et tendre », où nous lisons ces lignes :
« Votre adorable frère vous aura dit comme je pense sur vous, sur votre bonheur, et de quelle trempe sont les vœux que vous m'inspirez. Mais peut-être êtes- vous encore à Paris. Bellegarde m'écrit qu'il a eu le bonheur de vous y voir. »
Bellegarde devait s'être marié à peu près à ce moment-là : Isabelle et lui s'étaient donc rencontrés en voyage de noces ! — Elle répond à Constant : « Ne retombez plus dans ces longs silences. » Puis elle lui donne sur sa vie les détails que voici :
« 13 janvier 1772. Je compte faire un tour à Lausanne au mois de mars. Je me porte assez bien, malgré la neige et la bise. On n'est pas trop mécontent de moi. et je suis très contente des autres. Je travaille, je joue aux échecs, j'écris et je reçois beaucoup de lettres. Je découpe des profils, petit talent dont je n'avais pas connaissance ; si je m'en fusse avisée plus tôt, j'aurais dans mon portefeuille tous mes parents et mes amis de Hollande. »
Dans une lettre du même temps, nous lisons un vif réquisitoire contre le divorce, auquel d'Hermenches pensait plus que jamais. Que de ruines entraîne cette dissolution du mariage !
« Vaut-il la peine de se rendre heureux aux dépens des autres dans cette courte vie ? Est-on heureux d'ailleurs, quand on a voulu l'être aux dépens des autres ? »
Elle l'exhorte donc à rendre de bonne grâce à sa femme son état, sa fortune et son repos ; à cette condition, elle regardera tout ce qui s'est passé depuis une année « comme un délire passager ». Sur cette lettre, d'Hermenches vint la voir, demeura à Colombier jusqu'au lendemain ; et la visite dut être cordiale, puisqu'elle lui écrit bientôt sur l'ancien ton familier :
« 11 mars 1772. Bonsoir, Monsieur d'Hermenches. Je ne vous ai pas écrit parce que j'ai arrangé un coin de jardin et lavé du linge à notre belle fontaine, comme une certaine princesse de Y Odyssée : mais elle était princesse et ne lavait que des robes de laine : moi, j'ai lavé de tout. C'est un des plaisirs les plus vifs
que je connaisse. J'ai été jardinière et laveuse avec une passion et un excès qui m'ont rendue un peu malade.
...M. de Bonstetten et le professeur Wilheimi ont dîné ici... Ils ont beaucoup parlé de vous. M. de Bonstetten est aimable ; l'autre m'a paru avoir bien de l'esprit, mais si cet homme a le cœur droit et vrai, il m'a trompée. Je ne fais plus assez de cas de l'esprit pour qu'il m'aveugle sur le reste. »
On lui en veut d'être si brève et si froide sur ce délicieux Bonstetten, qu'elle était digne de rencontrer et de goûter. Mais Bonstetten n'était alors qu'un jeune homme de 27 ans, et c'est dans sa vieillesse, comme on sait, qu'il fut surtout séduisant, j'allais dire : surtout jeune *. Elle reprend :
« Notre cocher a reçu une ruade à la tête, dont il n'est pas encore bien remis, et un de nos chevaux est enrhumé ; quand ils seront guéris, nous nous hâterons d'aller à Lausanne. M. de Sévery nous écrit là-dessus avec empressement et beaucoup d'honnêteté. Il est fâché que les grands plaisirs tirent à leur fin, et moi j'en suis bien aise : outre qu'ils ne m'amusent que médiocrement, ils me rendent malade. J'aime, le matin, un tour de promenade, un peu d'ouvrage ou de lecture, un dîner et une toilette paisibles, et quand on m'a accordé cela, je soupe aussi tard qu'on veut et en telle compagnie que l'on veut. Il m'est encore moins malsain de laver tout le jour à la fontaine que de parler et d'écouter tout le jour. »
Le mondain d'Hermenches répond indigné :
« Cette princesse de YOdyssée n'avait pas de l'esprit comme vous. Je ne puis souffrir que vous fassiez la lavandière, ni la
1 Le Bernois Charles-Victor de Bonstetten (1 745-1 832), à qui Sainte-Beuve a consacré une si charmante étude, est une des figures les plus originales de notre histoire littéraire. — Il devint plus tard un des hôtes assidus de Coppet. On lui doit, entr'autres, deux œuvres très distinguées : Voyage sur la scène des six derniers livres de l'Enéide, rédigé en français sur le conseil de M"" de Staël, et l'Homme du nord et l'homme du midi, livre plein de nouveauté dans les aperçus, de grâce dans le style, qu'il donna à l'âge de 79 ans. Il n'est guère de Suisse allemand qui ait mieux écrit notre langue. — Quant à Samuel Wilheimi, né en 1730, pasteur à Berne, puis professeur de grec dès 1758, enfin pasteur à Siselen, où il mourut en 1796, il fit partie du cercle de haute culture où se rencontraient Wieland, Julie de Bondeli, les Tscharner, Daniel Fellenberg, Kirchberger, Stapfer, etc. Il fut un des fondateurs de la Société patriotique dont M. W.-F. de Mulinen a retracé l'histoire {Neujahrsblatt des historischen Vereins des Kantons Bern fur 1 go 1 : Daniel Fellenberg und die Patriotische Gesellschaft in Bern. — Bern, Wyss, 1900, in~4°).
