LE BOTANISTE CHAILLET
D'après un portrait de Reinhardt (1797)
(Propr. de la Bibliothèque de Neuchàtel)
de se débarrasser d'une petite incommodité. Je le vois très content d'avoir quitté le turbulent et désordonné service de France. » « ...Il n'ennuie ni ne s'ennuie, et je n'ai jamais vu sa probité en défaut, ni un certain courage d'esprit sans ostentation
qui appartient à un caractère noble.» (Lettres à MUe L'Hardy et à Mme de Sandoz).
Ce « courage d'esprit », cette énergie morale, qu'il avait hérités de son père, allaient au besoin jusqu'à dire rudement la vérité à sa capricieuse amie. Elle ne s'en offensait point, — et, au contraire, lui savait gré de cette sincérité \.
C'est aussi dès le début de son établissement à Colombier, que Mmc de Charrière se lia avec le baron de Chambrier-d'Oleyres, qui devait jouer un rôle important comme ministre de Prusse à la Cour de Sardaigne. puis comme gouverneur de la Principauté de Neuchâtel. Né en 1753, il avait vingt ans à peine lorsqu'il notait dans son journal sa première rencontre avec notre amie :
« 1772. Dans le cours de l'été, je fis la connaissance du prince de Hesse-Darmstadt, frère de la reine d'aujourd'hui. Je dînai avec lui chez mylord Wemyss, avec lord et lady Athlone, qui passaient l'été à Colombier chez Mme de Charrière, dont je fis alors la connaissance 2. »
Aucune période de la vie de Mme de Charrière ne nous est moins connue que celle qui va de son mariage à la publication des Lettres neuchâteloises, c'est-à-dire de 1771 à 1784. Nous
1 L'éloge de Chaillet comme botaniste a été fait par l'illustre Pyrame de Candolle, qui l'avait eu pour maître et pour ami. Il le range parmi «ces hommes modestes, qui, sans publier aucun ouvrage, ont servi à l'avancement des études par leurs recherches solitaires, par leurs communications à d'autres savants, par leur influence immédiate sur ceux qui les entourent. » (Mémoires de la Société neuchdteloise des sciences naturelles, tome II). L'influence de Chaillet s'exerça aussi sur Ch.-H. Godet, auteur d'un ouvrage classique, La Flore du Jura, et qui a écrit une notice sur Chaillet pour la Société helvétique des sciences naturelles (1839). — Chaillet étudia avec sagacité et une persévérance particulière les cryptogames. Candolle (qui évalue à 148 le nombre des espèces dont la découverte est due au capitaine Chaillet) aimait l'homme autant qu'il estimait le savant, et loue sa bonté, qui ressemblait assez à celle du « bourru bienfaisant. »
2 On voudrait savoir si M"" de Charrière rencontra jamais le noble lord écossais qu'elle avait failli épouser. Il habitait le manoir de Cottendartr à deux kilomètres de Colombier. Mais jamais elle n'a fait allusion à l'ancien jacobite. On comprend qu'elle ait évité, plutôt que recherché,, les occasions de le voir.
venons de raconter à peu près tout ce que nous savons de son arrivée à Colombier, de ses premières relations avec la société de Neuchâtel, de ses séjours à Lausanne et à Berne. Pour les années suivantes, nous ne possédons que de maigres renseignements : elle a perdu son frère, qui était son confident le plus intime ; elle vit d'une existence sans événements, dont la monotonie commencera bientôt à lui peser. Elle ne soutient guère de relations suivies qu'avec les amis énumérés tout à l'heure, auxquels il est temps d'ajouter le jeune pasteur Chaillet, ministre « suffragant » à Colombier. C'est à lui que nous devons les rares détails dont il faudra nous contenter. Mais il convient tout d'abord de présenter à nos lecteurs ce personnage d'une remarquable originalité.
