LE CHATEAU DE CHEXBRES
EN CBOESAZ:
de mort, commuée en prison perpétuelle. Il mourut en 1795, laissant le souvenir équivoque d'un charlatan de génie, en qui les plus naïfs de ses contemporains avaient voulu voir un sorcier conseillé par le Diable !.
Mme de Charrière avait conçu pour lui une vive sympathie, dont nous trouvons l'aveu dans les lettres qu'elle adressa plus tard à Chambrier d'Oleyres, à l'occasion du procès instruit en Italie contre Cagliostro. Chose à noter, elle le revit pendant le séjour qu'elle fit en 1786 à Paris, comme on peut le conclure de cette lettre, datée du 12 mars 1790 :
« Je suis toujours fort touchée de Cagliostro. Ce n'est pas un méchant homme. S'il trompe, ce n'est pas pour nuire, c'est pour s'occuper d'une manière intéressante et qui frappe les yeux. Il est sensible et il fait souvent du bien. Quant à sa femme, j'en ai, pour de bonnes raisons, la plus mauvaise opinion du monde. Feu M. de Luternau m'en a assez dit pour me la faire mépriser complètement. Recevant un jour une lettre de son mari, elle la déchira et la brûla en présence de celui qui me l'a conté, en disant : « Que ne puis-je en faire autant de celui qui l'a écrite ! » Vous pouvez, Monsieur, dire cela hautement comme une chose très vraie et très sûre, car M. de Luternau était aussi incapable de mentir que moi. Il ne la trahit pas auprès de son mari, mais quelques jours après, on convint dans la maison (et je crois qu'il fut du nombre de ceux qui prirent ce parti), qu'on avertirait Cagliostro que quelques-uns des procédés de sa femme le décrieraient infailliblement ; il était question, je crois, de présents qu'elle extorquait. Le lendemain, je le vis chagrin, changé, pâle. Il me dit qu'il était très malheureux. Il ne parlait pas à sa femme, qui avait les yeux très rouges. Cela dura deux ou trois jours ; ensuite je la vis redoubler de cajoleries, de flatteries, de bassesse, riant sans nulle envie de rire, dès que son mari avait l'air d'avoir voulu être plaisant, et je le vis tout à fait radouci. Il disait à Luternau : « Voyez-vous, quand elle ferait des choses peu convenables, il faudrait lui pardonner : elle s'ennuie. Jamais je n'ai été moins riche que dans ce moment, et jamais je n'ai pu lui fournir moins de parure ni moins d'amusements ». Je l' allai voir à Passy dès qu'il fut sorti de la Bastille. Il me toucha par un mélange de sensibilité et de courage qui n'avait rien d'étudié ; ce qu'avait souffert sa femme me parut l'affecter plus que ses propres ennuis. Pour elle, à un redoublement d'embonpoint près, je trouvai comme à Strasbourg une
1 II est à peine besoin de rappeler ici les beaux travaux de M. Funck- Brentano et le livre récent de M. d'Alméras sur Cagliostro.
commune et" désagréable femme. C'est là que je vis Mme de Flamarens et la Salmon, et un prêtre qui lui prêchait tout bas je ne sais quoi. Cette chambrée ainsi composée reste dans ma tête comme un des plus plaisants tableaux que j'aie jamais vus. »
Le fait est qu'elle avait eu à se louer du traitement du charlatan :
« Je dis toujours : Pauvre Cagliostro ! Je voudrais bien que pour toute punition on l'obligeât à donner le secret de ses gouttes blanches et de ses gouttes jaunes. Combien un peu des dernières m'ont fait plaisir avant-hier, que j'avais une migraine enragée ! »
Suggestion, bien sûr ! Mais qu'importe, si le malade est soulagé ! Elle reprend sa complainte quelque temps après, en réponse à une lettre de d'Oleyres lui annonçant la prétenduemort du malheureux, où le public voyait un suicide :
« Pauvre Cagliostro ! Ce que vous me dites m'étonne assez. Il m'a assuré que jamais il ne se tuerait, ne croyant pas qu'il fût permis de le faire, et d'ailleurs ne s'en trouvant peut-être pas le courage (c'est moi qui faisais ce dernier commentaire sur sa résolution). Il m'a dit aussi qu'il ne demanderait pas mieux que de mourir sur un échafaud à l'appui de quelques vérités qu'il aurait soutenues, et que cela valait bien mieux que mourir comme un sot de maladie et dans son lit. Mourir pour mourir, pourquoi préférerait-il de se tuer ? Je doute un peu de ses tentatives à cet égard ; elles ne sont pas d'une âme commune, et c'est là ma grande objection, car je sais bien que des propos ne signifient pas grand chose. Je ne crois pas qu'on brûle ni qu'on roue à Rome, aussi que craindrait-il de pire que la mort qu'on prétend qu'il veut se donner ?
