‹ Madame de Charrière et ses amis d'après de nombreux documents inéditsChapitre 48 sur 70 · COUR DE LA MAISON CHARRIERE · texte numérisé non relu

COUR DE LA MAISON CHARRIERE

Marin, Guenille et C° ^..Tant que vous vivrez, tant que je vivrai, je me dirai toujours, dans quelque situation que je me trouve : Il y a un Colombier dans le monde. — Avant de vous connaître, je me disais : « Si on me tourmente trop, je me tuerai. » A présent je me dis : « Si on me rend la vie trop dure, j'ai une retraite à Colombier. »

Cette lettre fixe nettement la situation vraie. Le jeune voyageur devait à Mme de Charrière d'avoir connu quelque chose qui ressemblait à un chez soi. Ce qui lui avait manqué dès sa première enfance, c'était la félicité domestique, le foyer, avec son « assemblage de choses paisibles et gaies, » la sollicitude affectueuse des proches, la confiance et l'expansion d'un père moins réservé que le sien. Il s'était longtemps vengé par l'ironie de ce que la vie refusait à son cœur. Ce cœur avait trouvé à Colombier l'atmosphère où s'épanouir enfin, et les petits soins, et cette vie confortable et sans contrainte, qui est celle de « la maison ». Il en était tout réchauffé et attendri. D'autre part, sa famille, les oncles, les tantes, qui ne comprenaient pas ce qui avait si cruellement manqué à Benjamin, ne concevaient pas qu'il pût s'attarder ainsi à Colombier, s'alarmaient de ce séjour, et voyaient dans cette liaison ce qui n'y fut jamais. Sainte-Beuve l'a dit pittoresquement : «On le croyait dans une île de Calypso, et on en voulait tirer au plus vite ce Télémaque déjà bien endommagé d'ailleurs. » On clabaudait à Lausanne, et Benjamin pouvait écrire de Brunswick à sa tante de Chandieu :

« Deux messieurs de Lausanne se sont chargés de tout plein de jolis contes sur la longueur de mon séjour à Colombier. On me les fait parvenir jusqu'ici... Je me borne à vous assurer que dans les contes de ces deux messieurs, il n'y a pas un mot de vrai, que tout est une suite de petits mensonges malins, et que mes raisons de séjour chez Mme de Charrière de Tuyll étaient toutes différentes de celles que ces messieurs, qui les savaient fausses, ont eu la bonté de me prêter 2. »

Et il écrit à un oncle (qui est peut-être un de ces messieurs) :

« Les inquiétudes même que vous avez eues sur mon séjour à Colombier, quoique absolument sans fondement, n'en étaient

1 Allusion à diverses personnes qui faisaient partie de la maison de Constant, à Lausanne. M"c Marin devint bientôt sa belle-mère.

2 Lettre à sa grande-tante M™ Chandieu-Weuillens, du u avril 1788 (Recueil Melegari, p. i65).

pas moins flatteuses, puisqu'elles prouvaient l'intérêt que vous daignez prendre à moi. »

La lettre écrite de Bâle se termine ainsi :

« Adieu, vous qui êtes meilleure que vous ne croyez (j'embrasserais Mme de Montrond 1 sur les deux joues pour cette expression)... Dites, je vous prie, mille choses à M. de Charrière. Je crains toujours de le fatiguer en le remerciant. Sa manière d'obliger est si unie et si immaniérée, qu'on croit toujours qu'il est tout simple d'abuser de ses bontés.

Rastadt... Je vais chercher un maître, des ennemis, des envieux, et, qui pis est, des ennuyeux, à 250 lieues de chez moi. De chez moi ne serait rien, mais de chez vous ! De chez vous, où j'ai passé deux mois si paisibles, si heureux, malgré les deux ou trois petits nuages qui s'élevaient et se dissipaient tous les jours. J'y avais trouvé le repos, la santé, le bonheur. Le repos et le bonheur sont partis; la santé, quoique affaiblie par cet exécrable et sot voyage, me reste encore. Mais c'est de tous vos dons celui dont je fais le moins de cas. C'est peu de chose que la santé avec l'ennui, et je donnerais dix ans de santé à Brunswick pour un an de maladie à Colombier.

...Adieu, Madame. Mille et mille choses à l'excellente M1!e Louise, à M. de Charrière et à Mlle Henriette. Mais surtout pensez bien à moi. Je ne vous demande pas de penser bien de moi, mais pensez à moi. J'ai besoin, à deux cents lieues de vous, que vous ne m'oubliiez pas. Adieu, charmant Barbet. Adieu, vous qui m'avez consolé, vous qui êtes encore pour moi un port où j'espère me réfugier une fois. S'il faut une tempête pour qu'on y consente, puisse la tempête venir, et briser tous mes mâts et déchirer toutes mes voiles ! »

On aura remarqué cette appellation : « Charmant Barbet », ainsi que l'allusion aux « petits nuages »... Le surnom de Barbet, c'est probablement Mme de Charrière elle-même qui se l'était donné, en badinant sur son dévouement humble et fidèle à Benjamin. Elle lui reprochera plus tard son inconstance dans un apologue où le Barbet se plaint doucement d'être négligé par son maître.

1 II s'agit probablement ici, non point de Mm< de Montrond, de Besançon, qui séjournera à Neuchàtel pendant l'Emigration, et à qui s'intéressera M" de Charrière (voir chap. XVII et XXI) ; mais plutôt d'une dame de la famille vaudoise de Montrond, originaire du Languedoc, apparentée aux Sévery et aux Chandieu et qui s'est éteinte à Lausanne vers 1860.

Il continue en se « dégonflant » — aurait dit la mère de Cécile — contre les siens :

« Darmstadt... La dureté, la continuité d'insolence et de despotisme à laquelle j'ai été exposé, la fureur et les grincements de dents de toute cette — , parce que j'étais heureux un instant, ont laissé en moi une impression d'indignation et de tristesse qui se joint au regret de vous quitter... Malade, mourant, je reste chez la seule amie que j'aie au monde, et la douceur de souffrir près d'elle et loin d'eux, ils me l'envient !

...Je vous conjure à genoux de me supporter : ne plus vous être rien qu'une connaissance indifférente serait bien pis que les persécutions des sottes gens qui font le sujet de cette sotte lettre... A genoux, je vous demande votre amitié, et, en me relevant, une petite lettre à poste restante... Adieu, mille fois bonne, mille fois chère, mille fois aimée.

