TITRE DE L EDITION ORIGINALE DES
Lettres neuchàteloises (bibl. de neuchâtel)
Un jeune Allemand, Henri Meyer, fils d'un honnête marchand d'Augsbourg, neveu d'un riche négociant de Francfort, arrive à Neuchâtel, en 178., pour y faire l'apprentissage du commerce. Il a de l'esprit, des sentiments, quelque instruction, une certaine distinction naturelle. Un hasard lui fait rencontrer, dans l'étroite rue du Neubourg, une jeune et jolie « tailleuse », Juliane C... Embarrassée de paquets, elle laisse tomber la robe neuve qu'elle est chargée de livrer à M,le de la Prise. Meyer porte secours à la couturière en détresse, la reconduit chez sa patronne, explique l'accident, montre enfin de la bonté et une sorte de courage. Mais la petite, qui n'en est pas à sa première aventure, revoit, recherche le jeune homme... Celui-ci, après quelques moments d'oubli, rompt avec elle, mais trop tard, comme on verra.
Entre temps, il a rencontré au concert, puis au bal, la charmante Marianne de la Prise. Dès le premier regard, les jeunes gens ont ressenti tous deux un trouble inconnu. Meyer peint à ravir cette sorte de joie intérieure qu'il ressent auprès d'elle :
« Ce qui me surprend, c'est l'espèce de confiance et même de gaité qu'elle m'inspire. Il me semblait quelquefois, à ce bal, que nous étions d'anciennes connaissances ; je me demandais quelquefois si nous ne nous étions point vus étant enfants ; il me semblait qu'elle pensait la même chose que moi, et je m'attendais à ce qu'elle allait dire. Tant que je serai content de moi, je voudrais avoir M,le de la Prise pour témoin de toutes mes actions ; mais, quand j'en serai mécontent, ma honte et mon chagrin seraient doubles, si elle était au fait de ce que je me reproche. Il y a certaines choses dans ma conduite qui me déplaisaient assez avant le bal, mais qui me déplaisent bien plus depuis que je souhaite qu'elle les ignore. Je souhaite que son idée ne me quitte plus et me préserve de rechute. »
Ces vœux sont des aveux. Bientôt, en effet, Juliane va être mère. Que devenir ? Elle confie sa peine à Mlle de la Prise, qui n'hésite point à apprendre à Meyer la situation de cette malheureuse. Le jeune homme promet de remplir son devoir envers son enfant ; Mlle de la Prise se charge de le représenter auprès de la mère ; et en quittant Neuchâtel, il emporte l'assurance qu'il est aimé : un rayon d'espoir éclaire la dernière page du roman.
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Cet aride résumé, qui était indispensable, ne donne aucune idée du charme de poésie répandu sur ce petit ouvrage. C'est, comme l'a dit Charles Berthoud l, « une esquisse de mœurs, où la familiarité des relations entre jeunes gens et jeunes filles, due chez nous comme en Angleterre à l'éducation protestante, est mise en saillie avec son mélange de liberté et de retenue, mais où la visée essentielle de l'écrivain est pourtant toujours l'analyse, ou plutôt l'observation des sentiments. Le premier éveil de l'amour dans une âme vaillante et pure de jeune fille, la première lutte d'un honnête cœur de jeune homme entre les entraînements des sens et une affection relevée, sont retracés ■en quelques traits pénétrants et pleins de justesse, d'une main délicate et ferme tout ensemble. »
Le cadre de cette aventure d'amour, c'est la vie neuchâteloise prise sur le vif, avec « quelque chose du détail hollandais, mais sans l'application ni la minutie, et avec une rapidité bien française ». (Ste-Beuve) 2. Meyer conte à un ami son arrivée à Neuchâtel par un jour brumeux d'octobre. Ici, l'auteur se souvient de ses premières impressions :
« Je suis arrivé il y a trois jours, à travers un pays tout couvert de vignobles et par un assez vilain chemin fort étroit et fort embarrassé par des vendangeurs et tout l'attirail des vendanges. On dit que cela est fort gai ; et je l'aurais trouvé ainsi moi-même peut-être, si le temps n'avait été couvert, humideet froid, de sorte que je n'ai vu que des vendangeuses assez sales et à demi-gelées. ...Les raisins versés et pressés dans des tonneaux ouverts, qu'on appelle gerles, et cahotés sur de petites voitures à quatre roues qu'on appelle chars, n'offrent pas non plus un aspect bien ragoûtant... La ville me paraîtra, je crois, assez belle, quand elle sera moins embarrassée et les rues moins sales. Il y a quelques belles maisons, surtout dans le faubourg ; et quand les brouillards permettent au soleil de luire, le lac et les Alpes, déjà toutes blanches de neige, offrent une belle vue ; ce n'est pourtant pas comme à Genève, à Lausanne ou à Vevey.»
