CHAPITRE XI
Les Lettres écrites de Lausanne et Caliste
« Le plus joli des ouvrages qu'elle ait faits... »
(Benjamin Constanti.
Les Lettres de Lausanne. — Qui est Cécile. — Lausanne en 1784. — Types variés. — M" de Charrière éducatrice. — Son dédain pour les puristes.
— Pamphlets contre elle. — M"' de Charrière défendue par un anonyme.
— Séjour à Payerne. — Histoire de Caliste. — Originalité du roman. — Caliste et Corinne. — Les journaux parisiens et Caliste.
Le bruit causé par les Lettres neuchâteloises avait à peine cessé, qu'on annonçait la prochaine publication de Lettres de Lausanne. Mme de Charrière, qui avait de bonnes raisons d'en savoir plus long que le public sur cet ouvrage, écrivait à Chambrier d'Oleyres ces lignes destinées à dérouter ses conjectures :
« On dit que c'est le fils ou le frère de l'aubergiste d'Yverdon qui nous promet des Lettres lausannoises. J'ai été fort aise de me voir imitée, même par un sot. Je souhaite que la souscription se remplisse, et j'ai prié M. Chaillet de souscrire pour moi. Nous verrons ce que c'est que « des idées qui se présentent sans paraître se présenter », et les autres choses extraordinaires qu'on nous annonce \ » (ier février 1785.)
1 Nous n'avons pas réussi à retrouver le prospectus auquel ces lignes font allusion et qui était probablement l'œuvre de Mmc de Charrière.
M. de Saïgas, qui attend le manuscrit pour le faire copier, comme il a fait déjà d'une comédie 1, lui écrit le n janvier :
«Je languis de les avoir [les Lettres], et j'aurai soin de procurer le même plaisir au public en les faisant imprimer prestissimo. Envoyez donc cito, cito. Vous me dites que vous faites des comédies et des autres folies. Tant mieux ! C'est ce qui m'a fort réjoui dans votre lettre , dont le ton d'ailleurs m'a fait grand plaisir. »
Le sage ami, qui est au courant de la crise qu'a traversée la pauvre femme, est heureux de constater qu'elle se reprend à vivre. Quinze jours plus tard, il a reçu le manuscrit, où il va « corriger les petites fautes de ponctuation », car, pour le reste, il se gardera bien d'y faire « le plus léger changement». Il lui enverra au fur et à mesure les épreuves, dont il sera, lui, le premier correcteur.
« Vous me recommandez le secret, dit-il encore : je suis fâché de vous dire que cette recommandation est venue un peu trop tard. Connaissant l'empressement de mes sœurs à lire tout ce qui vient de vous, et qui est destiné au public, je leur ai annoncé vos Lettres de Lausanne, mais vous pouvez compter sur leur discrétion. »
Il nous apprend de plus qui a servi de modèle pour Cécile et pour sa mère :
Je languis que le public fasse connaissance avec Cécile. Je suis sûr qu'il l'aimera beaucoup. J'aimais beaucoup la mère avant que de savoir qui elle était. Je l'aime encore davantage depuis que je sais que c'est vous, ma chère madame. J'ai toujours regretté que vous n'eussiez point de fils à élever : personne au monde n'y aurait été plus propre 2.
Je ne connais pas Mlle Roëll, mais je connais Cécile en corps et en âme comme si je l'avais vue toute ma vie. Vous avez
1 La comédie, en prose et en un acte, intitulée Les d'Ornac, une des moins mauvaises qu'elle ait écrites. Elle ne l'a pas fait imprimer, non plus qu'une douzaine d'autres, que nous indiquerons en temps et lieu. Est-ce la comédie Les d'Ornac qui fut représentée à Genève en 1789 (Voir chap. VII, p. 237, note 1 ) ?
2 Cette année-là, précisément, M"" de Charrière adressait à sa belle-sœur, M™' Vincent de Tuvll, une longue et très remarquable lettre où, sur la demande qu'elle en avait reçue, elle lui donnait des conseils pour l'éducation et l'instruction de son fils premier-né.
une fort bonne idée de vouloir nous faire l'histoire du mentor du jeune lord. C'est un personnage intéressant et qui va fort bien à côté de la mère de Cécile. En vérité, vos Lettres de Lausanne sont excellentes... »
Non seulement ces lignes de Saïgas nous livrent le nom réel de Cécile ; elle nous apprennent en outre que dès 1785 Mme de Charrière méditait la seconde partie du roman, la douloureuse histoire de Caliste. Caliste n'est donc pas — et l'on s'en doute bien à la lire — une « suite », imaginée après coup ; il y a un lien intime entre les deux parties de l'ouvrage ; elles s'expliquent, se complètent si heureusement, qu'on ne les peut séparer, et, bien que la seconde n'ait paru que deux ans après la première, elles furent manifestement conçues à la fois.
Quant à l'héroïne, c'était une compatriote de l'auteur.
Guillaume Roëll, né à Utrecht en 1740, la même année que Mme de Charrière, et mort aussi la même année qu'elle (1805), s'était fixé à Lausanne, où il avait épousé en 1762 Catherine- Rose Secretan. De cette
union naquit l'année suivante la jeune fille qui nous intéresse, Rose-Cornélie-Louise Roëll. Elle ne se maria qu'assez tard, car elle avait quarante ans lorsqu'elle épousa Isaac-Louis Auberjonois, dont la descendance est bien connue à Lausanne \ Mme de
Lettres de Lausanne
1 La jeune Rose, ou Rosine, devait avoir à peine vingt ans quand M"" de Charrière la connut. Elle a tracé d'elle un portrait dont le caractère est confirmé par la miniature que ses descendants ont conservée et nous ont autorisé à reproduire : « Figurez-vous, lit-on dans les Lettres de Lausanne, un joli front, un joli nez, des yeux noirs un peu enfoncés ou plutôt couverts, pas bien grands, mais brillants et doux; les lèvres un peu grosses et très vermeilles, les dents saines, une belle peau de brune, le teint très animé, un cou qui grossit malgré tous les ïoins que je me donne, une gorge qui
Charrière demeura en relations affectueuses avec cette aimable personne ; malheureusement leur correspondance n'existe plus. Il est temps de feuilleter ces jolies Lettres de Lausanne, dont le succès fut si vif qu'elles eurent plusieurs éditions avant de reparaître augmentées de Caliste 1. Nous sommes à Lausanne, en 1784. Mme de Charrière dépeint librement le monde qu'elle avait fréquenté de loin en loin et que tant d'autres ont décrit après elle. On sait ce qu'était ce Lausanne-là. Vingt ans auparavant, Voltaire y exerçait son prestige. Gibbon, qui y avait séjourné déjà à deux reprises et fleureté avec Susanne Curchod dans la Société du Printemps, y était revenu en 1783 partager la riante retraite de son ami Deyverdun, le traducteur de Werther : il retrouvait Lausanne plus animée que jamais; la réputation du médecin Tissot y attirait de nombreux étrangers, séduits aussi par la beauté des sites que Rousseau avait célébrée et par la vie facile et gaie que l'on menait sur ces rivages. Mme de Charrière était en relations d'amitié et de parenté avec ce petit monde aimable et accueillant : nous savons que Deyverdun, Tissot, d'autres encore, venaient la voir à Colombier. Elle corres-
serait belle si elle était plus blanche, le pied et la main passables, voilà Cécile. Si vous connaissiez M"' R*** [Roëll, évidemment] ou les belles paysannes du Pays de Vaud, je pourrais vous en donner une idée plus juste. Voulez-vous savoir ce qu'annonce l'ensemble de cette figure ? Je vous dirai que c'est la santé, la bonté, la gaîté, la susceptibilité d'amour et d'amitié, la simplicité de cœur et la droiture d'esprit, et non l'extrême élégance, délicatesse, finesse, noblesse. C'est une belle et bonne fille que ma fille». Dans la lettre suivante, elle reprend : « Eh bien oui, un joli jeune Savoyard habillé en fille»... — L'intérêt, la remarquable nouveauté de ce portrait, c'est qu'il est nettement local, individualisé à plaisir: c'est bien une jeune Vaudoise qu'il représente, et cela avec une précision de réalisme qui stupéfia les contemporains. Le gros cou de Cécile surtout, qui inquiète sa mère (joli trait bien nfaternel), les révolta. Nous en rentendrons parler jusque dans le Journal des Débats du 8 juillet 1845, où le délicat Paul de Molènes dénonce ce détail comme « le plus inutile et le plus malencontreux de tous les traits ».
1 D'Olevres note dans son journal, le 25 septembre 1785 : «Je viens de lire une brochure de Mmt de Charrière, les Lettres de Lausanne», et ajoute qu'il v retrouve davantage « le style et la manière de l'auteur que dans les deux premières brochures qui ont paru d'elle l'année dernière » (remarque dont nous ne saisissons pas bien le sens) : l'ouvrage fut donc publié vers la fin de l'été 1785. Il portait la mention Toulouse, mais avait été imprimé à Genève, chez Bonnant.
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pondait avec Gibbon et dut rencontrer plusieurs fois ce gros homme, qui, dans la nuit du 27 juin 1789, achevait, à Lausanne, sous son berceau d'acacias, la Décadence de V Empire romain. Il déclare lui-même dans ses mémoires que la société lausannoise était « du caractère le plus gai et le plus sociable. » C'était un monde cosmopolite, où l'on voyait rassemblés, avec des lords anglais et des princes allemands, des philosophes et des écrivains, l'abbé Raynal, Sébastien Mercier, des gens du monde et des hommes de pensée, les Necker, le marquis de Boumers, Servan, Court de Gébelin, Mme de Genlis... Parmi tous ces étrangers, Mme de Montolieu, auteur de Caroline de Lichtfield et des Châteaux suisses, représentait l'esprit local, un peu mièvre, un peu apprêté, mais avenant.
