‹ Madame de Charrière et ses amis d'après de nombreux documents inéditsChapitre 42 sur 70 · I.KS I.KTTBKS NKA'CHATKI.OISKS · texte numérisé non relu

I.KS I.KTTBKS NKA'CHATKI.OISKS

Mmc de Staël, qui a si souvent relu les ouvrages de Mmc de Charrière, ne s'est pas un peu souvenue de Marianne dans Delphine, comme elle s'est incontestablement souvenue de Caliste dans Corinne ? Delphine se met au-dessus de l'opinion par les élans de son cœur généreux. Que fait d'autre Mlle de la Prise dans la scène émouvante qu'on vient de voir ? Elle apparaît d'une droiture aussi fière qu'une autre héroïne, aimée de Mmc de Charrière, la princesse de Clèves. Encore Marianne montre-t-elle une âme plus hardie, puisqu'elle doit oublier ses pudeurs de jeune fille, et faire taire des scrupules légitimes devant un devoir supérieur. Mais aussi, l'accomplissement de ce devoir la transforme : la jeune fille devient plus grave, plus réfléchie ; l'insouciance et la vivacité d'enfant font place à un sentiment doux •et sérieux : « elle a préservé une femme de la misère et du vice, peut-être de la mort ». En même temps elle s'est convaincue •de la sincérité de Meyer, de sa foncière honnêteté. Il n'a pas le devoir de la réparation par le mariage, qu'il devrait à une fille séduite ; mais il doit à Juliane et à son enfant de pourvoir désormais à leurs besoins : c'est Mlle de la Prise qui veillera de sa part sur ces deux pauvres êtres.

Ce qui rend cette situation irrésistiblement touchante, c'est que Marianne aime Meyer et se sait aimée : « Il ne me l'a pas dit ; mais il me l'aurait dit mille fois que je ne le saurais pas mieux ». Qu'arrivera-t-il donc ? S'épouseront-ils ? Nous ne le saurons pas. Mme de Charrière sentait ce qu'un dénouement plus précis aurait de vaguement pénible. On lui reprocha de tous côtés le fait que l'histoire demeurait en suspens. C'est justement ainsi qu'il en devait être : Meyer va se former encore ; il reviendra sans doute à Neuchâtel entièrement digne de Marianne. N'a-t-il pas appris déjà, par une expérience humiliante, la loi si sérieuse de la solidarité, de la répercussion de tous nos actes dans la vie d'autres êtres ? Cette loi, qu'il formule avec une si heureuse concision : On ne fait rien tout seul, et il ne nous arrive rien à nous seuls, c'est la morale du livre.

Les Neuchâtelois ne sentirent rien de tout cela, et justifièrent le jugement de Mme de Charrière : « Le grand et le simple leur sont étrangers en toutes choses...» Ils s'appliquèrent avec une persévérance comique à chercher les noms véritables des personnages ; les Lettres ne furent à leurs yeux qu'un roman à

clef plein de malignité. Les amis même de Mme de Charrière n'y voyaient pas grand'chose de plus. Telle la bonne Suzanne Moula, qui lui écrivait de Windsor (15 juin 1784) :

«Vous êtes une jolie personne de tarder ainsi à m'envoyer vos œuvres et à les avouer pour telles. Il y a cinq ou six semaines que Mlle C. Rougemont me les a envoyées de Neuchâtel : je les ai lues, relues, je vous ai admirée, un peu blâmée, très goûtée... Les Lettres neuchâteloises à présent courent la cité... M. Chauvet l nous a appris l'auteur... En les lisant, je pensais à vous. Je rejetai cette pensée en me rappelant la manière dont vous m'en aviez parlé 2. Je ne croyais pas, surtout, qu'il vous fût possible d'écrire aussi bien le français ou patois des laineuses. Moi qui devrais le savoir dans sa perfection, je serais bien embarrassée. J'ai été tentée vingt fois de vous écrire, depuis que je sais l'obligation que je vous ai comme Neuchâteloise ; mais incertaine si cela vous ferait plaisir ou non, j'ai attendu une lettre de vous. Je crois que si j'avais écrit dans les premiers moments et que j'eusse suivi les impulsions de mon cœur, je vous aurais grondée... J'ai su que le public, à Neuchâtel, est très fâché contre vous ; mais je crois que les gens vraiment raisonnables ne le peuvent être. Voyez un peu la belle place que je m'assigne !... Votre livre m'a amusée ; et puis, après tout, ce que vous nous reprochez ne sont pas des crimes... M. Chauvet passait la soirée chez moi ; M. et Mme G., Mlle de la F. y étaient aussi ; peut-être par honnêteté pour moi, ils soupçonnèrent un peu d'exagération dans ce que vous dites : que nous ne lisons que les comédies que nous jouons. M. Chauvet répliqua : « Elles ne lisent pas même les comédies qu'elles jouent, mais le rôle seulement qui leur est assigné !

