CHAPITRE XII
Benjamin Constant
« Tant que vous vivrez, tant que je vivrai, je me dirai toujours : Il y a un Colombier dans le monde. »
(Benjamin Constant).
M°" de Charrière à Paris. — Les lettres de Mm° Saurin. — Champfort. — Benjamin Constant. — Ses Souvenirs inédits. — Son «suicide»; sa fugue en Angleterre. — Il arrive à Colombier. — Rétif de la Bretonne. — Départ pour Brunswick. — Lettres tendres. — Les défiances de Caliste. — L'affaire de Juste de Constant. — Benjamin offense son amie.
« Je trouve que vous avez été créée et mise au monde pour vivre à Paris, et j'en veux aux circonstances qui vous ont fixée dans un lieu si éloigné de celui qui vous conviendrait à tous les égards. »
Ces lignes sont adressées à Mme de Charrière par une amie parisienne, madame Saurin, veuve de l'auteur, jadis célèbre, de Spartacus. Sainte-Beuve se demandait si Mme de Charrière avait jamais été à Paris : « Peu importe, répondait-il, puisqu'elle en était ». Ainsi en jugeait cette bonne et spirituelle Mme Saurin, dont les jolies lettres sont sous nos yeux. Mme de Charrière l'avait rencontrée durant ce séjour qui fait date dans la vie de notre héroïne, puisque c'est alors qu'elle lia amitié avec Benjamin Constant. Elle le vit dans le salon de M. et Mme Suard,
où elle fréquentait assidûment, et où se réunissaient des personnages dont le rôle allait devenir important pendant la Révolution : Bailly, qui fut le premier président de l'assemblée nationale et maire de Paris ; Champfort, avec qui Mme de Charrière disputait comme on verra ; Démeunier, secrétaire du comte de Provence, puis député du Tiers, membre du Tribunat, sénateur ; M, de Sainte-Croix, qui devint plus tard ministre des affaires étrangères et dont Mme de Charrière disait « qu'il avait l'air d'un homme qui avait été esclave à Alger » ; l'académique Thomas ; l'abbé Raynal, qu'elle avait peut-être vu à Neuchâtel, où il séjourna \ Parmi les dames qu'elle rencontrait fréquemment, il faut nommer Mme Pourrat (Benjamin écrit Pouras ou Pourras) et ses deux filles, dont une fut successivement aimée de Benjamin Constant et d'André Chénier 2.
Mme de Charrière, qui avait connu si intimement Constant d'Hermenches, fut bientôt sur un pied de familiarité avec le neveu. Mais est-il vrai, comme tous ses biographes l'ont affirmé, qu'elle l'eût rencontré chez les Necker ? Est-il vrai qu'elle fût
1 Charles de Constant, qui fréquenta également chez Suard, y vit Morellet, Condorcet, LaFayette, Chabanon (que M"' de Charrière connut aussi et mentionne dans sa correspondance), Garât, DuPaty, etc. — Notons, à propos des époux Suard, le passage suivant d'une lettre adressée à M"" de Charrière par une amie genevoise, M"' Bontems-Prevost, qui avait séjourné à Paris quelques années plus tard : «J'ai soupe plus d'une fois avec Suard chez M" Saurin. A peine ouvrait-il la bouche, et on le mettait au whist le plus vite possible. Sa femme, qui s'en allait la première, lui disait un adieu maniéré d'une voix bien aigre, et le baisait. Qu'il était laid cependant ! » (Avril 1798).
2 Si M"" de Charrière avait séjourné à Paris un ou deux ans plus tard, elle v aurait connu André Chénier. Dans son étude sur André Chénier à Saint-Lazare (Revue des Deux Mondes du i5 avril 1875), M. Caro raconte que le jeune poète fît la connaissance, c/zeq Suard, de M°" Pourrat et de sa fille M™ Lecoulteux. A ce détail, emprunté au Testament philosophique et littéraire de Lacretelle, il ajoute une constatation digne d'intérêt : la femme que Chénier a aimée en 1793, à Versailles, et qu'il a chantée sous le nom de Fannv, semble bien être M™ Laurent Lecoulteux, la sœur de la comtesse Hocquart, la fille de Al"" Pourrat, qui s'était réfugiée dans sa maison de Luciennes.
Fanny, l'heureux mortel qui près de toi respire Sait, à te voir parler, et rougir et sourire, De quels hôtes divins le ciel est habité...
(Voir BecqdeFouquières, Nouveaux documents sur André Chénier, 1875).
DESSIN DE M»' MOULA (Propriété de Philippe Godet)
en relations avec le célèbre banquier genevois et fréquentât son salon ? Rien ne semblerait plus vraisemblable, puisque M. de Charrière connaissait les Necker 1. Et pourtant nous n'avons trouvé dans les nombreuses lettres de Mme de Charrière et de ses amis aucun passage qui établisse la réalité de cette relation. Bien mieux, en 1793, Mme de Staël s'arrêtait à Colombier parce qu'elle désirait << connaître l'auteur de Caliste » ; et
1 Il écrivait de Lausanne, pendant l'été 1784, à sa femme, alors à Chexbres : «Marc m'accompagna à quatre heures chez M" Necker. M'" Necker nous reçut... Après quelques moments de conversation, je vis entrer une femme dont la tête était couverte d'un voile noir fort épais qui lui tombait jusqu'au dessous du menton... La conversation alla assez bien ; il fut question de la santé de M"' Vennenoux, de ma manière de vivre, de vous. M. Necker fut plus parlant que je ne m'y attendais ; je fus invité à dîner pour le lendemain, je refusai. Je le fus aussi par M"' Necker à passer la soirée chez elle avec de jeunes personnes : je dis que j'étais attendu à Montrion. M"' Necker est moins jolie que je ne croyais, elle est laide ; mais elle a quelque chose d'agréable dans les yeux : ils ne sont pas doux, mais ils annoncent de l'intelligence et du naturel. M"" Necker me parut peu changée ». — En 1790, M. de Charrière, faisant un voyage à Genève, s'arrête à Coppet pour voir M. Necker, ainsi qu'il l'écrit à sa femme. Il semble résulter de tout cela que Necker et M. de Charrière se connaissaient, mais qu'il n'existait entr'eux que des relations de politesse. Aussi ne faut-il accueillir qu'avec beaucoup de réserve ces affirmations de Gaullieur (Revue suisse de i85-, p. 692): « Les sociétés que M" de Charrière voyait le plus souvent à Paris étaient celles de M. Necker, de M. Suard, de M"" Saurin... M"' Necker, avant de devenir M"" la baronne de Staël, se lia assez étroitement avec la spirituelle Hollandaise, et commença avec elle une correspondance qu'elle continua ensuite à Coppet». Nous mettons sérieusement en doute cette assertion de Gaullieur, et la suivante nous laisse perplexe : (Revue suisse, 1867, p. 767) : «Nous avons des lettres de M. Necker à M'" de Zuylen, datées de 1753, alors qu'il était encore dans la maison Thélusson comme principal commis»... — Que sont donc devenues ces lettres, adressées à une enfant de i3 ans et qui nous renseigneraient sur le premier séjour de Belle à Paris ? iMystère. Gaullieur ajoute : « M"' Necker, jeune fille encore, écrivait déjà à M"' de Charrière et la consultait sur ses études de musique, en lui faisant part des nouvelles littéraires du jour». Sans nier l'existence de ces lettres, nous avouons être très surpris que Gaullieur ne les ait pas publiées. La famille de Staël les aurait-elle peut-être rachetées ? Ajoutons à ce sujet que nous avons sollicité M. d'Haussonville de nous communiquer les lettres de M"" de Charrière que nous pensions se trouver dans les archives de Coppet : il nous a déclaré qu'il n'en existait point. De son côté, M. le duc de Broglie, que nous avons également importuné, nous a dit qu'il n'existe dans les archives de sa famille, à Broglie, aucune lettre de M"" de Charrière.
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le récit que Mme de Charrière fait de cette visite indique fort clairement qu'elle voyait de près pour la première fois la fille de M. Necker. Mais il y a plus : ce n'est qu'en 1794 que Benjamin rencontra Mmc de Staël. Est-il possible de croire que si Mme de Charrière avait, en 1787, fréquenté les Necker, Benjamin, qui vivait avec elle dans une intimité quotidienne, n'eût pas connu celle qui, depuis deux ans, était Mme de Staël ? Après quoi, nous convenons qu'il est inexplicable que Mme de Charrière n'ait pas été en relations suivies avec le personnage le plus en vue de la société genevoise à Paris. Peut-être ne le voulut-elle pas : nous connaissons cette indépendance ombrageuse, cette aversion pour les sociétés mondaines, qu'elle manifesta à tous les âges de sa vie ; nous verrons aussi l'espèce d'antipathie instinctive qu'elle éprouvait pour les Necker et dont elle donne des marques nombreuses dans sa correspondance, bien avant que Benjamin ait quitté Colombier pour s'orienter vers Coppet. D'une manière générale, nous savons peu de chose sur ce séjour de Paris, qui dura plus d'une année. La France offrait alors un spectacle d'un intérêt particulier pour deux esprits aussi observateurs que Benjamin Constant et Mme de Charrière : c'était à la veille de la Révolution ; l'assemblée des notables, les conflits avec le Parlement, excitaient l'attention universelle. Mais Mme de Charrière, toujours fantaisiste, semble avoir pris de Paris ce qui lui plaisait, ce qui répondait à ses goûts individuels, et s'être affranchie singulièrement des préoccupations générales, comme de toute contrainte mondaine. La musique — nous y reviendrons — la passionnait à ce moment : nous la voyons étudier le contre-point avec le compositeur italien Tomeoni 1, qui l'aide dans la composition d'un opéra intitulé Y Incognito. Ce soin ne l'empêche pas d'être fort attentive à une maladie de sa femme de chambre, qu'elle ne quitte que pour courir à la pharmacie. Elle écrit à Chambrier d'Oleyres, le 10 février 1786 :
« J'ai fait hier trois lieues en fiacre pour rapporter du jus de réglisse de Blois à ma femme de chambre. Paris ne me séduit
1 Florido Tomeoni, né à Lucqucs en 1757, devint en 1783 maître de musique à Paris, où il mourut en 1820. Il a publié en 1798 une Méthode qui apprend la connaissance de l'harmonie et la pratique de l'accompagnement selon les principes de l'école de Naples. (Musiklexikon de Riemann).