Mme de Charrière observa, sans s'y mêler beaucoup, ce monde bizarre et changeant. Elle saisit tout de suite le caractère particulier de la vie lausannoise, à savoir la fusion qui s'opérait sans effort — et beaucoup plus qu'aujourd'hui — entre l'élément indigène et l'élément exotique. De ce mélange résultaient, avec plusieurs avantages, certains inconvénients pour les jeunes Vaudoises sans fortune, à qui la société des étrangers élégants et riches risquait de faire trouver insipide celle de leurs compatriotes :
« Connaissez- vous Plombières, ou Bourbonne, ou Baréges ? D'après ce que j'ai entendu dire, Lausanne ressemble assez à tous ces endroits-là. La beauté de notre pays, notre Académie et M. Tissot nous amènent des étrangers de tous les pays, de tous les âges, de tous les caractères, mais non de toutes les fortunes. Il n'y a guère que les gens riches qui puissent vivre hors de chez eux. Nous avons donc surtout des seigneurs anglais, des financières françaises, des princes allemands, qui apportent de l'argent à nos aubergistes, aux paysans de nos environs, à nos petits marchands et artisans, et à ceux de nous qui ont des maisons à louer en ville ou à la campagne, et qui appauvrissent tout le reste en renchérissant les denrées et la main d'œuvre, et en nous donnant le goût avec l'exemple d'un luxe peu fait pour nos fortunes et nos ressources. Les gens de Plombières, de Spa, de Baréges, ne vivent pas avec leurs hôtes, ne prennent pas leurs habitudes ni leurs mœurs. Mais nous, dont la société est plus aimable, dont la naissance ne le cède souvent pas à la leur, nous vivons avec eux, nous leur plaisons, quelquefois nous les formons, — et ils nous gâtent. Ils font tourner la tête à nos jeunes filles, ils donnent à ceux de nos jeunes hommes qui
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conservent des mœurs simples un air gauche et plat, aux autres le ridicule d'être des singes et de ruiner souvent leur bourse et plus souvent leur santé...
...L'habitude nous rend ce concours étranger assez agréable. Cela est plus riant et plus gai. Il semble aussi que ce soit un hommage que l'univers rend à notre charmant pays, et nous recevons cet hommage avec orgueil. D'ailleurs, qui sait si, en secret,, toutes les filles ne voient pas un mari, toutes les mères un gendre dans chaque carrosse qui arrive 1 ? »
De fait, qu'allons-nous voir ? Une jolie Vaudoise courtiséepar un petit lord qui ne se décide pas à l'épouser — et part. — Cécile est une de ces vives et sages personnes que Gibbon, à son premier séjour, rencontrait dans la Société du Printemps, mais exempte à la fois, grâce à une éducation pleine de sens, de la préciosité de la «Cité», et de la politesse mondaine et un peu guindée de la « Rue de Bourg '-. » Elle a été élevée avec tous les soins intelligents que Mrae de Charrière eût voués à sa fille,. si le Ciel lui en eût accordé une. C'est bien l'auteur qui parle par la bouche de cette mère attentive, spirituellement dégagée de la routine et du préjugé : le style même de cette Vaudoisea une liberté d'allures qui déplut, nous le verrons, aux puristes indigènes.
Les lettres de la mère de Cécile sont adressées à une parente du Languedoc, qui lui a fait part de ses perplexités au sujet de l'établissement de ses filles : l'habitante de Lausanne répond en exposant ses propres incertitudes et la façon dont elle conçoit l'éducation féminine. Noble et sans fortune, Cécile trouvera-telle un parti ? Qui épousera-t-elle ? Deux ou trois jeunes gens sont reçus dans la maison. L'un est un « futur ministre », un peu parent de Cécile, qui n'a rien de séduisant, et que les siens portent aux nues : c'est « un petit homme pâle et maigre, choyé, chauffé, caressé par toute sa famille. On le croit, pour quelques
1 Lettre IV.
2 Voir, à ce sujet, l'excellente étude de M. Charles Burnier : La Vie vaudoise et la Révolution (Lausanne, Bridel, 1902), en particulier les chapitres IV-VII, où l'auteur suit pas à pas les Lettres de Lausanne et montre par les faits réels la singulière vérité des portraits et des peintures tracés dans, le roman. Verdeil, dans son Histoire du Canton de Vaud (T. III, p. 3n), avait déjà loué la vérité de cette peinture «si gracieuse et si fine» de la. société lausannoise.
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mauvais vers, pour quelques froides déclamations, le premier littérateur, le premier génie, le premier orateur de l'Europe. » - Reconnaissez-vous cette sorte de prodige ? Nos sociétés d'étudiants n'ont pas cessé d'en produire : il y a toujours un clan de cousins et de petites amies pour créer de ces réputations éphémères. Le jeune ministre bel-esprit est d'ailleurs gauche et maladroit dans les petits jeux de société ; la sollicitude excessive de sa maman achève de le rendre ridicule aux yeux de Cécile :
« Quand il fut question de s'en aller : Jeannot, dit la mère, tu ramèneras Cécile ; mais il fait froid, mets ta redingote, boutonne-la bien ! »
Un autre type, — disparu, celui-là, et très vrai aussi, — c'est le fils du bailli, « un beau jeune Bernois, couleur de rose et blanc et le meilleur enfant du monde... » Mais Cécile ne sera ni pour le précieux théologien, ni pour le gros poupard bernois. Elle a une préférence marquée, encore qu'inconsciente au début, pour un jeune lord qui séjourne à Lausanne avec son précepteur, et qui est en homme ce qu'elle est en femme. Il lui fait la cour assez tendrement, mais ne se déclare pas. L'innocente coquetterie des deux jeunes gens, les anxiétés de la mère, la clairvoyance du mentor, sont analysées avec une finesse, décrites avec une grâce, qui suffisent à soutenir l'intérêt'?: de" ce petit roman dénué de péripéties. Cécile et son amoureux ne sont point des êtres extraordinaires, et pourtant ils attachent, parce que tous leurs sentiments sont naturels et simples. La mère est ce que l'auteur aurait voulu être à sa place, la confidente de sa fille ; elle raconte à sa parente du Languedoc tous ces menus incidents si importants pour ce qu'elle a de plus cher au monde. C'est ainsi qu'un cousin, brillant capitaine vaudois au service de France, revenu récemment à Lausanne et marié depuis peu avec une femme coquette et jalouse, s'éprend de la bonne et charmante Cécile : « Il n'est plus si triste d'être marié, parce qu'il oublie qu'il le soit. » Il l'oublie si bien, qu'il manifeste un jour d'une façon trop significative les sentiments que lui inspire la jeune fille. Cet incident, qui l'a vivement émue, ouvre les yeux de Cécile, non seulement sur l'état de son cœur, qui se sent épris du petit lord à l'exclusion de tout autre, mais aussi sur les dangers que court une jeune fille dans la société du monde :
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« Me voici éclairée pour le reste de ma vie, dit-elle bravement à celui qui vient de s'oublier un instant avec elle. Mais, puisque vous m'avez fait un aveu, je vous en ferai un aussi, qui vous fera comprendre pourquoi je ne crains pas de continuer à vous voir : j'ai aussi de la préférence pour quelqu'un. »
C'est une vraie sœur de Mlle de la Prise, courageuse d'esprit, parce que droite de cœur.
« De ma vie, dit à son tour la mère, je n'ai été aussi émue. Je le croyais, mais le savoir ! Savoir qu'elle aime assez pour le dire, et de cette manière! pour sentir que c'est un préservatif, que les autres hommes ne sont point à craindre pour elle ! »
Malheureusement, le jeune Anglais risque de passer à côté du bonheur et de refuser à Cécile celui qu'elle espère : aimable, plein de distinction, de charme, mais faible, irrésolu, il songe à retourner dans son pays, et ne se déclare toujours pas. Cécile juge qu'il est de sa dignité de s'éloigner : elle part avec sa mère pour la campagne, puis pour le Languedoc. Si l'étranger ne la rappelle pas, saura-t-elle l'oublier, comme le souhaite sa mère ?... L'histoire s'arrête là. On peut espérer qu'elle finira bien ; car le jeune lord a sous les yeux un exemple saisissant des chagrins auxquels on s'expose quand on laisse échapper le bonheur que l'on a sous la main : son gouverneur a lui-même payé chèrement une indécision toute pareille. Il ne laissera pas son jeune ami commettre la même faute. Il lui racontera sans doute, comme à la mère de Cécile, la douloureuse histoire de Caliste, qui forme la seconde partie du roman et permet de supposer quelle sera la conclusion de la première.
Voilà comment se relient les deux histoires, si différentes d'ailleurs. Il y a beaucoup de réflexion, et plus d'art qu'il ne semble, dans cette façon de composer. L'auteur a l'air d'écrire à l'aventure, une lettre en amène une autre, mais en y regardant de plus près, on découvre, sous ce nonchaloir apparent, la suite d'une pensée ferme et un dessin précis.