Brunswick, 3 mars au soir. Il y a précisément quinze jours qu'à cette heure-ci, à dix heures et dix minutes, nous étions assis près du feu, dans la cuisine, Rose derrière nous, qui se levait de temps en temps pour mettre sur le feu de petits morceaux de bois qu'elle cassait à mesure, et nous parlions de l' affinité qu'il y a entre l'esprit et la folie. Nous étions heureux, du moins moi... »

Ce joli croquis : Benjamin et son amie discutant — avant Lombroso — les rapports du génie et de la folie, dans la vieille cuisine de Colombier, auprès de l'âtre où la servante entretient le feu, nous fait sentir mieux que toute explication cette spirituelle liberté, cette familiarité sans morgue que Mme de Charrière faisait régner chez elle et autour d'elle, et dont nous retrouverons bien d'autres témoignages. Il lui dit encore :

« Vous êtes si bien faite pour le bonheur de vos amis, que l'on a, lorsqu'on vous a bien connue et qu'on vous a quittée, plus de plaisir en pensant à vous, que de peine en vous regrettant. »

Mais à peine est-il arrivé à Brunswick, qu'il commence à être fort préoccupé des affaires de son père, officier au service des Etats -Généraux. M. de Constant, en sa qualité de Vaudois, est victime de la jalousie des officiers bernois qu'il a sous ses ordres et qui vont saisir la première occasion de le perdre. Nous reviendrons tout à l'heure sur ces incidents. Benjamin prend vivement le parti de ce père avec qui il a si peu d'intimité, qu'il aime pourtant ; il s'indigne contre les ours, nos despotes, et s'écrie :

BENJAMIN CONSTANT 3ÔO,

«Si jamais je rencontre l'ours May '. fils de l'âne May, hors de sa tanière et dans un endroit tiers, ou je serai un homme, ou lui moins qu'un homme ; je me promets bien que je le ferai repentir de ses ourseries. Ce n'est pas le tout de calomnier, il faut encore savoir tuer ceux qu'on calomnie. »

Puis, sa colère exhalée, il revient aux aimables souvenirs de Colombier :

« Que faites-vous actuellement, Madame ? Il est six heures et un quart. Je vois la petite Judith qui monte et qui vous demande : Madame prend-elle du thé dans sa chambre ? Vous êtes devant votre clavecin à chercher une modulation, ou devant votre table, couverte d'un chaos littéraire, à écrire une de vos feuilles. Vous descendez le long de votre petit escalier tournant, vous jetez un petit regard sur ma chambre, vous pensez un peu à moi. Vous entrez. Mme Cooper 2, bien passive, et Mlle Moula, bien affectée, vous parlent de la princesse Auguste ou des chagrins de miss Goldworthy. Vous n'y prenez pas un grand intérêt. Vous parlez de vos feuilles ou de votre Pénélope 3 ; M. de Charrière caresse Jaman, ou lit la Gazette, et Mlle Louise dit : Mais ! mais ! mais !... »

Il appelle de ses vœux l'apparition du cachet de Mme de Charrière, le petit Persée, dont l'effigie figure sur tant de ses lettres :

« Petit Persée doit paraître, ou ce sera la faute de celle qui le porte. Charmant petit Persée, tu me procureras un moment bien agréable. Aussi je t'en témoignerai ma reconnaissance : j'ouvrirai avec tout le soin possible la lettre que tu fermes, pour ne pas défigurer ton joli visage. Si cette lettre pouvait être aussi longue que ce bavardage-ci ! Mais c'est ce qu'elle se gardera bien d'être: Mme de LE«PETIT persée» Charrière a des opéras, des feuilles, des Calistes à faire, et un pauvre diable, à deux cents lieues d'elle, ne peut manquer d'être oublié. »

1 Le régiment de May avait pour colonel propriétaire M. de May, généralmajor, qui vivait à Berne, et pour colonel commandant le colonel de Constant. (Voir G. Rudler, Un «.portrait littéraire» de Sainte-Beuve. Revue d'histoire littéraire de la France, avril-juin igo5, p. 192).

2 Voir chap. VII, p. 235, note. Le capitaine Cooper avait probablement amené sa femme à Neuchàtel aussitôt après son mariage, pour un séjour plus ou moins prolongé.

3 Un des opéras de M™' de Charrière, alors très occupée de musique.

Le lendemain, il poursuit du même ton à la fois câlin et persifleur :

« Adieu, Madame. Puissent tous les bonheurs vous suivre l Puisse votre santé être on ne peut pas meilleure ! Puissent toutes les modulations se présenter à vous, assez tôt pour ne pas vous fatiguer, et assez tard pour que vous ayez du plaisir en les trouvant ! Puissent les souverains de l'Europe (vous n'écrivez, du moins jusqu'ici, à ce que je crois, que pour l'Europe, et pour les nations favorisées), puissent, dis-je, les souverains de l'Europe s'éclairer en lisant vos feuilles et se conformer en partie à vos sages vues... »

Il avait emporté une petite chienne, Flore, que Mme de Charrière lui avait donnée et qui allait être mère: bientôt il lui annonce qu'elle est accouchée de cinq petits, puis la prie de lui envoyer le livre de Necker, qui vient de paraître, sur Y Importance des convictions religieuses. Son amie ayant le don et l'habitude de juger un livre en le parcourant, il s'écrie :

« Si j'avais votre talent, je vous dirais : Faites brocher le livre, mettez-le entre deux poids pendant deux heures, déchirez la couverture et envoyez-la moi : je la considérerai bien des deux côtés, je jugerai le livre et j'imprimerai [la réfutation]. Mais comme je ne l'ai pas, je vous supplie de m'envoyer vulgairement tout l'ouvrage. »

C'est par allusion à cette plaisanterie que, quelque temps plus tard, elle lui écrivait à propos d'un autre ouvrage :

« J'en ai lu dix moitiés de pages au moins ; ainsi, vous ne m'accuserez pas, comme à propos des Opinions religieuses, de juger sur la couverture du livre. »

Benjamin, remarquait Sainte-Beuve, a grand'peine à persuader aux gens que son amitié leur restera fidèle et qu'il ne leur échappera pas bientôt par lassitude. Mme de Charrière s'informe souvent si ses lettres, les détails qu'elles lui apportent sur la vie de Colombier, ne sont point de trop : « Si mes longs et minutieux détails vous ennuient... » Il riposte :

« Vous êtes drôle avec vos minuties. C'est dommage que vos lettres ne soient pas des résumés de l'histoire romaine, et que dans ces lettres vous parliez de vous. Que n'abrégez-vous la vie d'Alexandre et de César ! Ce serait amusant et point minutieux. »