pas : j'y vois plus de choses dégoûtantes et révoltantes que je n'en vois d'enchanteresses ; mais il m'offre des amusements faciles et variés, et pour lesquels je ne dépends que de moi... Dans mon étrange manière de vivre, je m'amuse souvent beaucoup. Je vois, j'entends des choses plaisantes. J'ai acheté trois jolis tableaux et deux jolies pierres gravées antiques. J'ai fait ces jours passés deux menuets, dont l'un me paraît très beau, et hier une autre petite pièce de musique à laquelle je ne saurai quel nom donner jusqu'à ce que M. Tomeoni, mon maître,, vienne me voir... »
Elle nous apprend dans cette même lettre qu'elle s'est risquée à solliciter M. de Breteuil ' en faveur d'un malheureux venu de la Martinique et logé dans son hôtel :
« J'avais dit : C'est dommage que je n'aie rien à alléguer que le plaisir qu'on me ferait. On m'a dit : Ecrivez à M. de Breteuilr et dites-lui cela. Je lui ai écrit. »
Elle put, à cette occasion, lui rappeler leur rencontre à La Haye, dans la fête offerte au prince Henri de Prusse... D'autres lettres à d'Oleyres, postérieures à ce séjour, contiennent quelques souvenirs qui s'y rapportent, tels les amusants détails que voici sur ses relations avec Chamfort :
« N'y eût-il que son remarquable orgueil et sa pédante fatuité, il serait loin d'avoir fait ma conquête. Cependant il y a une petite circonstance qui justifierait un peu sa conduite avec les aristocrates depuis la Révolution : il ne se cachait pasr dans le temps qu'il vivait avec eux, de son aversion pour les distinctions de naissance. Voici comme je le sais. La première fois que je le vis, j'eus le bonheur de le surprendre irès avantageusement. La seconde, je ne pus m'empêcher de le contrarier et de me moquer un peu de lui ; alors il me reprit tous les éloges qu'il m'avait donnés : Elle a eu de V esprit, disait-il. Il y avait de cela trois semaines ! On lui fit la petite niche de mettre dans un paquet de livres, qu'on lui renvoyait, les Lettres neuchâteloises et le premier volume — le seul qui eût paru — de celles de Lausanne. Ensuite on lui demanda s'il les avait lues et ce qu'il en pensait : il les loua beaucoup ; et quand il eut tout dit on lui nomma l'auteur. « Eh bien, dit-il, je ne me rétracte pas. Je pense très différemment sur la noblesse, et j'en fais profes-
1 Louis-Charles-Auguste LeTonnelier de Breteuil (1730-1807), ministre d'Etat dès 1783. Il avait débuté par la diplomatie ; nous l'avons rencontré à La Haye (chap. IV).
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sion ' ; mais du reste, etc., etc. » — C'est à lui que j'ai entendu dire de M. de Narbonne : Il a de V esprit jusqu'à m7 étonner, moi ! moi ! moi !» (19 janvier 1791.)
Elle exprime ce jugement sévère, en réponse à certaines réflexions de Chambrier sur les excès de la Révolution :
« L'humeur des Parisiens ne me paraît pas aussi changée qu'à vous. Je ne les ai pas trouvés gais, et je les ai trouvés féroces. Leurs farces de carnaval étaient forcées, payées, dégoûtantes et sans gaîté. Un chien tombait-il d'une fenêtre, on le poursuivait, on s'amusait de ses hurlements. On s'attroupait autour d'un fou et on le rendait furieux. On courait à la Grève voir pendre ou rouer son semblable. C'était déjà un vilain peuple, en vérité. »
On voit que si elle en était, comme dit Sainte-Beuve, tout de même elle n'en était guère. Mais ce jugement ne se rencontre-t-il pas avec celui de Marivaux, qui dit du peuple de Paris :
« Il est curieux, d'une curiosité sotte et brutale... Ce sont des émotions d'âme que ce peuple demande : les plus fortes sont les meilleures. Si votre ennemi n'avait pas assez de place pour vous battre, il lui en ferait lui-même 2... »
Marivaux est plus optimiste dans sa subtilité ; Mme de Charrière est peut-être plus vraie dans sa simplicité.
Les gracieuses lettres de Mmc Saurin, datées la plupart de La Roche-Guyon, près Mantes, nous apportent aussi quelques échos de ce séjour de Paris, où Mme de Charrière se sentit revivre dans un milieu moins apathique que celui de Colombier, et peut-être rajeunir par l'admiration de Benjamin Constant. Ce fut une suprême occasion d'exercer sur un entourage digne d'elle le charme de sa grâce et de son esprit. Mme Saurin mentionne Benjamin deux fois, en passant :
«Depuis longtemps, écrit-elle en 1792, vous ne m'avez rien dit de M. Constant. Est-il venu avec le roi de Prusse à Verdun ? Ce n'est pas de cette manière qu'il est agréable de venir en France. Il a eu à s'y louer de tous ceux qui l'ont connu. Pour moi, je conserve un grand désir de l'y revoir... » « Je m'intéresse
1 Allusion à la troisième Lettre de Lausanne, où elle indique le rôle politique et social qu'elle voudrait assigner à la noblesse.
2 Voir toute cette page dans Marianne, W partie.
toujours à M. Constant, quelque singulier et étrange qu'il soit. Son mérite et sa tête ne se laissent point oublier. »
Benjamin non plus n'avait point oublié Mme Saurin. Dans une lettre qui doit être de décembre 1790, il évoque divers souvenirs de Paris, de ceux qu'il a connus, parmi lesquels cette bonne personne figure sous son sobriquet familier :
« Si Mme Saurin-Schabaham vit et vous écrit encore, voudriezvous lui présenter mes respects et the like, et lui dire que ses bontés m'ont toujours inspiré un vif désir de conserver quelques relations avec elle... Je serais bien aise de revoir Paris, et je me repens fort, quand j'y pense, d'avoir fait un si sot usage, quand j'y étais, de mon temps, de mon argent et de ma santé. J'étais, n'en déplaise à vos bontés, un sot personnage alors avec mes Pour — mes Ctesse de Lin — etc., etc. Je suis peut-être aussi sot à présent, mais au moins je ne me pique plus de veiller, de jouer, de me ruiner, et d'être malade le jour des excès sans plaisir de la nuit. Si une fois le hasard pouvait nous réunir à l'Hôtel de la Chine \ dût Schabaham, qui au fond est bonne femme, et Mme Suard, qui est plus ridicule et n'est pas si bonne, nous ennuyer quelquefois ! Que fait le bruyant Comméras ? Il y a à Liège un Sainte-Croix : serait-ce pas notre Sainte-Croix des déjeuners et du bal de Conjura-a-a-tion, et de Mme Pouras, les délices du monde ? »
Mme Saurin mentionne volontiers les dames Hocquart et Pourrat, « aimables et bonnes », que M. de Charrière revit fréquemment dans un nouveau séjour à Paris en 1792 :
« La famille Pourrat, écrit-il à sa femme, est de côté et d'autre. Mme Lecouteux et sa mère sont à Tours. La jeune Hocquart est à Rouen, et prête d'y accoucher. Elle m'aime et je l'aime beaucoup. Elle m'écrit souvent ; elle est bonne, elle a de l'esprit, quoique cela ne paraisse guère en société. Elle vous aime et conserve de vous un intéressant souvenir. »
1 M"" de Charrière habita, quelque temps au moins, l'Hôtel de Danemark, rue Jacob, à l'angle de la rue Saint-Benoit (n° 39 actuel), comme le prouve l'adresse d'une lettre de d'Oleyres (février 1786), que nous avons citée dans le chapitre précédent. Benjamin mentionne à son tour l'Hôtel de la Chine, qui se trouvait rue Thérèse, 5 (donnant dans la rue Richelieu). Enfin, nous verrons, dans le chapitre suivant, une allusion du professeur Prévost aux conversations qu'il eut avec M" de Charrière à l'Hôtel Marigny (situé place des Victoires, 9). Il est à croire que pendant leur long séjour à Paris, M. et M"" de Charrière ont changé de logis plusieurs fois.
Nous retrouverons dans un instant le nom de Jenny Pourrat sous la plume de Benjamin.
Mme de Charrière apprit, en 1792, que ses amis Suard venaient de perdre leur fortune :
« Je suis d'autant plus fâchée de leur malheur, lui écrit Mme Saurin, qu'à cet égard ils sont l'un et l'autre d'un courage et d'une élévation d'âme au-dessus de tout. »
Suard mourut une dizaine d'années après Mme de Charrière, en 1817. Secrétaire perpétuel de l'Académie, il fut pendant la Révolution un partisan des idées modérées. Il passait pour un brillant causeur : son nom n'est plus qu'un nom. Malheureusement nous n'avons pu retrouver les nombreuses lettres que Mme de Charrière lui a adressées '.
La dernière lettre de Mme Saurin, datée du « 8 brumaire an IV de la République une et indivisible », est l'adieu d'une mourante ; il faut la transcrire :
« Il y a, je crois, près de quatre ans que je n'ai reçu de vos nouvelles et que vous n'avez eu des miennes. Les malheurs de la France sont cause de ce silence. Mais ce silence n'a diminué en rien la tendresse et la vivacité des sentiments dont mon cœur est rempli pour vous. Depuis six mois ma santé est entièrement dérangée, et de manière à me faire penser que l'état de langueur où je suis me conduira à ma fin. Je vous avais toujours destiné cette marque de souvenir, que Mme de la Rochefoucauld veut bien se charger de vous faire passer -. Cette femme rare m'a donné, dans mes angoisses et mes souffrances, mille marques d'amitié. C'est un ange que cette terre de désolation n'est assurément pas digne de posséder. — Je finis par vous répéter, Madame, ce que je vous ai dit plusieurs fois : que j'ai toujours regardé comme la circonstance la plus heureuse de ma vie le bonheur de vous avoir connue et d'avoir été aimée de vous. Je vous embrasse bien tendrement et je ne cesserai de vous aimer qu'au moment où je cesserai de vivre. »
1 M. Félix Liouville, avocat à Paris, propriétaire des papiers de Suard, a bien voulu rechercher s'il s'y trouvait des lettres de M"" de Charrière ; il n'en existe qu'une seule, qui a été publiée par M. Ch. Nisard (Mémoires et correspondances historiques et littéraires). Nous en citerons une partie dans notre chapitre XVIII. Les autres lettres auront été détruites ou dispersées.