Né en 175 1 dans le village montagnard de la Brévine, où son père était pasteur, Henri -David Chaillet l avait embrassé la même profession. Nous le voyons, à l'âge de dix-huit ans, se rendre en bateau de Neuchâtel à Morat, pour y prendre le coche qui doit le transporter à Genève 2. Tout en occupant une place de précepteur, il commence ses études de théologie, se lie d'une amitié spéciale avec un jeune homme « doux et sage », Pierre Prévost, plus tard célèbre par ses travaux littéraires et scientifiques3. Il voit fréquemment le philosophe Charles Bonnet,, pour qui il se prend d'un naïf enthousiasme ; il se délecte aux sermons des Jacob Vernes et des Romilly, aux doctes leçons des Maurice et des Vernet. Mais surtout il lit et il pense. Son journal d'étudiant, qu'une écriture microscopique, quoique
1 La famille Chaillet avait été anoblie et ce nom devrait être précédé de laparticule. Mais les Neuchàtelois d'alors négligeaient souvent ce glorieux appendice et disaient tout bonnement « monsieur Chaillet, monsieur Chambrier, monsieur Ostervald ». Nous n'étions pas encore en république...
2 Sur ce voyage compliqué, sur le séjour de Chaillet à Genève, sur sa carrière pastorale et littéraire, voir nos articles : Un étudiant neuchàtelois il y a cent ans et Un critique neuchàtelois il y a cent ans, Bibliothèque universelle de janvier et juin 1890. Nous les avions écrits d'après les précieux documents inédits que nous avait libéralement confiés M. L'Hardy- Dufour, petit-fils de Chaillet.
3 « C'est, écrivait Chaillet dans son journal d'étudiant, le seul homme de mon âge avec qui j'aimasse à changer de cœur, — mats non pas d'esprit. » Nous retrouverons Prévost au nombre des amis de M™ de Charrière.
fort nette, rend presque indéchiffrable , nous renseigne sur ses vastes et fortes lectures des auteurs anciens et des classiques français, infiniment étendues, variées, « délectables et profitables », et surtout attentives, car il relit plusieurs fois chaque ouvrage et consacre des heures régulières à la « méditation » de ce qu'il a lu. Il prend ainsi l'habitude de penser par lui-même, de concentrer son esprit, et conserve intact, au milieu de ses camarades, son caractère fait de brusque franchise, de sévérité stoïcienne et d'indépendance un peu farouche 2.
Lorsque, en 1771, il revient à Neuchâtel pour s'y préparer à recevoir la consécration au ministère (1772), il trouve la petite ville en grande rumeur : la Société typographique, fondée par le banneret Ostervald et son gendre, le pasteur Jean-Elie Bertrand, vient de donner un scandale effroyable ; elle a imprimé et publié, sous le faux nom de Mirabaud, un livre fort hétérodoxe : Le Système de la nature, du baron d'Holbach. La Vénérable Classe (ou Compagnie des pasteurs) s'est émue, le magistrat aussi : Bertrand va être destitué, Ostervald devra résigner sa charge de banneret; le livre sera brûlé par la main du bourreau!... Chaillet arrivait de Genève au plus fort de l'orage : il prit aussitôt parti pour les persécutés, avec qui le liait la parenté, mais plus encore la sjTnpathie. Il écrit dans son journal :
1 C'était évidemment une façon de décourager les curieux. Dans ses lettres, les caractères sont un peu plus gros; mais ses sermons sont de J'écriture du journal. Un Catéchisme de Chaillet tient tout entier sur le revers d'une carte de tarot. 11 y avait aussi dans cette habitude singulière une préoccupation d'économie. On raconte qu'à son départ pour Oenève, il se fixa un certain nombre de règles de vie pratique, dont la première fut : Ne jamais acheter de papier. — Ses comptes d'étudiant prouvent du reste qu'il en achetait ; mais la légende signifie qu'il passait pour économe et bizarre. — 11 confie à son journal les plus secrets mouvements de son cœur, ses rêveries d'adolescent, qui se confondent avec les impressions de ses lectures. 11 écrit, par exemple: «Il ne manque à mon cœur qu'un cœur. Ah ! fripon de Tibulle, je crains fort d'avoir fait une sottise en vous relisant».
