CHAPITRE X
Les Lettres neuchâteloises
« J'aime l'idée de faire des Lettres neuchâteloises. »
(Le pasteur Chaillet).
Une petite ville en rumeur. — Juliane et M"c de la Prise. — Peinture de mœurs locales. — Le parler neuchâtelois. — Pathétique familier. — Une lettre de Suzanne Moula. — Les Lettres neuchâteloises défendues par Chaillet. — Mm* de Staël réclame un dénouement.
Madame de Charrière avait été reçue dans la société de Neuchâtel avec cet empressement que les habitants de la petite ville ont toujours manifesté envers les étrangers de marque. On l'avait invitée, entourée, fêtée ; elle s'était liée d'amitié avec DuPeyrou, et entretenait les relations les plus cordiales avec ses voisins de campagne. En un mot, elle faisait partie du tout-Neuchâtel d'alors. Mais elle ne se mêlait guère à ce petit monde qu'en observatrice doucement amusée, en spectatrice des plaisirs dont elle ne réclamait plus sa part. C'est pourquoi, peut-être, on la jugeait «aimable... et capricieuse1! » Un beau jour, lasse de la monotonie d'une existence sans but,
lettre de François de Chambrier à d'Oleyres (17 novembre 1777): « Quelle vie mènent M. et M" de Charrière ? Les connaissez-vous ? On dit madame fort aimable, mais un peu capricieuse. Qu'en pensez-vous ? »
elle prit nonchalamment sa fine plume et traça en se jouant cette peinture à la fois légère et précise intitulée Lettres neuchâteloises.
Le scandale fut grand ; les échos nous en arrivent de tous côtés. Samuel de Chambrier se montre aussi dur que peut l'être un galant homme, et, par son ton de colère contenue, nous devinons le langage violent dont usaient des lecteurs moins bien élevés :
« Mmc de Charrière, écrit-il à son parent de Turin, n'a pu se refuser aux aperçus malins de son esprit ; elle n'a pu soutenir l'idée que l'on prît le change sur la manière dont elle nous jugeait ; plutôt que de ne pas faire de l'esprit sur notre compte, elle aurait consenti à de grands sacrifices. Sa réputation ne la satisfait pas ; elle veut l'étendre, la faire circuler par les moyens typographiques ; mais on trouve qu'elle a fait pis en publiant cet ouvrage qui nous couvre de ridicule. Elle a attaqué des gens de la politesse et de l'honnêteté, de l'accueil desquels elle avait à se louer ; elle a éloigné d'elle, pour satisfaire son esprit, des personnes au milieu desquelles elle vit, et a prouvé plus de vanité que de bon sens. »
L'indignation dura si longtemps, qu'une année après la publication des Lettres neuchâteloises, l'auteur jugeait prudent de ne pas se montrer dans la petite ville dont elle avait si fort troublé la quiétude. On le peut conclure de ces lignes, adressées à d'Oleyres par sa mère, et qui ont évidemment pour but de le mettre en garde contre une relation peu sûre :
, « Depuis les Lettres neuchâteloises, Mme de Charrière n'a point quitté Colombier, non plus que son mari : ils ne viennent point en ville. Quoiqu'elle ait beaucoup d'esprit, il faut être sur ses gardes, autrement son commerce serait dangereux. » (5 mars 1785-)
C'est, comme on voit, le pendant — avec plus de culture — de l'incident Caillât de Chapeaurouge : le roman cesse d'être légitime sitôt qu'il cesse d'être imaginaire ; il constitue un attentat aux mœurs dès qu'il s'applique à les peindre. Il n'est pas permis à l'artiste d'étudier la vie dans les manifestations qu'il en a sous les yeux, de montrer la réalité prochaine telle qu'elle s'offre chaque jour à son observation : Mmc de Charrière peut écrire des Mistriss Henlev, c'est son affaire ; mais des Lettres neuchâteloises /...
LES LETTRES NEUCHATELOISES