Le ton frise l'impertinence, et c'est le ton qu'elle l'avait laissé prendre. Une autre fois, il la raille des naïves précautions qu'elle

prend pour lui envoyer ses feuilles politiques, dont l'auteur ne doit pas être connu, et saisit l'occasion de s'égayer sur les initiales de ses prénoms, A. I. E. :

« Vous évitez de vous signer, et vous mettez en marge : « Ne m'écrivez plus Tuyll de Charrière tout au long ». Votre prudence vous ressemble, et j'aime votre prudence parce qu'elle vous ressemble. Quant à votre adresse, je mettrai : A Mme Charrière née de Zuyll ou Zeule. Mandez-moi comme on l'écrit, car avec cet A. E. I. O. U. de Charrière, cela a un air si singulier ! Et puis je ne sais pas si l'autre Charrière 1 ne s'appelle pas aussi A. E. I. O. U. ; elle a assez d'activité pour parcourir tout l'alphabet, et vous sentez quel superbe effet pour moi, et un peu pour vous, feraient mes lettres entre ses mains. »

La page suivante pouvait inquiéter une personne aussi pénétrante que Mme de Charrière ; il lui conte une ennuyeuse soirée :

« J'arrive de la Cour, où j'ai eu la plus singulière distraction... Barbet de Cour était plus fatigué de ses grands tours que jamais Barbet de Colombier ne l'a été... Je fis la partie d'un des princes cadets qui jouait ! et causait !! et je m'ennuyais suffisamment. Au milieu de la partie, j'oubliai parfaitement que j'étais à Brunswick, ou plutôt que vous n'y étiez pas ; je me disais : « Je re verrai cette personne » (ce qu'il y a de drôle, c'est que je ne pensais pas directement à vous, par votre nom, mais que je n'avais que l'idée vague d'une personne avec qui j'aimais être et avec laquelle je me dédommagerais de la contrainte et de la fatigue de la Cour). Cette idée se fortifia, je supportais paisiblement l'ennui du jeu, l'ennui du souper, et j'attendais avec toute l'impatience imaginable le moment où je rejoindrais la personne indéterminée que je désirais si vivement. Tout d'un coup, je me demandai : Mais qui est donc cette personne ? Je repassai toutes mes connaissances ici, et il se trouva que cette amie qui devait me consoler, était vous, à deux cent cinquante lieues de l'endroit de mon exil. Je m'étais si fortement persuadé que je ne pouvais manquer de vous retrouver au sortir de la Cour, que j'eus toute la peine du monde à me rapprivoiser avec l'idée de notre séparation et de l'immense distance où nous étions l'un de l'autre. Cette espèce de distraction me prend quelquefois. »

On sent trop, s'écrie Sainte-Beuve, qu'au fond il s'agit, en effet, d'une personne indéterminée, qui n'a pas de nom, ou qui peut en changer, qui peut être aujourd'hui l'une et demain l'autre. Mme de Charrière le comprenait bien ainsi, car Benjamin

1 M°" de Charrière de Bavois (voir ch. VI, p. ig3 et note 1).

ne cesse de protester contre sa défiance continuelle, contre ses « reproches vagues et répétés »; il la supplie de s'expliquer ; il lui en veut de ne pas lui écrire plus souvent, et s'écrie avec amertume :

« Vous devriez bien me traiter aussi charitablement que le public. Vous lui avez écrit quinze fois en douze semaines, et vous ne voulez m' écrire que douze fois par an. »

C'est qu'elle craignait, en se prodiguant, de faire naître la satiété. Elle ne lui avait pas même donné son portrait, qu'il lui réclame avec instances ; il veut que Mlle Moula, l'habile découpeuse de silhouettes, fasse pour lui celle de Mme de Charrière, et que celle-ci commande à Houdon une réplique de son buste. Sur quoi, il reçoit d'elle une lettre où perce la crainte dont elle ne se peut défendre. Et lui d'écrire bien vite (19 mars 1788) :

« Que béni soit l'instant où mon aimable Barbet est né ! Que béni soit celui où je l'ai connu ! Que bénie soit la beauté perfide l qui m'a fait passer deux mois à Colombier et quinze jours chez M. Leschaux !... Jugez de mon plaisir quand, à mon réveil, mon fidèle Crousaz m'a présenté le petit Persée ! — Il y a un bien mauvais raisonnement dans cette lettre dont je vous remercie si vivement : ...Dans quelques semaines, dans feu de jours peut-être, vous aurez des habitudes et des occupations avec lesquelles vous vous passerez très bien de ces fréquentes lettres. — Qu'est-ce, s'il vous plaît, que cela veut dire? — Aussi longtemps que vous aurez des visites à faire, des devoirs de société à remplir, des terrains à sonder, des arrangements à prendre, vous aurez besoin de mes lettres, parce que vous n'aurez pas d'intérêt assez vif pour que vous m'oubliiez ; mais quand vous aurez fait toutes vos visites, que vous n'aurez plus rien à faire, que votre curiosité, si vous en avez, sera rassasiée jusqu'au dégoût,... oh ! alors je ne vous écrirai plus si souvent, parce que les vifs plaisirs de votre manière de vivre vous tiendront lieu de mon amitié. — Barbet, Barbet, vous êtes bien aimable, et je vous aime bien tendrement, mais vous raisonnez bien mal !... Dites-moi un peu, singulière et charmante personne, où tend cette modestie ? Croyez- vous réellement que j'ai tant de penchant à la confiance et à l'ingratitude, qu'au bout de trois ou quatre semaines, je me sois formé quelque douce habitude avec quelque Frœu-

1 Par scrupule de pudeur, Sainte-Beuve et Gaullieur ont mis « l'influence perfide». (Voir lettre de Sainte-Beuve à Gaullieur du 14 avril 1844).

