SALON DE
DE CHARRIERE A GENEVE Maison DeTournes-Rilliet)
dicateur le plaisir d'aller l'entendre ; pas un mot dans ses lettres ne nous autorise à croire qu'elle ait jamais franchi le seuil de a petite église du village ; mais elle avait pour Chaillet une sympathie d'ordre tout intellectuel, qui dura jusqu'à la rupture et que des services réciproques fortifièrent au début.
«.Janvier 1777. J'ai reçu avec plaisir un présent de nouvel-an de chacun de mes paroissiens. Il prend aussi fantaisie à Mme de Charrière de me donner de l'étoffe pour un habit. A la bonne heure. Pourquoi me ferais-je de la peine de la recevoir ? Pourquoi aurais-je le sot orgueil d'en être humilié ? Elle sait donner et je sais recevoir. »
Nous apprenons par un autre passage de la même année qu'au mois de mars 1777, M. de Charrière était à Genève, et que,
pendant son absence, le pasteur mettait « au pillage » sa bibliothèque, que le brave homme avait laissée à sa disposition. Mme de Charrière l'accompagnait dans ce séjour, tandis que les deux sœurs gardaient la maison. Chaillet et sa femme allaient le soir souper et lire avec ces demoiselles. Dès lors, les époux Charrière passèrent plusieurs hivers à Genève, où ils avaient loué un appartement dans la maison de Tournes- Rilliet. Cette maison n'a guère changé depuis, et l'on y peut admirer encore un salon décoré de tapisseries d'Aubusson, cadre charmant dans lequel on aime à se figurer l'auteur de Caliste \
Il est probable qu'à l'aller ou au retour, Mme de Charrière s'arrêtait quelquefois à Lausanne. C'est dans cette ville qu'elle dut rencontrer Grimod de la Reynière, qui plus tard écrivait à Rétif de la Bretonne :
« J'ai vu en Suisse deux hommes qui font de vous le plus grand cas, le célèbre Lavater, qui m'a beaucoup questionné sur votre compte, et M. Chaillet 2. Celui-ci vous met beaucoup au-dessus de M. Mercier... Il faudra vous arranger pour venir passer trois mois à Neuchâtel, où vous aurez, d'ailleurs, plusieurs beaux sujets à traiter. Il y a en Suisse des femmes de lettres : Caroline de Lichtfield et Caliste sont l'ouvrage de deux dames que j'ai beaucoup connues à Lausanne en 1776. »
Comme on voit, il n'a pas tenu à Grimod de la Reynière que Mme de Charrière figurât parmi les trop fameuses Contemporaines de Rétif.
Le 24 mai, les époux sont de retour, et Chaillet consigne le fait dans son journal avec une satisfaction visible. Bientôt il voit quotidiennement M. de Charrière ; le jeu les a rendus indispensables l'un à l'autre. Les confidences humiliées de Chaillet, sur cette passion qui le domine, abondent dans son
1 C'est le n' 6, rue Beauregard. Nous avons obtenu, outre la gracieuse permission de le visiter, une photographie du salon, que nous reproduisons.
2 Lavater, étant venu à Neuchâtel, voulut voir Chaillet, qu'il connaissait de réputation, et fut, dit-on, vaguement effrayé de ce qu'il lisait, au premier abord, sur les traits décidément un peu gros du pasteur. Celui-ci le sollicita, avec une malicieuse insistance, de dire son avis, puis confessa humblement qu'en lui l'homme « naturel » confirmait le jugement de la physiognomonie ; « mais, dit-il, j'ai beaucoup combattu ». On raconte une anecdote analogue de Socrate: Similia similibus.
agenda. Mais le moyen de renoncer à un partenaire qui se laisse battre de si bonne grâce !
« Octobre 1777. Dieu soit loué ! J'ai Werther /Je l'ai acheté, il est à moi. Et puis M. de Charrière m'a donné un Ovide qui me fait aussi plaisir. Et puis mes petits profits au piquet m'ont encore fourni le moyen d'acheter YHistoire de Charles V, par Robertson, en six volumes. »
La fin de l'année 1776 réservait un nouveau deuil à Mme de Charrière : le Ier septembre, son père mourait âgé de soixante-
neuf ans. Il fallut procéder au partage de ses biens, selon les dispositions qu'il avait prises ; Mme de Charrière dut vendre des terres sises en Hollande : une ferme, un verger, des champs, — que le défunt lui avait assignés pour sa part. Ainsi se brisaient l'un après l'autre les liens qui l'attachaient à son pays natal.