2 Ce souvenir était une cafetière en argent.
Partout où elle a passé, Mme de Charrière a trouvé quelques amis de choix, qui l'ont passionnément aimée et qui la consolaient, s'il était besoin, des antipathies non moins vives qu'elle inspirait aux sots.
Nous avons un peu anticipé sur les années afin de recueillir tout ce que Mme Saurin avait à nous apprendre. Mais Benjamin va nous en dire bien davantage.
Il n'est peut-être pas inutile de rappeler que Benjamin Constant était né à Lausanne, le 25 octobre 1767, d'Henriette de Chandieu (d'une ancienne famille française réfugiée dans le Pays de Vaud pour cause de religion) et de Juste Constant de Rebecque, colonel dans un régiment suisse au service de Hollande. Sa mère mourut en le mettant au monde. Adoré, gâté durant ses premières années par sa grand 'mère maternelle et sa tante Mme de Nassau-Chandieu, l'enfant reçut une éducation fort décousue : sous la direction de gouverneurs parfois étrangement choisis, il séjourna à Bruxelles, en Hollande, en Angleterre. Vers l'âge de quatorze ans, nous le retrouvons à Erlangen ; introduit à la petite cour de la Margrave de Bayreuth, où il divertit tout le monde par les saillies d'un esprit irrévérencieux, il fait ses premières dettes de jeu et ses premières sottises. En 1783, son père le conduit à Edimbourg, où il se met plus sérieusement à l'étude et noue des amitiés qu'il n'oubliera pas ; mais, ayant cédé de rechef à l'entraînement du jeu, il laissait, outre de bons amis, quelques créanciers en Ecosse, lorsqu'il partit pour Paris en 1785. Son père le met en pension chez Suard, ce qui n'empêche pas le jeune homme de faire de nouvelles folies et de nouvelles dettes. Son esprit railleur, n'épargnant personne, divertit chacun, et l'on pardonne à l'adolescent de se moquer des autres, parce qu'il se moque plus encore de soi-même...
Tel était Benjamin, lorsqu'il connut Mrae de Charrière. Elevé sans principes, sans famille et sans patrie, précocement désabusé, cachant sous l'ironie desséchante une sensibilité très réelle, dont la crainte du ridicule arrêtait l'expansion, livré dès l'âge de dix-huit ans aux hasards de la vie parisienne et à l'influence philosophique du XVIIIe siècle, Benjamin était, sans qu'il y parût, une âme solitaire et triste, digne de l'intelligente sympathie qu'il allait rencontrer. Mais il aurait eu besoin surtout
d'une ferme discipline morale. Ce n'est pas tout à fait ce qu'il trouva dans sa nouvelle amie. Ecoutons la suite du récit contenu dans le Cahier rouge déjà cité dans un précédent chapitre; Benjamin en était resté à la mention de Caliste ; il poursuit en ces termes :
« AI"10 de Charrière était occupée à faire imprimer ce livre quand je fis connaissance avec elle. Son esprit m'enchanta. Nous passâmes des jours et des nuits à causer ensemble. Elle était très sévère dans ses jugements sur tous ceux qu'elle voyait. J'étais très moqueur de ma nature : nous nous convînmes parfaitement ; mais nous nous trouvâmes bientôt l'un avec l'autre des rapports plus intimes et plus essentiels : madame de Charrière avait une manière si originale et si animée de considérer la vie, un tel mépris pour les préjugés, tant de force dans ses pensées, et une supériorité si vigoureuse et si dédaigneuse pour le commun des hommes, que dans ma disposition, à vingt ans, bizarre et dédaigneux que j'étais aussi, sa conversation m'était une jouissance jusqu'alors inconnue. Je m'y livrai avec transport. Son mari, qui était un très honnête homme et qui avait de l'affection et de la reconnaissance pour elle, ne l'avait menée à Paris que pour la distraire de la tristesse où l'avait jetée l'abandon de l'homme qu'elle avait aimé. Elle avait vingt-sept ans de plus que moi, de sorte que notre liaison ne pouvait l'inquiéter. Il en fut charmé, et l'encouragea de toutes ses forces. »
On nous permettra d'interrompre un instant notre citation pour faire remarquer la portée considérable des lignes qu'on vient de lire : elles marquent, avec une netteté décisive, la nature de cette liaison, sur laquelle on s'est mépris si étrangement. Sainte-Beuve, pour ne citer que lui, y a vu un amour-passion, avec tout ce qui s'en suit. Il paraît trouver révélateur le ton souvent fort libre des lettres de Constant. La preuve est médiocre : Mme de Charrière, qui, nous le savons de reste, n'était pas prude, permettait à son fol ami de tout dire devant elle ; à notre avis, elle avait tort ; mais il faudrait mal connaître la liberté de langage de ce temps-là, pour s'étonner d'une semblable tolérance. Il n'en faut surtout rien conclure dans la question qui nous occupe.
Pour nous, cette question n'en est plus une. Il résulte, avec la dernière évidence, du récit que nous venons de transcrire, que la relation entre cette femme de quarante-six ans, et ce jeune
344 ADAME DE CHARRIÈRE ET SES AiMIS
homme de dix-neuf ans, fut purement intellectuelle. « Son esprit,
— dit Benjamin, — m'enchanta... Nous passâmes des jours et des nuits à causer. » Cette rencontre d'un esprit supérieur, capable de comprendre toutes les nuances du sien, fut pour lui une volupté inconnue, dont il fut comme enivré. La griserie dura plusieurs années, survécut à mainte querelle, et ne se dissipa même jamais entièrement : Benjamin garda pour l'originalité rare de cet esprit d'élite une admiration dont témoigne assez fortement le récit que nous commentons. Mais il y a plus.
Au cours de ces pages, Benjamin raconte sans la moindre réserve toutes ses fredaines, parle de ses amours et de leur nature dans les termes les moins voilés, appelle chaque chose par son nom. Pourquoi donc aurait-il dissimulé ou dénaturé la simple vérité à l'égard de Mme de Charrière ? Pourquoi nous faudrait-il douter de sa parole, lorsqu'il nous dit expressément que cette liaison n'avait rien qui pût inquiéter le mari ? Il souligne en passant l'immense différence d'âge — vingt-sept ans! — qui le séparait de son amie. Si Mme de Charrière avait été, ne fût-ce que pendant huit jours, la maîtresse de Benjamin, Benjamin l'aurait cyniquement déclaré : il nous en dit bien d'autres ; il n'avait aucune raison de ne pas le dire, ni surtout de dire, comme il le fait, tout juste le contraire. Ce qui ressort de son récit, c'est que ces deux êtres étaient — qu'on nous passe l'expression
— réciproquement amoureux de leur esprit. Benjamin fut subjugué par un charme jusqu'alors inconnu pour lui : celui d'une intelligence aussi souple que la sienne, apte à tout comprendre, à tout saisir au vol, et capable de juger de tout avec le détachement d'une liberté souveraine. Du côté de Mme de Charrière, c'était autre chose : elle savourait la sensation délicieuse, non seulement de gouverner un esprit de premier ordre, mais de le former, de le stimuler, de lui faire prendre conscience de ses ressources, de le faire jouir de lui-même : cet ascendant qu'elle exerçait sur lui, sorte de maternité intellectuelle, devint une véritable passion ; cela est si vrai, que la colère qui s'empara d'elle lorsque l'influence de Mme de Staël supplanta la sienne, ressemble à la jalousie d'une maîtresse délaissée, et a dû donner le change à ceux qui ne pouvaient juger que sur des apparences. Sa royauté spirituelle lui échappait ; rien ne la remplacerait jamais : ce fut pour elle une abdication douloureuse.
Tout cela deviendra encore plus évident par la suite. Mais il ne peut dès à présent subsister aucun doute sur cette relation, où aucun témoin contemporain, même parmi les plus attentifs, n'a jamais rien soupçonné d'équivoque '. — Revenons maintenant au récit de Benjamin, et pesons-en les termes :
1 II est à peine besoin de dire que nous avons étudié ce petit problème sans parti pris d'aucune sorte, avec un désintéressement complet. Si nous étions arrivé à la conclusion opposée, il ne nous en coûterait absolument rien de le dire. Une seule chose nous coûterait : ce serait de manquer à la vérité historique, laquelle seule nous importe.
Dans son article de la Revue des Deux Mondes (i5 avril 1844): Benjamin Constant et Mm' de Chqrrière, Sainte-Beuve n'hésite pas à appeler M"' de Charrière « la marraine de ce Chérubin déjà quelque peu émancipé ». Gaullieur, qui lui avait communiqué les lettres inédites de Benjamin, s'achoppa, en lisant l'article manuscrit, à ce mot marraine ; et Sainte-Beuve lui répond, le 2 mars 1844, qu'il a voulu «faire entendre poliment qu'elle avait été sa première maîtresse». — Il a réussi, en effet, à le faire entendre... et à le faire croire. Mais il eût été au moins prudent de retrancher première. (Voir Lettres de Sainte-Beuve au professeur Gaullieur, 1844-1852, publiées par AI. Eugène Ritter dans le Bulletin de l'Institut genevois, T. XXXIII). Nous devons citer aussi la lettre de Sainte-Beuve à un inconnu, du 23 avril 1868 (Correspondance de C. A. Sainte-Beuve, T. II): le destinataire de cette lettre n'est autre que M. Charles Berthoud, qui nous Ta déclaré expressément. Il avait fait part de ses doutes à l'illustre critique et reçut la réponse que voici : «Vous me demandez mon impression. Je ne doute pas que, tout d'abord, entre le tout jeune homme et la femme mûre, il n'y ait eu la cérémonie d'initiation. On attache en général, par le respect humain qu'on s'impose en écrivant, beaucoup trop d'importance à cette chose qui est bien plus fréquente et plus aisée qu'on ne le croit. Quelle raison aurait pu empêcher B. C. et M" de Ch., libres qu'ils étaient de tout lien (!) et de tout préjugé, de se donner ce plaisir ou de faire cette petite expérience ? Mais, à un second voyage, quand Benjamin fut malade, il y avait alors des raisons pour que cela ne se renouvelât pas. — Excusez ma légèreté, mais veuillez observer que cela ne diminue en rien l'estime que je fais de M"" de Ch. J'en dirai autant de M"" de Staël, également facile sur ce point». — «Cette lettre, nous écrivait Ch. Berthoud, ne décide rien et jette plus de jour sur Sainte-Beuve lui-même que sur les relations de B. C. et de Mra' de Ch. » Il admettait du reste le point de vue de Sainte-Beuve et, — ne connaissant pas le Cahier rouge, — croyait à «l'initiation» ou à «l'expérience», pendant le séjour de Paris : «Je le crois davantage encore, nous écrivait-il, depuis que vous m'avez lu les extraits des lettres de jeunesse d'Isabelle... Et c'est ainsi que je m'explique le ton presque brutal de B. C. avec elle : c'est ainsi que les hommes en général, et les hommes qui sont particulièrement de l'espèce de B. C, récompensent les pauvres femmes qui se sont données à eux». Nous ne méconnaissons point la valeur psychologique de ce raison-
« Je me souviens encore avec émotion des jours et des nuits que nous passâmes ensemble à boire du thé et à causer sur tous les sujets avec une ardeur inépuisable.