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lein allemande ou quelque Hofdamc, qui me tienne lieu de vous et de votre amitié ? Croyez-vous que tant de douceur, de bonté, de charme, — je ne puis exprimer autrement ce que vous avez pour moi, — soit aisément remplacé et aisément oublié ? Croyezvous que quand même je ne serais point susceptible d'amitié, quand ce serait sans reconnaissance et sans tendresse que je pense à notre séjour de deux mois ensemble, à cette espèce de sympathie qui nous unissait, à l'intérêt que vous preniez à moi malade, maussade, abandonné, exilé, persécuté, je sois assez bête pour ne pas regretter cette intelligence mutuelle de nos pensées qui circulait pour ainsi dire de vous à moi et de moi à vous... Rien ne me fera oublier combien j'ai été heureux près de vous ; je ne formerai jamais d'habitude qui vous rende moins chère, et jamais occupation quelconque ne me tiendra lieu de vous. C'est pour la dernière fois que je l'écris, parce que me justifier m'afflige. J'ai un grand plaisir à vous dire : Je vous aime. Mais j'ai encore plus de peine à imaginer que vous en doutez. Désormais, toutes les pages où vous vous livrerez à cette défiance et à cette modestie d'acquit, je les regarderai comme blanches, et je me dirai: Mme de Charrière m'aime encore assez pour me faire savoir qu'elle ne m'a pas oublié entièrement, et pour cela elle a proprement plié une feuille de papier blanc, et l'a cachetée du petit Persée ; je lui en suis bien obligé. Mais je suis bien fâché qu'elle n'ait rien eu à m'écrire et que du papier blanc soit la marque de souvenir qu'elle ait cru devoir m'envoyer.»

Il lui décrit l'ennuyeuse Cour de Brunswick : Neuchâtel même ou Lausanne n'offrent pas l'équivalent :

« Je puis vous jurer qu'en vous supposant au milieu de Neuchâtel, dans une grande assemblée chez Mme DuPeyrou, jouant au tricette, ou dans une assemblée de savants lausannois, au samedi de Mme de Charrière de Bavois, vous n'aurez pas une adéquate idea de l'ennui de cette ville. »

Il termine par ce trait l'énumération des charmes de Brunswick :

« Il y a aussi des Anglais qui s'enivrent et qui jouent au pharaon. — A propos de pharaon, j'y ai joué deux fois : j'ai perdu peu de chose, mais je crains de m'y laisser entraîner, et pour prévenir toute séduction, je vous envoie un engagement solennel de ne plus jouer aucun jeu de hasard ni de commerce entre hommes d'ici à cinq ans. Vous verrez tout ce que j'y atteste et tout ce que j'y prends à témoin de ma résolution. Un engagement où je consens à perdre votre amitié si je le romps, je ne le violerai sûrement pas. »

Gaullieur possédait cette bizarre promesse, rédigée en anglais, au revers d'une carte de valet de cœur, et ainsi conçue :

« Par tout ce qu'on regarde comme honorable et sacré, par la valeur que j'attache à la bonne opinion de mes amis, par la reconnaissance que je dois à mon père, par les avantages de naissance et d'éducation qui font la différence entre un gentilhomme et un coquin, un joueur et un vaurien, par les droits que j'ai à l'amitié d'Isabelle et par la part que j'y ai déjà, je donne ici ma parole d'honneur de ne jamais jouer à aucun jeu de hasard ni à un jeu quelconque, si ce n'est quand j'y serai forcé par une dame, dès à présent jusqu'au Ier janvier 1793. Si j'enfreins cette promesse, je confesse que je suis un coquin, un menteur et un scélérat, et je me soumettrai sans opposition à être ainsi appelé par tout homme qui me rencontrera. Brunswick, le 19 mars 1788. H.-B. de Constant. »

On sait qu'il ne tint pas longtemps ce serment si bien rédigé. Il est pourtant sincère dans sa résolution, comme il l'est dans les effusions qui remplissent ses lettres. Après s'être exprimé avec un enthousiasme qui ressemble à de l'amour sur le compte de Mme de Mauvillon, la seule personne sympathique qu'il ait rencontrée à la Cour grand-ducale, il termine ainsi :

« Bonsoir ; je vous aime autant que jamais homme a aimé et vous a aimée. Je voudrais vous voir dans votre lit rouge, me tendant la main l. Je voudrais m'être retourné une fois de plus pour vous voir une fois de plus en partant. Adieu, ange qui valez bien mieux que les anges dont on nous parle. Adieu, puissiez vous être bien, bien, bien heureuse ! »

Et c'est quelques heures plus tard, que, parlant d'un ouvrage historique entrepris depuis peu, il entonne cet hymne, qui en formera la dédicace : « A celle qui a créé Caliste, et qui lui ressemble, etc. » Nous avons transcrit plus haut cette page (v. ch. XI), mais l'effusion semble ne pouvoir finir, car il ajoute plus loin :

« Vous m'avez fait connaître les deux plus doux sentiments du cœur humain, la reconnaissance et l'amitié. Vous m'avez

1 11 n'est peut-être pas inutile de noter ici, pour empêcher les imaginations trop... romanesques de s'égarer, que M."' de Charrière, souvent souffrante, et à qui ses nerfs faisaient des nuits blanches, restait au lit une grande partie de la journée, travaillant, lisant, écrivant, recevant les visites de ses amis.

soutenu sous le fardeau de la mélancolie et du dégoût. Vous avez repeuplé de désirs et d'espérance un monde qui depuis longtemps n'était pour moi qu'un désert. »

Il motive aussi cette dédicace par des raisons purement littéraires, qui valent la peine d'être remarquées :

« Je gagne beaucoup, dit-il, en m'adressant à vous. Vous éclaircissez mes idées, vous allégez mon travail, vous simplifiez mon style. »

Après quelques mots de regrets presque douloureux, il reprend:

...« Mais soyons justes : nous avons été bien heureux pendant deux mois, pendant plus même ; car pendant les quinze jours Leschaux, nous n'étions pas extrêmement à plaindre. Au moins moi : j'avais tant de plaisir à recevoir vos billets tous les matins, que je voudrais volontiers r'être à l'échauder \ pourvu que je fus (sic) à une lieue de vous et que vous m'écrivissiez deux fois par jour. »

Il remarque que sans son prochain exil, il n'eût fait qu'une courte visite à Colombier :

« Nous n'aurions pas eu deux mois de continuel intercourse, sans interruption ; nous n'aurions jamais fait aussi intime et parfaite connaissance. »

Ainsi donc, à Paris, leur relation avait été simplement très affectueuse, libre de ton, comme entre gens d'esprit qui se rencontrent hors de chez eux ; mais ils n'avaient point encore « fait aussi intime et parfaite connaissance » que ce fut le cas à Colombier, dans la vie paisible et patriarcale de la famille de Charrière. Benjamin, malade, réclamait des soins que son amie lui donna avec la sollicitude d'une sœur aînée : c'est assez dire qu'elle ne pouvait tenir un autre rôle auprès de lui, comme on l'a si légèrement admis 2.