Quelques semaines plus tard, le jeune étranger constate que les notables de la petite ville « n'ont plus l'air aussi soucieux et
1 Notice sur M"" de Charrière, Galerie suisse, II, p. 79.
2 Ce jugement, et quelques autres que nous reproduisons plus loin, sont empruntés au grand article de la Revue des Deux Mondes du i5 mars i83g, qui a été réimprimé dans les Portraits de femmes et en tête de l'édition de -Caliste (Labitte, 1845).
28û MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS
sont un peu mieux habillés que pendant les vendanges, lorsque leurs gros souliers, leurs bas de laine et leur mouchoir de soie autour du cou m'ont si fort frappé ». — On sourit d'apprendre que cet innocent croquis blessa les Neuchâtelois de 1784. L'observation n'a pourtant rien de malveillant dans son exactitude ; un poète du cru, ami de Mme de Charrière, n'a-t-il pas aussi dépeint le Neuchâtelois,
Sortant enfin de son obscur cellier, De vendangeur devenu petit-maitre1 ?
Alors surtout, quand les vignes enserraient de trois côtés la petite ville, la vendange était une affaire capitale ; tout le monde en était occupé. Puis, les pressoirs fermés, la vie mondaine reprenait ses droits. Meyer a noté cette brusque transition et la métamorphose des notables du chef-lieu : fallait-il grande malice pour cela ? — Il remarque aussi qu'on nomme chacun par son titre, ce qui amusait déjà Rousseau : « M. le conseiller, M. le maire, M. le ministre...» Il voit, avec une surprise que Mme de Charrière avait éprouvée, les dames de la société jouer fort prestement la comédie, et il déclare — pour notre étonnement à nous — que « presque tout le monde à Neuchâtel a de la grâce et de la légèreté », et que les filles, « un peu maigres, et un peu brunes pour la plupart », y sont jolies. Il est frappé de voir certains noms de famille si répandus, qu'il semble que tous les Neuchâtelois soient parents. Certains d'entr'eux sont nobles, mais cette noblesse est de fraîche date, si bien que le patron de Meyer, qui en est, n'y attache rien, et ne met le de devant son nom « que pour faire plaisir à sa femme et à ses sœurs ». Meyer s'égaie encore sur la fête des Armourins, qui est fort belle, mais dont personne n'a pu lui dire la signification ni l'origine.
Jusqu'ici, la peinture n'est pas bien méchante. Ne serait-ce pas la description du dîner du jour de l'An qui aurait vexé nos pères ? La page est de jolie satire, d'une piquante vérité ; chaque trait porte :
« Mon patron a eu la bonté de me faire inviter à un grand dîner, où l'on a plus mangé que je n'ai vu manger de ma vie
1 César d'Ivernois, Les jeux de société (voir plus loin chap. XXII).
282 MADAME DE CHARRlÈRE ET SES AMIS
[nierons-nous, à cette heure encore, ces dîners interminables ?]