nymphe potagère. Vous deviendrez couperosée, vos dents tomberont et vos cheveux aussi. Une jolie femme doit rester tant qu'elle peut une jolie femme ', et un beau génie doit se conserver une bonne santé. Vous ne connaissez pas le soleil helvétique, et vous vous ferez du mal avec ces gaîtés agrestes. »
Sur quoi il cite un mot de Wilhelmi sur Mme de Charrière :
« Il me semblait que c'était une sylphide en dépôt au pied de ces montagnes, en attendant que quelque sylphe vienne l'enlever... »
Puis il la prévient de son mieux contre Lausanne :
« Ce ne sont que grimaces, tortillages, gauches politesses. Vous ne verrez pas un seul homme d'esprit, et pas une femme qui ait de la grâce naturelle, ni la moindre franchise. Avec cela, vous pourrez les trouver charmantes, et vous serez bien persiflée ; car c'est le sort de tous les nouveaux venus. »
De telles diatribes ne pouvaient créer une prévention défavorable dans un esprit aussi indépendant que celui d'Isabelle. Son jugement sur Lausanne, bien plus mesuré, nous le trouverons dans son œuvre. Elle lui répond gentiment, raille d'un mot piquant les « fadeurs sylphiques » de Wilhelmi, et quant à Lausanne, elle est résolue à s'y montrer aimable et confiante : « Je serais comme eux, si, recevant leurs politesses, je les jugeais méchamment. »
La réponse de d'Hermenches est intéressante, parce qu'elle est datée de Ferney (23 mars 1772) :
« Je voudrais que vous y fussiez, au lieu de ce plat Lausanne, où vous allez arriver quand je le fuis. Qu'est-ce que la vie ? Il y a quelques années, j'aurais marché au travers d'un brasier pour posséder Agnès à Lausanne ! Je me fais du bien ici : ce vénérable et prodigieux vieillard écoute mes misères, s'entretient de mes petites peines comme une bonne mère ; aussi je le trouve grand dans ces moments-là, comme M'ne de Sévigné
1 II lui écrivait après sa visite : « J'ai été prodigieusement content de vous ; l'espèce de dignité que donne l'état de madame vous va singulièrement bien. Je suis tout étonné (?!) de vous trouver femme aussi merveilleuse et adorable que vous étiez fille sublime et incomparable... Je vous apprends que vous plaisez universellement et que vous avez surpassé tout ce que la prévention et le prestige avaient annoncé de plus favorable pour vous. » (7 février 1772).
trouvait Louis XIV un héros, après qu'il eut dansé un menuet avec elle. Il faut absolument que vous veniez le voir ; il est digne de vous écouter, et vous l'êtes infiniment de lui parler. »
Le 23 avril, elle répond en donnant tout d'abord ses impressions sur Lausanne :
« ...Je n'en suis pas enthousiasmée, mais je m'y suis amusée. On était si honnête que je ne pouvais résister à rien. De retour ici, je me suis chargée de la conduite de la maison : me voici ménagère et souvent cuisinière ; cela m'occupe et m'amuse... Parlons des gens de Lausanne. J'ai trouvé Mme de Sévery extrêmement aimable '. Quand nous avons été à notre aise ensemble, je lui ai trouvé bien de l'esprit et de la justesse d'esprit, une gaîté fine et vraiment agréable, enfin tout ce qui est en droit de plaire, et elle m'a beaucoup plu. Son mari est bon, franc, facile ; j'en ai été très contente. »
Mais elle est surtout charmée de Mme de Villardin : celle-ci rappelle Mme d'Athlone, «à qui le monde, dit-elle joliment, n'a point donné d'usage du monde. » Elle loue le marquis de Gentil de Langalerie -, qui se plaçait volontiers à côté d'elle à table :
« Il est un peu sale, mais il est gai, il est instruit ; il y a dans tous ses discours de la bonhomie et une facilité d'esprit et d'expression que j'aime, au lieu que je déteste le précieux, le belesprit et les beaux parleurs qui s'écoutent et veulent être écoutés. J'aime qu'on aille rapidement son train en discourant ; je sais bien attraper au vol ce qu'on dit de bon... M. Tissot a bien de l'esprit. Je l'ai trouvé tel que vous me l'aviez dépeint... Votre dernière lettre était datée de Ferney : j'ai été bien aise que vous y pensassiez à moi. Vous m'y souhaitiez : je ne m'y souhaite point. C'est un méchant homme de beaucoup d'esprit. Je le lirai, mais je n'irai pas V encenser . »
Nulle déclaration ne peint mieux ce quant à soi qui est un des traits saillants du caractère d'Isabelle. Nous constatons
1 Mme de Charrière-de Séverv, sa cousine. Elle demeura en correspondance avec cette aimable parente vaudoise. La famille de Charrière-de Séverv, à Valency, près Lausanne, possède une quinzaine de lettres écrites de Colombier, que nous avons eues entre les mains. Elles contiennent quelques détails intéressants sur la vie de AL" de Charrière pendant les premières années de son mariage.