Ne quittons pas les Lettres de Lausanne sans faire ressortir la richesse d'analyse et d'idées qui emplit ce petit livre. Sous sa forme libre et facile, il vaut bien des traités d'éducation, et, aujourd'hui encore, ne serait point indigne de l'attention des mères. Elles n'y trouveront, il est vrai, ni principes méthodiquement exposés, ni maximes pédantes, mais elles verront comment une personne avisée peut s'y prendre pour devenir « l'amie
LES LETTRES ÉCRITES DE LAUSANNE ET CALISTE 3oO.
intime » de sa fille. Tout l'effort de cette mère a tendu à former une âme libre, consciente de son devoir et de sa dignité de femme, et qui existât par elle-même :
« Seriez-vous ce que vous êtes, dit-elle à Cécile, si j'avais voulu que ma raison fût votre raison, et qu'au lieu d'avoir une âme à vous, vous n'eussiez que la mienne ? »
Cécile la récompense par une confiance sans bornes ; elle s'abandonne d'autant plus volontiers à sa direction, qu'elle n'en a jamais senti péniblement le poids, qu'elle a grandi dans une atmosphère d'affection, de naturel et de liberté. Cette mère, si tendre, si attentive, eut toujours en horreur les formules pédagogiques, — si souvent contradictoires :
«Les tuteurs de ma fille \ s'écrie-t-elle, me tourmentent quelquefois sur son éducation : ils me disent et m'écrivent qu'une jeune fille doit acquérir les connaissances qui plaisent dans le monde, sans se soucier d'y plaire. Et où diantre prendra-t-elle de la patience et de l'application pour ses leçons de clavecin si le succès lui en est indifférent ! On veut qu'elle soit à la fois franche et réservée : qu'est-ce que cela veut dire? Qu'elle craigne le blâme sans désirer la louange !... Voilà comme, avec des mots qui se laissent mettre à côté les uns des autres, on fabrique des caractères, des législations, des éducations et des bonheurs domestiques impossibles. Avec cela on tourmente les femmes, les mères, les jeunes fille, tous les imbéciles qui se laissent moraliser. »
C'est avec la même liberté qu'elle expose ses idées politiques, développées un peu longuement dans les premières lettres, ce qui risque de rebuter certains lecteurs 2. Je préfère l'écouter sur les questions d'éducation :
1 M. Ch. Burnier a remarqué très finement, dans le livre cité plus haut, que « les deux oncles et tuteurs de Cécile, dont la mère a toujours l'air de prévoir les critiques, incarnent le véritable esprit lausannois, avec tous ses préjugés. Mmt de Charrière le raille discrètement sur leur dos. »
2 C'est à dessein que nous disons certains lecteurs. Il en est d'autres à qui n'échapperont pas toutes les choses fines et profondes contenues dans ces lettres-là; par exemple la page sur la vraie noblesse, celle des gens « qui se sentent plus obligés que d'autres à être braves, désintéressés, fidèles à leur parole, qui ne voient point de possibilité pour eux à commettre une action lâche, qui croient avoir reçu de leurs ancêtres et devoir remettre à leurs enfants une certaine fleur d'honneur»... M. d'Haussonville, après avoir cité cette page, s'écriait: «.Je ne crois pas qu'aucun auteur français ait jamais donné une définition plus exacte et plus fine du sentiment aristocratique que cette Hollandaise mariée à un Neuchàtelois, qui fut aimée de Benjamin Constant». (Le Gaulois, lundi 28 novembre 1904).
3 10 MADAME DE CHARRlÈKE ET SES AMIS
« Pourquoi, demande-t-on à cette femme d'esprit, pourquoi lui avez-vous fait apprendre le latin ? — Pour qu'elle sût le français. »
Mme de Charrière goûtait l'éducation sans contrainte de notre pays et la proposait volontiers en exemple aux lecteurs français. La seconde édition des Lettres de Lausanne contient une page qui ne figure pas dans la première et qu'elle y a ajoutée non sans intention : il s'agit d'expliquer à la cousine du Languedoc ce fait, qui l'a fort surprise, que Cécile sorte seule et reçoive des jeunes gens en l'absence de sa mère :
« Nous avons, dit-elle, des mères qui, par prudence ou par vanité, élèvent leurs filles comme on élève les filles de qualité à Paris ; mais je ne vois pas ce qu'elles y gagnent... En France, je ferais comme on fait en France ; ici, vous feriez comme moi... Cette humble vanité, qui consiste à avoir si grande peur de se compromettre, qu'il semble qu'on avoue qu'un rien suffirait à nous faire déchoir de notre rang, n'est pas rare dans nos petites villes ; et j'en ai assez vu pour m'en dégoûter. »
Nos petites villes, c'est Lausanne, Neuchâtel; c'est peut-être Utrecht aussi.
Les idées personnelles et neuves fourmillent dans ces pages, qui touchent en passant à tant de questions morales. Une des plus belles lettres est la XIIe, où la mère de Cécile lui explique la psychologie des amants et des maris, et lui trace ses devoirs d'honnête femme :
« C'est le devoir, c'est la profession de toute femme que d'être sage... Cécile, il ne faut pas vous faire d'illusion: un homme cherche à inspirer, pour lui seul, à chaque femme, un sentiment qu'il n'a le plus souvent que pour V espèce... »
Que cela est jeté d'une main légère et va profond pourtant ! Et que de vérité dans cette observation, à propos de deux jeunes Français, l'un étourdi, espiègle, spirituel, l'autre grave et taciturne, qui paraissent un instant dans la société lausannoise :
« En admirant la vivacité d'esprit et la gentillesse du cadet, on aurait voulu qu'il parlât moins, qu'il fût circonspect et modeste, sans penser qu'il n'y aurait plus rien alors à admirer non plus qu'à critiquer chez aucun des deux. On ne voit point assez que, chez nous autres humains, le revers de la médaille est de son essence aussi bien que le beau côté. Changez quelque chose, vous changez tout. »
Essayez d'appliquer ce principe si juste à la critique littéraire ou à la critique d'art, et vous verrez combien il est fécond ! C'est en rencontrant de telles pensées, des réflexions si pénétrantes, que l'on mesure toute la vérité du mot de Mme Neckerde Saussure : « Les plus médiocres de ses romans m'ont laissé l'idée d'une femme qui sent et qui pense. » Et n'est-ce pas Mme de Staël qui écrivait à l'auteur de Calistc : « Vos ouvrages se varient encore à la dixième lecture ! » On y découvre toujours quelque ingénieuse pensée, quelque fine nuance encore inaperçue.
Parmi les pages les plus significatives des Lettres de Lausanne, il faut compter celle où l'auteur réfute certain personnage qui prétend que « sans la religion, nous n'aurions pas moins de morale; » ce libre penseur cite à l'appui de sa thèse plusieurs athées qui sont d'honnêtes gens :
« Répondez-lui, — s'écrie Mme de Charrière, dont on ne l'eût guère attendu, — répondez-lui que, pour en juger, il faudrait trois ou quatre générations d'athées ; car, si j'ai eu un père, une mère, des maîtres chrétiens ou déistes, j'aurai contracté •des habitudes de penser et d'agir qui ne se perdront pas le reste de ma vie, quelque système que j'adopte, et qui influeront sur mes enfants sans que je le veuille ou le sache. De sorte que Diderot, s'il était honnête homme, pouvait le devoir à une religion que, de bonne foi, il soutenait être fausse. »
Cette idée de l'hérédité des sentiments religieux et moraux n'était point banale à l'époque où Mme de Charrière écrivait. Nous renvoyons le lecteur à une autre page, d'une éloquence •émue, où elle remercie l'Auteur de la nature « d'avoir voulu que ■ces choses fussent si agréables à voir... » Il y a, dans ces élans, dans cette vivacité et ce jaillissement d'aperçus et d'idées, le signe d'un talent déjà plein de maturité, mais encore en pleine fraîcheur de jeunesse l. »
1 Dans son ingénieux article Du roman intime (Revue des Deux Mondes •du i5 juillet i832), Sainte-Beuve marquait bien ce qui, dans notre petit roman, charme à la fois l'esprit et le cœur : «Les Lettres de Lausanne sont un de ces livres chers aux gens de goût et d'une imagination sensible, une de ces fraîches lectures, dans lesquelles, au travers de rapides négligences, on rencontre le plus de ces pensées vives, qui n'ont fait qu'un saut du cœur sur le papier».
3l2 MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS
Il convient de lire les Lettres de Lausanne dans l'édition revue de 1788 : Mme de Charrière y a fait certaines additions intéressantes et des corrections instructives. Elle a glissé à la fin de la XIe lettre une note malicieuse pour répondre au reproche qu'on lui fit, de n'avoir pas donné « une idée exacte des mœurs des gens les plus distingués de Lausanne. »
« Outre que madame *** n'était pas une étrangère, qui dût regarder ces mœurs comme un objet d'observation, en quoi pouvaient-elles intéresser sa cousine ? Les gens de la première classe se ressemblent partout. Et si elle avait dit quelque chose qui fût particulier à ceux de Lausanne, nous pardonnerait-on de le publier ? Quand on ne loue qu'autant qu'on le doit, on flatte peu, et même souvent on offense. »
Notons encore que les corrections faites par l'auteur ont presque toutes pour effet de simplifier la phrase et de rendre l'expression plus nerveuse. En voici un seul exemple. On lisait dans la première édition :
« La conversation a fini là, mais nous nous sommes entretenues encore longtemps avec nos pensées. » La seconde rédaction est d'une concision bien plus expressive : « Nos paroles ont fini là, mais non pas nos pensées. »
La critique du temps, telle que nOus la rencontrons dans le Mercure de France, le Journal de Paris, etc., a souvent reproché à Mme de Charrière la négligence de son style, tout en rendant justice à l'originalité de son talent. Il est vrai que sa libre allure ne craint ni les fréquentes répétitions de mots, ni un certain laisser aller de la phrase, qui se modèle librement sur le caprice de la pensée. Mais on voit, par l'exemple qui précède, avec quel art elle savait se corriger et quel juste sentiment elle avait du style. Quant aux puristes, elle ne se souciait point de leur plaire. Le Journal de Paris (31 décembre 1787), saluant la deuxième édition, s'écrie :
« Ces lettres paraissent avoir été réellement écrites de Lausanne : les vues politiques répandues dans les deux ou trois premières lettres ; quelques termes inusités, moins agréables qu'énergiques, comme se dégonfler sur ce chapitre, pour dire : exposer des idées dont on est plein ; les manières, les mœurs, tout y décèle un certain goût de terroir qu'on n'imite pas facilement. »
L'auteur ne fit pas droit à la légère critique contenue dans ces lignes, et maintint dans l'édition suivante l'expression
« plus énergique qu'agréable » : se dégonfler. Bien des années plus tard, elle tirait de cet incident, qu'elle n'avait point oublié, cette jolie leçon dédiée à Chambrier d'Oleyres, et que nous dédions nous mêmes à tous les pédants de France et de Suisse :
« S'il me fallait craindre encore les jugements des Français, ce n'est pas devant les débris de l'Académie que je tremblerais... Depuis la Révolution, je n'ai plus reconnu de public français qui dût nous en imposer sur le style ou la langue, et déjà auparavant j'ai pensé que nous autres étrangers nous ne devions pas fléchir humblement devant un tribunal en quelque sorte imaginaire ou composé de gens qui n'ont aucun titre que nous ne puissions prendre aussi bien qu'eux. Quand je fis réimprimer à Paris les Lettres écrites de Lausanne, un journal français avait relevé l'expression se dégonfler comme étant suisse, et non française. Je ne la changeai pas, et le journaliste put la retrouver dès les premières lignes du livre. J'ai lu il n'y a pas longtemps des lettres encore manuscrites de Rousseau et de M. DuPeyrou. Celui-ci consultait l'autre sur une expression : Sachez ce que vous voulez dire, répond Rousseau, puis dites-le clairement, sans vous embarrasser d'autre chose 1. — M. de Saïgas me disait un jour qu'à Genève une société de gens de lettres avait été souvent arrêtée et empêchée de rien publier par des doutes sur un mot dont on ne savait pas bien s'il était français. Cela me fit rire un peu dédaigneusement, ce qui fâcha presque M. de Saïgas. Il me demanda ce qui se passait dans mon esprit ; je pense, lui répondis-je, que le public n'a pas à regretter la privation de ce que ces messieurs lui auraient donné. On n'a que des idées peu lumineuses, peu intéressantes, l'auteur a peu de feu, peu de zèle, quand la peur de blesser l'Académie française l'intimide à ce point là... » (Mai 1799).