Je voudrais savoir ce qu'on dit à Rome de sa Séraphine. Elle s'est toujours dite une dame romaine. Si elle ne l'est pas, elle et son mari seraient-ils allés à Rome, où l'imposture ne pouvait se soutenir un moment ? Elle avait pourtant bien plus l'air et les manières d'une danseuse que d'une dame de bonne maison. Vous m'obligerez beaucoup, Monsieur, si vous voulez bien continuer à me parler de cet homme, pour qui j'ai de l'affection, du faible et de la reconnaissance. Charlatan ou prince, peu importe : il était sensible et souvent aimable ; il a eu pitié de moi dans un temps où j'étais à plaindre. »
Ces impressions de Mme de Charrière ont leur prix, si l'on veut bien admettre qu'elle n'était dénuée ni de psychologie ni de clairvoyance.
A ce séjour de Strasbourg, se rapporte une anecdote qu'elle contait, bien des années plus tard, à son ami Huber :
« Je vous dirai qu'on a pensé une fois à me faire épouser un comte de Wittgenstein que je ne connaissais point. Il ne me trouva, je crois, pas assez riche, et c'était de l'argent qu'il voulait. Il n'avait que cent ducats de revenu (d'apanage), car il était cadet. Longtemps après, marchant dans les rues de Strasbourg, je fus presque écrasée par un carrosse brillant et qui allait grand train. Il y avait dans ce carrosse une grosse petite dame qui me parut jolie. C'était la femme de mon monsieur de Wittgenstein, dont la mère, très riche, par je ne sais quel hasard, avait été blanchisseuse, ou bien la mère de cette mère l'avait été. Elle ne me vit pas, et par conséquent ne me salua point ; mais derrière son carrosse étaient plusieurs laquais, dont l'un me saluait de toutes ses forces et très affectueusement. Je crois que je le lui rendis un peu. Je ne savais qui il était. A peine rentrée chez moi, le voilà dans ma chambre : « Ah ! mon Dieu, Madame, ne me reconnaissez-vous pas ? J'ai servi chez votre tante madame de Lockhorst. Vit-elle encore ? Et ses filles ? Et M. de Zuylen ? Combien j'ai eu de joie en vous revoyant ! » On me dit, lorsque je racontai mon aventure, que ce comte était à Paris, et qu'il jouait. » (28 septembre 1800.)
Et maintenant, voici une amusante histoire que, sous la date de juillet 1783, le pasteur Chaillet consigne dans son journal intime ; elle prouve que madame de Ch arrière pouvait être mystifiée par un adroit imposteur :
« Pendant que M. de Charrière était à Strasbourg, un jeune homme, domestique chez lui, qu'on y avait recueilli par compassion comme sourd et muet, auquel toute la maison s'intéressait beaucoup, qui paraissait très intelligent, ingénieux à comprendre et à se faire comprendre, instruit de tout ce qui se passait et à l'affût des nouvelles du village, se trouva un beau jour entendre et parler tout comme un autre. Il avait soutenu ce rôle difficile environ onze ans, et l'avait commencé enfant ; il avait eu des querelles, des batteries, des amourettes, et il ne lui était pas échappé un mot, pas un son. Quand on sut qu'il parlait, tous les environs s'en émurent, chacun voulait le voir et le questionner ; on s'attroupait autour de la maison, et pendant quelques jours, on ne parla que de cet étrange phénomène moral. Le plus grand nombre me donna mauvaise opinion de soi, en s'attachant surtout à blâmer ce dangereux silence, propre à surprendre les secrets d'autrui, ce long mensonge d'action, que selon eux il aurait fallu punir sévèrement ; ils
auraient trouvé fort bon que Dieu, pour lui faire expier ce péché, l'eût rendu muet tout de bon pour onze autres années : tant on hait et on craint jusqu'à l'idée d'être épié et fouillé ! Au reste, il ne s'était tu que par crainte, pour être mieux déguisé, plus à l'abri des recherches d'un père qui le maltraitait, peut-être aussi pour exciter davantage l'intérêt et la pitié ; la curiosité n'y avait aucune part, et le muet, car il conserve ce titre, était un bon enfant. D'autres admiraient simplement une si grande énergie de caractère.