2 La vivacité brusque, le don des reparties pittoresques, lui venait peutêtre de sa mère, Barbe Tribolet, femme -énergique et rude. Un jour, elle adressait une réprimande à son fils, adolescent alors plongé dans l'étude de la logique. L'écolier s'avisa de répondre: Negatur. — Applicatur ! riposta Ja mère, en fermant d'un vigoureux soufflet la bouche du jeune logicien.
«Tous ceux à qui j'en entendis parler braillaient comme des bêtes ; et ma mère, et ma tante la châtelaine, et M. G. et Mlle C, et le régent, tous ces saints criaient à pleine tête et déraisonnaient à l'envi. »
Aussi Chaillet déclare-t-il qu'il se sent « étranger à ses compatriotes par ses mœurs et sa façon de penser ».
Bertrand était alors rédacteur du Mercure suisse ou Journal helvétique; Chaillet y collabora dès son retour. Nommé d'abord suffragant du pasteur de Bevaix, M. Rognon, dont il épousa la fille, puis suffragant, dès 1775, du pasteur Le Chambrier, à Colombier, il occupa ce second poste douze ans l. Il résidait dans le village, tout voisin, d'Auvernier, et pouvait, en un quart d'heure de marche, se rendre auprès de ses amis Charrière. Bientôt il ne compta plus ses visites. Bertrand étant mort en 1779, le Journal helvétique subit une éclipse de quelques mois, puis reparut sous la direction du jeune pasteur Chaillet, qui était, de son propre aveu, « beaucoup plus littérateur que théologien ». Ses vastes lectures, sa puissance de méditation, son esprit pénétrant, une plume agile et franche, certaine aversion pour les idées courantes et la banalité, tout le destinait à être un journaliste original et neuf.
Il rédigea à peu près seul le Mercure de 1779 à 1784. Ce pauvre Mercure, fondé par l'illustre savant Bourguet — Neocomi decus - — en 1733, était tombé bien bas au temps où J.-J. Rousseau s'égayait de sa lourdeur prétentieuse :
« Les Neuchâtelois parlent très bien, très aisément, mais ils écrivent platement et mal, surtout lorsqu'ils veulent écrire légèrement, et ils le veulent toujours. Ils ont une manière de journal dans lequel ils s'efforcent d'être gentils et badins. Ils y fourrent même de petits vers de leur façon ;J... »
1 II fut ensuite diacre à Valangin, puis, de 1789-1806, pasteur à Neuchàtel.
2 Louis Bourguet, né en 1678, mort en 1742, tils d'un négociant de Nimes établi à Neuchàtel lors de la révocation de l'Edit de Nantes, fut un savant universel, correspondant de Leibniz, de Wolf, de Réaumur, du président Bouhier, etc. Ses précieux papiers sont (comme ceux de Rousseau) conservés à la Bibliothèque de Neuchàtel. (Voir, entr'autres, sur Bourguet, les études de M. Louis Favre et de M. Pierre Bovet, dans le Musée Seuchâtelois de décembre 1866 et de septembre-octobre 1904.
'•'■ Lettre au maréchal de Luxembourg, 20 janvier [763.