Les pédants sont un peuple nombreux, dans nos petites villes plus encore qu'à Paris. C'est surtout chez nous qu'on reprocha à Mme de Charrière la liberté de son vocabulaire et le débraillé de son style. La malveillance s'attaqua même à sa personne et à son caractère. Il existe un pamphlet, devenu fort rare, Lettres écrites de Colombier, près Neuchâtel, pour servir de supplément aux Lettres neuchâteloises , qui résume assez bien les propos que la médisance et l'envie répandaient contre la romancière. Il vise en réalité les Lettres de Lausanne. Voici le langage qu'il prête à l'auteur (car la satire est mise dans sa propre bouche) :
C'est la lettre de Rousseau du 12 avril 1765.
« Oui, je l'avoue, plaire, briller par l'esprit, voilà ce qui peut seul m'intéresser : aucune considération ne m'arrête. Je prétends faire effet sans toucher le cœur ; et pourquoi songerais-je à ce qui est utile ? Je ne m'en occupe point. Les Lettres de Lausanne en sont une preuve.
Dans mes romans, fai toujours eu de la préférence pour cette classe inférieure à la bonne compagnie ; mais ce ton commun se présente plus naturellement à moi que tout autre ; je l'ai même choisie, cette classe, pour donner une idée de la société de L***, que je ne connais point, et où je n'ai jamais passé plus de vingtquatre heures 1. En cela j'ai suivi mon penchant, celui de dépriser ce qui n'a point de rapport à moi, et, en général, l'espèce humaine, que je vois du haut de l'estrade où je me suis placée.
On dira : la mère de Cécile n'est point un modèle ; les leçons qu'elle donne à sa fille, à cet enfant de dix-huit ans, ne produisent d'autre effet que celui de scandaliser le lecteur : j'en tombe d'accord ; elles ont au moins le mérite d'être extraordinaires.
Le cynisme de mon esprit brille dans la partie d'échecs avec le jeune lord, comme dans les lettres de la petite couturière de Neuchâtel ; et je crois que l'on peut me remercier d'avoir trouvé que ce qui fait qu'on se marie, c'est qu'on est un homme et une femme, et qu'on se plaît.
...Il n'y a point de raison pour finir cette lettre, ni pour la faire imprimer, car je ne trouve de raison à rien, moi ; et pourquoi toujours des raisons à ce que l'on fait ? »
Dans la seconde lettre (il y en a deux), elle poursuit :
« Je suis désobligeante par principe, méprisante par système, bizarre par vanité. J'ai fait un jour mon portrait, qui n'a été compris de personne : hé, tant pis pour le vulgaire ! Je ne me consolerais point d'en faire partie...
...J'étais faite pour un plus grand théâtre ; tout ce qui est rétréci contrarie mon imagination ambitieuse. Je ne désire que les jouissances de l'orgueil, et un esprit d'inquiétude me suit partout. Mais parlons encore de mon dernier ouvrage, je suis bien aise d'en faire sentir le mérite. N'en est-ce pas un, par exemple, lecteur, de faire un roman sans intrigue, sans but surtout ? Je parais avoir pris le rôle d'auteur, mais lorsque j'écris, c'est toujours les petits riens, les misères dont je suis frappée, qui m'entraînent. Si vous voulez faire attention à ce que je dis
1 Ce curieux passage trahit, semble-t-il, un certain dépit contre celle qui avait pu passer si souvent à Lausanne sans s'y arrêter plus de quelques heures. Nous avons déjà souligné le tait que M™' de Charriére n'a jamais vécu à Lausanne, comme on l'a si souvent affirmé, comme on le répète •encore.
dans ma première lettre sur la politesse, la sincérité, et la distinction que j'en fais, vous le verrez : j'avais quelqu'un en vue ; je voulais Ycpiloguer, et j'avais besoin de me dégonfler. Peut-être ce mot n'est-il pas français ; et c'est en partie la difficulté d'écrire en français qui m'a engagée à prendre mes héroïnes dans une classe subalterne... »
Nous avons aussi retrouvé un petit factum de sept pages, portant ce titre :
Lettre écrite de la Cheneau de Bourg sur les Lettres de Lausanne et de Colombier, et qui renchérit sur la méchanceté de ces dernières :
« Je la connais, cette savante dame, par ricochet, parce que je suis intime de sa fille de chambre, avec qui elle est tout à fait populaire. Ah! comme elle a un bon cœur !
Je crois bien, à la vérité, qu'elle a l'esprit un peu malin, mais qui dit malin madame de charrière
ne Cllt pas méchant, (D'après une miniature d'Arlaud. 1781. propriété de
Dieil m'en garde !... M°" Picot-Rigaud, à Genève.
Ne croyez pas qu' elle
perde son temps à chercher des ridicules à celui-ci ou à celle-là : ils lui sautent aux yeux. Est-ce sa faute ? Son malheur est d'avoir trop d'esprit, il faut qu'il déborde, sans quoi il la suffoquerait, et ce serait terriblement dommage. On est pourtant bien ingrat : voilà une femme qui est encore ragoûtante, qui pourrait briller, se donner du bon temps,... et point du tout, la voilà à vivre tantôt dans un village, tantôt dans un autre, à lire, à écrire d'une aube à l'autre, à se morfondre pour faire des livres que l'on ne fait que critiquer : ma foi, je les attraperais bien, si j'étais que d'elle, je ne ferais plus de livres.
Ils disent qu'elle ne cherche qu'à plaire et à briller par l'esprit : quelles faussetés ! Ses lettres parlaient de la manière d'éduquer
3l6 MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS
une jeune demoiselle, de la noblesse, de la politique, du commerce, de la chimie, de l'amour, du mariage, du jeu, de la religion, et d'une très petite partie de la société de Lausanne ; je ne vois pas dans tout cela quel esprit il y a tant à lui reprocher.
...Une chose que j'aurais bien voulu comprendre, c'est la raison qui l'a engagée à écrire ces étonnantes lettres. .. »
La raison, c'est peut-être, dit l'auteur, qu'il y a « bien du plaisir à se dégonfler quelquefois »... Ce dégonfler est le tarte à la crème des critiques romands de l'époque :
« A-t-on pris en guignon une ville, on tient des lettres toutes prêtes, qui viennent fondre sur elle comme la grêle... Il est bien vrai de dire que tout le monde n'aurait pas le talent d'amener dans ses lettres un milord, un professeur et une professeuse, un chien, un cheval, des goitres et des engelures... Au reste, il peut arriver que cette pauvre chère dame s'ennuie dans son Colombier, et que cela lui donne de l'humeur (car on dit que les gens d'esprit s'ennuient tout comme d'autres) ; alors elle écrit pour un peu se désennuyer, pour tuer le temps, pour se dégonfler... »
Ces platitudes sont datées de Lausanne, le 23 juin 1785, et signées S. N. N'essayons pas de pénétrer le mystère de ces initiales, qui, si elle a vu la brochure, n'ont pas dû faire plaisir à Suzanne Necker. Ces pamphlets ont un certain prix à nos yeux : ils montrent à quel point Mme de Charrière, si passionnément aimée de ses intimes, était détestée dans un cercle plus étendu. Elle avait trop d'esprit et trop de franchise pour que les sots ne lui fussent pas hostiles. On voit aussi quelle était alors l'étrange susceptibilité du public, combien il jugeait impertinente l'entreprise de peindre les mœurs de nos contrées ; avec quelle insistance et quelle amertume on reprochait à l'auteur d'avoir ça et là mis en scène d'humbles gens, au lieu de réserver toute son attention et sa sympathie pour les gens « les plus distingués. » Autant de griefs qui se transforment en éloges, selon nos idées actuelles ; ces venimeuses brochures prouvent simplement que Mme de Charrière était supérieure au milieu qu'elle s'efforçait de distraire en le décrivant.
Une voix s'éleva pourtant en faveur de l'ouvrage si lourdement attaqué. Nous voulons parler de la Lettre d'un étranger à une dame de Lausanne, sur quelques nouveautés littéraires du pays1.
