‹ Madame de Charrière et ses amis d'après de nombreux documents inéditsChapitre 35 sur 70 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Mistriss Henley

« .le n'ai point apporté de bonheur ici. je n'en ai point trouvé.»

(Mrs Henley).

De qui est le Mari sentimental. — Ce que signifie ce roman. — Les susceptibilités de M"" Caillât. — Opinion de M."" de Charrière sur le mariage.

— Le roman de la femme incomprise. — La Justification de M. Henley.

— Un pamphlet contre M"" de Charrière.

Divers passages de la correspondance de Mme de Charrière fixent assez exactement la date où parurent Mistriss Henley et les Lettres neuchâteloises. Ce dut être dans la première moitié de 1784 '.

On ne peut comprendre Mistriss Henley si l'on n'a commencé par lire le Mari sentimental, dont elle est la contre-partie. Mais, avant tout, dissipons une erreur : on a souvent attribué à Mme de Charrière l'un et l'autre ouvrage - ; elle se serait amusée

1 A la fin de mars 1784, d'Oleyres écrit de Turin à Genève pour faire venir le second de ces ouvrages, «qu'on y imprime». Il nous apprend en outre que M™ de Charrière est en séjour à Genève et surveille l'impression de la brochure, qu'il reçoit le 2 avril. Quant à Mistriss Henley, nous avons des raisons de croire qu'elle fut imprimée un peu avant les Lettres. La mise en Tente des deux ouvrages dut être simultanée.

2 Cela nous est arrivé à nous-mème dans la première édition de notre Histoire littéraire de la Suisse française.

à soutenir tour à tour deux thèses contraires. Gaullieur l'admet sans hésiter, ce qui est assez surprenant de la part d'un historien qui avait en sa possession tous les papiers de Mme de Charrière. Sur la foi de Gaullieur, Verdeil, à son tour, attribue le Mari sentimental et Mistriss Henley à la même plume féminine '.

Il ajoute que Mme de Charrière avait consulté Samuel de Constant sur les questions économiques et financières et sur la condition des paysans vaudois, traitées dans ce petit roman, ce qui le fit attribuer à M. de Constant lui-même. Et il déclare, comme argument décisif, qu'il n'y a pas à se méprendre sur le style, lequel est bien celui de Mme de Charrière...

Que faut-il croire ? — Constatons en premier lieu que madame de Charrière, dans sa correspondance avec ses amis, parle de Mistriss Henley, des Lettres neuchâteloises, de Caliste, de tous ses autres ouvrages : mais jamais elle n'a mentionné comme sien le Mari sentimental. Nous n'avons pas rencontré sous sa plume un seul mot qui puisse faire croire qu'elle ait eu une part quelconque à la composition de cet ouvrage. Ses correspondants, qui sont des amis bien renseignés, ne songent pas davantage à le lui prêter, et même n'en disent pas un mot.

Sainte-Beuve, qui a fait sa petite enquête et vu à Lausanne M. de Brenles, écrit à Mme Olivier, le 2 juillet 1838 :

« Combien je vous remercie de tous ces soins et renseignements sur Mme de Charrière. Rien n'est de refus. Je n'ai que le Mari sentimental, que je sais bien être de M. Constant. J'ai lu la Femme sensible (Mistriss Henley), espèce de contre-partie par Mmfi de Charrière... »

Un autre témoignage plus direct et difficile à récuser, est celui de cette Rosalie de Constant dont Mlle Lucie Achard nous a retracé la vie :

« Le Mari sentimental, déclare-t-elle, fut inspiré à mon père par le désir de corriger les femmes de ce goût de perfection dans les petites choses qui les entourent, qui tient trop à l'égoïsme, et de leur apprendre que c'est dans les détails de la vie, dans les

1 Histoire du canton de Vaud, III, p. 3o5 et note : « Le Mari sentimental est tout entier de Mrae de Charrière, comme l'attestent ses manuscrits, qui sont chez M. le professeur Gaullieur». — Que penser de cette dernière assertion de Verdeil ? Il ne dit pas avoir vu de ses yeux le manuscrit.