2 Allié de Constant, beau-frère de d'Hermenches, et comme lui ami de Voltaire (voir Perey et Maugras, La Vie intime de Voltaire aux Délices et à Ferney, p. 124-129).
qu'elle ne fut fascinée ni par Voltaire, ni par Rousseau. Ce devait pourtant, semble-t-il, être une forte tentation, pour une femme d'esprit, d'aller recueillir les compliments dont Voltaire n'eût pas manqué de se mettre en frais pour elle ; de briller quelques moments à la petite cour de Ferney, de faire la conquête du roi... Mais il eût fallu «l'encenser». Mme de Charrière, qui n'abdiquait point son droit de le juger, n'était pas femme à dissimuler ses sentiments intimes pour plaire à Voltaire. Elle dédaigna cette occasion d'être présentée au grand homme, et celui-ci vécut encore six années, sans qu'elle éprouvât jamais aucun désir de l'approcher. Plus tard, ayant lu les lettres de Voltaire à Frédéric II, elle les jugeait ainsi :
« Pour ce qui est du poëte et de ses lettres, c'est de la gentillesse d'esprit, de la grâce, de la malice, de la rancune, de la puérile vanité, de la bassesse, de la hardiesse tellement mêlées, qu'on aime et hait, qu'on admire et méprise, qu'on s'indigne et qu'on rit tout à tour et presque à la fois... Je suis si vaine pour mon sexe des lettres de la Margrave de Bareith, que je les lis à tout le monde. Je n'ai jamais rien vu d'une femme qui prouve aussi complètement que nous pouvons être tout ce que sont les hommes. On dit que Sapho l'avait prouvé quant à la poésie : la Margrave le prouve quant au grand et bon esprit ; c'est donc un procès jugé. » (A Chambrier d'Oleyres, 6 décembre 1788.)
En arrivant de Lausanne, elle écrivait à son frère :
« 19 avril 1772... On m'a parlé et fait parler de vous jusqu'à me fatiguer et m'impatienter : vous savez si j'en eusse parlé volontiers à des amis ! Mais entendre, au moment de mon arrivée, toutes les assemblées, les vieux, les jeunes, les Suisses, les Anglais, les Français, dire et répéter : Votre frère est bien intéressant ! et devoir faire une histoire à des inconnus dont je voyais le visage et dont j'entendais la voix pour la première fois de ma vie, c'était à mon avis profaner le sujet et le héros de l'histoire, et faire des lieux communs de ces détails qui me touchent si sensiblement. Enfin, j'ai vu que vous étiez aimé de beaucoup de gens et applaudi de tous. Cela m'a pourtant fait plaisir... J'ai été très fêtée, j'ai soupe partout... Je me fais une grande fête de vous voir. Sur la fin de mai, dites-vous. C'est bientôt. Ah ! que cela est bon ! »
Ce séjour — il dura deux semaines et demie — est le plus long qu'à notre connaissance Mme de Charrière ait jamais fait à Lausanne. Si nous soulignons le fait, c'est qu'on lit en vingt
ouvrages différents que M nc de Charrière « vécut » à Lausanne, ou du moins y séjourna fréquemment, pendant un temps assez long pour faire partie du « tout-Lausanne » d'alors. On lui assigne une place dans la société lausannoise. C'est une erreur absolue, née peut-être d'une simple confusion : on a souvent pris Mme de Charrière de Bavois pour Mme de Charrière de Tuyll '. La première, née de Saussure, avait un salon à Lausanne ; ses samedis étaient fort spirituels au gré des uns, mortellement ennuyeux au dire des autres. Quant à notre amie, ses visites à Lausanne furent extrêmement rares et courtes. En revanche, elle séjourna à plusieurs reprises et pour plusieurs mois à Genève, qu'elle préférait manifestement. Elle y passa même quelques hivers 2. Pour connaître Lausanne et en peindre la société comme elle l'a fait, il lui a suffi d'y faire une ou deux courtes visites ; mais, en somme, Lausanne a tenu une place infime dans sa vie et dans sa correspondance. Elle avait d'ailleurs beaucoup moins le goût de la société et le besoin des salons qu'on ne se l'est figuré. Au moment de son mariage déjà, cette femme trop clairvoyante ne croyait plus guère qu'à quelques amis éprouvés, et les plus vifs plaisirs intellectuels ne balançaient même pas à ses yeux les joies d'une affection partagée et sûre. Aussi, quelle fête, lorsque sa meilleure amie arriva à Colombier, le 20 juin 1772 ! Elle était paisiblement occupée à écrire à son frère Ditie :
«Tout à coup, j'entends le bruit d'un carrosse; le cocher fait hu-t, hu-t pour arrêter, je cours à la fenêtre, je vois deux chevaux et, derrière, encore deux têtes de chevaux. Je cours à la porte de ma chambre ; je crie : « Est-ce Mmc d'Athlone ? » On répond qu'oui. Le moment d'après je me trouve au bas de l'escalier, dans les bras de ma cousine, riant, pleurant, l'embrassant à la fois, aussi surprise que si j'eusse ignoré son voyage, et n'en croyant qu'à peine mes sens, qui me disaient que c'était elle, elle-même, à Colombier, chez moi ! Toute la journée du
1 Nous en pourrions citer maint exemple. Un des plus récents se trouve dans une note du Journal de M"" de Ca%enove-d' Ariens (publié par A. de Cazenove. Paris, Picard, igo3), où M"' de Charrière de Bavois — car il ne peut s'agir que d'elle en cet endroit — est appelée «l'amie de Benjamin Constant», ce qui désigne notre dame de Colombier.