1 Cet écrit a été reproduit, mais avec de nombreuses inexactitudes, par Gaullieur, dans ses Etudes sur l'histoire littéraire de la Suisse française
Ce bref plaidoyer, qui porte la date: «A Lausanne, ce 28 juillet 1785,» révèle un homme plein de bon sens et un esprit libre de préjugés. Après quelques précautions oratoires, destinées à gagner la faveur des habitants de notre « charmant pays », il entre dans le vif du sujet avec une belle franchise :
« ...Bien loin de trouver à redire aux amusements innocents qu'on offre à vos moments perdus (et vous ne disconviendrez pas d'en avoir), je pense, au contraire, qu'on n'est pas assez reconnaissant des efforts de ceux qui s'évertuent à tourner votre imagination vers des objets relatifs aux besoins de votre propre sol. Quoi, parce qu'on vous présente des Lettres écrites de la campagne, de Neuchâtel, de Lausanne, etc., parce qu'on vous peint des ménages tels qu'il en faudrait à votre local ; parce qu'on y fait agir et parler des personnages de tout état et de tout rang, ces productions-là cesseraient-elles d'avoir du mérite ? N'êtes-vous pas encore assez fatigués du futile clinquant des mœurs étrangères, qui, esclaves d'un luxe oppressif, devraient toujours être les antipodes des vôtres ? ...Ce sont surtout les restes de votre ancienne simplicité qui font l'objet du souvenir reconnaissant de tout voyageur admis à votre familiarité. Depuis longtemps le fier insulaire dédaigne la pièce où le héros n'est pas anglais. L'Allemand, quoique plus cosmopolite, est revenu lui-même enfin à ses propres foyers, et plus d'une production où il peint ses mœurs, intéresse jusqu'à des nations éloignées. Si l'Italien ne peint guère celles de son pays, c'est qu'il n'ose y toucher, et que son imagination est plus difficile encore à remplir que son cœur.
Et l'heureux Suisse, ingénu et indépendant, balancerait-il à choisir les mœurs de sa patrie, lorsqu'il se sent assez de courage pour travailler sur l'histoire de la vie sociale ! Le pied de vos Alpes, les bords de vos lacs, ne fourniraient-ils pas à ses tableaux le fond le plus riant, le cadre le plus magnifique ? La liberté politique et civile dont vous jouissez, sans savoir peut-être l'estimer assez, ne doit-elle pas répandre sur la peinture de vos mœurs un jour si doux, si bienfaisant, que tout voyageur ne saurait se refuser au souhait d'en jouir à son tour ?...
Quelle reconnaissance ne doit-on pas à l'écrivain patriotique dont le pinceau hardi se trouverait encore assez vrai pour présenter le miroir de nos propres faiblesses ?
Serait-il vrai qu'on a vu avec peine les classes dites inférieures partager le théâtre que les auteurs en question viennent de nous ouvrir ? Un domestique attaché à ses maîtres, une ouvrière industrieuse, un honnête laboureur, seraient devenus des objets dégoûtants pour l'habitant d'un pays qui doit être l'asile de la
(p. 1 3 1-1 33) . La Bibliothèque de Lausanne en possède un exemplaire. (B. i563).
vertu et le centre de la simplicité ? Le ton de la bonne compagnie excluerait-il la connaissance de celui de tout autre état ? Comment ! ce ne seraient que les illustres fainéants, les cordons de toutes les nuances, les gens à croix et à clef, dont les démarches mériteraient le coup d'oeil du citoyen observateur ? Les Richardson, les Fielding, les Marivaux, étaient donc des artistes bien maladroits, pour avoir puisé à la source, pour avoir réveillé notre attention sur ce pauvre petit peuple si décrié, dont on ne saurait cependant se passer un instant... Point de dénomination plus impropre que celle des classes inférieures. On a poussé l'impéritie jusqu'à les appeler basses ! Dans le cercle immense qui circonscrit l'existence de tant de milliards d'êtres, quel individu serait assez présomptueux pour vouloir s'ériger en juge des rangs et de la préséance ? Qui saurait nous dire où s'appuie l'échelle et où elle aboutit ?
Et, ce que je saurais moins croire encore, on a, dit-on, trouvé à redire que plusieurs de ces intéressantes productions soient sorties de la plume d'une femme. Il est impossible qu'un reproche de ce genre vienne de la part des hommes. Nous entendons trop bien nos intérêts, s'il vous plaît, pour ne pas applaudir quand votre sexe veut bien nous initier aux mystères du cœur.... Et après tout, qu'y a-t-il donc dans les essais en question de quoi leur auteur, homme ou femme, ait à rougir ? J'ai beau les lire et relire : pour un endroit faible ou manqué, je trouve cent traits marqués au coin du génie... Ah ! lorsqu'il s'agit du tact, du cœur et du sentiment, il n'y a que les femmes qui puissent nous servir de guides. Nous n'en savons que ce qu'il vous plaît de nous laisser deviner... »
Qui était cet « étranger » qui traçait si judicieusement sa voie au roman romand, alors à ses débuts ? — A ce style courtoisement empesé, nous serions tenté de reconnaître le galant homme, le philosophe plein de modération qu'était M. de Saïgas \ Il ne serait point invraisemblable qu'il eût pris la plume, — lui qui avait fait copier et imprimer les Lettres de Lausanne, — pour défendre son amie de Colombier. Mais il y avait alors sur la rive vaudoise bien d'autres étrangers, plus réellement étrangers que lui et à qui les ridicules colères de la « société » peuvent avoir inspiré cette protestation si mesurée.
Il est permis de supposer que Mme de Charrière ne fut point mécontente du bruit que firent ses nouvelles lettres: elle était de ceux dont la verve s'aiguise par la lutte. Bientôt elle allait
1 La brochure est signée à la fin de six étoiles, qui figurent discrètement les six lettres du nom de l'auteur.
LES LETTRES ÉCRITKS DE LAUSANNE ET CALISTE 3\g
donner une idée plus haute de son talent délicat et profond, et faire succéder, à une piquante1 peinture de mœurs locales, une émouvante étude de passion, d'un intérêt général et humain. Après l'histoire de Cécile, l'histoire de Caliste.
Quand parurent, vers la fin de l'été 1785, les Lettres de Lausanne, Mme de Charrière n'était pas à Colombier. Le 2 juillet, elle écrivait à d'Oleyres :
« Entre nous, je m'ennuie un peu ici... Je vais un de ces jours je ne sais trop où, peut-être à des bains, peut-être ailleurs. Ensuite viendra l'automne, et puis l'hiver.... Les propriétaires de la maison où vous m'avez vue à Genève1 ont marié leur fille et lui ont donné mon appartement. Genève a changé et j'ai changé, et n'étant plus clouée à Genève, j'aurais envie de passer l'hiver soit à Paris, soit à Marseille, soit en Italie. Je ne sais si M. de Charrière irait avec moi, mais comme il n'allait que pour moi à Genève, je le dérange peu en n'y allant pas. Je le dérangerais peut-être encore moins si je restais ici, mais comme il me laisse la maîtresse à cet égard, je ne pense dans ce moment qu'à moi. »
Elle fit choix d'un séjour bien imprévu. Le 16 juillet, nous la retrouvons à Payerne, où l'attirait le docteur Gérard, qui jouissait alors d'une certaine renommée. Les lettres de M. de Charrière à sa femme 2 laissent deviner chez tous deux une profonde souffrance morale. Elle veut cacher même à ses amis le lieu de sa retraite ; abîmée dans sa solitude, elle demeure près de trois mois à Payerne, avec sa dévouée femme de chambre Esther. Elle se dit « une pauvre malade, à moitié imbécile ». Son mari la comble d'attentions; ainsi, un jour.il lui amène une «bonne et jolie voiture qu'il a achetée pour elle à Berne, » au retour d'un voyage qu'il a fait dans l'Oberland avec ses sœurs pour se distraire de ses noires pensées 3. Elle lui adresse un mot affectueux, et voilà le pauvre homme qui ouvre son cœur :
« Bien obligé de l'amitié que vous m'avez témoignée. Vous ne savez pas combien les moindres lueurs de retour d'affection de
1 M. et M"" DeTournes-Rilliet (voir chap. VII).
2 Voir celle que nous avons citée chap. VIII, p. 247.
;î II écrivait à sa femme, pendant ce voyage, qu'il avait vu à Berne les filles du docteur Gérard : « L'aînée, disait-il, est d'une figure charmante ; je n'ai rien vu de si frais, point de figure qui convînt mieux à votre Cécile1»..
votre part m'affectent profondément ; mais je me tiens en garde pour ne pas me livrer à des espérances qui ne sont peut-être pas fondées. Votre santé est beaucoup meilleure, voilà qui est certain. Si votre âme était tranquille, votre corps serait bientôt guéri. J'attends avec impatience de vos nouvelles, pour apprendre si vous irez à Paris, si vous viendrez à Colombier. »
Elle revint à Colombier, et le séjour de Paris n'eut lieu que l'année suivante. Sans doute, pendant l'hiver 1785-86, dans la paix et la solitude de la campagne, un apaisement relatif se produisit en elle. Dès le mois de février 1786, M. et Mme de Charrière sont installés à Paris \ Us y séjournèrent jusqu'à la fin d'août 1787, soit au moins un an et demi. Caliste s'acheva lentement, puis s'imprima plus lentement encore sous les yeux de l'auteur, et l'éditeur demanda que l'ouvrage ne fût mis en vente « qu'après le nouvel-an », pour ne pas nuire au débit des almanachs. Le Journal de Paris en rendit compte le 27 janvier 1788. Mais les intimes connaissaient depuis longtemps Caliste : Benjamin Constant y fait une gracieuse allusion dans sa lettre du 26 juin 1787, écrite d'Angleterre.
L'histoire de Caliste ne parut pas isolément, mais bien comme une suite aux Lettres de Lausanne, qui reparaissaient en nouvelle édition. Un petit avertissement de l'éditeur est ainsi conçu (et nous reconnaissons dès le premier mot un tour de phrase que l'auteur affectionnait) :
« Supposé que cette seconde partie soit aussi bien accueillie du public que la première, nous tâcherons de nous procurer quelques-unes des lettres que les personnes que nous avons fait connaître ont dû s'écrire depuis. »
Il paraît difficile d'admettre que cette espèce d'engagement fût sérieux : Caliste meurt, et son histoire est finie : que resterait-il à nous raconter ? Le mariage du petit lord et de Cécile ? — Il est pourtant vrai que l'auteur y songea ; car nous avons découvert dans le résidu de ses papiers une feuille volante portant ce titre : Cécile à sa mère. Berne, ce... avril 179... On y lit ces lignes :
« Il est impossible de vous dire à quel point mon mari vous est dévoué. Quant à moi, j'aurais honte de vous dire quelque chose
1 l ne lettre à d'Oleyres est datée de l'hôtel de Danemark, rue Jacob, 10 février 1786.
de ma tendresse : ce serait supposer que vous ne connaissez parfaitement ni moi ni vous ».