où l'on a goûté et bu vingt sortes de vins [cela n'est-il pas encore
vrai ?] Bien des gens se sont à demi-grisés, et n'en étaient pas
lus gais ! » [On ne se grise plus, même à moitié, c'est entendu :
mais aurions-nous, par hasard, la prétention d'avoir le vin gai — La suite est si vraie, que nous avons cent fois assisté à une scène identique !] « Trois ou quatre jeunes demoiselles chuchotaient entre elles d'un air malin, trouvaient fort étrange que je leur parlasse et ne me répondaient presque pas... Les sourires et les éclats de rire étaient tous relatifs à quelque chose qui s'était dit auparavant, et dont je n'avais pas la clef. Je doutais même quelquefois que ces jolies rieuses s'entendissent elles-mêmes, car elles avaient plutôt l'air de rire pour la bonne grâce que par gaîté. 77 me semble qu'on ne rit guère ici ; et je doute qu'on y pleure, si ce n'est aussi pour la bonne grâce. »
Ce tableau de notre gaîté voulue, dissimulant à peine un fond de maussaderie, est criant de vérité, j'en prends à témoin tout Neuchâtelois sincère et conscient. La description de nos conversations ne le cède en rien ; elles s'attardent trop volontiers au prix, à la qualité, la vente et la mévente des vins :
« C'est une terrible chose que ce vin ! s'écrie' Meyer. Pendant six semaines, je n'ai pas vu deux personnes ensemble qui ne parlassent de la vente. Il serait trop long de t'expliquer ce que c'est, et je t'ennuyerais autant que l'on m'a ennuyé. Il suffit de te dire que la moitié du pays trouve trop haut ce que l'autre trouve trop bas, selon l'intérêt que chacun y peut avoir ; et aujourd'hui on a discuté la chose à neuf, quoiqu'elle soit décidée depuis trois semaines. Pour moi, si je fais mon métier de gagner de l'argent, je tâcherai de n'entretenir personne du vif désir que j'aurai d'y réussir ; car c'est un dégoûtant entretien. »
Le dernier trait est dur. Est-il immérité ? Le terre-à-terre de nos conversations n'a-t-il pas agacé d'autres gens d'esprit que l'auteur des Lettres neuchâteloises ?
La description du bal de société est excellente aussi. Meyer a reçu pour ce bal deux billets, à lui destinés tous les deux ; il n'a pas compris le caractère strictement personnel de l'invitation, et a offert étourdîment un des billets à son camarade de comptoir. Cela amène une petite explication avec une des dames patronnesses, qui conclut en disant: «Oh! bien, il n'y a pas de mal... pour une fois », et quitte Meyer « en jetant de loin sur son •camarade un regard d'examen et de protection ». C'est la même
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dame — il nous semble la reconnaître — qui interroge Meyer sur sa famille avec une sympathie... curieuse :
« J'ai répondu que j'étais le fils d'un marchand d'Augsbourg l. — D'un négociant, m'a-t-elle dit. — Non, Madame, ai-je repris ; et j'ai senti que je rougissais, — d'un marchand. Je sais bien la différence ; mon oncle, frère de ma mère, est un riche négociant. — La dame voulait apparemment être polie ; mais assurément ce n'était pas l'être que de montrer assez de mépris pour ce qu'était mon père, pour se croire obligée de le supposer ce qu'il n'était pas. »
Notre politesse n'est-elle pas souvent ainsi, un peu maladroite, parce que la sensibilité n'y a pas assez de part ? Que d'exemples j'en pourrais citer ! Voici comment Meyer résume son sentiment sur nous :
« Sociables, officieux, charitables, ingénieux -, pleins de talent pour les arts d'industrie, et n'en ayant aucun pour les arts de génie ; le grand et le simple leur sont si étrangers en toutes choses, qu'ils ne le comprennent et ne le sentent même pas. »
En conscience, ce jugement me paraît la vérité même : il ne suffit pas de quelques exceptions heureuses pour l'infirmer.
On trouve dans nos Lettres des boutades plus mordantes encore, que Mme de Charrière n'a pas osé prendre à son compte : elle les a mises dans la bouche d'un Neuchâtelois grincheux, dont le type n'était point malaisé à trouver. Meyer l'appelle le Caustique ; il aime à le rencontrer, car sous son ton persifleur et bourru, on découvre un fond de bonté et un jugement sain. Il a fait sa connaissance au bal, où le Caustique va de groupe en groupe, observant, écoutant ce qu'on dit, et jetant ça et là un mot amer ou narquois. Justement Meyer cause avec un noble alsacien, le comte Max, venu à Neuchâtel pour y parfaire son éducation, mais très déçu de n'y avoir « point trouvé, pour la littérature et les beaux-arts, les secours qu'on lui avait fait espérer ».
