MISTRISS HENLEY 2Ô
successifs et s'enfoncer peu à peu dans son intolérable souffrance '.
L'auteur, qui se piquait d'idées économiques, a prêté à son héros des considérations assez hardies sur la condition du paysan vaudois : à en croire Samuel de Constant, ces digressions étaient à ses yeux l'essentiel :
« Je regardais cet historique, dit-il en son style un peu particulier, comme le canevas où je voulais enchâsser mes idées, sur les affaires de Genève, sur le commerce des blés et des denrées du pays de Vaud et sur les lois criminelles : j'ai cru que •ces objets intéressants éclipseraient le reste, et que, si on lisait cette brochure, on s'occuperait plus à les discuter, à les critiquer, qu'à faire de plates et mauvaises applications. »
C'est qu'en effet, le public s'empressa de chercher dans cette fiction des personnages réels. Il y avait à Aubonne une brave dame, née de Chapeaurouge, veuve du capitaine Caillât, lequel s'était suicidé en 1780, dans un accès de mélancolie, après un an de mariage. Par une coïncidence probablement toute fortuite, certaines circonstances de l'histoire de Bompré rappelaient celles de la vie intime des époux Caillât. La sotte malignité de lecteurs encore peu accoutumés aux peintures de la réalité locale s'empara de ces prétendues allusions : on en glosa si bien, •que la veuve Caillât crut devoir présenter publiquement sa défense '. Elle publia en 1784 une brochure d'un ridicule attendrissant, intitulée Lettre à M. Mouson, pasteur de Saint-Livre, près d' Aubonne, ou supplément nécessaire au Mari sentimental. On m'a dit, déclare cette bonne dame, « qu'il transpirait dans le public que M. et Mme Bompré n'étaient autres que mon mari
1 Chaillet se montre plus sévère que son amie, lorsqu'il dit dans son journal (3i mars 1784), après avoir reproché au style le manque «de coloris et d'énergie»: «De là vient que l'ouvrage est triste sans être touchant; il fait penser et ne donne pas le plaisir de pleurer». — C'est vrai : il y a dans le Mari sentimental une sorte de sécheresse que le lecteur ressent à travers l'intérêt — très réel — du récit.
2 Un anonyme, qui signe M***, prit sa défense aussi, sans la désigner
autrement que par les lettres C t, dans le Journal de littérature de
Chaillet du i5 janvier 1784. L'auteur de cet article, qui est vraisemblablement Samuel de Constant lui-même, proteste contre une calomnie qui .atteint à la fois Mmt C t et l'auteur du Mari sentimental.
et moi. » Elle ne veut pas croire que l'auteur ait songé à elle, mais elle proteste contre « l'injustice du public », qui prête au romancier « une intention aussi criminelle ». Puis elle réfute point par point les applications qu'on a faites de l'histoire de Bompré : les Caillât n'ont jamais eu de vieux serviteur du nom d'Antoine ; mais un jeune domestique, âgé de vingt-trois ans,, a demandé son congé six mois après leur mariage, parce qu'il souhaitait d'habiter Genève. Son mari jugea lui-même nécessaire de vendre ses chevaux pour payer certaines dettes ; il n'a été fait dans la maison que les réparations indispensables. Son mari avait un chien dont il se défit huit jours avant son mariage, parce que cet animal avait gâté des meubles. Mme Caillât n'a jamais vu le portrait de son beau-père, mais bien celui de sa belle-mère : elle l'aimait tant qu'elle le plaça dans sa propre chambre. Le vase de porcelaine n'a jamais existé. L'anecdote du duel n'est pas plus réelle. Et Mme Caillât raconte au long les entretiens conjugaux au cours desquels sa tendresse s'efforçait de combattre la mélancolie croissante du capitaine. Elle reproduit une lettre de son beau-père, qui atteste l'excellence de ses procédés envers l'infortuné Caillât, puis une lettre, non signée, de l'auteur du roman, qui déclare qu'il est désolé de l'acharnement avec lequel on l'accuse d'avoir fait l'histoire du ménage Caillât ; il fait serment devant Dieu qu'il n'y a pas songé, qu'il ne connaissait pas M. Caillât, « que les anecdotes du portrait, de la porcelaine, du cheval, du chien, sont de pure invention, ainsi que les domestiques », et il insiste, comme on a vu plus haut, sur la portée économique de son ouvrage. S'il en a placé la scène dans une petite ville vaudoise, qui peut être Morges, Nyon, Cossonay, etc., c'est que là où manquent «la philosophie accommodante et les distractions des grandes villes, les mariages malheureux doivent l'être plus qu'ailleurs. »
Mme Caillât a eu soin de faire certifier par deux notaires le texte de ces lettres ; elle les fait suivre d'une attestation signée du banneret, du secrétaire baillival et du châtelain d'Aubonne : « que les faits du roman ne peuvent être adaptes à ladite dame Caillât. » Ces trois personnages officiels reprennent gravement tous les faits, depuis le vase de porcelaine jusqu'au duel, pour démontrer qu'on ne trouve rien de pareil dans l'histoire des époux Caillât !
