‹ Madame de Charrière et ses amis d'après de nombreux documents inéditsChapitre 28 sur 70 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

DuPeyrou et les Chaillet

«Lier ensemble desgensd'honneur et de sens, dont l'esprit est susceptible de lumières, et s'entourer de ces gens-là, c'est en vérité le plus grand service qu'on puisse se rendre... »

(M"" de Charrière à Mmt de Sandoz-Rollin).

L'ami de Jean-Jacques. — L'hôtel DuPeyrou. — Les frères Chaillet : le botaniste et Chaillet-de Mézerac. — Chambrier d'Oleyres. — Le pasteur Chaillet, rédacteur du Mercure suisse ; son caractère; originalité de sa critique. ■ — Son journal intime. — Mort du baron de Tuyll, père de M"" de Charrière. — Vincent de Tuyll et sa femme à Colombier. — Impressions d'un officier hollandais. — Les millionnaires neuchàtelois. — Les sœurs Moula. — M"" de Charrière à Genève.

Nous avons rencontré, dans les premières lettres que Mme de Charrière a écrites de Colombier, les noms de DuPeyrou et de Chaillet : ils désignent les plus anciennes relations qu'elle ait formées dans notre pays. Nous devons nous y arrêter un moment.

Pierre-Alexandre DuPeyrou, dont la famille, originaire du Périgord, s'était réfugiée en Hollande pour cause de religion, naquit le 7 mai 1729 à Paramaribo, gouvernement de Surinam, où son père était conseiller à la cour de Justice. En 1739, l'enfant fut amené en Hollande ; il y fut élevé, ainsi qu'une

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sœur, qui mourut jeune à Amsterdam. Sa mère, Lucie Droilhet, devenue veuve, se remaria en 1743 avec Philippe Le Chambrier, colonel au service des Etats-Généraux, commandant en chef de la province de Surinam. Quatre ans après, Chambrier revint se fixer dans sa ville natale, où il mourut en 1754. DuPeyrou, qui avait suivi ses parents à Neuchâtel, y fut reçu bourgeois en 1748. Il jouissait d'une immense fortune, dont il fit l'usage le plus généreux. Il avait d'importantes affaires en Hollande, et se plaint souvent du tracas qu'elles lui donnent ; elles accroissaient en même temps sa richesse.

Lié d'amitié avec le colonel Abraham Pury et mylord Maréchal, gouverneur de la Principauté, DuPeyrou rencontra chez eux Jean-Jacques Rousseau et se lia avec lui d'une étroite amitié. Il partageait les opinions philosophiques du gouverneur : lorsque commença contre Rousseau la sotte persécution dont le pasteur Montmollin, poussé par ses collègues genevois, fut l'instigateur et dont les Lettres de la Montagne furent moins encore la cause que le prétexte, Rousseau eut pour ardents partisans mylord Maréchal, les conseillers d'Etat Pury et Chaillet, et DuPeyrou. Celui-ci écrivit, pour confondre le pasteur de Métiers, cette fameuse lettre « imprimée à Goa, aux dépens du Saint Office », qui fut proprement de l'huile sur le feu. DuPeyrou s'y montrait polémiste habile et incisif, et Montmollin eut fort affaire à lui répondre. Vers le même temps, Rousseau s'était passionné pour la botanique, et faisait, selon son expression, des « caravanes » avec ses amis, le justicier Clerc, DuPeyrou, d'Escherny, etc. Ces joyeuses excursions au Creux-du-Van, au Chasseron, à Brot, avaient laissé à Rousseau un souvenir délicieux, dont on retrouve la trace dans son œuvre l.

Les lettres de Rousseau à DuPeyrou sont au nombre de cent treize et embrassent les années 1764-177 1. La correspondance cessa donc sept ans avant la mort de Jean- Jacques, mais celui-ci ne retira point à DuPeyrou la confiance qu'il lui avait montrée en lui laissant, au départ de Neuchâtel, une grande partie de ses papiers. DuPeyrou lui avait prouvé

1 Voir Fritz Berthoud, J.-J. Rousseau au Val-de-Travers. Voir aussi les lettres de Rousseau à DuPeyrou du 1" août 1767 et du 16 septembre 176g.

son attachement en s'occupant avec zèle du projet d'édition générale de ses œuvres ; l'affaire ne put aboutir, mais, dès ce moment, DuPeyrou devint le conseiller financier du philosophe et s'occupa avec mylord Maréchal d'assurer le pain de sa vieillesse :

« C'est de lui, disait Rousseau à Mme Latour- Franqueville, que je tiens ma subsistance et mon indépendance. » (décembre 1767.) — Il écrivait à Du Peyrou lui-même :

« Agissez pour moi comme un bon tuteur pour son pupille. Je vous vois avec plaisir prendre cette peine. Voilà, Monsieur, le seul compliment que je vous ferai jamais.»

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