CHAPITRE VIII
Un Mystère
« Elle est malheureuse par lebesoin d'être aimée passionnément. »
I Le pasteur Chaillet)
M"" de Charrière et Cagliostro. — Le sourd-muet de Colombier. — Séjour à Chexbres, « le plus beau lieu de la terre ». — Une lettre de M. de Charrière. — M"" de Charrière jugée par le pasteur Chaillet. — Souvenirs inédits de Benjamin Constant. — L'amant inconnu.
Le bon M. de Saïgas, qui avait connu Belle de Zuylen toujours agitée par sa «noire imagination », écrit à son amie le 4 janvier
« L'on m'a dit que vous aviez cessé vos remèdes. Dois-je en inférer que vous vous en êtes lassée, ou que vous n'en avez plus besoin ?... Vous seriez trop aimable si vous étiez heureuse. L'êtes-vous ? Tâchez de l'être ! »
Elle ne l'était pas ; elle le sera toujours moins.
Pour l'hiver de 1781-82, Mme de Charrière céda à des amis bernois, M. et Mme de Tscharner, le joli appartement de la maison de Tournes ; elle n'alla l'occuper elle-même que pendant quelques semaines du printemps. Elle se trouvait à Genève lors de l'émeute du 8 avril, qu'elle mentionne dans ces lignes à sa belle-sœur de Tuvll :
« La prise d'armes de Genève ne me donna point d'émotion, mais elle donna lieu à des émotions ; dans ce temps-là, fen eus d'autres, causées par d'autres choses; je n'ai pu me remettre de l'effet que tout cela produisit. »
Elle semble tout à fait désemparée, et nous la voyons, dans les premiers mois de 1783, prendre un singulier parti, celui d'aller à Strasbourg consulter un charlatan célèbre,... Cagliostro ! M. de Saïgas lui écrit de Genève le 20 juin :
« Je souhaite que cette lettre vous trouve arrivée à Colombier, mais je n'ose pas trop m'en flatter. L'on dit que le comte Cagliostro aime à retenir ses malades auprès de lui ; je ne sais si c'est tous ses malades, ou seulement ceux qu'il a du plaisir à voir.
Je crains, ma chère madame, que ce dernier cas ne soit le vôtre et que les plaisirs du comte ne nuisent aux miens. Je ne quitterai Genève que lorsque j'aurai perdu l'espoir de vous y voir...
Je suis enchanté des bonnes nouvelles que vous me donnez de votre santé; j'espère qu'elle
se perfectionnera ici. Ne voudrez-vous donc pas de moi pour vous accompagner sur la Treille ? »
Le célèbre aventurier palermitain, de son nom véritable Joseph Balsamo, né en 1743, éblouissait le monde par ses cures merveilleuses. Il avait épousé, en 1773, une intrigante dont la beauté contribua à sa fortune... C'est en 1780 qu'il apparut à Strasbourg. Cinq ans plus tard, il était impliqué dans la fameuse « affaire du Collier », mis à la Bastille, puis exilé. Il erra en Angleterre, en Suisse, en Italie, où l'inquisition romaine le condamna en 1791, comme illuminé et franc-maçon, à la peine