« Mais, Monsieur, interrompt le Caustique, comment a-t-on pu vous envoyer à Neuchâtel pour les choses que vous aviez envie d'apprendre ? Nous avons des talents, mais pas les moin-
1 Dans la première édition, on lit : « de Strasbourg..
2 Première édition : « ingénieux à demi... »
dres lumières ; nos femmes jouent joliment la comédie, mais elles n'ont jamais lu que celles qu'elles voulaient jouer. Personne de nous ne sait l'orthographe ; nos sermons sont barbares ; nos avocats parlent patois ; nos édifices publics n'ont pas le sens commun ; nos campagnes sont absurdes : n'avez-vous pas vu de petits bassins d'eau à côté du lac ? Nous sommes encore plus légers, plus frivoles, plus ignorants que... »
Heureusement, Mlle de la Prise vient interrompre ce terrible homme. « Son fiel et ses exagérations m' on fait rire », ajoute Meyer. Plus tard, il rencontre dans la rue le Caustique, lequel a suivi du coin de l'œil le petit roman de Meyer et lui dit à brûle-pourpoint :
« Monsieur l'étranger, nous ne sommes pas méchants, mais nous sommes fins, et nous nous en piquons : chacun se hâte de soupçonner et de deviner, de peur d'être prévenu par quelque autre. Or, comme nous ne connaissons presque pas les passions, nous ne saurions dans certains cas soupçonner qu'une intrigue... »
Le Caustique si redouté est le meilleur cœur que Meyer ait rencontré à Neuchâtel, ce qui lui suggère cette réflexion que « les gens caustiques ne sont pas nécessairement méchants ». Les lecteurs de 1784 n'avaient pas assez médité cette pensée, lorsqu'ils accusaient de méchanceté noire le spirituel auteur des Lettres. Nous entendrons tout à l'heure Chaillet réfuter brillamment cette accusation. Ce qui est sûr, c'est que le Caustique n'est pas un simple homme de paille : il a été étudié sur le vif ; nous avons nous-même connu tel original qui lui ressemblait fort... et qui en descendait peut-être.
S'il est naturel que Mme de Charrière ait été en mesure de peindre exactement la société de Neuchâtel, on peut s'étonner qu'elle ait su tracer un portrait si exact de Juliane, la petite couturière chercheuse d'aventures. Mais nous savons qu'elle se plaisait à causer avec les humbles gens, à observer leurs façons de penser et de dire. La place que tient Juliane dans le roman explique l'épithète de trivial dont usait Chambrier d'Oleyres. Dès la première lettre de cette fille à sa tante de Boudevilliers, nous reconnaissons le vocabulaire et l'accent du cru : « En me retournant, j'ai tout ça laissé tomber »... « Quand j'eus tout ça raconté » : ce tour germanique est courant à Neuchâtel. De même tant de mots allemands francisés : un bouëbe
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{Bube, petit garçon) ; à fière-anbe (Feier-Abend : à la nuit tombante). Et cette interjection : A la garde ! [sous-entendu : de Dieu] qui amusait tant Mme de Charrière ; et ce joli verbe patois jaubler (intraduisible : car préméditer n'est pas équivalent) ; et les briques (pour : les morceaux) ; et les jours sur semaine ; et nous deux ma cousine ; il s'est pensé ; nous avons été prêtes (pour: nous eûmes fini),... ce parler est encore celui de nos artisans, et même souvent le parler de ceux qui les occupent M... La narration de Juliane, qui ouvre le roman, est un chef-d'œuvre de couleur locale : on la voit trottinant « en bas le Neubourg », ou s'allant mettre en chambre chez un cordonnier des Chavannes. Mais la finesse d'observation va plus loin que cette surface pittoresque : Juliane est d'une vérité plus générale et humaine, lorsqu'elle se livre à l'amertume de son ressentiment contre le vilain horloger chez qui elle a été en service et sans qui elle fût demeurée sage ; ou lorsqu'elle compare sa vie à celle de ses clientes riches :
« Ces dames font toutes sortes [encore une expression bien locale] pour se divertir ; et peut-être ne sont-elles seulement pas aussi braves [honnêtes] qu'une pauvre fille qu'on laisse pleurer en faisant son ouvrage, et qui n'a pas été à toutes leurs écoles et leurs pensions et n'a pas appris à lire sur leurs beaux livres ; et elles ont des bonnets et des rubans, et des robes avec des garnitures de gaze, qu'il faut que nous travaillions toute la nuit et quelquefois les dimanches... »
Ces sentiments sont de tous les temps et de tous les pays ; mais alors ils ne s'exprimaient point tout haut ; il fallait en quelque mesure les deviner par la sympathie : il est clair que Mme de Charrière aime sa Juliane. Son talent a su, tout de même, faire sentir que Juliane est la vraie coupable dans l'aventure de Meyer : c'est elle qui, par ses larmes, ses airs désespérés, son petit manège, a séduit ce brave garçon, à qui « les femmes
1 Comment avait-elle si bien appris à parler neuchàtelois ? Tout simplement en prêtant l'oreille aux conversations de ses gens. Une personne âgée, dont les souvenirs d'enfance confinaient au temps de M™ de Charrière, et qui tenait à Colombier par sa parenté, nous contait, il y a vingt ans, que M°" de Charrière se plaisait à aller s'asseoir au haut de la table où mangeaient les domestiques du manoir, s'y attardait volontiers, les faisait causer, et s'amusait fort des pittoresques locutions du cru qui émaillaient leurs propos.