2 En revenant de Genève à Colombier, il lui arriva plusieurs fois de passer à Lausanne sans s'y arrêter. (Lettre de M. de Charrière à sa femme, 1 781 ).
MADAME DE CHAKKIERE ET SEs AMIS
lundi a été comme un premier moment, et il m'a fallu toute la semaine pour me reconnaître et rasseoir mes esprits. Nous sommes charmées, heureuses, contentes l'une et l'autre au delà de l'expression. Mylord s'amuse, il est l'ami de tous les habitants du logis ; il joue au piquet avec M. de Charrière, il arrose
le jardin de M,ie de Penthaz, il plaisante avec Henriette.
Leur logement est joli et commode :
c'est dans la meilleure maison du village. On trouve notre établissement agréable, la maison gaie, la vigne d'un bon rapport. C'est moi qui gouverne ma maison depuis deux ou trois mois, — je la gouverne aujourd'hui avec un plaisir nouveau. Ma cousine n'a jamais eu un plus beau visage ni un plus grand appétit. Le voyage ne l'a point fatiguée, la chaleur ne l'incommode pas; elle dit qu'elle serait venue quand ce n'aurait été que pour
(D après un pastel de Liotard appartenant au comte {■ r
G. Bentinck, à Amcrongen) slx JOUTS . »
1 M°" d'Athlone, très vive de nature, devint, avec les années, originale jusqu'à l'excentricité. Vincent de Tuyll, dans une lettre à sa sœur, M"' de Charrière (3o Juin 1702), appelait M™ d'Athlone «une personne qui, avec le meilleur cœur du monde, est extravagante dans tout ce qu'elle fait comme dans tout ce qu'elle écrit*. Ses fantaisies bizarres sont restées légendaires au château d'Amerongen, où elle passa sa vie. (Elle mourut en [819). .Mais on y a conservé aussi le souvenir de son excellent cœur — et son portrait, qui fait pendant à celui de mylord Athlone. Nous reproduisons le premier, en notant qu'il fut peint, précisément en 1772, par Liotard (ainsi que M™ de Charrière l'écrit à Ditie). Ce beau pastel donne bien l'idée
LUNE DE Ml KL IO,5
Ce fut un heureux temps. Mais vers la fin de l'année, une fois les amis partis, voici que ses anciennes inquiétudes au sujet de d'Hermenches la reprennent. Il parlait alors de divorcer et de se remarier : elle jugea opportun de lui adresser cette réclamation bien naturelle :
«Voici ce que j'exige, et mon frère, que vous connaissez, que vous estimez, qui connaît les lois de l'honneur et de la probité, et celles de la prudence, l'exige aussi : si vous vous mariez, avant que votre contrat soit signé, vous me renverrez toutes mes lettres, toutes. Une jeune nouvelle femme est la maîtresse la plus séduisante qu'on puisse avoir ; auprès d'elle une ancienne amie n'est rien. En un mot, je l'exige, et une personne qui vous a si longtemps témoigné de l'amitié, avec tant de franchise, de zèle et de constance, malgré l'absence, l'éloignement, malgré tant d'oppositions et de discours, ne doit pas exiger en vain une chose qui intéresse son repos... Nous ne vous demandons si expressément ces lettres qu'au cas que vous vous mariiez, parce que nous sommes persuadés que vous avez et que vous aurez toujours, hors de ce cas-là, les soins nécessaires pour qu'elles ne soient jamais lues de personne. Vous savez combien elles paraîtraient sottes et ridicules. » (30 septembre 1772.)
Nous n'avons pas la réponse de d'Hermenches ; sans doute il resta muet, car elle revient sur cette affaire dans la lettre suivante, où elle lui conte qu'elle a reçu de ses nouvelles par un de ses officiers, M. Chaillet :
« Il m'a trouvée seule avec ma femme de chambre, elle ployant des chemises, moi faisant de la tapisserie... M. de Charrière faisait sa partie de tarot chez M. Chaillet, pendant que son fils me parlait ici de vous. »
A ce moment, d'Hermenches avait obtenu son divorce, assez superflu d'ailleurs, puisque sa femme mourait quelques mois après, sans la permission du docteur Tissot l... Cependant d'Hermenches ne rendait toujours pas les lettres, et la pauvre femme les réclamera derechef, sans plus de succès.
de cette figure opulente, cordiale, épanouie, rayonnante de santé, que Rubens eût aimé à peindre. — Dans le parc d'Amerongen, on voit encore un joli pavillon que Mmc d'Athlone y avait fait édifier et qu'elle appela Colombier en souvenir des jours heureux passés auprès de sa cousine tendrement aimée.