...Pour moi, j'ai été un peu comme les autres : j'ai cherché les originaux des personnages du roman... »

Et la voilà qui les énumère tous, en mettant des noms de Neuchâtelois en regard ! Puis elle poursuit :

« Vous m'avez divertie par le récit des discours qu'on tient à N., mais je sais une épithète qu'ils donnent à votre livre que je ne vous dirai pas : elle leur fait trop peu d'honneur et marque leur dépit d'une manière peu judicieuse. Si je ne me trompe, M. de G. trouve que vous avez eu tort de l'écrire, et moi je trouve que vous n'avez pas eu tout à fait raison. Qu'en dit M. de C[har-

1 Sans doute Pierre Chauvet, de Genève, alors établi à Londres.

2 On serait curieux de savoir comment M" de Charrière parlait du petit livre anonyme. Ses lettres à Suzanne Moula n'existent malheureusement plus. (Voir chap. XXIV).

LES LETTRES NEI'CHATF.LOISES

rière] ? Mais il n'a pas laissé de me faire passer une demi-heure agréable, et n'y eût-il que l'assurance qu'il me donne d'une meilleure santé (car il faut que l'esprit et le corps soient bien disposés pour écrire ainsi), le livre fût-il cent fois plus méchant, je ne serais pas fâchée que vous l'eussiez fait. Il y a longtemps qu'on a remarqué que ce n'étaient pas les vérités tombant sur des défauts bien graves qui offensaient, mais celles qui tombent sur les ridicules et les petits torts : la fâcherie de mes compatriotes en est une nouvelle preuve.»

En lisant cette lettre, on sent bien, à certaines réticences, que les amis mêmes de l'auteur étaient un peu effarés de sa témérité. Elle avait donné un coup de bâton dans une fourmilière ; ce monde minuscule était en rumeur et chacun prétendait être atteint :

« Ne peignant personne, écrivait-elle, on peint tout le monde : cela doit être, et je n'y avais pas pensé. Quand on peint de fantaisie, mais avec vérité, un troupeau de moutons, chaque mouton y trouve son portrait ou du moins le portrait de son voisin. C'est ce qui arriva aux Neuchâtelois, ils se fâchèrent. L'on m'écrivit une lettre anonyme très fâcheuse, où l'on me dit de très bonnes bêtises. Mlle *** dit que tout le monde pouvait faire un pareil livre : « Essayez ! » lui dit son frère. Les Genevois me jugèrent avec plus d'esprit que tout le monde 1. Une femme très spirituelle, très genevoise, dit à une autre : « On dit que c'est tant bête, mais cela m'amuse ». Ce mot me plut extrêmement. »

Mme de Charrière fit à Neuchâtel le même jeu qu'à Utrecht, lors de la publication du Noble : elle se laissa soupçonner, mais n'avoua pas. Cette attitude exaspérait les Neuchâtelois. Samuel de Chambrier écrivait avant d'avoir lu :

20 mars 1784 (à d'Oleyres) : « Il a paru ici une petite brochure, les Lettres neuchâteloises, que l'on attribue à Mme de Charrière, de laquelle quelques morceaux pourraient effectivement être. Un sel malin accompagne quelques observations sur nos mœurs et usages et paraît être de son esprit. Pour ce qui est du général, on" trouve le livre détestable : donc il est bon. »

