MISTRISS HENLEY
ville... Je n'en dirai pas de même des Lettres de Mrs Henley : je trouve celles-ci mieux écrites et plus soignées. Je n'y cherche pas de l'historique, du roman, il n'y a ni de l'un ni de l'autre, mais beaucoup d'esprit, du tact, des nuances fines, délicates, une manière vraie et juste de rendre le sentiment. J'y reconnais Mme de Charrier e dans l'inconséquence, dans sa facilité de reconnaître qu'elle aurait mieux fait d'agir différemment, dans quelques phrases vives, touchantes, dans son parti promptement pris, dans ses peintures et coups frappés, dans son impatience lorsqu'elle trouve du sang-froid. Je retrouve la tranquillité de M. de Charrière, son sang-froid lorsqu'il refuse, répond à madame. Cependant je conviens que ce caractère est exagéré et que Mme de Charrière s'est plue à faire le plus beau que possible son mari, l'a couvert avec soin dans quelques parties et a tout sacrifié, elle-même, pour le faire ressortir avec avantage. Voilà qui est généreux. »
On trouvait donc que M. de Charrière était plutôt flatté. Mais, lui-même, que pensa-t-il de son portrait ? Nous l'ignorons. Quelqu'un jugea cependant utile de défendre le mari de Mrs Henley : une plume inconnue écrivit une suite à ce petit roman, la Justification de M. Henley, adressée à Vamie de sa femme (Yverdon, 1784). L'époux, devenu veuf, raconte la fin de sa femme, qui est morte en couches, après avoir, dans un discours d'une humilité touchante, fait à son mari sa confession de créature faible, nerveuse et malheureuse : ils comprennent tous deux — alors qu'il n'est plus temps de mieux faire ■ — comment ils auraient dû s'y prendre pour se donner réciproquement du bonheur. Ces pages doivent avoir pour auteur une femme ; tout n'y est pas absolument médiocre, et on y rencontre certains traits d'une concision assez expressive, celui-ci par exemple :
« Mon ami, ne me haïssez pas si je vous dis que vous m'avez aimée et que je n'ai pas été heureuse... Mon cœur demandait encore du sentiment, et vous en étiez déjà à l'habitude... Sans me consulter, vous aviez arrangé méthodiquement ce qui devait faire mon bonheur ; suivant l'exacte raison vous deviez réussir, mais avec nos cœurs, mais avec notre amour-propre, la raison n'a pas toujours raison, et avec eux les nuances sont souvent plus fortes que le fond. »
Mlle Julie de Mézerac, grande amie de Mme de Charrière, lui écrivait au sujet de cette brochure :
« Je ne sais quelle espèce de chose peut être la Justification de M. Henley. Il me semble que la manière dont on l'avait représenté était tellement à son avantage, qu'il n'avait aucun besoin d'être justifié. Moi, si j'avais voulu me mêler d'écrire, c'aurait été pour justifier madame, qui, à ce que je trouve, ne s'est pas fait voir du beau côté, comme elle l'aurait pu sans faire tort à la vérité. On a précisément mis l'un dans tout son beau et l'autre dans tout son laid. Mais je n'en veux pas plus de mal à l'auteur pour cela : je vous prie de l'en remercier et de l'embrasser mille fois pour le plaisir qu'il m'a donné. »
Lorsque, deux ans plus tard, le Mari sentimental et Mistriss Henley, suivie de la Justification, parurent à Paris en deux volumes, le Mercure de France l en rendit compte et déclara que la Justification ne pouvait être de la même main que le livre qu'elle prétend compléter. Le Journal de Paris, rendant compte à son tour (13 mai 1786) du Mari sentimental, puis de sa contre-partie, ajoute : « Ainsi, voilà, d'un autre côté, un mari raisonnable convaincu d'avoir tort ! Enfin, l'on verra dans la Justification que s'il y a beaucoup de mauvais ménages, c'est la faute des maris, que les femmes sont presque toujours sacrifiées, etc.. »
A la suite de l'article, figure cette note, que Mme de Charrière avait envoyée au journal :
« L'auteur des Lettres de Mrs Henley n'est point l'auteur d'une Justification de M. H. qu'on a imprimée à la suite de ces lettres. Il ignore même absolument qui a fait cette justification et n'aurait pas cru nécessaire de la désavouer, si dans le n° 16 du Mercure on n'avait paru la confondre avec les lettres qui précèdent. C'est aussi sans son aveu qu'on a réimprimé cet écrit avec des lettres initiales 2. »
Mme de Charrière connaissait maintenant les petits tracas que rencontrent ceux qui deviennent auteurs ; mais elle allait essuyer d'autres orages à la suite de la publication des Lettres neuchâteloises. Avant d'aborder ce chapitre, citons, à l'intention
1 22 avril 1786.
