GEORGES DE CHAILLET-DE MÉZERAC
Nous ne rechercherons pas si d'autres personnages du roman sont dessinés d'après nature, au sens où les Neuchâtelois le croyaient. Mais il nous paraît vraisemblable qu'en peignant le Caustique, Mme de Charrière a pensé à un homme dont la verve mordante l'avait amusée, M. de MarvaJ '.
Une des critiques le plus souvent adressées aux romans de Mme de Charrière, c'est qu'ils n'étaient pas finis : elle ne se donne pas la peine de « dénouer » ses histoires. Mme de Staël le lui reprochait gracieusement :
« Je me suis vivement intéressée aux Lettres neuchâteloises ; mais je ne sais rien de plus pénible que votre manière de commencer sans finir. Ce sont des amis dont vous nous séparez, et la cessation de toute correspondance avec eux me donne contre vous un peu de l'humeur que je ressens contre le comité des postes de Paris 2. Qu'est-ce qu'un roman appelé Mrs Henley, qu'on prétend aussi de vous, c'est-à-dire qu'on trouve charmant ? Celui-là est-il aussi fait à moitié ? Vous abuseriez un peu du talent qu'il faut pour tourmenter ainsi. »
Nous verrons en quels termes enthousiastes elle parle de Caliste dans cette même lettre. L'année suivante, elle lui dit :
« Comment se fait-il que je ne vous aie pas écrit plus tôt, quoique j'aie lu si vite et si bien le charmant roman de Mrs Henley ? »
Le reproche de ne pas finir ses histoires produisit un instant quelque impression sur l'auteur : nous la voyons préoccupée de donner une suite aux Lettres neuchâteloises, comme tout le monde l'y engageait. D'Oleyres ne pouvait se consoler de ne pas savoir si Meyer serait un jour « aussi heureux qu'il mérite de l'être ». Elle lui répond :
« J'avais bien une continuation des Lettres dans la tête, et
l'ordre de Saint-Louis. Après avoir épouse une Hollandaise, dont il avait fait connaissance à Cologne, il quitta ie service et vint s'établir à Xeuchâtel. Il demeurait au Faubourg, dans une petite maison avec jardin, sur l'emplacement de laquelle ont été bâties les maisons Roulet (Banque cantonale et Cercle du Jardin). La demeure de Marianne de la Prise était donc sur le chemin qui va du Crèt à la ville, et il est naturel qu'elle ait invité Meyer et le comte Max à entrer chez son père, l'ancien militaire goutteux et cordial.
1 Voir, chap. XVI, la lettre sur Marval, où on lit entr'autres : «Ayant vécu avec des gens moins spirituels que lui. il se croit au-dessus de la pénétration et de l'adresse de chacun »... 1 1 793).
- La lettre est du 4 novembre 1 792. Sur la correspondance de Mmc de Staël avec M"" de Charrière, voir notre chap. XX.
LES LETTRES NEUCHATELOISES 299
elle aurait été moins neuchâteloise, mais après que j'ai été tout à fait reconnue, j'ai perdu courage. L'air de grande vérité qui a fait vraiment un peu illusion ici ne pourrait plus produire son effet, et c'est cet effet que je voulais produire. On ne verrait plus que moi, au lieu d'un honnête et aimable jeune commis. D'ailleurs, j'aurais peut-être encore moins de talent pour les dénouements que pour le reste. Les tristes sont tristes, et les heureux sont fort sujets à être plats. »
Elle a raison. Ne vaut-il pas mieux que chaque lecteur achève le roman au gré de son rêve ? Les Lettres neuchâteloises, a dit Sainte-Beuve, n'eurent pas de suite et n'en devaient pas avoir \
1 Dans une lettre du 16 mars 1802 à Benj. Constant, M"" de Charrière dit que les Lettres neuchâteloises, imprimées à ses frais, ne lui rapportèrent pas un sou. — Elle s'était donné le plaisir de faire envoyer des exemplaires des Lettres et de Mistriss Henley à son libraire d'Utrecht. Une piquante lettre de Vincent de Tuyll (août 1784) se rapporte à cette affaire; on y retrouve quelque chose de l'humour de Belle et de Ditie :
«J'ai reçu, ma chère sœur, le paquet de livres le 6 de ce mois, savoir 100 exemplaires des Lettres neuchâteloises et 200 des Lettres de Mrs Henley, mais pas d'exemplaire du Mari sentimental, comme vous me l'aviez annoncé*. J'ai examiné les deux Errata, que j'ai trouvés corrigés l'un et l'autre avec la plume. Vous auriez bien ri si vous aviez été témoin de ma conversation avec Spruyt [le libraire]. Sa mine usée et sotte, son air avide et curieux et son langage abominable vous auraient peut-être fait rebrousser chemin ; mais, d'un autre côté, il m'a fait rire aux larmes : « — Eh ! comment se porte M"" de Charrière ? J'en ai comme ça entendu parler. J'ai perdu une bonne cliente avec elle. ...Combien d'exemplaires y a-t-il ? Sont-ils aussi minces que ça ? Une fois reliés, quand ils auront été sous la presse, il ne restera rien. ...Quel est le prix, Monsieur ? Si c'est 8 sous, je ne puis en demander autant. Et puis, il y a les droits. ...D'ailleurs, on publie tant de ces choses! Est-ce que je puis dire que c'est de votre sœur ?... Non,
vrai, je ne puis en demander plus de 6 sous, 8, pour les Lettres
neuchâteloises... Si seulement j'avais su ça hier, j'aurais pu en colloquer plusieurs à ces messieurs du samedi! »... Enfin, je les ai laissés à 6 et à S sous. En sortant, il m'a rappelé pour demander s'il lui était permis d'insérer dans le journal que c'avait été écrit par une dame de distinction. Je lui ai dit non, et suis parti... J'ai envoyé un exemplaire à M"" la Générale, un second à ma belle-sœur [M"" Guillaume de Tuyll-Fagel], un troisième à Milady [Athlone], et un quatrième je l'ai gardé pour moi... Vos deux écrits m'ont fait grand plaisir, et je souhaite comme ma tante [la Générale] qu'il y ait une suite aux Lettres neuchâteloises. J'ai commandé le Mari sentimental, pour mieux comprendre le but des Lettres de Mrs Henley».
* Cette allusion au roman de M. de Constant n'infirme en rien ce que nous avons dit dans Je chapitre précédent au sujet du véritable auteur du Mari sentimental. 11 était naturel que M"" de Charrière désirât mettre sous les yeux des lecteurs hollandais le roman dont le sien était la contre-partie. On voit qu'elle renonça pourtant à l'envoyer. C'est une preuve de plus qu'il n'était pas son œuvre. Voir, du reste, la fin de la lettre de Vincent de Tuyll.