Mais cette attitude vaillante ne tint pas à la lecture du libelle, nous l'avons vu plus haut ; et bientôt le dépit l'emporte :

1 Les Genevois entendent assez bien la raillerie,... même quand elle tombe sur leurs voisins...

« Elle a désavoué le premier jour les Lettres neuchâteloises, les a avouées le second jour, a éprouvé du chagrin en apprenant qu'elles avaient fait de la peine ici, et, comme cet ouvrage n'a fait aucune sensation à Genève, elle est revenue à le désavouer. Il n'en est pas de même de Mrs Henley : ce dernier a été goûté ; elle l'a avoué ouvertement. »

Le bruit fait autour du petit roman en assura le succès : la première édition fut enlevée en quelques semaines ; une nouvelle édition fut imprimée bien vite. Nous avons comparé les deux textes : l'auteur a fait quelques heureuses corrections de détail, a remplacé par des noms propres les étoiles dont elle s'était contentée pour quelques personnages secondaires, a ajouté des notes pour expliquer certaines expressions locales, a corrigé surtout bon nombre de coquilles l. Mais, en gros, les deux éditions sont pareilles. Ce qui les différencie, ce sont les vers que l'auteur a ajoutés à la seconde, et qu'il faut transcrire :

Peuple aimable de Neuchàtel, Pourquoi vous offenser d'une faible satire ? De tout auteur, c'est le droit immortel Que de fronder peuple, royaume, empire ; S'il dit bien, il est écouté, On le lit, il amuse, et parfois il corrige. S'il a tort, bientôt rejeté, Il est le seul que son ouvrage afflige. Mais, dites, prétendriez-vous N'avoir pas vos défauts aussi bien que les autres ? Ou vouliez-vous qu'éclairant ceux de tous, On s'aveuglât seulement sur les vôtres ? On reproche aux Français leur folle vanité, Aux Hollandais leur pesante indolence, Aux Espagnols l'ignorante fierté, Au peuple anglais la farouche insolence. Charmant peuple neuchàtelois, Soyez content de la nature:

Elle pouvait, sans vous faire d'injure, Ne pas vous accorder tous les dons à la fois.

Ces vers aussi furent pris de travers et regardés comme une ironie de plus : « Est-il donc si clair, disait un Neuchàtelois

1 ! On avait imprimé, par exemple, la rue des Chevaux pour la rue des Chavannes.

LES LETTRES NEUCHATELOISES 20,3

homme d'esprit, qu'on ne puisse rien nous dire d'obligeant que dans le but de se moquer de nous ? »

Chaillet rédigeait alors le Journal helvétique l. Un peu abasourdi de tout le tapage que faisait le petit livre (qu'il paraît avoir lu en manuscrit), il garda quelque temps le silence. Mais c'était un vaillant et un combatif que ce pasteur, et il se lança enfin bravement dans la mêlée. Son article, qui parut le 15 juin 1784, est un petit chef-d'œuvre d'ironie et de franc parler 2. Il est intitulé : De quelques romans, et traite, en effet, des nouveautés d'alors : L'Homme sauvage de Mercier, Galathée de Florian, mais, en premier lieu, de l'ouvrage qui nous occupe :

« Il faut que je parle enfin des Lettres neuchâteloises : il le faut ; que penserait-on de moi, si je n'en disais rien ?

Les pauvres Lettres neuchâteloises ! comme elles ont été prises de travers, diversement jugées, censurées avec gravité, blâmées avec aigreur, critiquées avec prévention ! Nous avons commencé par les trouver assez plates ; puis, quand nous avons cru connaître l'auteur, nous avons fini par les trouver bien méchantes. Et je vous assure qu'elles ne sont pourtant ni méchantes, ni plates.

Leur procès me paraît plus que suffisamment instruit, et je vais essayer d'en porter une sentence équitable. Je m'attends bien toutefois qu'on ne la trouvera pas telle.

« Nous ne sommes pas méchants, mais nous sommes fins, et nous nous en piquons : chacun se hâte de soupçonner et de deviner, de peur d'être prévenu par quelque autre. » Cette observation très juste et très fine de l'auteur a été confirmée par tous nos raisonnements sur son petit ouvrage.