2 Le roman est signé W C... de Z... — Si quelqu'un avait persisté à croire que le Mari sentimental est de M" de Charrière.. cette opinion ne pourrait décidément plus tenir en présence de la note que nous venons de citer : les deux romans avaient été réimprimés ensemble, et M"' de Charrière ne parle que du second, en se qualifiant : L'auteur de Mrs Henley.
MISTBISS HENLEY 2y3
des bibliophiles, un petit pamphlet dirigé à la fois contre Samuel de Constant et Mme de Charrière. Il est intitulé Lettre de Salomé à Jaqueline ou The sentimental tavern-wooman (Versoix, 1784), avec l'épigraphe :
Ne forçons point notre talent, Nous ne ferions rien avec grâce.
Mme Bernard, jeune épouse d'un aubergiste, après avoir gémi sur ses petites tribulations domestiques, raconte qu'un monsieur, passant à l'auberge, y a laissé un livre intitulé le Mari sentimental. Elle l'a lu avec son mari, sa servante, et une voisine, la DuPontet. Celle-ci était accompagnée d'un monsieur «qui était son compère et qui est tant jovial». Puis chacun a dit son avis sur le livre. La DuPontet s'est écriée : « Savezvous que nous avons un livre chez nous qu'on pourrait bien marier avec le vôtre ; » Mrae Bernard trouve que celui qui a fabriqué le Mari sentimental « a un esprit bien fin, bien agréable, bien... constant. » — Si j'avais un galant, dit la servante, je serais bien aise qu'il fut constant. — Oui-dà, riposte la DuPontet, vous n'êtes pas dégoûtée, mon enfant... — Mesdames, interrompt le monsieur, je vous demande pardon, mais n'est pas Constant qui veut. — Sur quoi Mrae DuPontet reprend: «Peste, que vous êtes badin ! Ce n'est pas comme M. Henley, qui est tant respectueux. » — Les interlocuteurs lui demandent qui est cet original : vexée, Mme DuPontet réplique que M. Henley « est bien une autre paire de manches que M. Bompré, » et ajoute : « C'est un étranger... Il n'est pas de ces quartiers. »
Suivent des allusions obscures, des mots soulignés dont le sens nous échappe.
« En attendant, conclut Mmc DuPontet, si vous voulez venir demain boire du cacao à la maison, j'en ai qui est parfait. — A condition, dit Mme Bernard, qu'on lira votre livre. — Eh ! si j'en faisais un, moi qui vous parle! s'écrie la DuPontet. — En ce cas, fait le monsieur, je dirais comme l'autre : Ramenezmoi aux Carrières... »
La seule indication à tirer de cet obscur et laborieux badinage, c'est que le Mari sentimental est attribué à M. de Constant, et que Mme DuPontet lui oppose M. Henley. La propriété de Charrière, à Colombier, s'appelle, aujourd'hui encore, le Pontet ;
on y buvait d'excellent cacao de Hollande... Quant au mot Carrières, mis en relief par des majuscules, il est une allusion grossière, mais transparente, à la dame du Pontet. Nous croyons entrevoir encore d'autres allusions, d'ailleurs très voilées, aux circonstances intimes de Mme de Charrière dont il a été question dans le chapitre précédent. Mais tout cela a perdu pour nous la signification et le piquant que les initiés purent y trouver alors. La malveillance paraît avoir inspiré ces énigmatiques petites lettres : c'est ce que nous y discernons de plus clair.