PIERRF-ALEXANDRE DU PEYROU
Philippe de Pury
(D'après un portrait appartenant à M à Xeuchàtel)
Jl qualifie Du Peyrou d'« âme
honnête» , d'homme « précieux à son cœur », et se demande si ses malheurs ne l'ont pas conduit à celui que la Providence « appelle à lui fermer les yeux ». C'est l'honneur de sa mémoire que Rousseau entendait confier à DuPeyrou en lui remettant le dépôt de ses papiers.
Dès 1764, Rousseau pensait à quitter Môtiers, dont il avait pris les habitants en aversion, et inclinait à accepter l'hospitalité que lui offrait DuPeyrou dans une de ses maisons de campagne, en attendant que fût achevée la construction de sa belle résidence de la ville. Rousseau l'appelait déjà « mon
cher hôte ». Nous le voyons se rendre à Cressier ' avec Thérèse, afin de juger de l'établissement que DuPeyrou possédait dans ce village ; de Cressier, il alla avec son ami visiter l'Ile de St-Pierre, ce qui plus tard lui donna l'idée de s'y réfugier. Il y vécut alors quelques semaines, puis en fut chassé brutalement : c'est à Du- Peyrou qu'il crie dans sa détresse, et DuPeyrou d'accourir. La correspondance entre les deux amis se continue pendant toute l'odyssée de Rousseau, qui séjourne à Strasbourg, en Angleterre, à Trye, à Bourgoin... Rousseau conserve longtemps le ton affectueux, familier et confiant; il salue « madame la commandante » , la « bonne maman » de DuPeyrou, la «reine des mères ».
Celle - ci étant morte en 1769, DuPeyrou, âgé déjà de 40 ans, épousa Henriette-Dorothée de Pury, fille de son ami le colonel. Très jolie, très vive, bon cœur et tête un peu légère, telle apparaît Mm2 DuPeyrou dans les lettres des contemporains. Malheureusement, il y avait entre les époux une différence d'âge
1 D'apré
MADVME DU PEYROl un pastc
ppartcnant à M" Philippe de Pury à Ncuchàtel'
1 C'est dans cette course à Cressier que Rousseau trouva la pervenche qui lui causa une émotion si vive en lui rappelant M"" de Warens.
qui aurait dû les effrayer l'un et l'autre. Née le 27 décembre 1750, Mme DuPeyrou n'avait que dix-huit ans et demi. Son mari l'avait connue petite fille. Rousseau lui-même, qui l'avait rencontrée à Mon-Lézi, retraite d'été du colonel, ne paraît pas avoir particulièrement remarqué cette enfant. Sa lettre de félicitations à DuPeyrou est conçue en termes un peu vagues :
« Elle nous a paru fort aimable à l'un et à l'autre [Vautre, c'est Thérèse Levasseur] et d'un fort bon caractère, autant que nous en avons pu juger sur une connaissance aussi superficielle... Vous avez, mon cher hôte, une grande et belle tâche à remplir. La sienne est plus grande et plus belle encore. »
Cinq mois plus tard, il écrit :
« Les détails que vous me faites de la manière dont vous cultivez le fonds de sentiment et de raison que vous avez trouvé en elle, me font juger de l'agrément que vous devez trouver dans une occupation si chérie, et me font désirer d'avoir la douceur d'en être le témoin. »
DuPeyrou s'appliquait de son mieux à sa tâche de mari- Mentor ; mais bientôt la jeune femme fut appelée à celle de garde-malade. DuPeyrou souffrait depuis longtemps de la goutte. A maintes reprises, Rousseau lui avait prodigué de sages avis et des conseils d'hygiène d'un caractère fort intime. Il connaissait la violence des attaques de goutte auxquelles était sujet son ami. Celui-ci étant venu lui faire visite à Trye, à la fin de 1767, un fort pénible incident avait failli les brouiller à jamais : DuPeyrou fut pris d'un accès terrible, compliqué d'une fièvre qui le mettait hors de sens. Rousseau veilla trois semaines à son chevet. Or, une nuit, DuPeyrou, dans son délire, refusa la potion calmante que Rousseau lui présentait, et lui reprocha de vouloir l'empoisonner ! Le malheureux Jean-Jacques, qui se croyait déjà accusé de tous les crimes par ses ennemis conjurés contre lui, fut bouleversé d'un propos de fiévreux dont tout autre que lui n'aurait tenu aucun compte. Il crut voir s'effondrer cette amitié qui était « sa dernière et seule espérance ». Quand le malade revint à lui-même, tout fut oublié... à peu près : DuPeyrou s'excusa, Rousseau pardonna. Il n'est pas certain cependant que son affection pour DuPeyrou n'ai pas été ébranlée par ce déplorable incident. Néanmoins, il lui écrivit encore, pendant quatre années, assez fréquemment. Il s'informait sur-