Cette nouvelle passion n'absorbait pas néanmoins tout mon temps. Il m'en restait malheureusement assez pour faire beaucoup de sottises et beaucoup de dettes. Une femme qui de Paris correspondait avec mon père, l'avertit de ma conduite,
nement ; mais le récit de Benjamin nous parait décisif en sens contraire. «Règle générale, ajoutait Ch. Berthoud, les Français, pour toute espèce de raisons, ne croiront jamais à l'innocence de cette liaison : à ce point de vue, Sainte-Beuve lui-même est suspect. Des Anglais, des Allemands ne seraient pas aussi décisionnaires... » ...« Ne trouvez-vous pas que le mieux, après avoir exposé la question, est de ne pas conclure»? (27 janvier et 6 février 1788). C'est le parti que nous aurions pris, si, dès lors, le récit inédit de Benjamin n'était venu confirmer notre impression et en faire une conviction. Cette impression, racontons-le en passant, nous l'avions exprimée à Paris, dans une conférence au Cercle Saint-Simon, où notre candeur fit sourire quelques Parisiens sceptiques. Nous fûmes consolé par le scepticisme, bien plus raffiné encore, de M. Renan : après nous avoir entendu défendre notre point de vue, il émit ce jugement inattendu : « Eh, mon Dieu, pourquoi pas ? La femme est si étrange ! »
Mais voici un témoignage plus précis et qui vient corroborer l'argument que nous fournit le Cahier rouge. Le passage suivant, inédit, est tiré d'une Notice sur monsieur Benjamin Constant, qui a passé en partie dans les Souvenirs du baron de Barante, publiés en 1890 : « Elle [Mmc de Charrière] avait le double de son âge, il ne fut pas amoureux d'elle, aucun lien d'intimité ne les attachait l'un à l'autre, mais il la voyait tous les jours, et cette mutuelle confiance leur était douce». Ces lignes, que M. de Barante a écrites d'après les confidences de Benjamin Constant, nous paraissent fixer exactement l'état des choses. Elles nous ont été communiquées, le plus obligeamment du monde, par M. G. Rudler, professeur à Caen, un des hommes les plus sûrement informés sur Benjamin Constant, comme le montreront les travaux qu'il prépare. Nous devons à cet aimable confrère plusieurs autres notes et indications dont nous avons fait notre profit.
Nous mentionnons enfin, sans y attacher d'importance au point de vue du petit problème qui nous occupe, les Lettres inédites de Benjamin Constant, communiquées et commentées par M. G. de Lauris dans la Revue des r" et i5 mai 1904. M. de Lauris dit que Benjamin * n'éveilla point d'écho dans une sensibilité complémentaire de la sienne», ce qui peut surprendre le biographe de M"'1 de Charrière. 11 dit plus loin : « Che; Necker, il connut une femme d'esprit, auteur de romans, Hollandaise d'origine, âgée de 4b ans, Mmc de Charrière. Il en résulta une liaison où la plus grande intimité ne parait pas contestable »... Puis encore : « Benjamin Constant n'a jamais reconnu à M"' de Charrière pour l'amour qu'elle lui donnait d'autres droits que le droit à son amitié*... Voilà bien des questions délicates tranchées avec assurance !
mais lui écrivit en même temps que je pourrais tout réparer si je parvenais à épouser une jeune personne qui était de la société dans laquelle je vivais habituellement, et qui devait avoir 90,000 francs de rentes. Cette idée séduisit beaucoup mon père, ce qui était très naturel. Il me la communiqua, dans une lettre qui contenait d'ailleurs beaucoup et de très justes reproches et où il finissait par me déclarer qu'il ne consentirait à la prolongation de mon séjour à Paris que si j'essayais de réaliser ce projet avantageux et si je croyais avoir quelque chance de réussir. La personne dont il s'agissait avait seize ans et était très jolie. Sa mère m'avait reçu depuis mon arrivée avec beaucoup d'amitié. Je me voyais placé entre la nécessité de tenter au moins une chose dont le résultat m'aurait fort convenu, ou celle de quitter une ville où je m'amusais beaucoup, pour aller rejoindre un père qui m'annonçait un grand mécontentement. Je n'hésitai pas à risquer la chose. Je commençai, suivant l'usage, par écrire à la mère pour lui demander la main de sa fille. Elle me répondit fort amicalement, mais par un refus motivé sur ce que sa fille était déjà promise à un homme qui devait l'épouser dans quelques mois. Cependant, je ne crois point qu'elle considérât ellemême son refus comme irrévocable ; car, d'un côté, j'ai su depuis qu'elle avait fait prendre en Suisse des informations sur ma fortune, et de l'autre elle me donnait toutes les occasions qu'elle pouvait de parler tête à tête avec sa fillle. Mais je me conduisis en vrai fou. Au lieu de profiter de la bienveillance de la mère, qui, tout en me refusant, m'avait témoigné de l'amitié, je voulus commencer un roman avec la fille, et je le commençai de la manière la plus absurde : je n'essayai point de lui plaire ; je ne lui dis pas même un mot de mon sentiment ; je continuais à causer le plus timidement du monde avec elle sur des objets indifférents quand je la trouvais seule. Mais je lui écrivis une belle lettre, comme à une personne que ses parents voulaient marier malgré elle à un homme qu'elle n'aimait pas, et je lui proposai de l'enlever.
Sa mère, à qui sans doute elle montra cette étrange lettre, eut pour moi l'indulgence de laisser sa fille me répondre, comme si elle ne l'avait pas instruite. Mademoiselle Pourras — elle s'appelait ainsi — m'écrivit que c'était à ses parents à décider de son sort et qu'il ne lui convenait pas de recevoir des lettres d'un homme. Je ne me le tins pas pour dit, et je recommençai de plus belle mes propositions d'enlèvement, de délivrance, de protection contre le mariage qu'on voulait la forcer à contracter. On eût dit que j'écrivais à une victime qui avait imploré mon secours et à une personne qui avait pour moi toute la passion que je croyais ressentir pour elle : et dans le fait, toutes mes épîtres chevaleresques étaient adressées à une petite personne très raisonnable, qui ne m'aimait pas du tout, qui n'avait
aucune répugnance pour l'homme qu'on lui avait proposé, et qui ne m'avait donné ni l'occasion ni le droit de lui écrire de la sorte. Mais j'avais enfilé cette route, et pour le diable je n'en voulais pas sortir. Ce qu'il y avait de plus inexplicable, c'est que lorsque je voyais Mlle Pourras, je ne lui disais pas un mot qui eût du rapport avec mes lettres. Sa mère me laissait toujours seul avec elle, malgré mes extravagantes propositions, dont sûrement elle avait connaissance. Et c'est ce qui me confirme dans l'idée que j'aurais pu encore réussir. Mais loin de profiter de ces occasions, je devenais, dès que je me trouvais seul avec Mlle Pourras, d'une timidité extrême. Je ne lui parlais que de choses insignifiantes, et je ne faisais pas même une allusion aux lettres que je lui écrivais chaque jour, ni au sentiment qui me dictait ces lettres. Enfin, une circonstance dans laquelle je n'étais pour rien amena une crise qui termina tout.
Mme Pourras, qui avait été galante toute sa vie, avait encore un amant en titre. Depuis que je lui avais demandé sa fille, elle avait continué à me traiter avec amitié, avait toujours paru ignorer mon absurde correspondance, et pendant que j'écrivais tous les jours à la fille pour lui proposer de l'enlever, je prenais la mère pour confidente de mon sentiment et de mon malheur, le tout, je puis le dire, sans aucune réflexion et sans la moindre mauvaise foi ; mais j'avais enfilé cette route avec l'une et avec l'autre. J'avais donc avec Mme Pourras de longues conversations tête à tête. Son amant en prit ombrage ; il y eut des scènes violentes, et Mme Pourras, qui, ayant près de cinquante ans, ne voulait pas perdre cet amant, qui pouvait être le dernier, résolut de le rassurer. Je ne me doutais de rien, et j'étais un jour à faire à Mme Pourras mes lamentations habituelles, lorsque M. de Sainte-Croix (c'était le nom de l'amant) parut tout à coup et montra beaucoup d'humeur. Mrae Pourras me prit par la main, me mena vers lui. et me demanda de lui déclarer solennellement si ce n'était pas de sa fille que j'étais amoureux, si ce n'était pas sa fille que j'avais demandée en mariage, et si elle n'était pas tout à fait étrangère à mes assiduités dans sa maison. Elle n'avait vu dans la déclaration exigée de moi qu'un moyen de mettre fin aux ombrages de M. de Sainte-Croix. J'envisageai la chose sous un autre point de vue. Je me vis traîné devant un étranger pour lui avouer que j'étais un amant malheureux, un homme repoussé par la mère et par la fille. Mon amourpropre blessé me jeta dans un vrai délire. Par hasard j'avais ce jour-là emporté dans ma poche une petite bouteille d'opium, que je trimbalais avec moi depuis quelque temps ; c'était une suite de ma liaison avec Mme de Charrière, qui, prenant beaucoup d'opium dans sa maladie, m'avait donné l'idée d'en avoir, et dont la conversation, toujours abondante et vigoureuse, mais très bizarre, me tenait dans une espèce d'ivresse spirituelle qui
n'a pas peu contribué à toutes les sottises que j'ai faites à cette époque. Je répétais sans cesse que je voulais me tuer, et à force de le dire, je parvenais presque à le croire, quoique, dans le fond, je n'en eusse pas la moindre envie. Ayant donc mon opium en poche au moment où je me vis traduit en spectacle devant M. de Sainte-Croix, j'éprouvai une espèce d'embarras, dont il me parut plus facile de me tirer par une scène que par une conversation tranquille. Je prévoyais que M. de Sainte-Croix me ferait des questions, me témoignerait de l'intérêt, et comme je me trouvais humilié, ces questions, cet intérêt, tout ce qui pouvait prolonger la situation, m'était insupportable. J'étais sûr qu'en avalant mon opium, je ferais diversion à tout cela. Ensuite, j'avais depuis longtemps dans la tête que de vouloir se tuer pour une femme, c'était un moyen de lui plaire. Cette idée n'est pas exactement vraie : quand on plaît déjà à une femme et qu'elle ne demande qu'à se rendre, il est bon de la menacer de se tuer, parce qu'on lui fournit un prétexte décisif, rapide et honorable ; mais quand on n'est point aimé, ni la menace ni la chose ne produisent aucun effet ; dans toute mon aventure avec Mlle Pourras, il y avait une erreur fondamentale, c'est que je jouais le roman à moi tout seul. Lors donc que Mme Pourras eut fini son interrogatoire, au lieu d'y répondre, je lui dis que je la remerciais de m'avoir mis dans une situation qui ne me laissait plus qu'un parti à prendre, et je tirai ma petite fiole, que je portai à ma bouche.
