MADAME DE CHAILLET-DE MEZERAG
(« Marianne^ des Lettres neuchâteloises)
et même féconde, cette idée. Je voudrais l'avoir eue ; j'en suis jaloux l.
...Parlons maintenant de leur méchanceté. De leur méchanceté !.... Eh ! c'est une critique bienveillante, qui ne tombe que sur des choses légères, qui nous accorde officiosité, sociabilité, charité, talents... Que voulons-nous de plus ? On dit, il est vrai, que nous n'avons pas trop de lumières, que nous ne connaissons guère les grandes passions... Mais, par hasard, y prétendrionsnous ?.... On rit un peu de notre train de vendange, de nos conversations sur la vente, de ce que le même nom est commun à un conseiller d'Etat et à un pâtissier : on en rit, mais sans humeur, sans âcreté... Pourquoi cela nous fâche-t-il ? Quel tort cela nous fait-il ? ...Heureuse la nation dont il n'y aurait rien de pis à dire ! Eh .'pourquoi parler de nous?.... Eh ! pourquoi non ? vous dis-je. Quand on a de l'esprit, de la vivacité, de la franchise, de la gaîté, et je ne sais quel courage; quand avec cela on se sent bien disposé à l'égard de ceux dont on parle, on croit pouvoir se laisser aller, dire tout ce qu'on pense. On se trompe : avec ce caractère, on passera presque toujours pour méchant. Aussi, quand on me dit que quelqu'un est méchant, je n'en crois rien pour l'ordinaire, et cela me donne plutôt bonne opinion de son esprit, de l'énergie et de la vérité de son caractère, que mauvaise opinion de son cœur.
...Un petit conte pour finir. J'ai lu quelque part qu'un Anglais ayant écrit sur le gouvernement du Danemark, l'ambassadeur danois reçut ordre de demander que l'indiscret écrivain lui fût livré : « Je n'ai pas ce pouvoir, répondit Georges II ; mais je vous promets de dire cela à l'auteur : il pourra faire usage de ce trait dans une seconde édition... » Mes chers compatriotes, ne nous mettons pas en colère à la danoise ! »
Il y a plusieurs choses à remarquer dans cet article d'une verve si savoureuse. D'abord, Chaillet considère Mme de Charrière comme un amateur, et non comme un écrivain de profession. Il déclare que son petit écrit n'était pas fait pour être imprimé, et qu'il y a perdu. Cela concédé, il défend fort bien l'ouvrage contre l'opinion publique, et surtout contre les interprétations des chercheurs de clefs : ne se risque-t-il même pas à dire que l'héroïne est bien trop primesautière pour être neuchâteloise ?....
1 Cette idée, Chaillet l'avait eue, et l'avait peut-être suggérée à Mme de Charrière: dans son numéro de juillet 1781, il s'écriait, à propos du célèbre ouvrage de Sébastien Mercier: «Qui fera le Tableau de Neuchàtel, pour servir de pendant au Tableau de Paris .-... Cette idée me plaît fort, et j'aimerais à la voir exécutée... »
LES LETTRES NEl'GH ATELOISES
Ici, pourtant, Chaillet se trompait un peu, ou plutôt ne disait pas ce qu'il devait savoir. Mme de Charrière avait eu un modèle sous les yeux pour tracer le portrait de la jeune fille. Dans une lettre écrite bien des années plus tard, songeant au petit livre qui avait déchaîné un si grand orage :
« Le souvenir des Lettres neuchâteloises, disait-elle, me ramène à d'autres temps,
à M. le ministre Chaillet, à Mllc Julie de Mézerac... »
Cette aimable personne venait souvent à Colombier vers 1784. Mme de Charrière goûtait sa belle franchise, et aussi son beau teint (elle la comparait à un paquet de linge blanc).
En 1785, Julie épousa Georges Chaillet, que nous connaissons comme un des plus anciens amis de Colombier. Quand
elle était séparée de Mme de Charrière, elle lui écrivait de petites lettres, des billets rapides qu'elle ne prenait pas la peine de signer et de dater, mais qui sont tournés avec beaucoup de grâce \
1 II est à remarquer que Al" de Mézerac avait parmi ses prénoms (Marianne- Louise-Julie) celui de l'héroïne des Lettres neuchâteloises. En se reportant à son temps de jeune fille, elle disait plus tard à Mmt de Charrière : « Dans ce temps où mon mérite était de ressembler à un paquet de linge blanc »... Une de ses sœurs épousa M. Roulet (qui fut, plus tard, le généreux protecteur de Léopold Robert). Les Alquier de Mézerac étaient originaires de la ville de Castres, non loin de laquelle se trouve la terre de Mézerac. Un membre de la famille alla s'établir à Vannes (Basse-Bretagne). Son fils, Jacques-Vincent, fit une brillante carrière militaire et fut décoré de