Rousseau n'était point trop sévère : on est frappé, en feuilletant les années du Mercure auxquelles se rapporte son jugement, du vide et de la niaiserie de ce journal, nourri de plates énigmes et de madrigaux rances. Le meilleur poète neuchâtelois de ce temps-là était l'ancien pasteur Garcin, qui avait séjourné en Hollande comme précepteur et échangé des vers avec Belle de Zuylen \ Il s'était retiré au château de Cottens, non loin de Nyon, où Chaillet, à son retour de Genève, l'aperçut et le croqua au passage :
«J'entrevis M. Garcin, qui avait une fois brillé comme un feu-follet d'un éclat assez pâle et sans chaleur, et qui faisait à Nyon le damoiseau. »
Les poésies de ce sous-Gresset indiquent assez exactement le niveau du goût littéraire dans notre Suisse française, avant Chaillet et Mme de Charrière. La critique ne s'élevait guère plus haut : elle consistait en de simples « extraits » — ou analyses — des ouvrages nouveaux. Chaillet rendit la vie à ce journal anémique '-'. Il y affirma, y étala sa rude et abrupte personnalité. Alceste journaliste, voilà le rédacteur du Mercure, avec son ton bourru et ses brutales sorties. Mme de Charrière dut être bien amusée quand elle lut la note que voici (Journal de mai 1782) :
« A des dames qui m'ont envoyé des vers. Vos vers sont mauvais... Puisque l'occasion s'en présente, que je dise un mot de nos pitoyables et impitoyables versificateurs suisses, et que je les dégoûte, s'il se peut, d'inonder mon pauvre journal de leurs vers. Quand il s'agit de juger les vers d'une femme, nous ne sommes plus connaisseurs, nous autres hommes : nous prenons trop aisément une Grâce pour une Muse... En général, je conseillerais fort aux femmes de ne pas faire des vers : cela ne leur réussit pas ; il vaut beaucoup mieux que nous en fassions pour elles 3. »
1 Voir chapitre II, p. 55.
2 Au début, il lui conserva son titre de Nouveau journal helvétique ou Annales littéraires et politiques de l'Europe et principalement de la Suisse. Dès janvier 1781, il parut, en format agrandi, sous le titre de Journal de Neuchâtel, ou Annales littéraires de l'Europe et principalement de la Suisse.
3 Chaillet en faisait, à l'occasion, pour elles. On trouve, dans le Journal du 3i Janvier 1784, des Vers adressés aux fleurs du jardin d'hiver de M"' de ***. Dans son exemplaire du Journal, que nous avons eu entre les mains, Chaillet a complété le nom de la destinataire : M'" de Charrière
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Quand, en 1784, Chaillet reprit la publication du journal, interrompue quelque temps, il inséra en tête du premier cahier (15 janvier 1784) une Lettre au journaliste, assurant le rédacteur d'une vive sympathie. Dans son exemplaire du Mercure, Chaillet a inscrit en marge de la lettre la piquante confidence que voici : « Cette sympathie est bien réelle, car la lettre est de moi, comme la réponse ». Réponse elle-même bien savoureuse : c'est une dissertation en règle sur l'utilité du journal... pour son rédacteur ! — Chaillet savait à merveille l'art de piquer la curiosité du lecteur, de la tenir en haleine. Qui résisterait à ce titre (N° de février 1780) : Article qui n'aura vraisemblablement guère de lecteurs ! — Ce sont à tout moment des sorties comiquement bourrues, des coups de boutoir, des vues paradoxales proposées d'un ton grave, une verve agressive tempérée par la drôlerie de l'expression. Il y avait là de quoi agacer peut-être le lecteur : l'ennuyer, jamais !
L'indépendance était, aux yeux de notre homme, la première qualité du journaliste. C'est pourquoi il s'applaudissait d'écrire loin de Paris, en un coin retiré du monde.
« Notre Suisse, s'écrie-t-il en une page que Sainte-Beuve eût signée, notre Suisse, où nous pouvons parler librement de littérature, sans être corrompus par l'esprit de parti, ni exposés à l'indignation des grands et sublimes auteurs, qui probablement ignorent que nous osons ne pas les admirer en tout, n'est-elle pas faite pour produire de bons journaux ? »
Les « bons journaux », ce sont ceux où l'on dit ce qu'on pense. Et pour le dire, il faut avant tout, selon Chaillet, ne pas connaître les auteurs dont on juge les ouvrages. Quand il eut fait la connaissance de Sébastien Mercier, qui, vers ce temps-là, était en exil à Neuchâtel \ il remarqua avec effroi qu'il devenait plus indulgent pour l'auteur du Tableau de Paris, ou plutôt de tant de méchants drames.
l'aînée, et a signé le madrigal de son initiale. Mais, pour dérouter le lecteur, il avait imprimé, à la suite de ses propres vers, cette note: «J'ai promis l'indulgence pour les Fugitives; en voici la mesure: tout ce qui ne sera pas moindre que cette petite pièce sera admis. Or, elle n'est que médiocre. Son auteur ne s'offensera pas que je le dise ».