étaient étrangères ». — « Je crois bien, dit-elle, qu'il me serra la main ou qu'il m'embrassa. » Elle a fait tout ce qu'il fallait pour l'y amener ; aussi n'a-t-elle pas l'idée d'accuser Meyer, mais est-elle seulement bien fâchée d'être grosse. N'était cet inconvénient... D'autre part, Meyer, honteux de sa chute, a bien vite coupé court à cette relation, où il s'est trouvé engagé par surprise... Il fallait toute la délicatesse de main de notre conteuse pour faire sentir ces choses, que nous précisons lourdement, qui ne sont qu'indiquées, et que le lecteur devine. Mais il importait de les lui faire deviner, pour rendre acceptable et plausible l'autre amour de Meyer, le vrai, le seul. Il n'a jamais aimé que Mlle de la Prise ; il l'a aimée à première vue ; elle aussi l'a aimé tout de suite. Ils le disent si bien ! Que d'expressions ravissantes sous leur plume ! Que de « finesses d'âme subitement révélées » (Sainte-Beuve) !
« Il me semble, écrit Marianne à une amie, que j'ai quelque chose à te dire ; et quand je veux commencer, je ne vois plus rien qui vaille la peine d'être dit.. Quelquefois, il me semble qu'il ne m'est rien arrivé, que cet hiver a commencé comme l'autre ; d'autres fois il me semble qu'il m'est arrivé mille choses, que je suis changée, que le monde est changé. »
Une héroïne de Marivaux ne nuance pas mieux l'expression de son « état d'âme » et y met peut-être moins de noble simplicité.
« Tout est nature en ce roman, comme en quelque antique nouvelle d'Italie, s'écriait Sainte-Beuve. M'le de la Prise a la franchise de cœur. Elle ose aimer et se le dire ; elle sait regarder en face l'éclair, dès qu'il a brillé. »
Cet amour la rend clairvoyante ; elle se fie désormais — et cela est superbement dit — « à cette lumière qu'elle a trouvée tout à coup dans son cœur. » Le monde est transfiguré pour elle :
« Ma mère a beau gronder, cela ne trouble pas ma joie. Mes amies ne me paraissent plus maussades : vois-tu, je dis mes amies, mais c'est par pure surabondance de bienveillance... Mon clavecin, ma harpe, étaient tout autre chose qu'une harpe et un clavecin ; ils avaient vie : je parlais, et on me répondait par eux. »
Comme on sent bien que l'auteur avait lu, relu avec prédilection la Marianne de Marivaux ! On le devinerait à certain
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tour de réflexion, et à « ces aveux naïfs de la passion, qui a déjà dit son secret quand elle croit le chercher encore h. Mais Marivaux ne rencontre pas toujours des accents aussi justes et aussi caressants.