1 II y a ici un jeu de mots (sur le nom du docteur Leschaux) dont on devine le sens...

2 Dans la lettre à Gaullieur (14 avril 1844) citée plus haut, Sainte-Beuve déclare: ...«Au lieu de dire que Benjamin était parti, ou qu'on voulait le faire partir au milieu de ses remèdes, j'ai mis qu'on voulait le faire partir coûte que coûte. 11 fallait éloigner l'idée de cette vilaine maladie». — Scrupule délicat ! Seulement, Sainte-Beuve supprime ainsi pour le lecteur une des circonstances qui plaide le plus fortement contre la vraisemblance de la liaison intime dont il affirme la réalité. Nous n'avons pas besoin d'insister.

3y6 MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS

Bientôt, elle exprime de nouvelles inquiétudes, qui font éclater de nouvelles protestations sous la plume de Benjamin :

«Votre parti est pris! dit-il. ..Si j'en avais la force, je vous dirais: Rompons toute correspondance... Vous êtes résolue à vous défier sans cesse de moi... Ne vous attendez plus ni à de la gaîté, ni à des lettres qui vous amusent : vous l'avez tarie, la source du peu de gaîté qui me restait. Si je ne vous avais pas connue, je serais resté résigné à être ennuyé et indifférent toute ma vie. Je ne le puis plus : il faut vous aimer parce que vous êtes bonne et aimable ; mais cette amitié est devenue, grâce à cette défiance dont vous parlez si légèrement et si gaîment dans votre dernière lettre, le plus amer des sentiments... J'ai tout perdu, et vous en plaisantez !

...Il y a déjà 44 jours que je suis ici et 57 que je ne vous ai pas vue. Quand il yen aura 114 ce sera toujours le double de gagné... Que font, à propos, vos pauvres petits orangers que vous vouliez planter ' ? L'avez-vous fait ? Sont-ils venus? Viventils encore ? Je ne veux pas en planter, moi. Je ne veux rien voir fleurir près de moi. Je veux que tout ce qui m'environne soit triste, languissant, fané... Aimez-moi un peu, et ne me déchirez pas par cette cruelle et obstinée défiance ! Je vous jure que vous seule me rendez plus malheureux que tout le reste du monde ne pourrait le faire. »

Le passage suivant est curieux par une allusion qu'il contient aux sentiments de MITie de Charrière pour son mari et à la manière d'être de celui-ci :

« Je me suis fait une règle d'excuser mon père, envers et contre tous, comme vous de ne jamais vous plaindre de ...., quoique dans un moment de dépit qui n'est que trop juste, vous disiez : La tranquillité et le flegme, etc... J'ai par conséquent voulu l'excuser même avec vous, et ce qui n'était que le remplissage d'un devoir, vous l'avez pris pour un reproche... Je souffrirai, mon père sera malheureux, mais pas par ma faute. Je suis fait pour l'être, moi ; ainsi je ne me plains pas ; j'ai bientôt vingt-et-un ans ; si je vis encore trente ou cinquante ans, c'est le bout du monde. J'ai tant souffert dans les huit années qui viennent de se passer, que je ne puis guère souffrir davantage. Qu'on me maltraite, qu'on me méconnaisse, qu'on me calomnie, cela n'empêchera pas mon corps de pourrir bien tranquillement dans mon cercueil... Toutes mes idées sont noires, tristes, insi-

1 DuPeyrou avait à Neuchàtel une superbe orangerie, dont le nom est demeuré à une rue voisine de son hôtel. 11 est probable que c'est de lui que M" de Charrière tenait cette fantaisie de cultiver des orangers.

BENJAMIN CONSTANT ZjJ

pides et inanimées... Un mot pourrait tout dissiper, un mot pourrait me rendre votre idée consolante et bienfaisante, que vous avez détruite à force de défiance. Mais vous ne voudrez pas le dire, ce mot ; je me soumets.

J'ai frémi de rage à la conduite de Witel ' et gémi sur l'inconcevable et incomparable indifférence de.... Je ne la comprends pas, car il vous est attaché. Cependant, je la comprends mieux que votre défiance envers moi. Son indifférence est naturelle et inhérente à son caractère ; votre défiance est raisonnée, vous la justifiez, vous vous y complaisez, et c'est volontairement, c'est de sang-froid que vous faites mon malheur.

Comme elle est changée, notre correspondance !... Cependant vous m'aimez, je le sais ; chaque mot de vos lettres me le prouve, mais ni toutes ces preuves, ni votre gaîté, ni votre esprit ne me consoleront de ne pouvoir dissiper ce nuage qui doit toujours obscurcir mes actions et leur donner à vos yeux une apparence équivoque.

...J'attends avec bien de l'impatience la silhouette ou le portrait, ou le quelque chose qui vous ressemble.

...Adieu, vous que j'aime autant que je vous aimais, mais qui avez détruit la douceur que je trouvais à vous aimer, et qui m'avez arraché les pauvres restes de bonheur qui me rendaient la vie supportable. »

Si nous n'avons pas les lettres qu'elle lui écrivit pendant ces premières semaines du séjour à Brunswick, nous pouvons deviner quel en était le ton par celles qui se rapportent aux années suivantes : elles contiennent de doux reproches, toujours contenus,, en quelque sorte étouffés, des réticences, des demi-mots, qui donnent à la correspondance ce quelque chose d'énigmatique,, de contraint, dont Constant se plaint avec raison. Avec autant d'esprit qu'en avait Mme de Charrière, une femme de quarantehuit ans ne peut prétendre à retenir sous son charme purement intellectuel un jeune homme tel que Benjamin ; elle préfère , par peur d'être dupe, lui donner à entendre qu'elle prévoit ce qui doit arriver. Mais à force de le prévoir, elle le hâte. Benjamin qualifie d'un mot juste et un peu cruel cette espèce de résignation anticipée :

1 Son imprimeur des Verrières, Jérémie Witel, dont elle avait eu à se plaindre. Voir sur ce personnage, sa vie mouvementée, son activité à Genève pendant la Révolution, et sa fin tragique, la Biographie neuchâteloise, par Jeanneret et Bonhôte (Le Locle, i863), T. II.