'Voir Léon Béclard, Sébastien Mercier, Avant la Révolution, (Paris, Champion, 1903).
Dès 1781, il eut pour collaborateur Grimod de la Reynière, qui faisait la chronique des théâtres parisiens. La Reynière n'était pas encore le célèbre auteur de YAlmanach des Gourmands et du Manuel des Amphitryons ; jeune avocat de 23 ans, riche, spirituel, démangé du besoin d'écrire, il fut heureux de se faire la main dans un obscur journal suisse. Mme de Charrière, qu'il était venu voir, dit-on, le mit en relations avec Chaillet. Ses articles sont signés : Par M. G. D. L. R.
Mais la partie la plus intéressante de chaque cahier, c'est l'article de Chaillet, c'est-à-dire l'analyse littéraire, si attentive,, si serrée, de l'ouvrage nouveau, auquel il s'attache, selon sa propre expression, « comme un vampire ». Il y montre la merveilleuse vivacité de son sens littéraire ; par son goût, sinon toujours très pur, du moins toujours enthousiaste, par l'ardeur et le choix de ses admirations, il fait parfois songer à Diderot. Cette remarque est de Charles Berthoud. Certaines de ses causeries, qui firent sensation chez nous, auraient mérité un retentissement plus lointain. Citons en particulier les articles sur Shakespeare, à propos de la traduction de Le Tourneur \ Seul à cette époque, Chaillet a su juger le grand poète avec un esprit dégagé de tout parti pris traditionnel ; il s'est livré sans résistance à ce sombre et profond génie :
« Elève de la nature, c'est dans son sein fécond qu'il a puisé tous ses caractères. Aussi manquent-ils souvent de cette dignité tragique que la nature ne leur donne point, dont nos auteurs n'osent s'écarter et qui rend nos tragédies si monotones... Dans le poète anglais, un roi ne ressemble point à un autre roi, un amant à un autre amant, une femme à une autre femme et un scélérat à un autre scélérat. Vous retrouvez en lui toute la variété, toute la richesse de' la nature, parce qu'il la peint sans gêne, dans sa simplicité, dans sa vérité, dirai-je dans sa nudité... De tous les auteurs dramatiques, Shakespeare est le plus intéressant pour moi.»
Quel autre critique parlait ainsi à cette époque, où les imitations affadies, les « innocentes profanations » du bon Ducis paraissaient encore trop hardies au public parisien ? Quelle
1 Le passage cité ci-après est tiré du numéro de mars 1780. Cet article fut suivi de six autres, inspirés par la publication des volumes successifs de LeTourneur (avril et octobre 1780; octobre 1781 ; février, avril, août 1782).
liberté aussi dans son jugement sur le théâtre moral, à propos de Mmc de Genlis :
« Peignez seulement l'homme tel qu'il est ; ne songez qu'à rendre vos peintures fidèles et variées : elles seront morales sans que vous y ayez pensé ; vous m'aurez instruit sans m'avoir
LE PASTEUB CHAILLET
averti que vous vouliez m'instruire, et cela n'en vaudra que mieux. Voulez-vous donc faire déserter les théâtres comme les temples ! »
A l'abbé Delille, alors universellement admiré, il reproche — et que cela résume bien les défauts du genre ! — de vouloir tout dire avec esprit. Sur Voltaire, il s'exprime avec une hauteur de vues qui dut déconcerter plusieurs pasteurs du temps (juillet 1780) :
« Je suis persuadé qu'il est avantageux pour la religion, aussi bien que pour la société en général, que Voltaire ait existé... Quand le nombre des incrédules s'augmenterait au point qu'il ne restât dans l'église que des hommes dignes d'être chrétiens, qu'y perdrait la religion ? Pour moi, je ne puis m'empêcher de •croire qu'elle y gagnerait ; ce serait une espèce de régénération. »
Comme cela aurait plu à Vinet !
