MISTRISS HENLEY
dans mes moindres actions, et le blâme des femmes s'attacha à moi. Je n'aimai point ceux qui m'aimèrent, je refusai un homme riche, sans naissance et sans éducation ; je refusai un seigneur usé et endetté ; je refusai un jeune homme en qui la suffisance le disputait à la stupidité. On me trouva dédaigneuse ; mes anciennes amies se moquèrent de moi ; le monde me devint odieux... J'avais 25 ans, mon cœur était triste et vide. Je commençais à maudire des goûts et des talents qui ne m'avaient donné que des espérances vaines, des délicatesses malheureuses, des prétentions à un bonheur qui ne se réalisait point. »
Alors, un veuf, père d'une fille de cinq ans, se présente. Il ressemble beaucoup à M. de Charrière :
« Il m'entretint souvent de la vie qu'il menait à la campagne, du plaisir qu'il y aurait à partager cette belle solitude avec une compagne aimable et sensible, d'un esprit droit, et remplie de talents. J'étais, sinon passionnée, du moins fort touchée... De la raison, de l'instruction, de l'équité, une égalité d'âme parfaite, voilà ce que toutes les voix accordaient à M. Henley... Il me semblait parfois un peu trop parfait : mes fantaisies, mes humeurs, mes impatiences, trouvaient sa raison et sa modération en leur chemin... Je partis pour sa terre au commencement du printemps, remplie des meilleures intentions, et persuadée que j'allais être la meilleure femme, la plus tendre belle-mère, la plus digne maîtresse de maison que l'on eût jamais vue... Nous arrivâmes à Hollowpark. C'est une ancienne, belle et noble maison que la mère de M. Henley, héritière de la famille d'Astley, lui a léguée '. Ce séjour est comme son maître, tout y est trop bien ; il n'y a rien à changer, rien qui demande mon activité ni mes soins. Un vieux tilleul ôte à mes fenêtres une assez belle vue : j'ai souhaité qu'on le coupât ; mais, quand je l'ai vu de près, j'ai trouvé moi-même que ce serait grand dommage. Ce dont je me trouve le mieux, c'est de regarder, dans cette saison brillante, les feuilles paraître et se déployer, les fleurs s'épanouir, une foule d'insectes voler, marcher, courir en tous sens. Je ne me connais à rien, je n'approfondis rien ; mais je contemple et j'admire cet univers si rempli, si animé. Je me perds dans ce vaste Tout si étonnant, je ne dirai pas si sage, je suis trop ignorante. J'ignore les fins, je ne connais ni les moyens ni le but, je ne sais pas pourquoi tant de moucherons sont
1 Lisez : « héritière de la famille de Murait». — Charles Berthoud a ingénieusement remarqué qu'il n'est pas jusqu'au nom de Hollowpark (campagne du ravin), si applicable à sa retraite de Colombier, qui ne corresponde à la réalité. Ajoutons que le vieux tilleul, dont il est question ci-après, existe encore.