1 Dans une visite à Colombier, l'illustre médecin avait prononcé que M"" d'Hermenches « qu'on disait fort malade, n'était ni morte ni mourante. »
Vers le même temps, son mari la conduisit à Berne, où il avait, par sa mère (née de Murait), de nombreux parents. Elle fut vivement frappée de l'aspect robuste et cossu de cette belle vieille ville ; elle y remarqua le bien-être du peuple, l'abondance des marchés, la propreté des rues. « Ces gens-là, dit-elle, gouvernent bien leur ménage, et cela fait plaisir à voir. »> Elle trouve et retrouve des amis, une dame de Sturler, une dame Frisching, « belle comme une sultane favorite », qu'elle devait avoir connue en Hollande ; elle revoit Wilhelmi, qui gagne dans sa sympathie, et l'aimable Bonstetten, « qui raconte les moindres choses avec une grâce et une finesse qui plaisent ».
Mais ces courts séjours à Lausanne et à Berne ne firent que de rares diversions à l'existence calme, un peu monotone, où elle était entrée avec la résolution de s'en accommoder. Dès son arrivée à Colombier, elle avait noué des relations avec la société de Neuchâtel et pris intérêt aux détails de la vie locale.
Six ans auparavant, la présence de Rousseau dans la Principauté y avait soulevé une effroyable tempête : le gouvernement de l'Etat et celui de l'Eglise avaient saisi une bonne occasion de ranimer leur vieille querelle, et l'on s'était battu sur le dos de Jean-Jacques, lequel se croyait «l'unique objet de tant de sollicitude ! ». A ces jours orageux, avait succédé une accalmie, et dans la société de la petite ville, que venaient animer pendant leurs congés les officiers neuchâtelois au service de France ou de Hollande, les distractions mondaines ne manquaient point. Mme de Charrière y prit part au début avec un assez vif intérêt. Dès la première lettre écrite de Colombier à son frère, elle mentionne Mme DuPeyrou, qui « devient plus simple et plus aimable » — et que nous retrouverons tantôt. Dans les somptueuses réceptions de DuPeyrou, ainsi qu'aux bals et concerts donnés dans le petit théâtre, dont la ville venait d'être dotée par quelques amateurs 2, Mme de Charrière put se
1 Fritz Berthoud : J.-J. Rousseau au Yal-de-Travers, Paris, Fischbacher, 1881, p. 247.
2 C'est, aujourd'hui encore, le seul théâtre que possède Xeuchàtel. Les étrangers sans culture, qui jugent spirituel de mépriser une petite ville, et quelques Neuchâtelois aussi, qui font chorus avec eux par une ridicule fausse honte, — se moquent à l'envi de cet édifice, construit vers 1766, et devenu trop petit pour une ville de 20,000 âmes; on ne songe pas qu'il
livrer à ces observations de types, de mœurs et de langage qui se condenseront dix ans plus tard dans les Lettres neuchâteloises. Elle aimait à voir jouer des comédies de salon, spectacle assez nouveau pour elle :
« C'est la première fois, écrit-elle à d'Hermenches, que je vois une troupe de société... Les opéras comiques prêtent un peu plus à l'illusion que les comédies, où l'on voit d'un bout à l'autre M. un tel et Mme une telle, et point du tout les personnages de la pièce. On a joué la Gageure '. Mme DuPeyrou m'a étonnée par la dignité, la finesse et l'aisance de son jeu ; sa figure est noble et sa prononciation distincte, de sorte qu'elle a tout ce qu'il faut pour une excellente Mmc Préville... Je travaille beaucoup, je lis un peu... Je ne m'ennuie point : M. de Charrière est trop aimable et je l'aime trop pour pouvoir m'ennuyer auprès de lui. Si mes nerfs ne me faisaient souffrir bien souvent, je serais encore plus heureuse. » (14 février 1773)-
De temps en temps, elle va passer quelques jours à Neuchâtel, et recueille, pour les conter à son frère, les menus événements du chef-lieu. Il en est qui font sensation, comme le duel du baron d'Erlach avec « un jeune Sandoz, qui est brave et vif, et qui était amoureux » : c'est Mme DuPeyrou qui fut la cause involontaire de cette querelle :
« Ils se sont battus dans nos allées de Colombier ; tous deux ont été blessés. Sandoz, qui avait eu tort, l'a reconnu de très bonne grâce. Quant à Mme DuPeyrou, on ne pouvait que faire des conjectures sur son chapitre, mais elles ne lui ont pas été favorables. Je vous verrais diriger la fumée de votre pipe du côté de son visage avec plus de plaisir que jamais. Je l'ai vue quelquefois dans trois petits séjours que j'ai faits à Neuchâtel à l'auberge... On donna, il y a huit jours, un très joli bal de souscription. Mme Bosset, des Gardes, en donna aussi un, où je m'amusai beaucoup. Tout le monde ici danse bien; Mme DuPeyrou danse très bien. Vous savez qu'on a donné très souvent la comédie. J'y allais par curiosité et par politesse, et d'ordinaire je m'y ennuyais comme une malheureuse. Mais que j'ai été bien dédommagée par Mme de Montmollin et M. de
était fort spacieux pour une ville de 3ooo. Et l'on rit de son extérieur, qui est insignifiant, sans se douter que la salle de spectacle est charmante, très intelligemment conçue comme forme, proportions et disposition. Nos grands architectes seraient peut-être fort empêchés de faire mieux aujourd'hui.