tout de cette maison somptueuse, qui s'élevait dans le faubourg de Neuchâtel, parmi les jardins et les vignes :
« Comment va votre bâtiment ? Est-il -confirmé que vous aurez de l'eau ? Quoique absent, je m'intéresserai toujours à votre demeure et mon cœur y habitera toujours... Ah ! cher ami, que ne vous ai-je cru, et que n'ai-je resté à portée de passer mes jours auprès de vous ! »
Il caressa longtemps le projet de revenir à Neuchâtel : il voudrait s'occuper du jardin de son ami, il énumère les graines qu'il y faudrait planter, et rêve d'en devenir l'intendant ; il se promet de battre aux échecs l'« aimable Henriette », et de lui faire sa cour au point de rendre jaloux son mari :
« Je suis pourtant un peu scandalisé, ajoute-t-il, de ne point voir venir de petits hôtes qui lui aident un jour à me faire ses honneurs. »
Les « petits hôtes » ne vinrent jamais, et Rousseau ne revint pas.
La maison de DuPeyrou, dont une cheminée porte gravée la date de 1767, ne fut complètement achevée qu'en 1771. La dernière lettre de Rousseau à son ami est de cette année-là. Il se plaint que DuPeyrou néglige de lui donner de ses nouvelles. La méfiance de Rousseau s'étend maintenant à- tous ceux qu'il a connus, et la correspondance lui est devenue à charge. Il n'attend plus rien des hommes, il vent les ignorer, même ce fidèle ami, à qui il écrivait trois ans auparavant : « Vous serez désormais tout le genre humain pour moi. »
C'est dans ces sombres dispositions que Rousseau achevait d'écrire ses Confessions, ce livre « où, disait-il naguère encore, je pourrai parler de mon cher hôte d'une manière qui contente mon cœur ». L'imagination de l'infortuné, tourmentée par les fantômes qu'elle enfantait, fit tort à son cœur, et le portrait un peu dédaigneusement brossé qui figure dans les Confessions x ne ressemble guère au DuPeyrou que vient d'évoquer la Correspondance. Pour cet ami, comme pour plusieurs autres (d'Ivernois, par exemple), Rousseau a été dur, après avoir été plein d'effusion et de reconnaissance. Qui jugerait DuPeyrou sur cette seule page serait injuste, comme l'a été Rousseau lui-même.
1 Livre XII.
DUPEYROU £T LES CHA1LLET 211
DuPeyrou fut le type accompli du galant homme ; et de tous les amis du pauvre Jean-Jacques, il n'en est guère qui l'ait mieux compris, ni plus patiemment supporté. Mmc de Lambert disait : « Peu de gens savent être amis des morts ». DuPeyrou fut de ce petit nombre d'hommes que ni l'injustice d'un ami ombrageux, ni la mort, ni les années, ne sauraient refroidir à son endroit. Il se constitua le défenseur obstiné de sa mémoire, ainsi qu'on verra bientôt. Cela dit, transcrivons la page consacrée par Rousseau à son « cher hôte » :
« DuPeyrou, fils unique, fort riche et tendrement aimé de sa mère, avait été élevé avec assez de soin et son éducation lui avait profité. Il avait acquis beaucoup de demi-connaissances, quelque goût pour les arts, et il se piquait surtout d'avoir cultivé sa raison. Son air hollandais, froid et philosophe, son teint basané, son humeur silencieuse et cachée, favorisaient beaucoup cette opinion. Il était sourd et goutteux, quoique jeune encore. Cela rendait tous ses mouvements fort posés, fort graves ; et quoiqu'il aimât à disputer, quelquefois même un peu longuement, généralement