Mais l'auteur abandonna cette ébauche, et lorsque, en 1804, d'Olevres lui demandait encore si elle publierait une suite de Caliste : « Je ne songe pas du tout, lui écrivait-elle, à compléter ni à réimprimer Caliste. » Elle sentait bien qu'elle n'eût retrouvé jamais cette « heure d'inspiration suprême x » d'où était né son ■chef-d'œuvre. Les « suites » sont rarement heureuses en littérature ; et si l'histoire de Caliste est d'un intérêt plus profond que celle de Cécile, c'est qu'elle n'est pas proprement une suite, mais qu'elle fait partie, nous l'avons vu, de la conception primitive de l'ouvrage.
Le gouverneur du petit lord, personnage grave et triste, va nous dire son secret : il a aimé Caliste, mais n'a pas su vouloir... Caliste est morte ; il vit encore, et gémit sur sa lâcheté en nous la racontant.
Caliste est, selon le préjugé mondain, de celles qu'on n'épouse pas. Toute jeune, elle a été vouée au théâtre par une mère dépravée ; elle a débuté avec un succès éclatant dans le rôle de la Belle pénitente 2. Le soir même, un homme considérable par sa
1 M"" Juste Olivier, étude sur Leone Leoni, Caliste, Manon Lescaut, publiée dans la Revue suisse (décembre 1844) et que Sainte-Beuve a eu soin ■de réimprimer, avec ses propres articles sur M"" de Charrière, dans son édition de Caliste (Labitte, 1845).
2 The fair pénitent. Cette pièce, qui exerça, dit-on, une influence appréciable sur le développement de la littérature anglaise au 18' siècle, en particulier sur Richardson, est de Nicholas Rowe (1673-17 18). Elle fut représentée pour la première fois en 1703 avec un grand succès. Calista, fille du seigneur génois Sciolto, est promise par son père, et malgré elle, au seigneur Altamont: elle aime Lothario, à qui elle a donné des gages de son amour. Cette passion est découverte ; Lothario est mortellement blessé en duel par son rival ; Calista se tue, après s'être accusée, dans une scène pathétique, des malheurs dont elle est la cause et avoir reçu le pardon de son père assassiné par les amis de Lothario. — Peut-être M"' de Charrière vit-elle jouer cette pièce à Londres. Elle peut aussi l'avoir connue par les adaptations françaises. Car The fair pénitent fut imitée plusieurs fois. On possède Caliste ou la Belle pénitente, tragédie imitée de l'anglais; représentée pour la première fois sur le théâtre de la Comédie française le lundi 27 mars 1750. A Paris, chez Cailleau. MDCCL. (Bibl. nat. Y'\ 2545). Selon •les Anecdotes dramatiques, cette pièce, attribuée à l'abbé Seran de la Tour, était en réalité du marquis de Mauprié. M'" Gaussin (la Za'ire de Voltaire)
situation et sa fortune l'a, pour ainsi dire, achetée à sa mère ; il l'a emmenée en France, où il lui a fait donner une excellente éducation, et en Italie, où s'est développé son goût pour les arts. Ce protecteur équivoque est mort peu après leur retour en Angleterre. Caliste vit seule et retirée dans sa petite maison de Bath. Elle rencontre, au cours de ses promenades, un jeune homme atteint dans sa santé par une douleur profonde : William vient de perdre, avec un frère jumeau, la moitié de sa vie et de ses pensées 1. Caliste a compassion du morne chagrin où elle le voit plongé. L'énigmatique et séduisante figure de cette femme solitaire éveille l'attention du jeune homme : « Elle avait contracté je ne sais quelle réserve qui tenait tout ensemble de la fierté et de l'effroi... » Peu à peu, le charme insinuant, noble et discret de l'inconnue le pénètre, le console, le retient auprès d'elle ; leur intimité est aussi pure que douce. L'humiliation que lui a laissée son ancien état défend à Caliste tout ce qui s'en rapprocherait ; la réprobation qu'elle sent peser sur elle rend sa sensibilité plus délicate et presque ombrageuse. Elle force donc le jeune homme à respecter la loi qu'elle lui impose ; et lorsque, un jour, cédant à l'emportement de sa passion, il la prend dansses bras :
« Vous ne me ferez pas violence, lui dit-elle doucement, car vous êtes le maître. » — « Combien, s'écrie-t-il en nous contant cette scène, combien il était plus aisé de réussir auprès de
créa le rôle de Caliste. L'auteur met dans la bouche de son héroïne un vers que notre Caliste pourrait s'approprier :
Je me suis reconnue et me suis fait horreur.
En iy5o, Colardeau rît jouer Caliste, tragédie en 5 actes en vers. Les personnages portent les mêmes noms que ceux des deux précédentes pièces. C'est M'" Clairon qui tint alors le rôle de Caliste. Citons enfin la Lénore d'Andrieux, adaptation de la même donnée, qui eut, comme on voit, une assez longue fortune.
1 Cette idée des frères jumeaux fut suggérée à l'auteur par un fait réel, qu'elle a raconté plus tard, dans une lettre à M"" Henriette L'Hardy. Parlant à cette amie du mari qu'elle ne cessait d'imaginer pour elle : « A propos de roman, lui dit-elle, demandez à M. votre frère s'il ne connaîtrait point MM. Alartin-Achard, de Genève, et, supposé qu'il les connaisse, demandez ce qu'ils sont et ce qu'ils font. Ce sont deux jumeaux dont l'enfance a été fort intéressante, et qui m'ont fait naître l'idée de donner à l'amant de Caliste le frère et le commencement d'histoire qu'il a. Il serait drôle que vous épousassiez l'original de l'amant de Caliste »... (22 décembre 1792).
quelques-unes de celles que mon père honorait le plus, qu'auprès de cette fille si dédaignée ! »
C'est qu'en effet Caliste inspire la sympathie et le respect à tous ceux qui l'aperçoivent ; mais sitôt qu'on apprend qui elle est, on affecte de la mépriser. Cette situation fait son tourment, surtout depuis qu'elle aime et se sent aimée ; le jour où William laisse échapper l'aveu de son désir, elle l'accueille avec une franchise pleine à la fois de courage et d'élévation passionnée :
« Je vous ai aimé, lui dit-elle, dès le premier moment que je vous ai vu ; avant vous, j'avais connu la reconnaissance, et non point l'amour; je le connais à présent qu'il est trop tard. Quelle situation que la mienne ! Moins je mérite d'être respectée, plus j'ai besoin de l'être... Ah ! je n'ai connu le prix d'une vie et d'une réputation sans tache que depuis que je vous connais. »
Ils s'aiment avec une honnêteté, un respect réciproque, qui rend plus touchante encore l'intimité de leurs âmes et de leurs habitudes. Mais il a besoin d'elle, il faut que Caliste devienne sa femme, il se flatte d'obtenir le consentement de son père. Ce père ne sait de Caliste que son triste passé ; il refuse son aveu, en termes habilement modérés, qui disposent son fils à la soumission. La douceur de Caliste, sa distinction native, la dignité parfaite de son attitude, que le père ne nie point, ne suffisent pas à fléchir cet homme soumis aux convenances sociales, et qui d'ailleurs a en vue pour son fils un établissement honorable selon le monde. Il n'a garde cependant d'user de moyens violents et directs pour rompre le lien qu'il désapprouve. L'amant, faible, irrésolu, laisse se prolonger cette situation incertaine, et Caliste, heureuse d'être aimée, craint, par pressentiment et par expérience de la vie, toute tentative pour changer leur situation. Mais un homme respectable survient, qui offre son nom à Caliste : elle pourrait donc encore donner du bonheur à un honnête homme ! Avant d'y songer, elle attend, elle espère de celui qu'elle aime le mot décisif ; ce mot, William ne le dit pas :
«J'ouvris la porte, je sortis, elle me regarda sortir, et je lui entendis dire en la refermant : Cest fait.»
Quand il revient, le jour suivant, Caliste est partie ; elle s'est résignée à épouser l'homme qu'elle n'aime pas, mais qu'elle estime,
qu'elle se fera un devoir de rendre heureux. Dans son désespoir, William se laisse marier avec une jeune veuve, lady Betty, sa parente, qui se trouve là tout à point, comme le père y comptait, pour entraîner son irrésolution.
Les deux mariages sont malheureux, celui de Caliste par la passion qu'elle conserve et les preuves involontaires qu'elle en donne à son mari ; l'autre, par la coquetterie de la femme et la tiédeur à peine résignée de l'époux. Les deux amants se revoient sans s'être recherchés : le hasard les fait se rencontrer au théâtre; on y joue la pièce même où jadis a paru Caliste pour le malheur de sa vie :
« Qu'on juge de notre étonnement, de notre émotion, .de notre oie ; car tout autre sentiment céda dans l'instant même à la oie de nous revoir. Je n'eus plus de torts, je n'eus plus de regrets, e n'eus plus de femme, elle n'eut plus de mari : nous nous retrouvions, et quand ce n'eût été que pour un quart d'heure, nous ne pouvions sentir que cela. »
Ce sont alors les explications, les regrets tardifs, le douloureux récit de Caliste : en apprenant le mariage de celui qu'elle aimait, elle n'a pas su cacher sa douleur ; son mari, justement blessé, ne lui a pas pardonné ; elle s'est retirée à Londres, où elle vit maintenant seule dans son désespoir :
« Je me revois ici plus malheureuse et plus délaissée que quand je vins jouer sur ce même théâtre, et que je n'appartenais à personne qu'à ma mère, qui me donna pour de l'argent... »
Les adieux des amants sont pleins de trouble et de passion inutilement ravivée. En sortant du théâtre, ils vont s'asseoir au parc St- James, par une nuit d'orage, où la nature s'associe à leur déchirement. C'est la suprême tentation ; Caliste, un instant égarée, l'évoque elle-même :
« Voulez-vous que nous nous en allions ensemble ? N'avezvous pas assez obéi à votre père ? Reprenons nos véritables liens ! A qui ferons-nous du mal ? Mon mari me hait et ne veut plus vivre avec moi ; votre femme ne vous aime plus... Ah ! ne répondez pas, s'écria-t-elle en mettant sa main sur ma bouche. Ne me refusez pas, et ne consentez pas non plus ! Jusqu'ici, je n'ai été que malheureuse ; que je ne devienne pas coupable ; je pourrais supporter mes propres fautes, mais non les vôtres ; je ne me pardonnerais jamais de vous avoir dégradé ! »
Ainsi la touchante créature se ressaisit, après avoir ouvert un instant l'oreille aux sophismes de la passion : nous n'en sommes pas encore aux héroïnes faciles de Georges Sand ; mais cette scène, à la fois mesurée et forte, ne rend que plus tragique le conflit du devoir conventionnel et de la passion vraie.