1 La Gageure imprévue, de Sedaine (1768).
Chambrier ! Qu'ils ont bien joué Sylvain ', et que Sylvain est une charmante pièce ! Jamais je n'ai entendu de musique mieux faite ni mieux chantée. Ces deux personnes étaient ravissantes. On pleurait, on admirait, leurs deux voix sont faites l'une pour l'autre. On ne pensait à autre chose encore deux jours après avoir vu Sylvain (23 mars 1773). »
Une des choses qui l'intéressa le plus, à son arrivée dans notre pays, ce furent les vendanges, spectacle plus neuf encore pour elle que le théâtre de société :
« 21 octobre 1772 (à Ditie). On fait ici une vendange prodigieuse. Je suis bien fâchée que vous n'y soyez plus. Vous seriez mal servi et mal nourri, mais vous vous amuseriez de la gaîté, des embarras, du mouvement, de ce charmant air d'abondance...
...Dites-moi si votre ébullition, vos boutons, votre fièvre n'ont point fait de bien au reste de votre santé. C'était déjà la même disposition sans doute qui vous fit devenir tout à coup si rouge chez M. DuPeyrou. Les bains du lac peuvent avoir contribué à cela : si c'est un bien, j'en aimerai le lac. Je l'ai vu encore ce soir : il était beau !
...Je ne vois personne et j'en rends grâce aux vendanges. Les uns sont au Tertre, d'autres à Neuchâtel, d'autres renfermés chez eux... Le prince de Darmstadt 2 a été à Neuchâtel. On ne nous a point invités avec lui : c'est très bien fait ; les chars de vendange barraient ces étroits chemins. Mme DuPeyrou lui a déplu : c'est bien fait encore !
On parle toujours très bon français ici : M,le Charlotte Meuron, parlant l'autre jour de M"»* Pourtalès, encore Mlle De Luze, disait qu'elle aurait pu donner une fille qui aurait eu de V ouverture. J'ai appris la phrase par cœur pour Noski et pour vous 3. Vous souvenez-vous de ce pauvre enfant qui fut presque écrasé au Bied ? Je vis l'autre jour sa mère et lui demandai s'il commençait à donner des marques d'amitié et de préférence : Oui, dit-elle, grâce à Dieu, il s'est remis à baiser. — Quel dommage si cette lettre venait à se perdre ! Je vous dis de si belles choses. Adieu, mon frère et ami Ditie. Vous dites : « Nous nous sommes moins qu'autrefois. » — Peut-être. Mais nous nous redevien-
1 Le Silvain, comédie en un acte, mêlée d'ariettes, par Marmontel, musique de Grétry, jouée aux Italiens en 1770.
2 Louis, prince de Hesse-Darmstadt, né en 1753, devint grand-duc en 1790.
3 Xoski est un surnom d'amitié qu'elle donnait alors à son mari, lequel, en retour, l'appelait Xoska. Nous ignorons l'origine de ces sobriquets polonais.
drons plus, à mesure que nous verrons mieux que nous avons changé aussi peu que possible '. »
DITIE DE TUYLL (D'après un pastel appartenant au comte G. Bentinck.