Surtout, MIIe de la Prise est bien la jeune fille que pouvait produire alors la simplicité, la liberté de nos petites villes. Les jeunes gens, étrangers compris, avaient mille occasions de se voir, aux assemblées, au concert, à la promenade, et de former des attachements qui parfois étaient durables. Cette facilité innocente, si bien mise en relief par l'auteur, lui a fourni des situations d'un pathétique familier qui ailleurs ne seraient pas vraisemblables. Son héroïne, élevée par son père dans une grande liberté, est demeurée plus que toute autre naturelle et primesautière. Elle se peint, avec sa franchise et son courage de cœur, dans deux scènes capitales, qu'il faut rappeler.
Au retour d'une promenade au Crêt et au Mail, Meyer et le comte Max ont rencontré Marianne et une de ses cousines. Ils ont reconduit à la ville ces jeunes personnes. Mlle de la Prise les présente à ses parents ; nous pénétrons avec eux dans le modeste intérieur d'un ancien officier au service de France. On fait de la musique, la soirée s'avance : « Neuf heures approchaient. Mmc de la Prise nous en avertit par une certaine inquiétude et le soin de tout ranger autour de nous. » (Trait bien neuchâtelois, soit dit en passant). Le père de famille, homme du monde plein de simplicité et de rondeur, retient à souper les jeunes étrangers : Mme de la Prise ne sait point cacher sa contrariété : « Encore si vous vous étiez avisé de cela de meilleure heure ! » Au cours de la causerie, on en vient à parler d'une jeune Vaudoise qui se résigne à épouser un homme riche, et très déplaisant, alors qu'elle est passionnément aimée d'un étranger plein de mérite, mais sans fortune. L'aime-t-elle ? dit quelqu'un. — Oui. — En ce cas-là, elle a grand tort, décide M. de la Prise. Sa femme objecte : C'est un fort bon parti. Cette fille n'a rien : que pouvait-elle faire de mieux ? — Mendier avec Vautre, murmure Marianne. Ce mot scandalise sa mère, qui la traite de folle. Mais le père approuve au contraire :
Sayous, Le dix-huitième siècle à l'étranger, II, p. 1 14.
— « J'aime cela, moi ! C'est ce que j'avais dans le cœur quand je t'épousai. — Oh ! bien, nous fîmes là une belle affaire ! — Pas absolument mauvaise, riposte le père, puisque cette fille en est née. »
Et alors, scène d'attendrissement : Marianne, agenouillée auprès de son père, pleure de douces larmes, puis sort, puis revient avec un visage serein... Si Diderot avait connu ces pages, a dit bien joliment Sainte-Beuve, il eût couru, le livre en main, chez Sedaine.
Tous ces détails de vie intime, si naturels, si vrais, font pressentir et rendent d'avance acceptable la hardiesse de la scène principale. Ce qu'a risqué là Mme de Charrière est unique dans le roman de cette époque ; il lui a fallu, pour traiter ce point délicat, « des qualités supérieures à celles d'un talent simplement aimable ». Si quelqu'un blâmait l'action de Mlle de la Prise, il faudrait lui répondre avec Meyer :
« Je ne pense pas que vous soyez tenté de vous moquer d'une jeune fille qui, par pitié pour une autre, entretient un homme sur un chapitre qui devrait lui être à elle-même étranger. »
C'est, en effet, ce qu'osera Marianne, pour sauver Juliane du désespoir. Grave, presque solennelle, la voici qui demande un entretien au jeune homme. Et pour ne point attirer l'attention, elle imagine d'inviter le comte Max à s'asseoir près d'eux. Alors, placée entre les deux jeunes gens qui l'écoutent — scène chaste, précisément parce qu'ils sont deux, remarque Sainte- Beuve — alors, elle dit à Meyer tout ce qu'il faut qu'il sache : que Juliane est grosse, ne sait que devenir, ne peut compter que sur lui...
La pruderie neuchâteloise, qui n'était au fond que sécheresse de cœur et défaut de sensibilité, jugea cette scène scandaleuse : nous n'avons pas besoin de montrer qu'elle est superbe d'élévation, de simple grandeur, de chasteté véritable. Cette jeune fille pure, qui, sans hésiter ni trembler, sauve la fille-mère en disant à l'amant : Faites-vôtre devoir ! est une des plus touchantes inventions du roman moderne. Marianne n'est-elle pas aussi noblement vaillante que Delphine, lorsque celle-ci risque sa réputation pour secourir une femme qui a perdu la sienne, mais qu'on accable d'un mépris injuste ? Et qui sait si