...Ce muet, si intelligent pour un muet, se trouva moins avancé qu'un enfant de quatre ans. Aucune de ses facultés d'esprit n'était exercée. Je crains qu'en cessant d'être muet, il n'ait cessé d'être intéressant... Je me suis dit encore : ne serait-il point vrai presque toujours que l'énergie du caractère est en raison inverse des lumières ? Si vous voulez un homme capable d'une action de patriotisme, ne vous adressez pas à ceux qui en discourent et en raisonnent le mieux... Cherchez parmi le peuple. Qui ira, sans marchander sa vie, mourir pour ses proches, ou pour sa maîtresse ou pour son ami ? L'homme qui ne sait rien. Je parierais tout au monde que Winkelried n'était pas un homme d'esprit. Plebeiœ Deciorum animes, plebeia juerunt ftectora...
Quoi qu'il en soit, ce fut une scène pour nous tous que celle où pour la première fois le muet parla, conduit devant nous tout tremblant par MHe Henriette, qui l'entraînait convulsivement par le bras, tout essouflée et pouvant à peine lui dire d'une voix effarée : « Est-il bien vrai que vous parliez ? Parlez donc ! » Et le pauvre garçon tout troublé, les yeux baissés, la contenance coupable, ne répondait pas ; il pouvait à peine se soutenir ; il fallut qu'il s'assît pour reprendre courage. Nous étions émus, nous pleurions ; qui n'aurait pleuré ? »
Sitôt revenue de Strasbourg, Mme de Charrière fit à Chexbres un premier séjour, dont nous ne savons à peu près rien, sinon qu'il lui donna un désir très vif d'y retourner. Pendant ce temps, M. de Charrière allait aux eaux de la Brévine avec un ami : « Ils ont voulu m'y entraîner, écrit Chaillet, mais je crains trop la vie tumultueuse des eaux ». Ce scrupule, à propos d'un village comme la Brévine, ne laisse pas d'être assez joyeux. Il ajoute, et ces confidences ont leur prix :
« Je regrette nos buveurs d'eau, M. de Charrière surtout. Je me suis accoutumé à vivre avec lui, à manger chez lui et à gagner son argent. Je suis de la maison, confident de tout le monde, chez moi dans leur famille. Mais quoique je voie très bien que Mlle Louise est celle qui a le plus d'affection propre-
ment dite pour moi, M. de Charrière me convient mieux. Lui et sa femme, ils sont les seules personnes de ma connaissance qui entendent et répondent toujours. Et il a de plus que sa femme de la lecture ', de l'égalité dans le commerce, au lieu d'une véhémence incommode, — et l'habitude de jouer,... et celle de perdre, ce qui rend le jeu beaucoup plus rafraîchissant pour moi... Mmcde Charrière, qui ne joue point et ne lit guère plus qu'elle ne joue, a en compensation une vivacité, une vérité de sentiment, que son mari n'a point, et une originalité dans sa manière de penser qu'elle n'aurait vraisemblablement pas si elle lisait et jouait autant que nous. Quand je suis longtemps sans la voir, je sens qu'il me manque un des ressorts qui mettent mon esprit en mouvement... En nous promenant le soir au jardin, nous nous sommes, M. de Charrière et moi, plus familiarisés que de coutume ; nous avons parlé de nos femmes, d'amour... »
C'est sans doute dans ces années-là que Mme de Charrière fit une cure à Louèche. Longtemps après, au moment de l'invasion française, elle évoquait ses souvenirs du Valais.
« Je me console un peu en me rappelant l'horrible pays que c'était : crétins, galeux, goitreux, puces, punaises, horrible malpropreté, révoltante bigoterie, voilà de quoi se compose le tableau. Ce pays est à plaindre, mais non à regretter. » (A Mme de Sandoz-Rollin, mai 1801.)