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ménagements du sentiment, bien plus que dans les grandes occasions de vertu et de sacrifice, qu'elles peuvent taire le bonheur de leur époux '. »

SAMUEL DE CONSTANT (D'après un crayon appartenant à M"* Rillict de Constant, à Genève)

1 Dans une notice sur son père, écrite peu de temps après sa mort, en août 1800, elle dit encore: «Le Mari sentimental eut un succès qui, s'il ne s'étendit pas loin, n'en fut pas moins complet dans le pays. Il était anonyme, et comme l'auteur n'avait rien publié encore, il ne fut point deviné. Ce que chacun venait nous en dire en le racontant avec plus ou moins de vivacité nous amusa parfaitement». (Voir Rosalie de Constant, par M " L. Achard, II, page 14). Ailleurs, elle parle du Mari comme de l'œuvre de prédilection de son père. Citons aussi ces lignes de Ch. de Constant à sa sœur, du 2i janvier 1801 (Bibl. de Genève, MCC, [ 6) : «Je vais faire réimprimer le Mari sentimental comme une bonne affaire. [Il renonça d'ailleurs à cette entreprise]. De qui est la réponse ? Est-elle de mon père ? » — La réponse, c'est Mistriss Henley : on voit que, loin d'attribuer le premier roman à M"" de Charrière, Constant se demandait si le second n'était pas aussi de son père. Quant au Mari sentimental, depuis longtemps cela ne faisait plus de doute pour personne.

Ce qui a accrédité l'erreur qui attribue ce livre à Mme de Charrière, c'est que le Mari sentimental fut réimprimé à Paris avec sa contre-partie, les Lettres de Mistriss Henley, « publiées par son amie, Mrae C. deZ. » On rapporta ces initiales aux deux ouvrages, tandis qu'elles ne s'appliquaient qu'au second.

Mais voici qui nous paraît décisif. Dans son journal du 30 juin 1784, à propos d'un ouvrage de théorie politique, le pasteur Chaillet, qui aime les rapprochements imprévus, compare les gouvernements aux maris et cite en passant M. Bompré (le « mari sentimental ») et M. Henley. Il croit devoir expliquer ce dernier nom par une note ainsi conçue :

<< Avez-vous lu de certaines Lettres de Mistriss Henley, -publiées -par son amie, beaucoup mieux écrites à mon gré que le Mari sentimental, auquel elles servent en quelque sorte de réponse ? Je ne sais si je ne parlerai point quelque jour de cet aimable cruel petit livre, excellent en littérature, mais, selon moi, dangereux en morale à divers égards. »

— Qui s'exprime ainsi ? — L'ami, le confident de M,Be de Charrière. Or les termes de la note indiquent assez la différence que fait le critique entre elle et l'auteur du Mari. Mais le plus joli, c'est qu'il applique à l'ouvrage de son amie les termes mêmes donc celle-ci a usé, au début de Mistriss Henley, pour qualifier l'ouvrage de M. de Constant. Elle débute en effet ainsi :

« Quel aimable et cruel petit livre que celui qui nous est arrivé de votre pays il y a quelques semaines ! »

Pour Chaillet, le plus aimable et le plus cruel des deux livres, c'est celui de son amie.

Quant au style, invoqué par Verdeil comme un argument à l'appui de son opinion, Charles Berthoud a fait précisément remarquer — après Chaillet — qu'on ne retrouve pas dans le Mari sentimental « le tour simple, si facile et si net » de la langue de Mme de Charrière. Rien n'est plus vrai que cette observation. Un exemple ou deux suffiront :

« Il y a des moments où on se trouve bien seul, où on a là quelque chose dans le cœur qui a besoin de verser dans celui d'un autre... »

C'est là, confessons-le, du français de Suisse : Mme de Charrière écrit d'une autre langue, plus alerte et moins... romande.

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Et qui s'aviserait de lui attribuer cette interpellation d'une sentimentalité grotesque :

« Mon cher ami, où sont vos bras, que je m'y précipite ! » {Mari sentimental, lettre XV).

