CHAPITRE XIII
Madame de Charrière publiciste et musicienne
« A force de s'agiter, on oublie que c'est pour rien que l'on s'agite. »
(M™ de Charrière à d'OIeyres).
Confidences de M"" de Charrière sur ses ouvrages. — Les Observations et conjectures politiques. — Bien-Né. — Mmt de Charrière et iMirabeau. — Un pamphlet anti-suisse. — Les Lettres d'un èvèque. — Un concours académique. — Les Phéniciennes. — Le professeur Prévost. — Musique : les Romances; Zadig ; le Cyclope. — Zingarelli à Colombier.
Il nous faut laisser pour un temps Benjamin, que nous retrouverons à Colombier, et décrire l'activité de Mme de Charrière pendant les années 1788 et 1789. Elles furent très fécondes en travaux de divers genres, et de nouvelles relations d'amitié vinrent peupler la retraite où elle se confinait de plus en plus. Nous ne croyons pas qu'elle soit jamais retournée ni à Lausanne, ni à Genève, depuis son voyage de Paris. Sa vie se concentre désormais dans sa maison, dans sa chambre, parmi ses papiers et ses livres, auprès de son clavecin. Elle compose beaucoup de musique ; elle écrit des brochures politiques, et, toujours davantage, se suffit à elle-même dans cette fièvre de travail qui durera jusqu'au terme de sa vie.
Pendant le premier séjour de Constant, puis pendant les premiers mois de 1788, elle était fort occupée de ces « feuilles »,
auxquelles Benjamin fait de fréquentes allusions, et qui parurent, réunie en brochure, chez J. Witel, imprimeur aux Verrières. Cet ouvrage est le début de Mme de Charrière comme publiciste.
I Nous croyons le moment venu de transcrire une lettre, très curieuse, où elle fait toute l'histoire de ses premiers ouvrages. C'est un document capital sur elle et sur Benjamin *. Le texte qu'on va lire remplit quatre pages, et devait avoir une suite, qui a disparu. Contentons-nous de ce qui subsiste :
« Je vous ai dit, Monsieur, la jolie réponse que me fit faire M. Tronchin. Sa femme, après me l'avoir rapportée, ajouta : Ne songez plus à tirer de l'argent de ce que vous pourriez écrire : outre qu'à mon gré cela serait peu honnête, je vous assure que cela ne vous réussirait pas. Jamais vous n'y gagnerez la moindre chose. — Je me fâchai presque, pensant que c'était me déclarer que je n'aurais point de lecteurs. Mais Mme Tronchin avait raison, et quoique je n'aie point renoncé au profit qu'un auteur peut tirer de ses livres par honneur, par orgueil, par aucun noble rapport que je me sentisse ni que je voulusse me donner avec Montesquieu, quoique je n'y aie jamais renoncé formellement, désirant au contraire, tantôt de payer une dette, tantôt de faire un présent avec l'argent que j'aurais gagné, il a bien fallu y renoncer de fait, c'est-à-dire m'en passer, ce que je n'ai pu faire sans rougir un peu de ma profonde maladresse. Encore si mes disgrâces s'étaient bornées à ne gagner point ! Mais payer moi-même tantôt les frais entiers de l'impression, tantôt le papier nécessaire, tantôt les gravures dont j'ai eu la sottise et la présomption de vouloir parer mes pauvres Trois femmes, sans que jamais on m'ait rien rendu, rien payé, cela est aussi trop ridicule.
A Paris, l'imprimeur ou libraire Buisson me reçut avec insolence. Il avait fait venir de Genève tout ce qui restait d'une seconde édition des Lettres neuchâteloises et ce que l'on avait imprimé des Lettres écrites de Lausanne 2. J'en achetai pour moi,
1 Nous n'avons pu deviner à qui s'adressait cette lettre, dont le texte conservé par l'auteur est évidemment un brouillon. Gaullieur dit que le destinataire était M. de Saïgas. Ce n'est pas admissible, puisque M. de Saïgas est nommé comme un tiers au cours de la lettre. Celle-ci n'est pas datée : Gaullieur lui assigne arbitrairement la date du 17 juin 1790, date impossible, puisque Mmt de Charrière fait allusion à l'édition des Trois femmes publiée en 1798. La lettre doit être de la fin de sa vie.
2 C'est-à-dire la première partie, — sans Caliste, qui parut après son départ de Paris.
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puis quelques exemplaires pour mes amis, qui, croyant qu'elles m'appartenaient, m'en demandaient sans façon ; et, en effet, j'avais payé en entier les Lettres neuchâteloises. Eh ! bien, ce Buisson, voyant que je tardais à payer, me fit dire par mon domestique que j'avais beau me dire la propriétaire de ces deux livres et l'auteur de tous deux, il n'était pas obligé de me croire, et me priait de lui envoyer tout de suite son argent. M. Bailli, libraire, vendait Mrs Henley, auquel on avait joint, outre le Mari sentimental, une misérable suite de ma brochure, qui en était la critique plus ennuyeuse encore qu'offensante 1, et les journaux s'étonnèrent de ce que les deux parties d'un même ouvrage se ressemblaient si peu.