Le 24 octobre 1778, nous la voyons faire avec son mari, par devant le notaire Jeannin, factotum de DuPeyrou, un testament disposant de leur fortune en faveur des héritiers de celui des époux qui mourrait le premier. Puis ils vont passer une partie de l'hiver suivant à Genève, et nous les y retrouvons encore au printemps l. Trois mois plus tard, nouveau deuil :
1 Chambrier d'Oleyres note dans son journal qu'il a dîné chez M"" de Charrière, à Genève, le 12 mars 1780. — M"" de Charrière donne une procuration par acte fait à Genève, le 17 mai 1780, par devant M* Flournois, notaire.
le vieux père, François de Charrière, mourait à l'âge de quatrevingt-quatre ans, et ce fut Chaillet qui prononça le discours funèbre.
Mais bientôt, — telle est la vie, — l'animation reprend dans la vieille maison ainsi visitée par le deuil. A la fin d'octobre 1780, Mme de Charrière eut le plaisir très vif de recevoir des visites de Hollande. Son frère cadet, Vincent de Tuyll, colonel d'un régiment de cavalerie, à Utrecht, venait d'épouser mademoiselle de Pagniet. Il eut l'heureuse pensée d'amener sa jeune femme à Colombier. Les époux étaient accompagnés de leur frère, M. Reinhold de Pagniet, officier hollandais, qui nous a laissé, dans ses lettres à sa mère, des détails caractéristiques sur Neuchâtel et sur Colombier. Il décrit avec une admiration étonnée la petite ville construite en amphithéâtre, au milieu des vignes, sur les coteaux qui dominent le lac, et la vue magnifique dont il jouit de sa fenêtre à l'auberge de la Couronne l. Il se loue de l'hospitalité neuchâteloise, plus prévenante alors qu'aujourd'hui, si j'en juge par ce trait :
« Il n'y a rien de public ici, écrit le jeune officier, pas même un café, ce qui fait qu'un étranger doit toujours se trouver visà-vis de soi-même, ce qui est encore mon cas... J'en étais ici de ma lettre quand je fus interrompu par un monsieur, qui ne me connaissait pas et que je n'avais jamais entendu nommer, et qui. ayant appris que j'étais étranger -, eut l'honnêteté de venir me demander s'il pouvait m'être de quelque utilité, et me proposait de venir dîner chez lui, ce que j'acceptai d'abord ; et cela me procurait le plaisir de faire tout de suite plusieurs connaissances. »
Les époux de Tuyll avaient gagné directement Colombier. où M. de Pagniet fut les rejoindre :
« J'ai été reçu on ne peut plus poliment chez M. et Mme de Charrière ; ils ont fait arranger une chambre et un lit pour moi. de quoi je puis faire usage quand j'en ai l'envie ; ils ont trouvé fort singulier que je ne me sois pas établi dès le premier moment
1 N°23 de la rue du Château. J.-J. Rousseau y logea en 1765, et Mirabeau quelques années plus tard.
2 «Les étrangers sont très fêtés dans leur ville», dit Rousseau des Neuchàtelois.
DII'KVROU ET LES CHAILI.hï
avec eux... Je prévois que je m'amuserai bien pendant le séjour que nous comptons faire ici ; on ne peut se faire une idée de l'accueil qu'on fait en général aux étrangers ; la ville, quoique petite, est remplie de gens comme il faut, et il s'en trouve parmi qui sont immensément riches. J'ai été un jour chez M. et Mme DuPeyrou, qui occupent une maison si magnifique et si -grandement montée, que j'aurais de la peine à trouver en Hollande une maison particulière à qui la comparer. Ensuite, j'ai été chez une madame de Pourtalès \ qui est encore à la campagne, aux environs de Colombier. C'est une jeune femme de 24 à 25 ans, qui est très jolie et qui a un mari de soixante ans, qui n'est presque jamais avec elle, à cause que c'est peut-être un des plus grands négociants de l'Europe. On dit qu'ils n'ont pour tout bien que 3 à 4 millions argent d'Hollande. Quoique ces deux maisons soient les plus riches de beaucoup, il s'en trouve cependant encore plusieurs fort à l'aise, ce qui fait que pendant l'hiver la société est très brillante.
...Je suis allé à Colombier, à dessein d'y
rester deux à trois jours, et je m'y trouvais si bien que j'y ai passé trois semaines, et il aurait dépendu de moi d'y rester plus longtemps, tant ces gens ont de la bonté pour moi. C'est un charmant ménage, où chacun s'empresse d'être le plus aimable ; aussi Dortie [sa sœur] y est très contente... Quand quelquefois je m'ennuyais un peu, j'allais à une campagne à peu de distance de Colombier, où demeurait la belle femme