«J'ai souvent remarqué, lui dit-il, cette défiance triste et humble... Comment pouvez-vous penser que vous serez une fois sans quelque, sans beaucoup de prix, sans un prix sans bornes pour moi ?...Au nom de Dieu, n'ayez plus ces réticences ! Si elles sont senties, elles sont bien cruelles et humiliantes pour moi, et si ce n'est qu'un ornement oratoire, il est un peu cruel de faire briller votre éloquence à 250 lieues, aux dépens de quinze jours d'angoisse et de mécontentement de ma part. »

La lettre suivante, en dépit de toutes ces protestations, était propre à nourrir les appréhensions de son amie. Il écrit le 9 juin 1788 :

« Vous demandez ce que j'ai produit d'effet à la Cour. Je m'y suis fait quatre ennemis, entr'autres deux altesses sérénissimes, par de sottes plaisanteries dans des moments de mauvaise humeur. Je m'y suis fait sept à huit amis, mais de jeunes filles, une bonne et aimable femme, voilà tout. Les circonstances ont changé mon goût. A Paris, je cherchais tous les gens d'un certain âge, parce que je les trouvais instruits et aimables ; ici, les vieux sont ignorants comme les jeunes, et raides de plus. Je me suis jeté sur la jeunesse, et, quoi qu'on die, je ne parle presque plus à des femmes de plus de trente ans. Au fond, quand j'y pense, tout ceci est indigne de vous et de moi. Médire un peu, bailler beaucoup, se faire par ci par là des ennemis, s'attacher par ci par là quelques jeunes filles, se voir faner dans l'indolence et l'obscurité, voir jour après jour et semaine après semaine passer ! Kammerjunker ! Et quoi encore ? Kammerjunker ! quelle occupation ! Enfin, vous êtes au fait : Virginibus -pueris que canto. — Vous, je vous aime, je voudrais être près de vous, moi, mon fidèle de Crousaz, et surtout mon tout aimable Jaman, qui a plus d'esprit que tout B[runswick] ensemble, le modèle des chiens et des amis.

...Adieu, Isabelle ! Je t'embrasse, et sens tous les jours plus qu'il n'y a pas d'Isabelle ici. C'est un rôle que les doubles ne jouent pas. Adieu. »

La silhouette promise, dessinée par Mlle Moula, était parvenue à Benjamin : il en accuse réception par une lettre écrite en anglais, qui ne laisse pas d'être piquante :

« Votre silhouette ne m'a pas donné une meilleure opinion du talent de Mlle Moula, que sa conversation ne m'en a donné de son esprit. Elle vous a prêté l'air d'une grosse paysanne hollandaise, et elle aurait vraiment pu faire mieux. Je connais peu de profils plus expressifs que le vôtre, et quand vous souriez,

il y règne — j'avais l'habitude de le regarder avec plaisir sur le mur quand nous étions ensemble — un heureux mélange de douceur et de vivacité tel, qu'il est impossible à une personne d'un sentiment un peu délicat de s'y tromper et de le méconnaître au point où l'a fait Mlle Moula ' ! »

Parmi les jeunes personnes auxquelles Benjamin réservait son attention, se trouvait celle qui allait devenir sa femme, Wilhelmina — ou Minna — de Cram, dame d'honneur de la duchesse. Au moment des préliminaires du mariage, Benjamin se trouvait en proie à des inquiétudes diverses. L'affaire de son père se compliquait de ses propres embarras d'argent : il avait fait de fortes pertes au jeu, car, en dépit de sa promesse solennelle, il avait repris sa fatale habitude. Son père aussi avait éprouvé des pertes graves. Benjamin songeait sérieusement à émigrer aux Etats-Unis. C'est à ces diverses circonstances que se rapportent les lettres suivantes :

...« Je suis quelquefois mélancolique à devenir fol, d'autrefois mieux, jamais gai, ni même sans tristesse pendant une demiheure. Si vous voyiez comme Minna me console, me supporte, me plaint, me calme, vous l'aimeriez. Vous l'aimez déjà, n'est-ce pas ? Il y aura bientôt un an que j'arrivai à pied, à huit heures du soir, à Colombier, le 3 octobre 1787. J'avais de jolis moments qui m'attendaient sans que je le susse. Cher bon Barbet, combien je te dois et combien je t'aime! Tu me le rends, tu n'es ni injuste ni ingrat. Avant mon Amérique, je te re verrai. Adieu pour ce moment-ci...

A 9 heures du soir. Je ne m'attendais pas, quand je vous disais adieu, que je ne vous écrirais que presque ruiné, incertain s'il me reste un sol au monde, si le nom que je porte n'est pas flétri, si je pourrais offrir à ma Wilhelmine autre chose que l'opprobre et la misère. Le Duc a reçu des lettres de Hollande : on ignore où est mon père; avant que la sentence fût prononcée, il est parti... Il faut qu'il y ait eu des choses horribles pour l'engager à cette inconcevable démarche. Dieu sait où il est et quelle résolution il a prise. D'un autre côté, tout est à vau-l'eau en France. Les Bontems, chez qui, malgré mes plus instantes prières, on a placé 50,000 francs, feront sûrement banqueroute, mes rentes viagères sont suspendues... Je ne pourrai t'offrir, Minna, que la pauvreté et la dépendance Où est mon père, au nom de

1 Constant est dur pour la bonne et sensible Muson, que quelque part il dénomme «la jérémisante donzelle». Lui en voulait-il, par hasard, de ces portraits en pied qu'elle s'amusait à faire et où la taille de roseau de Benjamin était admirablement saisie ?...

380 MADAME DE CHARRlÈRE ET SES AMIS

Dieu, où peut-il être ? Quelle lubie ! Quel désespoir!... Planter tout là sans dire mot à personne !

...Vous, répondez-moi, je vous en prie. Vous ne sauriez croire combien j'ai besoin de support pour ne pas succomber à cette complication d'inquiétudes... 0 for 333 L. a y car, my Minna and a cottage ! Mon projet d'Amérique me reste toujours... Ne vaut-il pas mieux vivre en Caroline que mendier ici ? Et elle y viendrait avec moi. Adieu, Barbet chéri, aime-moi un peu, aime beaucoup ma Wilhelmine, qui le mérite. Plus je la connais, plus je l'aime, plus je lui trouve de qualités aimables et sûres, plus je sens qu'il n'est ni bonheur, ni repos, ni vie sans elle. »