Je me souviens que dans le très court instant qui s'écoula pendant que je fis cette opération, je me faisais un dilemme qui acheva de me décider : si j'en meurs, me dis-je, tout sera fini, et si l'on me sauve, il est impossible que Mlle Pourras ne s'attendrisse pas pour un homme qui aura voulu se tuer pour elle. J'avalai donc mon opium. Je ne crois pas qu'il y en eût assez pour me faire grand mal, et comme M. de Sainte-Croix se jeta sur moi, j'en répandis plus de la moitié par terre. On fut fort effrayé ; on me fit prendre des acides pour détruire l'effet de l'opium. Je fis ce qu'on voulut avec une docilité parfaite, non que j'eusse peur, mais que l'on aurait insisté et que j'aurais trouvé ennuyeux de me débattre. Quand je dis que je n'avais pas peur, ce n'est pas que je susse combien peu il y avait de danger ; je ne connaissais point les effets que l'opium produit, et je les croyais beaucoup plus terribles. Mais, d'après mon dilemme, j'étais tout à fait indifférent au résultat. Cependant ma complaisance à me laisser donner tout ce qui pouvait empêcher l'effet de ce que je venais de faire, dut persuader les spectateurs qu'il n'y avait rien de sérieux dans toute cette tragédie.
Ce n'est pas la seule fois dans ma vie qu'après une action d'éclat, je me suis soudainement ennuyé de la solennité qui
aurait été nécessaire pour la soutenir, et que d'ennui j'ai défait mon propre ouvrage.
Après qu'on m'eut administré tous les remèdes qu'on crut utiles, on me fit un petit sermon d'un air moitié compatissant, moitié doctoral, et je l'écoutai d'un air tragique. Mlle Pourras entra : car elle n'y était pas, pendant que je faisais toutes mes folies pour elle, et j'eus l'inconséquente délicatesse de seconder la mère dans ses efforts pour que la fille ne s'aperçût de rien. M"e Pourras arriva toute parée pour aller à l'opéra, où l'on donnait le Tarare de Beaumarchais pour la première fois. Mme Pourras me proposa de m'y mener ; j'acceptai, et mon empoisonnement finit, pour que tout fût tragi-comique dans cette affaire, par une soirée à l'opéra. J'y fus même d'une gaîté folle, soit que l'opium eût produit sur moi cet effet, soit, ce qui me paraît plus probable, que je m'ennuyasse de tout ce qui s'était passé de lugubre, et que j'eusse besoin de m'amuser '.
Le lendemain, Mme Pourras, qui vit la nécessité de mettre un terme à mes extravagances, prit pour prétexte mes lettres à sa fille, dont elle feignit de n'avoir été instruite que le jour même, et m'écrivit que j'avais abusé de sa confiance en proposant à sa fille de l'enlever pendant que j'étais reçu chez elle. En conséquence, elle me déclara qu'elle ne me recevrait plus, et pour m'ôter tout espoir et tout moyen de continuer mes tentatives, elle fit venir M. de Charrière, qu'elle pria d'interroger lui-même sa fille sur ses sentiments pour moi.
Mlle Pourras répondit très nettement à M. de Charrière que je ne lui avais jamais parlé d'amour, qu'elle avait été fort étonnée de mes lettres, qu'elle n'avait jamais rien fait et ne m'avait jamais rien dit qui pût m' autoriser à des propositions pareilles, qu'elle ne m'aimait point, qu'elle était très contente du mariage que ses parents projetaient pour elle, et qu'elle se réunissait très librement à sa mère dans ses déterminations à mon égard. M. de Charrière me rendit compte de cette conversation, en ajoutant que s'il eût aperçu dans la jeune personne la moindre inclination pour moi, il eût essayé de déterminer la mère en ma faveur. Ainsi se termina l'aventure.
Je ne puis dire que j'en éprouvasse une grande peine : ma tête s'était bien montée de temps à autre ; l'irritation de l'obstacle m'avait inspiré une espèce d'acharnement ; la crainte d'être obligé de retourner vers mon père m'avait fait persévérer dans une tentative désespérée ; ma mauvaise tête m'avait fait choisir les plus absurdes moyens, que ma timidité avait rendus encore plus absurdes ; mais il n'y avait, je crois, jamais eu
1 On verra plus loin ichap. XX) que Benjamin fit mine de se «suicider» une seconde fois, au début de sa liaison avec M°" de Staël. C'était une sorte de jeu qui lui procurait des émotions d'une saveur particulière.
d'amour au fond de mon cœur. Ce qu'il y a de sûr, c'est que le lendemain du jour où il fallut renoncer à ce projet, je fus complètement consolé. La personne qui, même pendant que je faisais toutes ces enrageries, occupait véritablement ma tête et mon cœur, c'était Mme de Charrière. Au milieu de toute l'agitation de mes lettres romanesques, de mes propositions d'enlèvement, de mes menaces de suicide et de mon empoisonnement théâtral, je passais des heures, des nuits entières à causer avec Mme de Charrière, et pendant ces conversations, j'oubliais mes inquiétudes sur mon père, mes dettes, Mlle Pourras et le monde entier. Je suis convaincu que sans ces conversations, ma conduite eût été beaucoup moins folle.
Toutes les opinions de Mme de Charrière reposaient sur le mépris de toutes les convenances et de tous les usages. Nous nous moquions à qui mieux mieux de tous ceux que nous voyions ; nous nous enivrions de nos plaisanteries et de notre mépris pour l'espèce humaine ; et il résultait de tout cela que j'agissais comme j'avais parlé, riant quelquefois comme un fou une demiheure après de ce que j'avais fait de très bonne foi dans le désespoir une demi-heure avant.
La fin de tous mes projets sur Mlle Pourras me réunit plus étroitement encore avec Mme de Charrière. Elle était la seule personne avec qui je causasse en liberté, parce qu'elle était la seule qui ne m'ennuyât pas de conseils et de représentations sur ma conduite. Des autres femmes de la société où je vivais, les unes s'intéressaient à moi par amitié, me prêchaient dès qu'elles en trouvaient l'occasion ; les autres auraient eu quelque envie, je crois, de se charger de faire l'éducation d'un jeune homme qui paraissait si passionné, et me le faisaient entendre d'une manière assez claire.
Mme Suard avait conçu le dessein de me marier ; elle voulait me faire épouser une jeune fille de seize ans, assez spirituelle, fort affectée, point jolie, et qui devait être riche après la mort d'un oncle âgé. — Par parenthèse, au moment où j'écris, en 1811, l'oncle vit encore 1... Mais ni les projets de Mme Suard, ni les avances de quelques vieilles femmes, ni les sermons de quelques autres, ne produisaient d'effet sur moi. Comme mariage, je ne voulais que Mlle Pourras ; comme figure, c'était encore M1Ie Pourras que je préférais. Comme esprit, je ne voyais, n'entendais, ne chérissais que Mme de Charrière. — Ce n'est pas que je ne profitasse du peu d'heures où nous étions séparés pour faire encore d'autres sottises.... »
Après en avoir donné un exemple et décrit la société où il s'adonnait au jeu, il ajoute :
1 Benjamin nous apprend que cette jeune personne devint madame Pastoret.
« Je passais la moitié des nuits à y perdre mon argent ; puis j'allais causer avec Mnie de Charrière, qui ne se couchait qu'à six heures du matin, et je dormais la moitié du jour.
Je ne sais si ce beau genre de vie parvint aux oreilles de mon père, ou si la seule nouvelle de mon peu de succès auprès de Mlle Pourras le décida à me faire quitter Paris '. Mais au moment où je m'y attendais le moins, je vis arriver chez moi un M. Benay, lieutenant dans son régiment, chargé de me conduire auprès de lui à Bois-le-Duc. J'avais le sentiment que je méritais beaucoup de reproches, et l'espèce de chaos d'idées où la conversation de Mme de Charrière m'avait jeté, me rendait d'avance tout ce que je me croyais destiné à entendre, insupportable. Je me résignai cependant, et l'idée de ne pas obéir à mon père ne me vint pas. Mais une difficulté de voiture retarda notre départ. Mon père m'avait laissé à Paris une vieille voiture dans laquelle nous étions venus, et dans mes embarras d'argent, j'avais trouvé bon de la vendre. M. Benay, comptant sur cette voiture, était venu dans un petit cabriolet à une place. Nous essayâmes de trouver une chaise de poste chez le sellier qui m'avait acheté celle de mon père ; mais il n'en avait point ou ne voulut pas nous en prêter. Cette difficulté nous arrêta tout un jour. Pendant cette journée, ma tête continua à fermenter, et la conversation de Mme de Charrière ne contribua pas peu à cette fermentation. Elle ne prévoyait sûrement pas l'effet qu'elle produirait sur moi, mais en m'entretenant sans cesse de la bêtise de l'espèce humaine, de l'absurdité des préjugés, en partageant mon admiration pour tout ce qui était bizarre, extraordinaire, original, elle finit par m'inspirer une soif véritable de me trouver aussi moi-même hors de la route commune. Je ne formai pourtant point de projets, mais je ne sais dans quelle idée confuse j'empruntai à tout hasard de M. de Charrière une trentaine de louis. »
Ces confidences en disent long ; Benjamin Constant connut Mme de Charrière à un moment bien fâcheux : elle sortait d'une crise passionnelle qui avait infligé à ses nerfs et à son âme une souffrance prolongée ; elle en gardait je ne sais quoi d'amer et de désenchanté ; il y avait en elle de la révolte ; elle se cabrait sous la contrainte des préjugés sociaux incarnés dans les imbé-
1 M. Juste de Constant avait lui-même conduit Benjamin à Paris. Charles de Constant, qui était du voyage, en avait gardé un souvenir particulier. « Mon oncle, dit-il dans son Journal, était un homme de beaucoup d'esprit, mais d'un caractère difficile, caustique et impérieux... Le père et le fils se querellèrent pendant les dix jours que dura notre voyage dans le carrosse de mon oncle»... (Voir Lucie Achard, Rosalie de Cotistant, sa Jamille et ses amis, II, p. 5o-5i).