Charles Berthoud, qui admet que Mme de Charrière peut avoir eu quelque part à la composition de l'ouvrage, n'a garde d'insister et dit avec un grand bon sens :

« Le plus sûr est de ne pas trop s'arrêter à cette histoire, singulièrement attachante, d'un mariage tardif, que la différence des goûts rend malheureux et où le mari finit par le suicide. Les romans de Mme de Charrière, non-seulement ne se terminent guère par un événement décisif comme le mariage ou la mort, mais ils ne se terminent jamais à la Werther, et il y a là un nouveau motif de ne pas lui attribuer ce petit récit, auquel il est pourtant fort probable qu'elle a mis la main. »

La remarque est ingénieuse et vraie : madame de Charrière ne cultive pas le roman dramatique ; mais la conclusion nous semble hasardée, parce qu'il n'y eut jamais, entre Mme de Charrière et Samuel de Constant, des relations assez intimes pour permettre de supposer entre eux une collaboration, dont rien d'ailleurs ne fournit même un commencement de preuve. Pour nous, la question est définitivement jugée, comme elle l'était pour Sainte-Beuve et pour Chaillet.

Le Mari sentimental est un récit entraînant, conduit avec un art de gradation assez remarquable et qui finit par produire une impression presque poignante. C'est l'histoire d'un mari sensible et bon, que sa femme pousse au suicide par son égoïsme et ses tracasseries. Bompré, revenu du service étranger, vit paisiblement en célibataire campagnard dans quelque manoir du pied du Jura. Il est un jour témoin du bonheur conjugal de son ami Saint-Thomin, établi à Orbe, et voici qu'il prend goût tardivement au mariage : il ne craint pas d'unir ses quarante-six ans aux trente-cinq ans de mademoiselle de Cherbel, qui est la belle-sœur d'un ancien camarade de service. Mais Bompré devient bientôt le plus infortuné des hommes ; car, si sa femme a des vertus, celle entr'autres de la fidélité, « son cœur n'a jamais fait son bonheur de celui de personne ». Elle ne s'efforce pas un instant de s'associer à la vie de celui dont elle a accepté le nom, d'entrer dans ses convenances et dans ses habitudes. Au contraire,

elle s'empresse de tout réformer dans la maison, qui lui paraît établie sur un pied trop modeste : elle change les meubles antiques et les vieilles tapisseries; elle ôte, pièce à pièce, à cette demeure familiale, son caractère de simplicité rustique ; elle enlève du salon le portrait du père de Bompré, et le relègue dans la chambre de son mari ; elle prétend contraindre le pauvre homme à frayer avec les hobereaux du voisinage ; elle renvoie le vieux serviteur Antoine, qui. dans sa maladresse, a cassé une porcelaine précieuse, souvenir d'un parent riche. Par ses allures hautaines, elle compromet les relations patriarcales que soutenait Bompré avec les paysans du voisinage ; elle le contraint à vendre son cheval de selle, auquel il tient, pour le remplacer par deux chevaux de carrosse ; elle fait tuer le chien Hector, qui gâtait les meubles, mais n'en était pas moins le compagnon et l'ami de son maître. D'autres tribulations empoisonnent l'existence de Bompré : il a un duel avec un insolent voisin qui a paru se moquer de lui devant sa femme ; la calomnie s'attaque à sa réputation, à propos d'un service qu'il a rendu, en tout bien tout honneur, à une jeune et jolie paysanne... Son désespoir et son dégoût sont au comble. N'ayant pas eu la force de prévenir le mal au début, il n'a pas celle d'y apporter remède. Il finit par s'enfermer dans sa chambre, et se donne la mort. L'avantdernière lettre de Bompré contient la morale de l'histoire :

« C'est une femme comme, sans doute, il y en a beaucoup, un mari comme il y en a mille, un ménage comme ils sont presque tous. Quand on voudra la paix et le bonheur, ce n'est pas dans la vie des maris et des femmes qu'on ira les chercher. »

Où l'art du romancier n'est pas méprisable, c'est dans la peinture du désenchantement progressif de Bompré : chacune de ses lettres à son ami Saint-Thomin annonce une déception nouvelle : le crescendo est savamment marqué, depuis les naïfs étonnements, les perplexités du début, où le pauvre mari, épris sincèrement de sa femme, ayant encore une confiance parfaite dans son esprit et sa raison, croit devoir se prêter à ses caprices, s'efforce même de les justifier, jusqu'au moment où le voile est tombé et où l'exaspération du mari rend le triste dénouement presque naturel. Mme de Charrière qualifie ce roman d'aimable et cruel : aimable et cruel, en effet, par le détachement aristocratique du narrateur, qui laisse son héros peindre ses déboires

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