Amerongcn)
1 Le spirituel Ditie n'était pas en reste de drôleries avec sa sœur. Il lui envoyait de Nice un récit qui la rit rire aux larmes et qu'on nous permettra de glisser discrètement dans une note: «.La passion du jeu, écrit-il, a si bien subjugué dans ces contrées toutes les classes des habitants, que ceux qui ne jouent pas de l'or jouent de la m.... ; de mes yeux j'en ai vu l'exemple aujourd'hui, tout comme je vous le dis, sans badiner; j'ai pensé étouffer de rire. C'étaient trois ou quatre petits misérables qui ramassent ce que je viens de vous dire, et qui avaient fait, chacun de sa récolte, des portions égales : ces portions passaient de l'un à l'autre selon qu'en ordonnait la fortune ; elle dispose d'un tas de m.... comme du sort d'un empire. »
A tout prendre, sa vie de jeune mariée n'avait rien de morose. Mais une grande douleur allait la frapper. Son frère, à qui le séjour du Midi convenait, avait été chargé par les Etats-Généraux d'aller féliciter le roi de Sardaigne (Victor-Amédée III) de son accession au trône. Il se promettait de visiter l'Italie, puis de séjourner à Colombier au retour. Mais l'état de sa santé ne s'améliorait pas. Sa sœur lui écrivait, le 10 avril 1773, une lettre à la fois désolée et pleine de l'espérance d'un prochain revoir :
«Nous avons eu froid aussi bien que vous... Malgré la bise, le printemps va son petit train, les feuilles paraissent et se déplient, les rieurs s'épanouissent, et sentent déjà bon. Je pense que la saison sera bien agréable pour votre voyage. En revenant du Midi vers le Nord, vous trouverez partout la première verdure. ...Aujourd'hui, j'ai pensé à vous moins gaîment. Je le répète, votre lettre m'a affligée. »
C'est la dernière fois qu'elle écrivait à ce frère si tendrement aimé, qui ne devait pas revoir le Nord, ni sa sœur, ni les siens. Il mourut à Naples. Ses dernières dispositions, dictées au consul de Hollande, sont datées du 21 mai 1773 *. Nous pouvons deviner quel deuil cruel fut pour elle cette mort imprévue et lointaine. Elle n'avait, parmi les siens, d'intimité vraie qu'avec son frère Ditie. Dans sa grande douleur, elle souhaita de revoir son vieux père, accablé, lui aussi, sous le coup de la funèbre nouvelle. En effet, nous la retrouvons à Zuylen l'année suivante :
« Zuylen 16 août 1774. {A (THermenches.) Votre lettre était remplie de sensibilité sur la mort de mon frère. Je n'ai point répondu, parce que j'ai été très longtemps hors d'état d'écrire... Ma vie a été douce et uniforme dans ma famille, et n'était guère troublée ni changée que par des maux de nerfs dont la peinture
1 C'est peut-être à l'occasion de cette mort que l'aîné des frères, Guillaume de Tuyll, fit le voyage au retour duquel il s'arrêta à Colombier, en Juillet 1773. (Lettre à M"" de Charrière-de Séverv, à Lausanne). — Constatons ici que la lettre publiée par Gaullieur comme adressée à Ditie le 8 octobre 1774, devait être d'une date antérieure. Mais elle n'est pas même authentique, car Gaullieur l'a composée de divers passages empruntés à plusieurs lettres. Nous verrons d'autres exemples de ces procédés de transposition, de changement de date ou de texte ou d'attribution des lettres, dont Gaullieur a souvent usé, — bien malheureusement, car ils enlèvent toute valeur documentaire aux textes qu'il a publiés. (Voir plus loin, chap. XV).
LUNE 1)K MIKL
vous aurait fait autant de pitié que celle de mes amusements vous eût donné d'ennui. Je suis peut-être encore assez bonne à voir pour des gens paisibles, accoutumés à m'aimer, mais il est impossible que j'inspire le moindre intérêt au reste du monde. C'est sans retour que je suis maussade, parce que je ne suis point fâchée de l'être. Mon mépris pour les hommes ne va point en augmentant, mais bien mon indifférence pour leur suffrage; c'est-à-dire que je ne désire pas de les occuper, d'en être regardée, ni applaudie ; mais je crains plus que jamais de les blesser et d'en être blâmée. Vous voyez que de tout cela il ne doit pas résulter une façon d'être qui vous parût aimable, à vous qui êtes toujours tout vivacité, tout activité, tout ambition. Je vous divertirais comme un vieillard de 80 ans pourrait divertir une fille de vingt...
...Nous sommes ici beaucoup de monde : ma sœur et son mari avec tous leurs enfants, ma belle-sœur avec les siens et son mari, et mon frère cadet [Vincent], qui n'a point encore de femme. Mon père paraît fort content de nous voir ainsi rassemblés et de bon accord, tous satisfaits les uns des autres. Mon mari est estimé et chéri de toute ma famille, chacun applaudit à mon choix et partage mes sentiments.
... Voilà bien des douceurs, ajoute-t-elle après avoir mentionné la présence de sa chère cousine, aux couches de laquelle elle venait d'assister. Cependant, il faudra bientôt partir : M. de Charrière voudrait être chez lui avant les vendanges, et il a raison de le vouloir... Peut-être irons-nous à petites journées pour épargner de la fatigue à un jeune homme qui nous sert et que nous aimons beaucoup.