MISTR1SS HENLEY
Ce burlesque incident littéraire nous a paru digne d'être conté avec quelque détail. Il montre l'état d'esprit qui régnait alors dans nos petites villes et la situation faite aux romanciers qui s'avisaient de peindre les mœurs du pays. Nous verrons bientôt quelle indignation soulevèrent les Lettres neuchâteloises, où la scène est fixée, où les circonstances locales sont indiquées, où les personnages sont individualisés avec bien plus de précision encore que dans le Mari sentimental.
On conçoit que Mmc de Charrière ait eu la fantaisie de répondre au livre de M. de Constant, c'est-à-dire de peindre la souffrance d'une femme vive et impressionnable, unie à un mari calme, méthodique et froid. Telle est l'histoire de Mistriss Henley. Elle porte pour épigraphe cet hémistiche de LaFontaine : J'ai vu beaucoup d'hymens, etc... — Il y a une assez jolie malice dans cet et cœtera : du temps où, à Utrecht, les prétendants défilaient sous ses yeux, Belle de Zuylen se plaisait à redire ce vers du Mal marié :
J'ai vu beaucoup d'hymens, aucuns d'eux ne me tentent.
Et, vers la fin de sa vie, elle adressait à de jeunes époux un épithalame peu encourageant, qui montre que l'expérience n'avait point modifié son opinion sur le mariage : le « bonheur conjugal » est affaire de « support mutuel » ; le tout est de trouver un sage modus vivendi :
Qu'on ne pense pas
Que follement je vous annonce
Des fleurs naissant sous tous vos pas,
Sans nulle épine, ortie ou ronce :
Il v naîtra, je crois, de tout, Comme dans d'autres hyménées ; Mais quelquefois on vient à bout De corriger ses destinées.
Le bien, il le faut recevoir Avec grande reconnaissance; Le mal, à peine il le faut voir, Car il grossit lorsqu'on y pense.
Sur vos fautes et vos défauts Jetez un voile salutaire :
On peut en parler à propos, Mais le plus sur est de s'en taire.
De la discorde aux noirs tourments Craignant les funestes approches, Jusqu'au dernier de vos moments Différez vos premiers reproches l.
Nous voilà fixés : elle n'a jamais cru aux mariages « délicieux », •dont LaRochefoucauld a douté avant elle. Le sien n'avait pas beaucoup d'illusions à lui ôter. On se rappelle qu'une des premières observations qu'elle faisait sur son mari, c'est qu'il était trop raisonnable. Ainsi pense mistriss Henley de son excellent époux, dans les lettres qu'elle adresse à une amie. Elle vient de lire à Londres le Mari sentimental, qui, dit-elle, paraît depuis peu traduit en anglais. Elle rend compte à sa confidente de l'effet que cette lecture a produit sur elle et sur son mari. Vive et sensible, elle souhaite de tout son cœur rendre heureux son époux ; mais elle se trompe souvent sur les moyens. Est-ce sa faute ? Elle nous en fait juge en contant son histoire. Il est impossible de ne pas voir les confidences de l'auteur dans ces déclarations de la jeune femme :
« Moi aussi, je ne suis point heureuse, aussi peu heureuse que le mari sentimental, quoique je ne lui ressemble point et que mon mari ne ressemble point à sa femme ; il est même, sinon aussi tendre, aussi communicatif, du moins aussi calme et aussi doux que cet excellent mari... Je n'ai point de plaintes graves à faire : on ne reconnaîtra pas M. Henley ; il ne lira jamais, sans doute, ce que j'aurai écrit ; et quand il le lirait, quand il s'y reconnaîtrait... »
Elle nous dit sa vie avant son mariage ; ici encore Mme de Charrière n'invente pas tout : « Les dames de La Haye me déchirent », écrivait-elle jadis à d'Hermenches. Sa jeune héroïne en dit à peu près autant : elle a des talents, on l'admire :
« Je reçus des hommages, et tout ce qui m'en revint, fut d'exciter l'envie. Une attention curieuse et critique me poursuivit
1 .Nous avons des raisons de croire que ces vers furent adressés à César d'Ivernois, maire de Colombier, lors de son mariage (14 avril 1800).