donnés à manger à cette vorace araignée, mais je regarde, et des heures se passent sans que j'aie pensé à moi, ni à mes puérils chagrins. »
Rappelons ce que Sainte-Beuve a dit de Mistriss Henley :
« La mélancolie y prend parfois de la hauteur, et je n'en veux pour preuve que cette page profonde [celle que nous venons de transcrire]. Depuis que le panthéisme est devenu chez nous un lieu commun, une thèse romanesque et littéraire, je doute qu'il ait produit quelque chose de plus senti que ces simples mots d'aperçu comme échappés à la rêverie d'une jeune femme. »
Celle-ci nous conte ses pénibles expériences. Son mari a souvent sujet de désapprouver sa manière irréfléchie de parler et d'agir ; il la reprend avec toute la douceur possible, mais elle n'en est pas moins affectée de voir ses bonnes intentions manquer leur effet ; elle préférerait presque un traitement brutal aux observations qu'il lui fait sur un ton imperturbablement calme :
« Ma chère amie, écrit Isabelle — je veux dire Mrs Henley — ma chère amie, des coups de poing me seraient moins fâcheux que toute cette raison. Je suis malheureuse, je m'ennuie, je n'ai point apporté de bonheur ici, je n'en ai point trouvé ; j'ai causé du dérangement et ne me suis point arrangée ; je déplore mes torts, mais on ne me donne aucun moyen de mieux faire ; je suis seule, personne ne sent avec moi, je suis d'autant plus malheureuse qu'il n'y a rien à quoi je puisse m'en prendre, que je n'ai aucun changement à demander, aucun reproche à faire, que je me blâme et me méprise d'être malheureuse. »
Page remarquable, qui traduit à l'évidence, avec une scrupuleuse exactitude, ce que Mme de Charrière éprouvait et ce qu'était son mari pour elle : bon, irréprochable... et raisonnable, désespérément ! Il n'était pas même jaloux, et elle lui en voulait presque :
« Heureusement, je ne suis pas jaloux, a dit en souriant à demi M. Henley. — Heureusement pour vous, ai-je repris ; ce n'est pas heureusement pour moi ; car si vous étiez jaloux, je vous verrais au moins sentir quelque chose ; je serais flattée ; je croirais vous être précieuse ; je croirais que vous craignez de me perdre, que je vous plais encore ; que, du moins, vous pensez que je puis encore plaire. Oui ! ai-je ajouté, excitée à la fois par ma propre vivacité et par son sang-froid inaltérable,
les injustices d'un jaloux, les emportements d'un brutal, seraient moins fâcheux que le flegme et l'aridité d'un sage !
...Quoi ! me disais-je, aucune de mes impressions ne sera devinée ! Aucun de mes sentiments ne sera partagé ! Tout ce que je sens est donc absurde, ou bien M. Henley est insensible et dur. Je passerai ma vie entière avec un mari à qui je n'inspire qu'une parfaite indifférence, et dont le cœur m'est fermé... »
Ainsi gémit et s'exaspère cette femme à l'âme blessée. Que de fois ce langage fut tenu sans doute dans le manoir de Colombier ! Mais Mme de Charrière ne mourut pas, comme Bompré, de sa déception : ces choses-là n'arrivent guère dans la réalité ; la réalité, on la subit, on s'en accommode, et la fin arrive une fois. Ainsi de mistriss Henley, dont la dernière lettre se termine comme le Misanthrope, par un point d'interrogation :
« Dans un an, dans deux ans, vous apprendrez, je l'espère, que je suis raisonnable et heureuse,... ou que je ne suis plus. »
Il n'y a aucun événement dans ce récit par lettres, bien inférieur en intérêt romanesque à celui de Bompré. Mais l'analyse morale qui en forme toute la substance est d'une extrême finesse, et le mal dont souffre l'héroïne est autrement subtil, si je puis dire ainsi, que celui du mari trop sensible. Bompré avait des griefs précis contre sa femme. Sous la plume de Mrs Henley, les tristesses du mariage ne revêtent pas même la forme de griefs. Et la signification du livre n'en est que plus profonde : le plus parfait des maris peut donc, sans en avoir conscience, faire mourir lentement une femme qu'il adore !
Les amis de l'auteur ne s'y trompèrent pas : ils virent dans ces pages une confession. La gouvernante des princesses d'Angleterre, Suzanne Moula, écrivait de Winsor à Mme de Charrière :
« Mrs Henley est charmante, nous en sommes tous enchantés. J'ai aussi le Mari sentimental, mais quelle horreur que le fond de l'histoire soit vrai et que cette vilaine femme existe... Nous trouvons que vous vous êtes peinte vous-même à quelques égards. »
Elle n'ose en dire plus. Mais voici comment Samuel de Chambrier s'exprime dans une lettre à son cousin d'Oleyres :
« Je ne suis pas surpris que les Lettres neuchâteloises ne plaisent ni ne frappent un étranger qui ne connaît ni nous ni notre