1 Le titre était à ce moment — car il en changea plusieurs fois — Nouveau journal de littérature et de politique de l'Europe et surtout de la Suisse. A Lausanne, chez Jean-Pierre Heubach et Comp.

2 S'il était besoin d'appuyer d'une autorité cet éloge, — que justifieront assez les citations qui vont suivre, — nous pourrions rappeler le mot de Sainte-Beuve (article déjà cité du i5 mars i83q) : « Le ministre Chaillet prit en mains la défense des Lettres neuchâteloises contre ses compatriotes, dans un spirituel article, et pas du tout béotien, je vous assure. » — Nous permettra-t-on, tout en soulignant cet hommage rendu par le critique français au critique suisse, de sourire un peu du naïf étonnement que manifestent ces Messieurs de Paris lorsqu'ils découvrent que tel d'entre nous n'est pas un pur idiot ? « Pas du tout béotien, je vous assure»... Il ne faut rien moins que la garantie donnée par Sainte-Beuve pour que Paris admette la réalité du prodige !...

Quand il nous est parvenu, notre premier soin a été de deviner qui pouvait l'avoir fait, et nos soupçons tombaient sur quelqu'un des Genevois de la dispersion ; car un Neuchâtelois ne fait pas des livres

...Je commence à soupçonner (car ce n'est pas pour rien que je suis Neuchâtelois) qu'on ne s'enquiert si curieusement du nom de l'auteur que pour juger ensuite plus commodément de l'ouvrage. Vous voyez bien, en effet, que s'il est de Voltaire, il sera joli : si de Rousseau, plein de chaleur ; si de Montesquieu, profond ; si de l'abbé Raynal, éloquent. La méthode est abrégée et facile. Beaucoup de gens n'en ont point d'autre, et ne s'en doutent pas... Et nous autres, qui croyons juger plus pertinemment, pensons-nous que le nom de l'auteur n'influe point sur notre jugement ? Ne sachant donc encore à qui nous en prendre de la brochure en question, nous ne savions trop qu'en penser et qu'en dire.

...Nous avons dit : Les Lettres neuchâteloises sont une critique assez plate et assez fade. Discutons ce point.

Les Lettres neuchâteloises, il est vrai, ne sont pas trop faites pour soutenir le grand jour de l'impression ; elles y perdent. Cela n'est pas assez plein, pas assez ferme, pas assez nourri. Mais aussi pourquoi en juger comme d'un livre ? Ce n'en est point un. C'est la correspondance de deux jeunes gens. Ne perdez pas cela de vue. Vous jugerez absurdement, tant que vous n'aurez pas l'esprit de vous prêter à cette supposition fondamentale...

... Quant aux allusions que nous n'avons pas manqué de chercher dans ces Lettres, parce qu'en n'y en cherchant point nous aurions craint d'être pris pour dupes, notre goût pour deviner nous a fait illusion, et nous avons été les dupes de notre finesse. Qui est Monsieur de la Prise ? Et Madame ? Et Mademoiselle ? Et ces deux comtes ? Et le Caustique ? ...C'est sûrement... Non, en vérité, ce n'est personne. Et comment, dites-moi, subtils devineurs, vous est-il venu dans l'esprit un instant que MUt" de la Prise pût être une Neuchâteloise ? Elle ! Une étourdie comme elle !... Oh ! non, je ne la reconnais point pour ma compatriote.

Savez-vous qui l'auteur (puisque c'est une femme) pourrait bien avoir dépeint en elle ? Je vous le dirai en confidence, et cette découverte nous vengera de toutes ses malices. Soi-même. Je sens bien que si je m'avisais un jour de faire un roman, le héros m'en ressemblerait fort.

...Ce roman, du moins, n'est ni froid, ni emphatique. Il l'est si peu, emphatique, il est si simple et si naturel, qu'il doit en paraître plat à tous ceux dont le goût est gâté par le raffinement et par l'emphase. Qu'un auteur de profession trouverait cela pauvre et misérable ! Comme il dirait : N'est-ce que cela !... Non, rien que du naturel : quelle pitié !

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