En 1782, Chaillet publia un recueil de ses Sermons. Il n'hésita pas à en rendre compte lui-même, en trois articles, intitulés "bravement Mes Sermons :
«Me voici donc auteur tout comme un autre. Oui. j'ai fait des sermons ; et qui plus est, c'est ce que je crois savoir le mieux faire... (15 avril 1784) ».
Toute la page est à lire, elle est unique en son genre.
Mais peut-être me soupçonnera-t-on de ne je sais quel engouement patriotique pour un écrivain qui nous tient de si près. Eh bien, voici un juge plus compétent que moi, et assurément désintéressé, M. Léon Béclard, qui, dans son excellent ouvrage sur Sebastien Mercier \ rend le plus bel hommage « à l'esprit si droit, si solide, si clair de Chaillet ». Le jugement du critique neuchâtelois sur le fameux Tableau de Paris, est, selon M. Béclard, de ceux « auxquels la postérité n'a rien à reprendre ni à ajouter ».
« On ne peut, dit-il, se refuser à l'admiration pour une pensée si nettement exempte et si pleinement avertie des défauts de son temps, l'esprit de déclamation et les chimères de l'enthousiasme philosophique. C'est merveille d'observer comment cet obscur écrivain d'une toute petite ville désigne d'un trait sûr dans le Tableau de Paris toutes les parties faibles et destinées à devenir caduques, comment, en revanche, il caractérise avec la dernière précision et l'inspiration vraie, et la portée effective, et l'originalité essentielle du livre... On ne saurait, je crois, mieux comprendre ni mieux dire, pénétrer davantage toutes les intentions d'un écrivain et lui rendre plus exacte justice. »
Tel est l'homme que Mme de Charrière allait voir presque journellement et qui, pendant plusieurs années, sera, si l'on peut
'Voir l'ouvrage cité plus haut. p. 63 1-2; 634-5. — Voir aussi Georges Beaujon, Un critique neuchâtelois au 18' siècle, Henri-David Chaillet. <Bâle, 1894, in-8°).
ainsi dire, la principale ressource de son esprit avide d'aliment et de mouvement. Le journal intime de Chaillet nous apprend qu'il devint dès son arrivée à Colombier, en 1775 (Mn e de Charrière y vivait donc depuis quatre ans), l'hôte familier de la maison. Ce furent d'abord mesdemoiselles de Charrière de Penthaz qui réclamèrent et accaparèrent le jeune ministre. Mais il ne se plaisait que tout juste en la société un peu monotone des deux vieilles filles, et c'est avec le vieux M. de Charrière qu'il s'entendait le mieux. Il va nous faire ses confidences dans un petit agenda où il notait au jour le jour ses impressions, de son écriture microscopique.
« 1776, mars 10... Je restai mercredi tout le jour chez Mmes de Penthaz, où je n'avais point été de tout un mois... Je n'y retournerai de longtemps peut-être : on s'y ennuie, on y est trop seul, et je crois presque, malgré tout son guyonisme, que, de toute la maison, le père est encore celui que je trouve de meilleure société *; au moins le voit-on, il se montre, on sait ce qu'il est, ce qu'il pense, ce qu'il sent ; au moins a-t-il du plaisir à vous parler, à être écouté. Ne me parlez pas de ces gens avec qui l'on est sans les voir jamais, soit parce qu'en effet ils ne sont rien, soit parce qu'ils n'osent pas être ce qu'ils sont.
Mars 11. Voilà M. de Charrière qui m'a engagé à entreprendre la lecture de Locke, et comme son Essai sur V entendement humain est un ouvrage qu'il faut avoir lu, je le lirai...