il parlait peu, parcequ'il n'entendait pas. Tout cet extérieur m'en imposa. Je me dis : Voici un penseur, un homme sage, tel qu'on serait heureux d'avoir un ami. Pour achever de me prendre, il m'adressait souvent la parole, sans jamais me faire aucun compliment. Il me parlait peu de moi, peu de mes livres, très peu de lui ; il n'était pas dépourvu d'idées, et tout ce qu'il disait était assez juste. Cette justesse et cette égalité m'attirèrent. Il n'avait dans l'esprit ni l'élévation, ni la finesse de mylord Maréchal; mais il en avait la simplicité : c'était toujours le représenter en quelque chose. Je ne m'engouai pas ; mais je m'attachai par l'estime, et peu à peu cette estime amena l'amitié. »
Dans ce portrait peu flatté, certaines touches sont justes, et quelques-unes rappellent des reproches que Rousseau adressait directement à son ami : son âme trop peu expansive, son « goût solitaire et casanier », sa crédulité qui provenait non d'un défaut de sa «judiciaire», mais de l'« excès de sa bonté». Sur ce dernier point, Mme de Charrière est d'accord avec Rousseau : elle assure que cet homme trop bon fut souvent trompé dans sa vie ; quant à sa réserve, quant à son goût de la solitude, ils ne s'expliquent que trop par la surdité dont il fut atteint de bonne heure. On comprend aussi qu'il n'y ait jamais eu qu'une intimité médiocre entre des époux si peu assortis que monsieur et madame DuPeyrou. Cette femme jeune, brillante, amoureuse
du plaisir, n'avait pas tardé, grâce à son charme et plus encore à sa fortune, à devenir l'idole de la société neuchâteloise, la reine de tous les bals et de toutes les fêtes. Son mari, que l'état de sa santé séparait du monde, se confina de plus en plus au coin de son feu, tandis qu'on s'amusait à ses frais chez lui, et sans lui.
Il avait habité jusqu'à son mariage la maison confortable, mais un peu exiguë, qui existe encore et porte le n° 20 de la rue du Coq d'Inde. Sa nouvelle demeure l, vraiment princière, excita dans la ville une telle admiration qu'un étranger facétieux disait: « Neuchâtel, situé près de l'hôtel DuPeyrou... » — Ce petit palais, dont nous voudrions bien connaître l'architecte — de Paris probablement — a été conçu et aménagé avec un goût charmant. La façade principale donne sur un jardin d'un dessin très élégant ; deux avenues, dont le bas est décoré de pavillons, montent sur les côtés du jardin jusqu'à l'entrée, située au nord de l'hôtel : là régnait une vaste cour encadrée par les communs, écuries et pressoirs, et par des jardins en terrasses, dont il ne subsiste aujourd'hui qu'une fontaine ; la rue de la Serre et les salles Léopold Robert ont été construites sur cette partie de l'ancienne propriété DuPeyrou. Les salons et la salle à manger occupent le premier étage, où l'entrée du nord conduit de plainpied. Le rez-de-chaussée, au midi, sur le jardin, où est installé depuis 1859 le cercle du Musée, était alors utilisé comme serre.
La partie la plus remarquable de cette demeure somptueuse est le salon d'honneur, style Louis XVI, avec son riche parquet et ses boiseries rehaussées de sculptures dorées. Malheureusement, l'ancien mobilier fut vendu par la ville de Neuchâtel, devenue propriétaire de l'hôtel en 1858 2. L'ensemble garde néanmoins assez de son caractère primitif pour qu'on se figure aisément la splendeur des fêtes qui y furent données. C'est là, — ainsi que dans la maison du richissime négociant Pourtalès, —
1 C'est en 1764, ainsi que l'établit un mémoire judiciaire imprimé (Information très abrégée pour M. DuPeyrou, défendeur et intimé, contre les hoiries des sieurs Jaques Borel et Abram Berthoud, actrices et appelantes), que DuPeyrou stipula avec les entrepreneurs la convention par laquelle ils se chargeaient de la construction de la maison.