Sainte-Beuve trouve ces confidences étranges, et se demande si « un nuage de germanisme » en dérobe à Benjamin l'indélicatesse, ou s'il n'y a pas dans son fait « une pointe de cruauté très française, comme de quelqu'un qui sait trop bien son Laclos.» Sainte-Beuve ici se fourvoie, parce qu'il s'est mépris dès le début sur le caractère de la liaison de Colombier. On peut confier à une amie ce qu'il serait déplacé de confier à sa maîtresse. Il n'est besoin de recourir ni à Laclos, ni à la sentimentalité allemande pour concevoir que Benjamin parlât avant tant de ferveur de son amour pour Minna à sa confidente la plus sûre. — Quant à l'affaire de son père, voici, en gros, ce qui était arrivé. Comme nous l'avons indiqué déjà, Juste de Constant avait sous ses ordres quelques officiers appartenant au patriciat bernois iX ours May, entr'autres), qui supportaient malaisément d'être les inférieurs d'un Vaudois. Une sédition ayant éclaté, le 29 octobre 1787, dans son régiment, ses officiers l'en rendirent responsable. Il réclama la convocation d'un conseil de guerre, qui, réuni en juin 1788, rédigea des sentences écrasantes pour lui, et d'ailleurs iniques, semble-t-il. Le colonel n'attendit pas qu'elles fussent prononcées et s'enfuit de LaHaye le 17 août 1788. Cette sorte de désertion fut naturellement exploitée contre lui. Il est d'ailleurs inexact qu'on lui imputât des malversations, ainsi qu'on l'a dit et répété : il s'agissait d'une affaire purement militaire. Benjamin courut au secours de son père en fils dévoué, (septembre 1788). Puis il passa les mois d'été à Lausanne avec sa femme et vint voir l'amie de Colombier avant de retourner en Hollande, où son père tentait d'obtenir la revision de son procès (septembre 1789) l.

1 Voir, sur le procès du colonel de Constant, G. Rudler, article cité plus haut, p. 188 et 196.

C'est après cette visite que se produisit un incident orageux, qui faillit compromettre leur amitié. Nous ne savons pas exactement ce que Mme de Charrière lui écrivit ; mais elle paraît n'avoir pas pris assez vivement parti pour M. de Constant, et sa tiédeur irrita Benjamin ; elle lui donna aussi certains conseils, certains avis qui, à ce moment surtout, devaient l'agacer fortement. Jugez plutôt d'après une de ses rares lettres de cette période qui ait été conservée :

...« Dites-moi, lui écrit-elle, si vous vous attachez un peu à vous faire aimer. Ce serait dégénérer des Constant d'une manière bien avantageuse. Le seul procédé avec M. de Charrière \ qui n'est ni Ber[nois], ni of[ficier] subalterne], prouve combien on peut négliger cette partie [les bons procédés], et les impressions qui en peuvent résulter sont prouvées par celles que j'en ai reçues. Mais je ne crois pas que ces impressions me rendent partiale, et je vois bien l'injustice des adversaires. »

La suite peut paraître blessante à un jeune marié, déjà aigri par tant de déboires. Après lui avoir dit que M. de Serent, gouverneur des fils du comte d'Artois, va passer à Neuchâtel et parle de venir voir M. de Charrière, elle ajoute :

« Si les jeunes princes devaient venir ici avec lui, j'en aurais aussi peur que d'une femme avec son mari. »

Avis à Benjamin, qui parlait d'amener à Colombier la jeune dame de Constant. (Il y était venu seul en juillet, et y avait passé deux jours.) Elle ajoute dans la marge, en anglais :

« Vous êtes une étrange espèce d'homme. Je parle de votre Minna : pas un mot dans votre réponse : du lait d'ânesse pas un mot ; d'une aimable femme mourante 2, pas un mot. Et vous pensez que j'ai assez de vanité pour être persuadée que mes lettres sont toujours agréables, quoiqu'on ne leur réponde jamais, et quand ni un mot, ni un sourire ne me dit que mes pensées, mes histoires, mes avis sont les bienvenus ? »

Supposons encore une ou deux lettres sur ce ton, avec quelques reproches sournois, quelque conseil trop particulier, peut-être

1 Quelque retard dans le remboursement d'une somme assez ronde que Benjamin avait empruntée à M. de Charrière.

2 Une dame de Leveville, que M"" de Charrière soignait alors avec le plus tendre dévouement. Nous retrouverons ce nom.

même quelque blâme indirect pour M. Juste de Constant, et nous comprendrons l'explosion de colère que voici :

« Votre manière mystérieuse d'écrire m'ennuie et me fatigue. Je n'aime pas les sibylles ; il faut parler clair ou se taire ; d'autant plus que j'ai à peine le temps de vous répondre, et encore moins celui, ou l'envie, de vous deviner. Je n'ai rien à atténuer. Je sais que M. May est un gueux. Je l'ai dit ici à son protecteur, et je n'en partirai pas sans le lui avoir dit à lui-même. La conduite de mon père dans toutes ses parties a été légale, excepté lorsque la force ouverte l'a écarté d'ici. Dans plusieurs points elle a été infiniment méritoire. Si vous me disiez ce qu'on vous a raconté, je pourrais vous éclairer. Mais avec votre affectation de brièveté, que vous croyez si majestueuse, je ne puis rien vous dire. Sur ce, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte garde et je vous prie instamment de brûler mes lettres, comme j'ai avant mon départ de Suisse brûlé les vôtres. Je crois avoir le droit de l'exiger. C'est à vous à voir si vous voulez me conserver une raison d'inquiétude et me punir de ma confiance passée. Ce 14 septembre 178g. B. C.

Constant d'Hermenches n'avait pas voulu rendre ses lettres à Isabelle. Celle-ci ne brûla pas les lettres du neveu ; du moins en a-t-elle conservé un bon nombre d'antérieures à 1789, tandis que Benjamin paraît avoir réellement détruit toutes celles qu'il avait reçues jusqu'alors de Colombier. Heureusement, il conserva les lettres des années suivantes, auxquelles nous ferons de nombreux emprunts l.

La rude lettre de Benjamin fut pour son amie un véritable coup d'assommoir. Sa réponse, écrite au revers de la même feuille, est datée du jour où elle l'a reçue. Le ton en est à la fois hautain et attristé :

«Faites-moi la grâce de me dire si vous êtes bien ingrat et bien mauvais ou si vous n'êtes qu'un peu fou. Il se pourrait même que ce ne fût qu'une folie passagère, et en ce cas-là, je la compterais pour peu de chose. Qu'est-ce qui m'obligeait à vous détailler une chose dont je n'étais pas sûre, et qu'est-ce qui eût rendu ce détail préférable au conseil que je vous donnais de vous adresser à des gens mieux informés que moi, pour une chose dont on m'avait dit qu'il pourrait résulter les effets les plus fâcheux pour votre famille, et en particulier pour votre oncle ? Qu'il arrive désormais ce qui voudra. Je me repentirai aussi

1 Elles sont la propriété de la famille de Constant, à Hauterive près Lausanne, qui a bien voulu nous les confier.

peu de la cessation de mes vains avertissements que de l'intérêt qui me les faisait prodiguer. Je vous envoie un lambeau d'une lettre écrite au commencement d'août. Vos duretés diminuent un peu ma délicatesse. Ecrivez et signez tout du long que mes lettres sont toutes brûlées, je brûlerai aussitôt les vôtres '. Vous me dites si fort par occasion que vous avez brûlé les miennes, que cela n'a l'air que d'une phrase d'humeur. Ce mercredi 23e septembre 1789.