Juin 2. Je dînai ce jour-là chez Mme de Chambrier 2, selon ma coutume, et, à mon retour, je me laissai engager par Mme de Charrière à souper avec elle, ce que je n'avais point fait depuis très longtemps, mais dont je ne me repentis point. »
Les personnes avec qui l'on pouvait échanger des idées n'étaient pas alors, en notre pays, aussi nombreuses que nous nous l'imaginons, dans notre besoin d'embellir le passé. On a parlé souvent de la charmante et spirituelle société neuchâteloise d'autrefois : ni Mme de Charrière, ni Chaillet ne l'on jugée si favorablement. Alors comme aujourd'hui, les gens d'esprit étaient une minorité, et les sots, ce « peuple nombreux » dont parle le fabuliste. Nous trouvons sous la plume de Mme de Charrière de sévères •épigrammes contre la conversation des salons, où le jeu seul
1 Le vieux M. de Charrière était sans doute pénétré du mysticisme de son .beau-père Béat de Murait.
2 Probablement la femme du vieux pasteur de Colombier.
remplissait les heures lentes. Quant à Chaillet, voici ce qu'il écrit :
«Juillet 1776. J'allai dîner chez M. Bertrand, avec qui je passai fort agréablement quelques heures à causer de sermons, de littérature et de morale. Cela vaut mieux que de jouer, sans doute ; une partie de conversation est, pour un être pensant, beaucoup plus amusante qu'une partie de piquet. Mais dans ce chien de pays-ci, avec qui jaser de choses un peu intéressantes? Il faut bien jouer, sous peine de s'ennuyer à la mort.
...J'allai dîner chez M. de Charrière, et je lui lus mon sermon sur le printemps, dont il ne fut pas assez content à mon gré. Le 6, il partit, et tant mieux ! Il me convient trop à divers égards et je craindrais de m'attacher trop à lui, et ce serait un grand malheur pour moi ; car quel retour d'amitié peut-on raisonnablement attendre d'un homme mûr \ poli, marié, philosophe, et qui vit dans le monde ?
Septembre... M. de Charrière est de retour, mais que m'importe l Il ne paraît pas se soucier beaucoup de moi.
Octobre... J'allai dîner à Trois-Rods avec M. et Mme DuPeyrou- Yoilà de nouvelles et brillantes connaissances. Mme DuPeyrou est enthousiasmée de mes sermons. Serait-ce pour rien2} Je n'en veux rien croire. Son mari s'en est fait lire deux par Meuron. Et moi, je suis surpris que la beauté de cette femme ait pu me causer une sensation si vive et presque une sorte d'émotion. Le lendemain et quelques autres jours, il prit fantaisie à M de Charrière de me faire inviter à y manger. En sorte que je fus vagabond et dissipé, à mon vilain ordinaire, jusqu'au 8. »
Chaillet faisait justement alors connaissance avec Shakespeare, et il est probable qu'il en était souvent question dans les entretiens de Colombier. Il note son impression toute fraîche :
« Qu'on fait bien de nous traduire Shakespeare ! Je n'ai rien lu de plus véritablement tragique qu'Othello. Le dialogue y est toujours parfaitement naturel, les passions y sont exprimées avec une énergie dont je n'avais pas même l'idée ; tout y est fort, animé, rapide. Je trouve Shakespeare bien plus grand, bien plus admirable encore que je ne le croyais. A côté de cet ouvrage du génie et de la nature, comment ai-je pu souffrir sur ma table huit volumes de Sermons du P. Neuville ? Comment ai-je pu les lire d'un bout à l'autre 3 ?
1 Chaillet avait alors 25 ans; M. de Charrière, 40 ans.
2 Ou « pour rire»: le mot est à peu près illisible.
3 Le P. Neuville, jésuite (1692-1775). Ses Sermons furent publiés en 1778.
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...Nous avons eu dix louis à la loterie de la ville, sans y avoir mis un billet, grâce à M. Pury de Lisbonne et à M,nc de Charrière.»
On voit que celle-ci avait pris à gré le jeune pasteur, après s'être tenue d'abord avec lui sur une certaine réserve, qu'expliquent suffisamment ses idées très libres sur la religion. Elle n'avait pas tardé à reconnaître en Chaillet un esprit fort libre aussi, dont l'orthodoxie, encore que strictement traditionnelle, ne se montrait point rébarbative. Il était trop ami des lettres pour ne pas rechercher une conversation comme celle de cette femme. Nous doutons qu'elle ait fait une seule fois au jeune pré-
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