Après un dernier hiver (1783-84) passé à Genève, elle se décide à retourner à Chexbres. Le conseiller d'Apples, de Vevey, qu'elle a consulté, lui recommande la vieille maison de Crousaz, — le château — qui est à louer pour deux mois, avec écurie et grange, pour le prix de cinq louis d'or neuf ; il y a à Chexbres une bonne auberge d'où l'on peut faire venir les repas. Mnie de Charrière séjourna dans cette riante contrée pendant trois mois, dès le milieu de mai 1784. Saïgas lui écrit le 12 juin ces lignes qu'il convient de peser :
« Je suis bien aise que Chexbres réponde à l'idée qui vous en était restée. Je ne le suis pas tant de vous y savoir seule ;
1 Ce mot peut surprendre ; mais à ce moment déjà, Mme de Charrière, qui avait dévoré tant de livres pendant ses années de jeunesse, feuilletait ou parcourait les nouveautés plus qu'elle ne les lisait. Elle avait un fond de lectures classiques dont elle se contentait. Chaillet, au contraire, était encore dans la phase de curiosité active. Quant à M. de Charrière, c'était un liseur infatigable.
mais je sens qu'il est très difficile d'imaginer une société qui puisse vous y convenir dans votre situation actuelle. Je me vois réduit à ne savoir plus que souhaiter pour vous. »
Remarquons que M. de Charrière ne partageait point ce séjour de Chexbres, où sa femme avait évidemment souhaité d'être seule. Il lui écrivait très souvent et s'efforçait de la distraire par ses récits. En voici un qu'il dit tenir de Jaquet-Droz, le fameux mécanicien, à qui ses automates firent une célébrité :
« Le grand Pourtalès, lorsqu'il est à Londres, invite souvent de ses compatriotes à prendre le thé chez lui, et il les met à écrire, à copier des comptes, sous prétexte qu'il fait encore trop chaud pour la promenade. Un jour, il invita un M. Peter et quelques autres, il les mit à l'ouvrage comme à l'ordinaire. La nuit vint : M. Peter se plaignit qu'on n'y voyait plus et le pria de faire apporter des lumières : « Mais, dit M. de Pourtalès, si vous approchiez un peu de la fenêtre, vous pourriez écrire encore un quart d'heure... »
Malgré sa mélancolie, Mme de Charrière dut sourire de cette anecdote, qui montre comment se font les bonnes maisons. Elle dut prendre intérêt aussi à la lettre où son mari lui raconte la visite du prince Henri de Prusse à Neuchâtel, en juillet 1784 ; mais elle manqua l'occasion de revoir son ancien admirateur '.
M. de Charrière vint un jour voir sa femme dans la solitude qu'elle avait choisie ; de retour à Colombier, il lui adressa une lettre vraiment étrange et poignante, qui peint au vif l'affection mêlée de pitié douloureuse qu'elle lui inspirait :
« J'ai été rarement aussi triste que je l'étais en partant de Chexbres ; l'air d'amitié que vous aviez eu avec moi pendant
1 Cette lettre a été publiée dans le Musée neuchdtelois de 1875, p. 2640, mais avec la suppression de quelques détails concernant M"" DuPeyrou. La conversation de cette sémillante personne parut impatienter le Prince, qui prit le mari à part dans l'embrasure d'une fenêtre de la chambre voisine : «M"" DuPeyrou s'approcha d'eux plusieurs fois pour offrir ceci ou cela. M. DuPeyrou larenvovaavec humeur». — L'année suivante(i" février 1786), M"' de Charrière elle-même écrit à d*OIeyres : « On prétend que M. et M."" DuPevrou ne se parlent plus». — A propos de la visite du Prince à Neuchâtel, Vincent de Tuvll écrivait à sa sœur : «Je vous prie de me marquer si vous avez vu le prince Henri de Prusse, connaissance de Zuylen il y a quelques années déjà, et ce qu'il est venu taire chez vous ».