William est aussi incapable de se détacher de Caliste que de s'affranchir du préjugé. Rentré chez lui, il retrouve sa femme, que son absence rendait heureuse, et à qui, pourtant, il a sacrifié le grand amour de Caliste. Son père même sent l'absurdité navrante de cette situation et prononce la parole attendue : « Pourquoi faut-il que je vous aie ôté à Caliste ! » — C'est alors que William, pour donner le change à sa douleur, consent à voyager sur le continent avec le fils unique d'un lord du voisinage: nous les avons vus ensemble à Lausanne dans la première partie du roman.
Quant à Caliste, il ne lui reste plus qu'à mourir. Réconciliée avec son mari, elle achève sa triste vie dans la bienfaisance, enseigne la musique à de petites orphelines, tandis que celui qu'elle n'a point cessé d'aimer demeure stupide devant l'irréparable et cherche à déchiffrer sa propre énigme :
« Je me revois sans cesse dans le passé, sans pouvoir me comprendre. Il me semble que je n'ai rien fait de ce qu'il aurait été naturel de faire. »
Une lettre qu'il reçoit lui raconte les derniers moments de Caliste : elle a expiré comme une artiste et comme une sainte, exhalant son âme aux sons du Stabat mater de Pergolèse :
p\< La pièce finie, les musiciens sont sortis sur la pointe des pieds, croyant qu'elle dormait ; mais ses yeux étaient fermés pour toujours. »
La portée de l'histoire est indiquée dans ces graves paroles que William adresse au petit lord amoureux de Cécile :
« Si jamais vous intéressez le cœur d'une femme vraiment tendre et sensible, et que vous ne sentiez pas dans le vôtre que vous pourrez payer toute sa tendresse, tous ses sacrifices, éloignez -vous d'elle, faites-vous en oublier. »
Le jeune homme comprendra-t-il ? L'expérience d'autrui a-t-elle jamais profité à personne ? Mais l'aventure de Cécile et du jeune Anglais est devenue pour le lecteur d'un intérêt
secondaire ; Caliste nous fait oublier tout le reste. Ne craignons pas de le proclamer : cette délicieuse figure est une des plus attachantes créations du roman français, et l'on chercherait en vain, dans la littérature du XVIII0 siècle, quelqu'un qui lui ressemble.
« A part la tache originelle de son histoire, Caliste est une des héroïnes qui réunissent au plus haut degré la simplicité, la passion, le naturel exquis des âmes élevées, l'attrait des esprits ornés, fins et doux, l'idéal enfin, avec un je ne sais quoi de parfaitement humain \ »
Son originalité et sa nouveauté, c'est que cette femme, que les préjugés hypocrites du monde tiennent pour méprisable, est en réalité plus digne d'estime que les plus respectées. M:nc de Charrière avait lu et relu passionnément la Princesse de Clèves et Manon Lescaut. Caliste semble emprunter la vertu de l'une pour effacer la flétrissure de l'autre ; mais ce qui fait sa grandeur morale, c'est que, n'étant point responsable de sa chute, elle s'estime néanmoins tenue de la racheter : « Cette rigueur contre elle-même est un trait de bon goût et de haute distinction 2 » ; c'est aussi une sorte d'héroïsme. Il n'est point ici question de la réhabilitation de la courtisane : Caliste n'a pas même besoin d'être réhabilitée ; elle n'a au fond jamais déchu. La tache imprimée a sa réputation ne vient pas, si l'on peut dire ainsi, d'une souillure interne, elle est purement extérieure ; c'est la dépravation de sa mère, puis la brutale injustice du monde qui lui ont infligé une honte imméritée. Cette sentence inique fait d'elle une victime dont les cœurs généreux peuvent prendre le parti sans qu'il en coûte rien à la morale. Caliste est une âme d'élite, que son malheur n'a point dégradée. Il ne lui en reste qu'un douloureux effroi ; et, loin de se poser en grande âme méconnue, elle semble se reprocher comme un crime la cruauté de son destin :
« Une délicatesse si droite, dit Mme Olivier, ôte au personnage la couleur un peu vulgaire qu'il aurait prise en se classant, de sa propre autorité, dans les êtres opprimés par l'aveuglement de la société, parmi les coupables innocents... Caliste, en prenant parti pour le monde contre ses droits individuels au bonheur et
1 M"' Juste Olivier (article cité plus haut).
2 M"" Juste Olivier (article cité).
à l'estime, rend en quelque sorte innocent, en même temps que plus vif, l'intérêt qu'on lui porte. Cet intérêt s'attache à elle uniquement, et il n'en retourne rien de mal à propos indulgent vers son ancienne condition. Dans les efforts même qu'elle tente pour amener le père de son amant à permettre leur mariage, il y a toute la dignité d'un cœur capable de comprendre l'innocence et la bonne renommée dans ce qu'elles ont de plus sévèrement nécessaire à la vie des femmes. »
Rien ne ressemble donc moins à un plaidoyer en faveur •de la souveraineté de la passion que l'émouvante histoire de Caliste, et jamais héroïne ne songea moins à tirer de son infortune des arguments pour une thèse sociale.
Si nous ne rencontrons dans la littérature du XVIIIe siècle aucune sœur de Caliste, il est une figure du roman moderne, créée vingt ans plus tard, qui n'est point sans lui ressembler : c'est Corinne. — Qu'on nous comprenne bien : nous n'allons pas nous donner le ridicule de comparer, au point de vue de la portée littéraire, l'œuvre illustre et puissante de Mme de Staël et la délicate esquisse de Mm- de Charrière, ni prétendre que celle-là a imité celle-ci. Mais il est certain que Caliste avait profondément impressionné l'imagination de Mme de Staël, si bien que sans Caliste, Corinne peut-être n'existerait pas. Ce n'est point diminuer la valeur d'une création du génie, que de signaler le fait accidentel qui peut l'avoir déterminée.
« Mon Dieu, écrivait Mme de Staël pendant la Terreur, que je voudrais n'avoir pas lu Caliste dix fois ! J'aurais devant moi une heure sûre de suspension de toutes mes peines. »
Nous verrons qu'elle fit le voyage de Colombier exprès pour voir l'auteur de Caliste : elle professait pour cette œuvre une admiration presque enthousiaste. Est-il étonnant qu'une impression si vive, ressentie à l'âge où l'on en reçoit encore utilement de pareilles, se soit reflétée dans son œuvre ? Elle n'avait guère plus de vingt ans quand elle lisait et relisait Caliste ; et, sans même s'en rendre compte, elle s'est souvenue de cette peinture du bonheur sacrifié aux exigences de l'opinion. Sainte-Beuve s'en était tout de suite avisé, lorsqu'il appelait Caliste « cette première Corinne, esquisse ingénue de la seconde \ » Il y a même
1 Vinet a fait le même rapprochement (Etudes sur la littérature au ig' siècle : M" de Staël et Chateaubriand, 2' édition, p. 266).
328 MADAME DE CHARRlÈRE ET SES AMIS
entre les deux ouvrages de curieuses analogies extérieures : Caliste et William sont anglais comme Corinne et Oswald ; Mme de Charrière avait compris, et Mme de Staël comprit à son tour « la réalité plus parfaite qu'emprunterait un tel personnage d'une telle patrie, où la convenance domine arbitrairement tout le reste. » Corinne et Caliste ont en commun une situation première, très différente sans doute, mais pareille en ce qu'elle pèse également sur leur destinée et les accompagne jusqu'au bout du poids de sa malédiction. Là, comme ici, l'obstacle au mariage des amants est à la fois dans l'opposition d'un père et dans le caractère irrésolu du jeune homme, faible devant l'opinion, et incapable d'un acte d'énergie. C'est encore, dans les deux romans, la même séparation douloureuse, puis le mariage du héros avec la femme choisie par la volonté paternelle ; enfin, après une rencontre imprévue dans un théâtre (incident identique), c'est la mort de l'héroïne — mort d'artiste — victime des étroits préjugés vulgaires.
La ressemblance est indéniable. Toute superficielle, dira-t-on. Non pas, car il y a ressemblance aussi dans la condition morale des personnages. Exilées l'une et l'autre de la vie domestique, — dont Caliste est plus rigoureusement exclue que Corinne, quoiqu'elle en comprenne si bien la dignité et le prix, — elles sont sœurs par la même souffrance : l'abandon d'un homme qui ne sait pas aimer assez. Caliste est peut-être plus touchante, parce que plus simple, et, bien qu'actrice, moins théâtrale ; — mais il lui manque ces enchantements de la gloire et de la poésie qui ont fait de Corinne une figure idéale entre toutes. Et s'il est apparent que Mme de Staël a trouvé dans Caliste l'idée première de son poème : le conflit entre les droits de la passion et ceux de la société, — il est certain aussi qu'en faisant sienne cette donnée, elle lui a conféré l'immortalité ; elle l'a élargie et si puissamment dramatisée, que Corinne est devenue un type général et humain, celui de la femme artiste que son génie condamne au malheur. Aussi ne songeons-nous point à rabaisser la valeur de Corinne en indiquant ce que cet admirable livre doit à Caliste. Mais nous serions un infidèle historien de Mme de Charrière, si nous nous dispensions de signaler la source pure et cachée où s'abreuva le génie de Mme de StaëL Les ruisseaux se jettent dans les fleuves, et y perdent leur nom ; ils n'en sont pas moins une partie de leur onde.