...Une chose diminue mon empressement pour notre correspondance : je ne puis penser à vous écrire sans penser à meslettres d'autrefois, et cette pensée m'inquiète. Je ne me souviens pas d'avoir jamais eu rien de malhonnête dans le cœur, mais je sais en gros que je disais autrefois tout ce que je pensaiset que j'ai dû penser beaucoup de folies imprudentes et surtout ridicules à dire. Cela n'est pas assez sérieux pour vous redemander positivement mes lettres, et cette demande aurait l'air d'une défiance de vous, que je n'ai pas ; mais, d'un autre côté, depuis que je suis mariée, tout ce qui pourrait blesser mon mari le moins du monde m'étant devenu d'une extrême importance, je vous écris moins volontiers, parce que je ne puis vous écrire sans me rappeler des idées que j'aime mieux éloigner. Voilà au vrai tout mon cœur, toutes les causes de mon silence, car ma franchise est invariable, aussi bien que mon amitié. »
Cette lettre, à la fois tremblante et ferme, ne reçut pas la réponse qu'on pouvait attendre d'un homme du monde aussi accompli. Non seulement d'Hermenches garda les lettres, mais
il se fâcha, se répandit en reproches contre l'inconstance de son amie, qui lui répondit l'année suivante seulement l :
« Je me crois la personne la moins faite pour être accusée d'inconstance qui soit au monde, et vous auriez grand tort de porter le deuil d'un cœur très en vie et d'une amitié qui ne mourra point. Ma morale vous a déplu... Vous n'en serez plus ennuyé. Vous avez trouvé mauvais que je vous redemandasse mes lettres : je ne vous les redemandais pas, je vous disais seulement que je serais plus contente, plus en repos, et que je vous écrirais plus volontiers si vous vouliez me les rendre. Vous ne le voulez pas et vous avez été fâché de ce que je vous disais là-dessus : je cesserai d'en parler, et moyennant cela j'espère que vous serez satisfait, que vous me croirez le sens commun et une manière d'être à peu près comme je l'avais quand vous m'honoriez de votre estime. »
Encore quelques paroles aimables, presque affectueuses ; un compliment à d'Hermenches sur ses lettres, — « mélange de gaîté et d'amertume qui rend toutes vos peintures si piquantes ; des impressions exagérées dans un style plein de feu », — et voilà la fin de cette correspondance qui avait duré tant d'années ! Du moins d'Hermenches a-t-il négligé de garder les lettres suivantes, s'il y en eut. Nous pensons qu'il n'y en eut pas. Pourquoi auraient-ils continué à s'écrire ? Elle n'avait plus confiance en lui. l'intimité ancienne était finie. Quant à d'Hermenches, il n'avait plus rien de romanesque à attendre d'elle. Madame de Charrière, épouse d'un mari placide et bon, n'était plus cette « incomparable Agnès », qu'il avait aimée d'un sentiment si particulier et si vif. Sa destinée, désormais fixée, n'était plus une piquante énigme pour ce déchiffreur de cœurs féminins, pour ce confesseur mondain cherchant la volupté des situations scabreuses et des confidences téméraires. Agnès était descendue dans la prose d'un mariage raisonnable, et en somme heureux. Assagie par l'expérience, éprouvée par un deuil profond, elle ne demandait que le repos dans sa retraite, la paix du colombier... Elle n'avait pour son ancien adorateur plus rien de l'héroïne un peu troublante de jadis : ne renonçait-elle pas à l'être au
1 Cette lettre, du 23 Juillet 1775, est écrite de Hollande, où M" de Charrière faisait un nouveau séjour. Ce fut sans doute la dernière fois qu'elle vit son père, qui mourut l'année suivante (1" septembre 1776).
point de lui réclamer prudemment des lettres qu'elle regrettait d'avoir écrites ? D'Hermenches trouva cela chétif, et se détourna de cette femme dont il avait attendu mieux. La correspondance s'éteignit.
Et lorsque d'Hermenches mourut, dix ans plus tard, Mme de Charrière, elle, allait se reprendre à vivre : le propre neveu de d'Hermenches, Benjamin Constant, allait occuper cette âme à la fois désabusée et ardemment aimante. Mais nous serions bien surpris si, au moment de la mort de l'ancien ami, et pendant tout le reste de sa vie, elle n'avait éprouvé un singulier malaise à penser que ses lettres de jeunesse traînaient encore dans quelque tiroir, livrées aux regards indiscrets. Sentiment d'autant plus pénible, qu'elle ne pouvait tenter de les recouvrer sans attirer précisément l'attention sur elles.
Et maintenant, ces lettres d'une jeune fille trop confiante, nous les avons eues sous les yeux. Aurions-nous dû les ignorer et les taire ? Nous ne pouvons le croire. Dans l'imprudence même de sa franchise, dans la liberté excessive de ses aveux, Belle de Zuylen nous est apparue si sincère, elle a si bravement confessé ce que tant d'autres eussent dissimulé avec soin, il y a, en un mot, dans cette âme tant de droiture, tant de vaillance à se montrer au vrai, que nous l'en aimons et respectons davantage. Nous avons voulu tout savoir d'elle, et tout dire, parce que, tout pesé, les cœurs droits n'ont rien à redouter de la pleine lumière l.
1 D'Hermenches lui écrivait, au début de leur relation: «Je vous obéirai: je brûlerai vos lettres ; mais je ne vous cèle point que je copierai tout ce qui porte le caractère de votre génie. Ce sont des morceaux trop rares pour les anéantir. Vos lettres méritent de passer à la postérité. » — 11 en était si convaincu qu'il ne brûla rien. La postérité ne lui en voudra pas.