ciles ; son mécontentement d'elle-même et des autres se traduisait, non point par des récriminations emphatiques, mais par une ironie dissolvante qui n'épargnait rien ni personne. Oui, c'était le plus fâcheux moment pour la rencontrer ! Fâcheux surtout pour un adolescent aussi disposé que Benjamin à jeter par-dessus bord tout principe, à se jouer des idées réputées sérieuses, à rire de tout, singulièrement de lui-même. Nous pensons que ce fut un malheur pour lui de tomber sous l'influence d'une femme moralement désemparée, de s'abandonner à son charme, d'autant plus dangereux, qu'il s'accompagnait d'une affection profonde, d'une sollicitude attentive, et d'une véritable élévation de sentiments. Mme de Charrière se ressaisit bientôt : nous la retrouverons calme et résignée, mais à côté des services réels qu'elle a pu lui rendre, le mal qu'elle lui fit à ce moment n'est guère contestable ; elle eut pour lui des complaisances funestes, et encouragea ce qu'il eût fallu réprimer énergiquement. Nous verrons qu'elle parut s'en rendre compte à la fin de sa vie, — trop tard, hélas !
C'est avec l'argent qu'il venait d'emprunter à M. de Charrière que Benjamin fit sa fameuse escapade, ce voyage en Angleterre durant lequel une correspondance active s'établit entre lui et son amie de Colombier.
Les premières lettres de Benjamin sont adressées à Paris, que Mme de Charrière ne quitta qu'à la fin d'août. On connaît parles publications de Caullieur et de Sainte-Beuve le ton libre et fantasque de ces confidences, où le désenchantement précoce et une sorte d'ironie gamine se mêlent aux tendres effusions et aux protestations d'un vif attachement. Benjamin a quitté Paris, un peu par dégoût de sa vie, un peu par dépit amoureux, un peu par coup de tête, mais surtout pour échapper à son père. Il parcourt les campagnes anglaises à cheval, et le soir, à l'auberge, couvre d'une écriture souvent trop peu lisible de grandes pages in-folio. Il parle volontiers de se tuer, ou de fuir en Amérique ; surtout il se persifle lui-même avec une drôlerie irrésistible. Il écrit de Douvres, le 26 juin 1787 :
« Il y a dans le monde, sans que le monde s'en doute, un grave auteur allemand qui observe avec beaucoup de sagesse, à l'occasion d'une gouttière qu'un soldat fondit pour en faire des balles, que l'ouvrier qui l'avait posée ne se doutait point qu'elle tuerait
quelqu'un de ses descendants. C'est ainsi. Madame (car c'est comme cela qu'il faut commencer pour donner à ses phrases toute l'emphase philosophique), c'est ainsi, dis-je, que, lorsque tous les jours de la semaine dernière je prenais tranquillement du thé en parlant raison avec vous, je ne me doutais pas que je ferais avec toute ma raison une énorme sottise, que l'ennui réveillant en moi l'amour, me ferait perdre la tête, et qu'au lieu de partir pour Bois-le-Duc, je partirais pour l'Angleterre presque sans argent et absolument sans but. C'est cependant ce qui est arrivé de la façon la plus singulière. Samedi dernier, à 7 heures, mon conducteur et moi nous partîmes dans une petite chaise qui nous cahota si bien, que nous n'eûmes pas fait une demi-lieue que nous ne pouvions plus y tenir et que nous fûmes obligés de revenir sur nos pas à neuf. De retour à Paris, il se mit à chercher un autre véhicule pour nous traîner en Hollande; et moi, qui me proposais de vous faire ma cour encore ce soir-là, puisque nousne partions que le lendemain, je m'en retournai chez moi pour y chercher un habit que j'avais oublié. Je trouvai sur ma table la réponse sèche et froide de la prudente Jenny. Cette lettre, le regret sourd de la quitter, le dépit d'avoir manqué cette affaire, le souvenir de quelques conversations attendrissantes que nous avions eues ensemble, me jetèrent dans une mélancolie sombre... Je me représentai, moi pauvre diable, ayant manqué dans tous mes projets, plus ennuyé, plus malheureux, plus fatigué que jamais de ma triste vie, je me figurai ce pauvre père trompé dans toutes ses espérances, n'ayant pour consolation dans sa vieillesse qu'un homme aux yeux duquel à vingt ans tout était décoloré, sans activité, sans énergie, sans désirs... J'étais abattu, je souffrais, je pleurais. Si j'avais eu là mon consolant opium,, c'eût été le bon moment pour achever en l'honneur de l'ennui le sacrifice manqué par l'amour... »
Il conte comment, après une nuit d'un pesant sommeil, durant lequel le poursuivait « l'image de Mlle Pourras, embellie par le désespoir », il est parti avec trois chemises, une paire de pantoufles et 31 louis dans sa poche, pour s'embarquer à Calais : «J'arrive à Douvres, et je me réveille comme d'un songe.» Il lui reste 15 guinées ; il n'a ni habits, ni chemises, ni recommandations ; mais il n'a de sa vie été moins inquiet. Il a écrit à son père et lui a fait « deux propositions très raisonnables ». La première, c'est de le marier tout de suite, et voici ce qu'il lui faut :
« De la jeunesse, une figure décente, une fortune aisée, assez d'esprit pour ne pas dire des bêtises sans le savoir, assez de conduite pour ne pas faire des sottises, comme moi, en sachant
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bien qu'on en fait, une naissance et une éducation qui n'avilissent pas ses enfants, et qui ne me fasse pas épouser toute une famille de Cazenove ou gens tels qu'eux, c'est tout ce que je demande. Ma seconde proposition est qu'il me donne à présent une portion de quinze ou vingt mille francs plus ou moins du bien de ma mère, et qu'il me laisse aller m'établir en Amérique... Vivre sans patrie et sans femme, j'aime autant vivre sans chemise et sans argent, comme je le fais actuellement. »
Il part pour Londres, où il a des amis, un, entr' autres, à qui il a prêté beaucoup d'argent en Suisse :
« Si je reste en Angleterre, comptez que j'irai voir le banc de Mrs Calista à Bath. Aimez-moi, malgré mes folies ; je suis un bon diable au fond. Excusez-moi près de M. de Charrière. Ne vous inquiétez absolument pas de ma situation. Moi, je m'en amuse comme si c'était celle d'un autre. Je ris pendant des heures de cette complication d'extravagance, et quand je me regarde dans le miroir, je me dis, non pas : « Ah ! James Boswell ! » mais: «Ah! Benjamin, Benjamin Constant!» Ma famille me gronderait bien d'avoir oublié le de et le Rebecque ; mais je les vendrais à présent three pence a pièce. Adieu, Madame '. »
On voit le ton. Il ne se démentira guère pendant toute la durée de ce singulier voyage. Le 22 juillet, il parle d'aller rejoindre son père :
« Je donnerais, ajoute-t-il, non pas dix louis, car il ne m'en resterait guère, mais beaucoup, un sourire de Mlle Pourras, pour n'être pas habitué à mes maudites lunettes. Cela me donne un air étrange... On est si occupé à me regarder, qu'on ne se donne pas la peine de me répondre. »
Sur quoi il dit avoir commencé à écrire un roman, qu'il dédiera à Mme de Charrière. — Celle-ci lui répondait lettre pour lettre : malheureusement les réponses de cette époque n'existent plus. Un mois plus tard, il a renoncé à son roman, et lui a substitué, dit-il, des Lettres écrites de Patterdale à Paris, dans Vété de 1787, adressées à Mme de C. de Z. :
«Mais je vous demande, et à M. de Charrière, qui, j'espère, n'a pas oublié son fol ami, le plus grand secret. Je veux voir ce qu'on dira et ce qu'on ne dira pas... Je n'ai écrit que deux lettres. (Westmoreland, Patterdale, le 29 août 1787). »
1 Allusion à quelque anecdote sur cet ancien prétendant, racontée à Benjamin par son amie.
Trois jours après il raconte gravement à son amie qu'il a voulu se noyer dans un lac, « mais, observe-t-il, j'étais avec deux matelots qui m'auraient repêché, et je ne veux pas me noyer comme je me suis empoisonné, pour rien. » Peut-être, étant sans argent, ira-t-il, une viole ou une orgue sur le dos, de Londres en Suisse :
«Je me réfugierai à Colombier, et de là j'écrirai, je parlementerai, et je me marierai ; puis, après tous ces rai, je dirai comme Pangloss fessé et pendu : Tout est bien. »
Le Ier septembre, autre guitare : il envoie à Colombier son épitaphe1, et prie son amie de la placer sur une pierre, sous quatre tilleuls qui sont entre le Désert et la Chablière, à Lausanne. Le lieu et la date du décès sont en blanc, et les vers fort mauvais, comme tous ceux qu'a écrits Benjamin. Puis ce sont des vers du Pauvre Diable qu'il cite tout de travers, « mais une de vos aimables qualités est d'entendre tout bien, de quelque manière qu'on parle. » — Tout à coup, feignant de devenir grave :
« Je relis ma lettre, Madame, après souper, et je suis honteux de toutes les fautes de style et de français. Mais sou venez- vous que je n'écris pas sur un bureau bien propre et bien vert, pour ou auprès d'une jolie femme ou d'une femme autrefois jolie, mais en courant, non pas la poste, mais les grands chemins, en faisant cinquante-deux milles comme aujourd'hui sur un malheureux cheval, avec un mal de tête effroyable, et n'ayant autour de moi que des êtres étranges, et étrangers, qui sont pis que des amis et presque que des parents. Si j'avais pourtant épousé Mlle Pourras, j'aurais ma tête sur ses genoux, sur ses jolies mains, et j'oublierais mes maux. Que je suis bête! Mlle Pourras serait sur les genoux de Sainte-Croix II, etc., etc., etc., et ma tête serait cent fois plus malade. »
Il fallait tout le support que donne l'esprit et tout l'esprit que donne l'affection pour recevoir sans dépit des lettres aussi saugrenues, semées de polissonneries, et, chose plus pénible, d'épigrammes aussi cruelles que celle que nous avons soulignée. Mais le moyen de se fâcher, quand la lettre continue ainsi :
« Henri IV écrivait à sa maîtresse : Ma dernière pensée sera pour Dieu, et l' avant-dernière pour vous. Moi qui ne suis pas Henri IV, et qui ai le malheur, mais n'en dites rien, de ne pas trop croire en Dieu, je vous dis avec vérité: Ma première pensée
1 Notons en passant que dans cette épitaphe, Benjamin dit être né le 25 novembre 1767. Le Cahier rouge indique octobre.
est pour mon cheval, et la seconde est pour vous, — ou, pour parler avec dignité, mesure et mouvement, pour donner du trait à ma pensée, et pour avoir le mérite de rendre obscure une idée qui ne l'est pas, je vous dirai, comme si j'étais sur un des fauteuils de Mme Suard ou dans la chaire du Lycée : Ma première occupation est un devoir, la seconde est un plaisir ; la nature bienfaisante compense ainsi l'une par l'autre, et me dédommage du premier instant par l'instant qui lui succède. — Il ne faut pas vous fâcher de la préférence que je donne à mon cheval : sans lui, je ne saurais comment aller à Colombier.