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le déjeuner, plusieurs mots d'amitié que vous m'avez dits pendant mon séjour, des dispositions contraires que vous m'avez témoignées, la pitié que vous m'avez inspirée, le désir de vous revoir bientôt à Colombier, et la crainte que ce ne fût pas pour notre bonheur commun, tout cela fermentait dans mon cœur et me donnait un gonflement, une envie de pleurer, que j'avais peine à surmonter; mon âme était remuée et troublée jusqu'au fond ; enfin, je pris le parti de parler au voiturier pour me distraire. »
Et voici que ce galant homme s'accuse de défauts agaçants, de je ne sais quelle froideur méthodique et pédante, dont il a conscience et qui excusent à ses yeux les brusques sautes d'humeur d'une femme comme la sienne :
«J'ai oublié de vous dire une chose que j'ai résolu de vous dire depuis longtemps : c'est que plusieurs défauts que vous m'avez reprochés me frappent désagréablement chez Henriette et qu'elle me fait comprendre votre pensée. Sa manière soutenue de prononcer lorsqu'elle lit ou parle avec attention, m'est insupportable, et me fait comprendre le trop bien lire dont vous m'accusez. Elle réduit tout en maximes générales, le cas particulier ne la touche que relativement au bon ordre ; aucun sentiment simple et genuine ; enfin, je crois voir ma caricature, et si cela est, je pardonne de bon cœur l'impatience à tout esprit droit accompagné d'un cœur sensible (2 août 1784). »
Plus significative encore est la lettre qu'il lui adressait l'année suivante (été 1785), pendant un séjour solitaire — nous allions dire une cure d'isolement — qu'elle faisait à Payerne :
« Votre silence de mercredi passé m'a fort inquiété. Je vous savais malade et je croyais qu'Esther [la femme de chambre] me donnerait de vos nouvelles si vous ne pouviez pas m'écrire. Je serais parti sur le champ pour Payerne, si je n'avais pas craint que vous n'eussiez du chagrin de me voir arriver. Je me suis imposé la loi de ne point vous parler de mes sentiments ; cependant je ne puis pas m'empêcher de vous dire une fois pour toutes que, malgré tout ce que foi souffert par vous depuis quelque temps, votre départ m'a laissé un sentiment de triste solitude qui ne se détruit pas... Adieu. Vous n'imaginez pas combien vous me sortez peu du cœur. Adieu... »
Sainte-Beuve, qui a parlé de M. de Charrière comme d'un homme insignifiant, ne connaissait pas ces pages, restées inédites
jusqu'à ce jour '. Elles sont tout à l'honneur du mari, et montrent, hélas ! que la femme, avec tout son esprit et tout son cœur, n'avait su ni être heureuse, ni donner le bonheur à son entourage. Mais un autre témoin va nous instruire du déplorable état où son âme se débattait alors : nous rencontrons dans le journal intime de Chaillet, à la date de 1783, ces lignes curieuses :
« Que j'ai changé de manière d'être dans cette maison ! J'y suis de la famille, tout comme l'un d'eux ; j'y vis tout autant et plus que chez moi ; on m'y nourrit, on m'y habille, on y habille mes enfants, on y entretient mon ménage... Et nous ne sommes pourtant pas amis de cœur et d'inclination : à divers égards je ne leur conviens pas, ni eux à moi. Ils sont incrédules, frivoles, mondains, gens de luxe et à morale relâchée et commode, tandis que je m'efforce de mériter le titre que j'ai choisi de serviteur de Jésus-Christ. Mais au défaut de la communion des saints, nous vivons au moins dans la communion des gens d'esprit. C'est quelque chose, c'est beaucoup de s'entendre et de se répondre toujours les uns aux autres, de savoir bien précisément comment et jusqu'où on peut compter les uns sur les autres. Il y a communion entre les bonnes gens, entre les âmes sensibles, entre les bons et agréables joueurs même ; et M. de Charrière et moi nous tenons aussi l'un à l'autre par ce petit coin, plus essentiel, après tout, qu'on ne le penserait. Tout cela ne vaut pas la communion des saints et ne saurait être aussi intime, mais enfin ce sont toujours des points de réunion...
...« Mme de Charrière m'intéresse cette année plus que jamais et plus que je ne le veux. Tout ce qu'elle a de moi, c'est conquête ; je ne lui ai rien accordé volontairement. Mais elle est malheureuse,
1 M. de Charrière ne changea point de ton avec les années, et demeura jusqu'à la fin plein d'égards, de tendresse même, pour sa femme. En 1798, pendant un séjour qu'il faisait au Pays de Vaud, il lui écrivait : «J'attends de vos nouvelles avec plus d'impatience que toutes les nouvelles des gazettes ; c'est beaucoup dire. Il me semble que je suis absent de Colombier depuis bien longtemps. Je me fais une fête du moment où, demain matin, on m'apportera une lettre de vous». Les nombreuses lettres qu'elle a écrites à son mari pendant les absences de celui-ci n'ont malheureusement pas été conservées. Tandis qu'elle gardait tout, M. de Charrière paraît avoir eu l'habitude funeste de détruire les lettres qu'il recevait. L'inverse eût été préférable pour nous, en ce qui concerne la correspondance des époux du moins. Il subsiste un grand nombre de lettres de lui à elle, et pas une seule d'elle à lui.
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