2 II appartint successivement aux familles de Pourtalès et de Rougemont (les armes de Rougemont ont remplacé au fronton celles de DuPeyrou). L'impératrice Joséphine et la reine Hortensey logèrent en 1810, invitées par M. Frédéric de Pourtalès.
que se concentra pendant une vingtaine d'années la vie mondaine de la petite ville. Mesdames de Pourtalès et DuPeyrou éblouissaient par un faste inaccoutumé une société qui avait le goût du plaisir plus encore que les moyens de le satisfaire. Elles rivalisaient d'hospitalité, surtout envers les étrangers de marque: nous en verrons plus loin quelques exemples.
Pendant les premières années de son mariage, Mme de Charrière prit part à ces plaisirs mondains, qui pour elle étaient moins des plaisirs qu'une occasion d'observer la société neuchâ-
HOTEL DUPEYROU, A NEUCHATEL
teloise. Elle fréquentait surtout la maison de son compatriote DuPeyrou. Plus tard, lorsqu'elle vécut retirée chez elle, DuPeyrou l'y venait voir souvent et lui écrivait plus souvent encore.
Parmi ses plus anciens amis neuchâtelois nous rencontrons deux hommes excellents, les frères Chaillet, dont elle avait distingué d'emblée le caractère aimable et sûr. Elle ne se brouilla jamais avec eux comme avec le pasteur du même nom, qui était à peine leur parent et que nous apprendrons bientôt à connaître.
Jean-Frédéric et Georges Chaillet étaient les fils de ce loyal et bouillant colonel au service du roi de Sardaigne, qui, devenu membre du gouvernememt de Neuchâtel, fut un des défenseurs les plus courageux de Rousseau. Georges, négociant à Lyon,
214 MADAME DE CHARRIERE ET SES AMls
revenait chaque année passer quelques semaines au pays. Il avait cette simplicité d'allures, cette humeur facile et cette droiture d'esprit que Mme de Charrière prisait par-dessus tout. Son frère aîné, Jean-Frédéric, que sa haute taille avait fait surnommer le Grand Chaillet, fut vingt-quatre ans au service de France. Capitaine dans le régiment de Jenner l, il passait le temps de ses congés à Neuchâtel, faisant de la botanique, dont il avait pris le goût pendant un séjour en Corse; cette étude le consolait d'une surdité croissante, qui d'ailleurs, pour Mme de Charrière, n'ôtait rien à l'agrément de son commerce. C'était toujours un chagrin pour elle de le voir repartir pour son régiment :
« Comment peut-on souhaiter, écrivait-elle à Benjamin Constant, d'étendre ses connaissances, ses liaisons ? On ne voit que vilainies ! Mon envie de me resserrer, me renfermer, ne voir, quand je ne puis être avec quelqu'un que j'aime, qu'un peu de verdure et un peu de ciel, augmente tous les jours. Les nouvelles de la France commencent à m'ennuyer beaucoup plus qu'elles ne m'intéressent. Des nouvelles de société ne m'amusent pas plus. J'aime à voir venir le grand Chaillet, qui rapporte des plantes de ses promenades, caresse Jamant, joue avec moi à la comète, que je lui ai apprise, et rit comme un fou quand il finit par la comète et la met pour neuf -. Point de fiel, point d'ambition, point de bel-esprit. Le lendemain il retourne auprès de sa mère et de son herbier. Je suis bien fâchée qu'il s'en aille dans huit jours à sa garnison. » (29 mai 1790.)
Les lettres de ce bon géant, qui avait gardé une sorte d'enfantine candeur, sont pleines de simplicité et de loyauté. En 1791, âgé de 44 ans, il quitta le service, et. fixé à la Prise, au-dessus de Colombier, se consacra à sa science favorite. M n- de Charrière écrit à ce moment :
« M. Georges Chaillet et sa femme ont passé trois semaines à Neuchâtel, ce qui fait que j'ai été tout ce temps sans voir le grand Chaillet, et il m'en a fâché, car le meilleur, le plus doux, le plus content des hommes est fort agréable à voir. J'ai beau faire pour qu'il tâche de guérir de sa surdité, ce que je crois très
1 Plus tard de Chàteauvieux, dont la révolte à Nancy, en 1790, a été flétrie par les vers fameux d'André Chénier. Chaillet se trouvait alors au régiment.
- Voir Dictionnaire de Littré, au mot Comète, la description de ce jeu.
faisable : il est si heureux, il est si passionné de sa botanique, il est si sage, si raisonnable, que ce n'est pas la peine pour lui que