...Vous ne vous attendiez pas que je vous lasserais de mes balivernes de 300 lieues de vous, comme dans votre chambre. C'est votre faute. Je ne sais quel roi (c'était un singulier toi, c'était presque un homme) disait à je ne sais qui : Si je connaissais un plus honnête homme que vous, je ne vous choisirais pas. — Et moi je vous dis : Si je connaissais quelqu'un de plus aimable, de plus indulgent, de plus bon, que Yintéressant auteur de Caliste, je ne vous écrirais pas si longuement. — Savez-vous bien, Madame (pardon si je continue), que je suis en Lancashire, au milieu des Lancashire Witches, qui sont les plus jolies femmes de l'Angleterre et par conséquent du monde ! J'en vois une qui fait tomber ma plume et tourner ma tête... »
Il reprend, le même jour (2 septembre) à quelques lieues de là :
« J'ai vu tant de belles femmes et de si belles femmes, que je ne sais où me mettre. »
Sur ce thème, il risque, tout en citant Crébillon le Jeune, des polissonneries dignes d'un disciple de Laclos, puis revient à son épitaphe, à laquelle il ajoute quelques mauvais vers, en s'écriant :
« Je demande pardon à Dieu du fond et à vous de la forme. Soyez tous deux indulgents, plus indulgents, je vous en prie, que le Dieu d'Israël et de Juda ! »
La lettre, écrite ainsi à bâtons rompus, d'auberge en auberge, a quinze pages in-folio. Une autre lettre datée de Londres, 12 septembre, annonçait à Mme de Charrière que le jeune vagabond allait se rendre à Brunswick, pour y occuper la dignité de chambellan de la duchesse. Mais avant de s'y rendre, il passera par le Pays-de-Vaud et par Colombier, « dont il a grand besoin », dit-il, pour « refaire sa santé et son humeur ' ».
1 On lit dans le Cahier rouge: «Je ne voulais pas partir sans passer quelques jours chez M"" de Charrière, et je montai à cheval pour lui faire une visite ».
Il y arriva en effet, « pauvre pigeon blessé », un soir, dont il a noté la date « presque religieusement », dit Sainte-Beuve, le 3 octobre 1787 ]. Benjamin passa à Neuchâtel et à Colombier la tin de l'année : il commença par séjourner quinze jours en ville, chez le docteur Leschaux 2. Tous les matins, Mme de Charrière échangeait avec le malade de petits billets ; quelques-uns de ceux de Benjamin ont été publiés. Un jour, il lui adresse des vers écrits bout à bout, comme de la prose et qui d'ailleurs y ressemblent :
Triste jouet de la tempête, j'ai volé d'erreur en erreur ; vingt hivers ont blanchi ma tête ; mille excès ont flétri mon cœur...
Je suis si bien qu'il me prend envie de partir pour Colombier aujourd'hui, et Brunswick demain. Je résisterai pourtant pour achever ma guérison. Je suis on ne peut plus reconnaissant de l'intérêt que vous semblez mettre à ce que les atomes organisés qui composent ma frêle machine ne se séparent pas de sitôt. Je n'ai pas moi-même trop envie de hâter leur divorce, parceque je crois quelquefois en vous parlant ou vous écrivant que ce monde n'est pas le pire des mondes. »
1 Si religieusement qu'il ait noté cette date, Benjamin n'a-t-il pas fait erreur ? Nous avons sous ies veux une lettre de lui, datée de Beau-Soleil (Lausanne), le 4 octobre 1787, et qui commence ainsi : «■ Enfin, m'y voici ! Je comptais vous écrire beaucoup sur mes nouveaux amis, parents, etc., mais on me donne une commission pour vous. Madame, et je n'ai qu'un demi quart d'heure à moi »... Suit une invitation de la part de son oncle (Samuel ?) à venir à Lausanne avec M. de Saïgas, qui parait être alors en séjour chez les Charrière. Benjamin ajoute : « Nous retournerons ensemble à Colombier»... S'il n'a pas fait erreur, il serait donc arrivé à Colombier le 3 octobre, et en serait reparti assez tôt le lendemain pour pouvoir, ayant vu son monde, écrire le jour même à M"' de Charrière !... Tout cela est si serré que c'en est invraisemblable.
2 II continua à soigner Benjamin à Colombier. Voici un billet qu'il adressait à M"" de Charrière, qui s'inquiétait au sujet du malade : « Madame, je suis au désespoir de ne pouvoir découcher cette nuit, comme je le souhaiterais, puisque ma présence pourrait vous tranquilliser sur la santé de M. Constant. Avant que de partir, je lui ai laissé une direction : en la suivant, ma personne est inutile, et demain j'aurai l'honneur de le voir comme je l'ai promis. J'ai l'honneur d'être très respectueusement, Madame, votre très humble et très obéissant serviteur DeLéschaux. Neuchâtel, 18 Xbre .787.»
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Bientôt, le convalescent s'installe à Colombier, et la correspondance matinale continue de porte à porte ; ce sont des commissions dont on se charge réciproquement, un simple bonjour qu'on échange, un sourire qu'on s'envoie :
«Comment vous portez-vous aujourd'hui? M. de Charrière allait à Neuchâtel, moins pour lui que pour vous, pensant que vous ne seriez pas fâché de vous y fonder quelque maison hospitalière où un voyageur demande du thé ou de la soupe selon l'heure et ses besoins. Sur ce pied-là, il est toujours d'avis d'aller ; mais si vous comptez revenir dîner ici, il penche pour n'aller pas. Répondez bien franchement. Lundi matin. »
Les moindres incidents fournissaient prétexte à un nouveau billet, que la femme de chambre portait à destination l. On lisait alors avec une vive curiosité les peu édifiantes Contemporaines de Rétif de la Bretonne. Ce recueil d'anecdotes scandaleuses avait une grande vogue. Le ministre Chaillet montrait un goût singulier pour Rétif, « ce Rousseau du ruisseau » : avec son intrépide franc-parler, il avait risqué dans son journal (octobre 1781) l'éloge de l'étrange romancier. Il est vrai qu'il le louait à l'occasion d'un de ses meilleurs ouvrages, la Vie de mon père. Plus d'une fois, sans doute, Benjamin se plut à taquiner le pasteur sur cette prédilection bizarre. Voici un billet, encore écrit de Neuchâtel, où il est précisément question de Rétif :
« Puisque M. de Charrière a Rétif, c'est-à-dire les 50 ou 60 premiers volumes des Contemporaines, je le prie beaucoup de m'en envoyer plusieurs tomes par Crousaz [son valet], que j'envoie pour cet effet. Nous n'avons à Neuchâtel que les C. du commun. Je ne demande pas mieux que de m'élever et d'avoir affaire à des C. d'un plus haut parage. S'il voulait m'envoyer aussi tous
1 Est-il vrai, comme on l'a prétendu, que Benjamin ait introduit cette mode à Coppet ? Dans Y Eloge de M" Récamier, par Antoine Rondelet, de Lyon, docteur es lettres (couronné par l'Académie de Lyon en i85i, 56 p., s. 1. n. d., in-4". Réimprimé avec une étude sur Mm' de Staël, Paris-Lyon, i85i,in-i2i, on lit ce qui suit: «On avait encore l'habitude au château [de Coppet] de s'écrire tous les jours d'un bout du corridor à l'autre, d'une porte à la porte voisine ; ces esprits si distingués et si ardents cherchaient à dépenser la fièvre littéraire qui les consumait ; ils en étaient venus à s'installer autour d'une table dans le grand salon et à se passer des billets à travers le tapis ; c'était Benjamin Constant qui avait rapporté cette idée de son séjour à Colombier, où il avait tant échangé de lettres semblables avec M"' de Charrière ».
les jours quelques volumes (car on dévore du Rétif) par votre ambassadrice ordinaire ', il me la rendrait plus chère, et ma retraite, en purifiant mon sang, me formerait l'esprit et le cœur 2. »
« Je me porte bien, Madame, et je me trouve bien bête de ne pas oser vous aller voir; mais je résiste comme vous l'ordonnez. Mon Esculape a tout plein d'attentions pour moi. Je vous remercie du poème épique :i, et puis vous assurer que si ma tête n'est pas blanche, elle sera bientôt chauve... Je lis Rétif de la Bretonne, qui enseigne aux femmes 4.... Toutes ces leçons sont supposées débitées publiquement par une femme très comme il faut, dans un Lycée des Mœurs. Voilà ce qu'on appelle du génie, et on dit que Voltaire n'avait que de l'esprit, et d'Alembert et Fontenelle du jargon ! Grand bien leur fasse ! »
Autre variation sur le même thème 5 :
« C'est précisément parce que Rétif écrit pour Caton que je suis si rétif à l'admirer. Ma délicate sagesse n'aime l'indécence que lorsqu'elle mène à quelque chose, et lorsque Rétif m'aura
1 La messagère du village, qui se rendait plusieurs fois par semaine à la ville. M"" de Charrière l'appelle parfois Iris.