On aimerait savoir quel succès eut l'histoire de Caliste auprès du public de la Suisse française. A Lausanne, elle semble avoir été accueillie froidement, si l'on en juge par le Journal de Lausanne. On y trouve (5 avril 1788), sous le titre Belles-Lettres, une analyse détaillée du livre, avec cette sobre conclusion :
« Telle est la marche de ce roman, qu'on ne lit pas sans intérêt, où l'on trouve de l'énergie et beaucoup de sensibilité. »
A quoi le rédacteur, Lanteires 1, ajoute la restriction suivante:
«Quoique cette analyse nous ait été communiquée par un homme d'esprit de cette ville, nous nous permettrons, cependant, d'ajouter que l'auteur de cette production [Caliste] manque souvent, dans son style, d'harmonie et de pureté. On sait que dans les ouvrages agréables, le lecteur a droit d'être plus exigeant que dans ceux qui n'ont pour but que l'instruction ; qu'on pardonne à la profondeur des idées ce qu'on ne pardonne pas à un ouvrage destiné seulement à faire passer quelques heures délicieusement. En remerciant l'auteur du plaisir qu'il nous a procuré, nous l'invitons à donner, à l'avenir, plus de soins à ses productions ; et cela lui sera facile. »
Pauvre Caliste ! Mais surtout pauvre Lanteires !
A Paris, le roman ne passa pas inaperçu. Quelques journaux en parlèrent avec éloges. Le Journal de Paris trouve que dans cette simple histoire l'amour est peint «avec une vérité peu commune et avec un charme trop grand peut-être, » et se demande si Caliste n'est point trop « aimable et séduisante 2 ». L'Esprit des Journaux consacre au petit ouvrage une étude plus approfondie, qui embrasse les deux parties du roman. La seconde, dit-il, « est remplie par un épisode plus long et plus intéressant que l'ouvrage principal, ce qui serait sans doute un défaut, si l'on pouvait jamais appeler défaut ce qui amène des beautés d'un ordre supérieur. » L'auteur de l'article justifie cette appréciation par une analyse intelligente, loue la peinture des caractères,
'Jean Lanteires (1756-1797), d'une famille languedocienne réfugiée, rédigea une feuille hebdomadaire, le Journal de Lausanne, du 2 décembre 1786 au 28 décembre 1793. — Dans le numéro du 22 mars 1788, on trouve cette annonce du libraire Mourer, de Lausanne : « Caliste ou suite des Lettres écrites de Lausanne, par M"" Charrière [sic]. In-12, 2 part. 1788.. L. I... 16 s».
2 27 janvier 1788.
ainsi que les situations, « où ils se développent d'eux-mêmes et bien plus heureusement que par des paroles » ; puis il parle de ce style « plein de chaleur et de naturel, très souvent aussi d'élégance », tout en lui reprochant « des négligences qu'on ne saurait excuser ». Voici la conclusion de l'article :
« Les Lettres de Lausanne et Caliste nous paraissent des ouvrages vraiment distingués ; et, ce qui doit leur donner un nouveau prix, ils sont d'une femme (Mine de Char....) qui les a écrits dans une langue qui n'est pas la sienne, car elle n'est pas née en France et elle n'y habite pas l. »
La Correspondance de Grimm (janvier 1788) indique sans réticence le nom de l'auteur :
« Ces lettres, dit-elle, sont de MmedeCharrière, née de Theuil 2, d'une des plus anciennes familles de Hollande ; elle a fait dans sa première jeunesse, il y a 15 ou 20 ans, un conte fort original intitulé Le Noble. Le premier volume des Lettres écrites de Lausanne offre plusieurs peintures de mœurs et de caractères où l'on trouve beaucoup de finesse et de vérité, mais dont les détails sont quelquefois minutieux et de mauvais goût. L'histoire de Caliste nous a paru d'un ton fort supérieur ; quoique ce soit le roman d'une fille entretenue, elle n'a rien dont le sentiment le plus pur puisse être blessé, et nous connaissons peu d'ouvrages où la passion de l'amour soit exprimée avec une sensibilité plus vive, plus profonde, et dont l'intérêt soit tout à la fois plus délicat et plus attachant. »
L'éloge est assez vif. Mais une étude encore plus attentive sur Caliste parut deux ans après la mort de l'auteur : c'est celle que publia Mlle Pauline de Meulan dans le Publiciste 3, à propos d'une réimpression de l'ouvrage. Elle en compare l'intérêt à celui que l'on trouve dans les romans de Richardson, qui « nous fait vivre avec les personnages », de sorte que « nous nous oublions nous-même, en pensant cependant continuellement à nous », — expression d'une délicatesse heureuse. Le caractère de Caliste est « tracé avec un charme inexprimable et attachant au delà de toute expression ». Citons encore les lignes suivantes :
1 1" avril 1788.
2 Ici, une note de Grimm, qui montre qu'on l'avait renseigné : <-. M. de Charrière avait été le gouverneur de son frère ».
3 C'est Sainte-Beuve qui attribue — sans doute à bon escient — à cette femme distinguée l'article signé seulement de la lettre R.
« Ce petit ouvrage, plein de sensibilité et de douceur, est écrit avec élégance et pureté. La mort de Caliste est touchante et simple comme son caractère ; elle est triste comme sa vie. Nous n'appliquerons point ici les règles d'une morale sévère ; il peut être dangereux de présenter des caractères aussi séduisants que celui de Caliste, parce qu'il est à craindre que tout jeune homme ne voie une Caliste dans la comédienne dont il sera amoureux. Mais lorsqu'on écrit avec tant de grâce et de charme, on se fait tout pardonner, même des erreurs, et il n'est personne qui n'en veuille à cet Edouard 1 de ce qu'il n'eut pas la force de vaincre un préjugé, raisonnable presque toujours, mais sans fondement quand il s'agissait de prendre Caliste pour épouse. »
Un fait que Mllc de Meulan ne pouvait deviner, non plus que les autres critiques parisiens, mais dont s'avisèrent aussitôt les amis de l'auteur, c'est combien Caliste lui ressemblait. Plusieurs le lui dirent ; aucun ne le lui dit avec tant de grâce que Benjamin Constant ; on connaît l'hymne de reconnaissance émue qu'il adressait à Mme de Charrière :
« A celle qui a créé Caliste, et qui lui ressemble ; à celle qui réunit l'esprit au sentiment et la vivacité des goûts à la douceur du caractère ; à celle qu'on peut méconnaître, mais qu'on ne peut oublier quand on l'a connue ; à celle qui n'est jamais injuste quoiqu'elle soit souvent inégale ; à la plus spirituelle et pourtant à la plus simple et à la plus sensible des femmes ; à la plus tendre, à la plus vraie et à la plus constante des amies, salut et bonheur ! »
Comment ne pas reconnaître Mme de Charrière dans ce passage où l'amant de Caliste dit à la mère de Cécile (sous les traits de qui Mme de Charrière s'était dépeinte :)
« Elle vous ressemblait, madame. Dans ses pensées, dans ses jugements, dans ses manières, elle avait comme vous je ne sais quoi qui négligeait les petites considérations pour aller droit aux grands intérêts, à ce qui caractérise les gens et les choses... Son âme et ses discours, son ton et sa pensée étaient toujours d' 'accord. Ce qui n'était qu'ingénieux ne l'intéressait point, la prudence seule ne la détermina jamais, et elle disait ne savoir pas bien ce que c'était que la raison ; mais elle devenait ingénieuse pour obliger, prudente pour épargner du chagrin aux autres, et elle paraissait la raison même quand il fallait amortir des impres-
1 C'est William qu'il fallait dire : Edouard est le nom du petit lord amoureux de Cécile.
sions fâcheuses et ramener le calme dans un cœur tourmenté ou dans un esprit qui s'égarait... »
Toute la suite de cette jolie page serait à transcrire : pas un trait qui ne soit juste et ne rappelle la physionomie morale de l'auteur. Non qu'elle ait tâché à se peindre : ces sortes d'autoportraits sont toujours tracés d'une main un peu inconsciente et involontaire ; ils n'en ont que plus de prix.
Quant à l'aventure même de Caliste, le lecteur peut aisément mesurer ce que Mme de Charrière a mis d'elle-même et de sa vie dans cette histoire de passion et de douleur. Sous une forme romancée, Caliste est l'élégie de la femme qui a aimé, mais qui n'a rien donné... que son cœur : c'était trop peu pour retenir l'amant... Qu'on se rappelle le passage révélateur que nous avons cité de Benjamin Constant : on sera fixé sur la nature de cette passion mystérieuse dont il nous a instruits et qui, pendant deux ou trois ans, avait troublé jusqu'en ses profondeurs l'âme de Mme de Charrière 1.
1 Nous avons déjà rappelé que Caliste reparut en 1845, par les soins de Sainte-Beuve, avec ce charmant « portrait » de la Revue des Deux Mondes, qui fut, selon le mot de Juste Olivier (Revue suisse, mai 1845, Chronique), « la première lueur de gloire et de justice sur M"" de Charrière ». — M, Paul de Molènes consacra à Caliste deux articles dans le Journal des Débats des 8 juillet et 6 août 1845. Juste Olivier, choqué à bon droit de la légèreté avec laquelle s'exprimait le critique parisien, lui dit son fait dans la chronique de septembre de la Revue suisse. Il rélève en particulier ce jugement d'une rare inintelligence sur l'héroïne : « Elle s'est formé de la vertu une idée fort enflée et fort chimérique. Ce pauvre William en pàtit. Si on a trop accordé à son prédécesseur, on ne lui accorde vraiment pas assez». — «Que reste-t-il, je vous prie, de Caliste, après ces mots! s'écrie Olivier. Mais aussi, vaut-il la peine de faire de la critique et d'écrire, pour prouver à ce point qu'on n'a ou qu'on ne veut avoir aucune intelligence de la vérité humaine, non plus que de la vérité littéraire ? Il s'agit en effet de peu de chose, seulement d'enlever la délicatesse à l'amour. L'homme qui a eu cette pensée sur Caliste peut être récusé; il n'a rien saisi de ce drame profond et touchant ».