J. A. E. van Tuyll van Serooskerken de Charrière.

N'imaginant pas cette frénésie, je vous ai écrit tout bonnement il y a quelques jours, et je vous suis allée louant et recommandant à tout le monde. Si vous êtes rentré dans votre bon sens avant la réception de ceci, n'ayez aucune inquiétude sur l'effet de cette rude et malhonnête sortie ; je l'aurai oubliée plus tôt que vous. Quant à ce qui n'est pas précisément vous, je vous déclare que sans vous je n'y eusse pas pris le plus petit intérêt, que loin de répandre le mémoire 2, je ne l'aurais pas lu ; et si vous aviez à la fois la faculté et la volonté d'être juste, vous m'avoueriez qu'on n'a vis-à-vis de moi aucun droit à des préjugés favorables 3.

Si vous persistez dans votre humeur du 14, évitez mes parents ; leur accueil vous gênerait, et, comme aucun d'eux ne me surpasse en loyauté, ni en affectionate and générons feelings, vous ne vous trouveriez pas mieux de leur société que de la mienne. Il n'y aurait à gagner pour personne dans une liaison. »

Sur la feuille qui devait servir d'enveloppe à son envoi, elle poursuit d'un ton déjà bien radouci, et même enjoué :

« Désormais, je croirai au Diable. Je quitte mon clavecin après avoir écrit sur mes genoux ce que vous trouverez à la suite et au revers de votre lettre; je vais chercher dans ma chambre la lettre dont je voulais vous envoyer un lambeau, je sépare l'article intended de tout le reste ; ensuite je sépare en deux une feuille pour l'enveloppe ; je veux reprendre le petit papier : il n'y est plus... Je cherche une heure, je sonne, je désigne le chiffon à ma femme de chambre ; elle cherche encore actuellement, et aussi inutilement que moi. »

Après quelques explications relatives à la somme qu'il doit à M. de Charrière, elle termine ainsi :

1 Elle avait écrit : « toutes ies vôtres », puis a biffé toutes : voir la fin de la lettre.

2 Un mémoire justificatif de M. de Constant.

3 Elle avait été évidemment fort blessée de l'interprétation fâcheuse donnée par la famille de Benjamin au fait du séjour à Colombier.

...«Je vous demande la permission de garder quelques lettres ou billets tout à fait indifférents et de pure amitié ou plaisanterie. Si vous la refusez et que vous répétiez l'ordre de brûler tout et la déclaration que vous avez tout brûlé, vous serez obéi surle-champ. Ce qu'il y a de plaisant dans votre courroux, c'est que c'était pour l'éviter que j'étais si laconique... J'ai effacé toutes. J'ai déjà commencé le triage, j'ai déjà déchiré plusieurs lettres; j'en ai trouvé une que je ne brûlerai pas aussitôt ; j'attendrai ; mais je l'envelopperai et cachetterai l'enveloppe, écrivant dessus ce qu'elle contient. En continuant à chercher le petit morceau de papier dont s'est emparé le Diable, j'ai retrouvé une lettre écrite à peu près dans le même temps . M. de Serent et ses élèves ont trouvé à Bâle l'ordre d'aller par le Tyrol... »

Benjamin lui avait écrit trop de folies, conté trop de fredaines, pour ne pas désirer la destruction de ses lettres en cas de brouille. On vient de voir qu'elle en détruisit en effet « plusieurs ». Quant à la réponse qu'on vient de lire, elle l'expédia, puis la fit reprendre à la poste, et se contenta d'écrire à une parente lausannoise de Benjamin, qui avait transmis à celui-ci la lettre précédente :

« 24 septembre 1789. N'auriez-vous point, Mademoiselle, par quelque plaisanterie et sans le vouloir, fâché contre moi M. votre cousin. J'en reçus hier une lettre pleine de reproches, sans autre fondement que la brièveté d'un billet que je vous envoyai pour lui. Il est étrange de trouver mauvais qu'un billet soit court quand il n'était point nécessaire qu'il fût long. Cela est étrange surtout de la part de quelqu'un qui souvent, sur dix questions que je lui fais, répond tout au plus à une... Je l'avertissais dans ce billet de s'informer d'une des circonstances du procès de M. son père, afin de prévenir les suites qu'on m'avait dit que cette circonstance pouvait avoir pour sa famille. Voilà tout, et quoiqu'il appelle ma brièveté mystérieuse, et qu'il pense que je la trouve majestueuse, elle n'est pourtant que la brièveté toute simple d'une personne qui n'a aucun motif, loin d'avoir la moindre obligation, d'en dire davantage. M?.. Je suis fâchée pourtant aujourd'hui de ma très innocente brièveté, car la lettre de votre cousin, que j'aime véritablement beaucoup, m'a fait de la peine. Je lui ai répondu hier tout de suite, fort doucement, à ce que je crois... Je pense que cette boutade ne durera pas, et si vous pouvez l'abréger ou la détruire plus complètement, vous me ferez plaisir.

...Tout en écrivant, il m'est venu dans l'esprit qu'en répondant doucement, à ce que je croyais, j'ai pu répondre durement, parce que je répondais dans un premier mouvement de surprise et de chagrin. Je renverrai à la poste et on reprendra ma lettre

en portant celle-ci. Si vous voulez bien la lui envoyer, elle servira en attendant de réponse à la sienne. »

Benjamin se calma, revint à son amie, sûr d'être pardonné.

« Le charme était rompu », dit Sainte-Beuve, des mots « irréparables » avaient été dits. Ici, le pénétrant critique fait du drame mal à propos et exagère la portée de l'incident. Il y en eut souvent d'analogues, et cet échange de lettres paraît surtout grave si on l'isole du reste de la correspondance. Celle-ci reprit tôt après son allure ordinaire, avec soubresauts nerveux, boutades amères, reproches, susceptibilités et picoteries. Ce devait être ainsi pendant quatre ans encore, jusqu'au jour de la grande et impardonnable offense, — jusqu'à Mme de Staël.

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