* Ce billet a été publié par Gaullieur et Sainte-Beuve, mais avec plusieurs altérations du texte original. De même le suivant, qui a été imprimé dans la Revue des Deux Mondes en 1844, et dans la Bibliothèque Universelle en 1847: aucune des deux versions, différentes entre elles, n'est conforme à l'original. Gaullieur et Sainte-Beuve ont reculé avec raison devant certaines crudités ; mais ne vaut-il pas mieux supprimer que corriger un passage ?
3 11 s'agit d'un poème burlesque composé par Benjamin à l'occasion du duel qu'il eut avec le chevalier DuPlessis, d'Ependes. Le récit inédit du Cahier rouge s'interrompt précisément au milieu de cette aventure : à ce moment, Benjamin n'a pu encore joindre son adversaire, qui paraît se dérober. Mais le duel finit par avoir lieu, puisqu'on lit dans le Journa. intime (non daté pour cette partie) : « Il y a seize ans aujourd'hui que je me suis battu à Colombier, et très bien battu, avec M. DuPlessis ». (Journal intime de Benjamin Constant et lettres à sa famille et à ses atnis, précédésd'une introduction, par D. Melegari. Paris, OUendorf, i8g5, in-8°. Page q3). L'origine de la querelle était un incident tout à fait futile : Benjamin, passant à Ependes en se rendant à Colombier, avait fouaillé un peu vivement les chiens de M. DuPlessis, qui avaient manqué de procédés envers sa petite chienne; d'où explications, injures, provocation, duel... et poème.
4 Nous supprimons la suite. Les périphrases imaginées par Gaullieur ne valent guère mieux que le texte qu'elles remplacent.
5 Gaullieur a relié ce nouveau billet au précédent par l'arrangement de phrase que voici : « Quant à moi, et malgré l'enthousiasme de votre Mercure indigène pour Rétif, je serai toujours rétif à L'admirer. Ma délicate
dit vingt fois que les époux... [la suite n'est pas à citer], ...je me dirai : Voilà un fou bien dégoûtant, qu'on devrait bien enfermer avec Ezéchiel, qui mangeait de ... ' par ordre de Dieu, et les fous de Bicêtre, qui en mangent parce qu'ils sont fous. Et quand on me dira : L'original R. de la B., le bouillant Rétif, etc,... je penserai : C'est un siècle bien malheureux que celui où on prend la saleté pour du génie, la crapule pour de l'originalité, et des excréments pour des fleurs.
Quelle diatribe, bon Dieu ! — Trêve à Rétif. Votre nuit, Madame, m'a fait bien de la peine ; la mienne a été moins bonne que hier, parce que j'avais dormi hier depuis 9 heures jusqu'à midi.... »
Il ajoute ces lignes, que Gauilleur a bien étrangement modifiées ■ 2
« Imaginez, Madame, que je fais des feuilles. Les vôtres, par leur brièveté, m'encouragent. Il faut que je m'arrange, si je parviens à en faire une vingtaine, avec un libraire... »
Nous verrons dans le chapitre suivant ce qu'étaient ces feuilles de Mme de Charrière 3. Citons une dernière lettre sur Rétif, ou du moins ce passage caractéristique :
« ...C'est drôle, après avoir dit tant de mal de Rétif; mais il a un but, et il y va assez simplement. C'est ce qui m'y attache. Il met trop d'importance aux petites choses. On croirait, quand il vous parle du bonheur conjugal et de la dignité d'un mari, que ce sont des choses on ne peut pas plus sérieuses et qui doivent nous occuper éternellement. Pauvres petits insectes ! Qu'est-ce que le bonheur ou la dignité ? Plus je vis, et plus je vois que tout n'est rien. Il faut savoir souffrir et rire, ne serait-ce
sagesse n'aime pas cette indécence ex-professo et je me dis : Voilà un fou bien dégoûtant qu'on devrait enfermer avec les fous de Bicêtre». On reconnaît dans cette phrase quelques lambeaux du texte véritable, mais on ne trouve point dans ce dernier la phrase sur le Mercure, qui faisait dire à Charles Berthoud que ce jour-là Benjamin se montrait plus moral que le pasteur Chaillet.
1 Les points suspensifs sont dans l'original.
2 II a ajouté les mots que nous soulignons : « Imaginez, .Madame, que je fais aussi des feuilles politiques ou des pamphlets à l'anglaise».
3 Benjamin revoyait les épreuves de M°" de Charrière, comme le prouvent, entr'autres, ces lignes : « Ainsi qu'ordonnez, ferai, noble Dame. Votre feuille revisiterai, et corrigerai ce qu'ignorance ou légèreté auront commis. Ensuite, la dite feuille ferai partir pour immortalité et admiration, non sans regret de ne pas l'accompagner, moi chétif ».
que du bout des lèvres. Ce n'est pas du bout des lèvres que je désire (et que je le dis) de me retrouver à Colombier le 2 de janvier '. »
A ce moment, il allait retourner à Lausanne pour faire ses préparatifs de départ. Il avait passé environ deux mois chez ses amis, causant et écrivant, travaillant à son histoire des religions, et aussi à ses «petits Grecs», c'est-à-dire à la traduction de Y Histoire de la Grèce, de l'Ecossais Gillies 2. Il revint passer le premier jour de l'an 1788 à Colombier, mais n'osa se présenter devant Mme de Charrière qu'après lui avoir adressé ce curieux billet :
« Madame, je partis hier de Lausanne pour venir vous faire mes adieux ; mais je suis si malade, si mal fagoté, si triste et si laid, que je vous conseille de ne pas me recevoir. L'échauffement, l'ennui et l'affaiblissement que mon séjour à Paris a laissé dans toute ma machine, après m'avoir tourmenté de temps en temps, se sont fixés dans ma tête et dans ma gorge. Un mal de tête affreux m'empêche de me coiffer ; un rhume m'empêche de parler ; une dartre qui s'est répandue sur mon visage me fait beaucoup souffrir et ne m'embellit pas. Je suis indigne de vous voir, et je crois qu'il vaut mieux m'en tenir à vous assurer de loin de mon respect, de mon attachement et de mes regrets... Je vous
1 Texte de Gaullieur : « Pauvres petits insectes que nous sommes ! ...Plus je vis. et plus je dis avec cet empereur romain que tout n'est rien. ...Ce n'est pas du bout des lèvres que je vous exprime mes sentiments».
2 11 fit paraître à ce moment son Essai sur les mœurs des temps héroïques de la Grèce, tiré de l'histoire grecque de M. Gillies. A Londres ; Et se trouve à Paris, chez Lejay, libraire, rue Neuve-des-Petits-Champs, près celle de Richelieu. 1787. In-8% 35 pages. La page de titre de l'exemplaire que nous avons sous les yeux porte cette mention écrite à la plume : Par monsieur Constant de la Chablière fils. — Dans un court avant-propos (p. 2), Benjamin déclare renoncer à traduire Gillies, ayant été prévenu dans cette entreprise par un autre écrivain, et vouloir consacrer ses efforts à traduire la Chute de l'Empire romain de Gibbon. « Mais, comme il ne faut pas défigurer les chefs-d'œuvre des grands maîtres, je veux, avant de me livrer à ce travail, consulter le public, et savoir si mon style et mes connaissances dans les deux langues pourront y suffire». Suit la traduction du second chapitre de l'ouvrage de Gillies. — Nous devons la communication de cette brochure, fort rare sans doute, ainsi que de plusieurs autres imprimés de l'époque, à l'obligeance de la famille Auberjonois, à Lausanne. Nous gardons un souvenir particulièrement ému et reconnaissant à notre jeune ami Maurice Auberjonois, qui prenait un vif intérêt à nos recherches et qu'une mort cruelle a enlevé à ceux qui l'aimaient.
fais des adieux, et des adieux éternels. Demain, arrivé à Berne, j'enverrai à M. de Charrière un billet pour les 50 louis que mon père a promis de payer dans les commencements de l'année prochaine, avec les intérêts au cinq pour cent... Si vous avez pourtant beaucoup de taffetas d'Angleterre, pour cacher la moitié de mon visage, je paraîtrai. Sinon, Madame, adieu, ne m'oubliez pas. »
Il obtint, naturellement, comme il le savait d'avance, la permission de paraître, passa quelques douces et tristes heures dans le vieux manoir, puis se mit en route. Il écrivait à chaque étape. Citons les plus jolies pages 1 :
« Bâte... Il est difficile et pénible de vous quitter pour un jour, et chaque jour est une peine ajoutée aux précédentes. Je me suis si doucement accoutumé à la société de vos feuilles, de votre piano-forte (quoiqu'il m'ennuyât quelquefois), de tout ce qui vous entoure ; j'ai si bien contracté l'habitude de passer mes soirées auprès de vous, de souper avec la bonne MUe Louise, que tout cet assemblage de choses paisibles et gaies me manque. Je vous dois beaucoup physiquement et moralement. J'ai un rhume affreux seulement d'avoir été bien enfermé dans ma chaise : jugez de ce que j'aurais souffert si, comme le voulaient mes parents alarmés sur ma chasteté, et plus en peine de ma continence que de ma vie, j'étais parti au milieu de mes remèdes. Je vous dois donc sûrement la santé, et probablement la vie. Je vous dois bien plus, puisque cette vie, qui est une si triste chose la plupart du temps, quoi qu'en dise M. Chaillet, vous l'avez rendue douce, et que vous m'avez consolé pendant deux mois du malheur d'être, d'être en société, et d'être en société avec les
1 A propos des citations qui vont suivre, nous devons confesser que rien n'est plus incertain pour nous que la chronologie des lettres de Benjamin Constant à son amie. On ne peut absolument pas se fier aux dates que Sainte-Beuve a admises sur les indications de Gaullieur. M"" veuve Gaullieur nous a, il est vrai, rendu le grand service de nous confier les manuscrits originaux d'un certain nombre de ces lettres. Mais ils sont, malheureusement, très incomplets. Beaucoup d'entr'eux ne sont que des fragments de lettres, qui ne portent pas de date et auxquels manquent parfois les premières feuilles. Il eût fallu une très longue et patiente étude pour parvenir à mettre un peu d'ordre et de clarté dans ce chaos : tant d'autres points sollicitaient notre attention, qui touchent plus directement notre sujet ! Nous savons d'ailleurs que M. G. Rudler, déjà cité plus haut, prépare une bibliographie critique des œuvres de Benjamin Constant, à laquelle nous renvoyons d'avance les lecteurs désireux d'approfondir un sujet que nous n'avons pu qu'effleurer.