M. Prault, le même à qui M. de Bièvre disait : M. Pro blême, pourquoi ne vois-je pas ici madame Pro fanée ni Mlle Pro nobis ? — ce M. Prault convint avec M. Suard qu'il imprimerait Caliste, aussi bien que les Lettres de Lausanne, à frais et à profits communs pour lui et pour l'auteur ; mais j'oubliai de faire écrire et signer le marché, et quand j'envoyai le compositeur Zingarelli lui demander pour lui, Zingarelli, la moitié des profits, qui devaient être considérables, puisque Caliste avait eu un très grand débit, il dit que j'avais été si lente et si minutieuse lors de l'impression en corrigeant les épreuves, qu'il n'y avait rien gagné du tout. Il est vrai que j'avais été lente et maladroite ; il n'était pas vrai qu'il n'eût point gagné. A sa prière, j'avais gardé le plus rigoureux silence sur Caliste pendant plusieurs mois, parce qu'il voulait ne la mettre en vente qu'après le nouvel-an, c'est-à-dire après le débit des almanachs.
C'est une drôle de chose qu'un livre. Sa conception, son impression, le commerce qui s'en fait, les éloges qu'il reçoit, le blâme qu'il éprouve, ce qu'il en revient à l'auteur d'estime ou de diffamation, sont des choses qui n'ont entr'elles aucun rapport. De tous les auteurs célèbres, je crois que Voltaire a été le plus habile marchand de livres, et le seul qui se soit considérablement enrichi. Mais pourquoi les libraires qui volent les auteurs s'enrichissent-ils assez rarement eux-mêmes ? C'est ce que j'ignore tout à fait. Beaucoup d'entr'eux, tout en volant, se ruinent.
Après mon retour de Paris, fâchée contre la princesse d'Orange, j'écrivis la première feuille des Observations et conjectures politiques. Pour la faire remarquer et lire, j'en écrivis une seconde, dont l'intérêt devait être un peu plus général ; c'est celle qu'il a plu à M. Witel de mettre la première dans le recueil qu'il fit. Puis vinrent les autres. Une indignation, disons mieux, un zèle patriotique en dicta plusieurs. J'exigeais de l'imprimeur qu'il les envoyât l'une après l'autre, à mesure qu'il les imprimait,
La Justification de M. Henley (voir chap. IX).
à M. de Saïgas, à M. van de Spieeel et à M. Charles Bentinck 1. Le premier, en effet, recevait les siennes et les lisait à ses amis, dont aucun n'en devina l'auteur. Je voulais qu'on les envoyât et les vendît à Paris, comme on aurait pu faire tout autre ouvrage périodique, et ne doutais pas que cela ne se fît.
Benjamin Constant survint. Il me regardait écrire, prenait intérêt à mes feuilles, corrigeait quelquefois la ponctuation, et se moquait de quelques vers alexandrins qui se glissaient parfois dans ma prose. Nous nous amusions fort. De l'autre côté de la même table, il écrivait sur des cartes de tarot, qu'il se proposait d'enfiler ensemble, un ouvrage sur l'esprit et l'influence de la religion, de toutes les religions connues. Il ne m'en lisait rien, ne voulant pas comme moi s'exposer à la critique et à la raillerie. Mme de Staël en a parlé dans un de ses livres. Elle l'appelle un grand ouvrage, quoiqu'elle n'en ait vu, dit-elle, que le commencement, — quelques cartes, sans doute, — et elle invite la Littérature et la Philosophie à se réunir pour exiger de l'auteur qu'il le reprenne et l'achève. Mais elle ne nomme pas cet auteur, ne donne point son adresse, de sorte que la Littérature et la Philosophie eussent été fort embarrassées à lui faire parvenir une lettre \ »
L'ouvrage que Mme de Charrière écrivait pendant le séjour de Benjamin est intitulé : Observations et conjectures politiques. En le feuilletant, on constate que cette Hollandaise devenue Suisse était plus attachée à son pays d'origine qu'on ne l'eût soupçonné. Déjà en 1785, lorsqu'un conflit s'éleva entre les Pays-Bas et l'empereur Joseph II, qui élevait des prétentions sur la ville de Maëstricht, et que la guerre menaçait d'éclater, Mme de Charrière exprimait sa fervente sympathie pour ses compatriotes et sa foi dans la justice de leur cause :
« J'espère, écrit-elle à d'Oleyres dès le 15 décembre 1784, j'espère que nous défendrons nos foyers avec la vigueur et la persévérance qu'on admirait autrefois dans notre nation.
1 Voir, sur ce distingué représentant de la culture hollandaise à cette époque, A. Sayous, Le dix-huitième siècle à l'étranger, II, p. 406-41 1.
2 Ceci est une allusion à l'Essai sur les fictions, publié par M"' de Staël en 1795, et sur lequel nous reviendrons, chap. XX. A propos de l'influence religieuse des fictions mythologiques, M" de Staël s'exprime ainsi dans une note : «J'ai lu quelques chapitres d'un livre intitulé: De l'Esprit des religions, où tout ce qui peut être découvert de plus ingénieux dans l'aperçu de cette question est développé : les lettres et la philosophie doivent exiger de son auteur de finir un aussi grand travail et de le publier». Dans les éditions suivantes, M"' de Staël eut soin de rendre sa note plus claire, en nommant l'auteur de ce grand ouvrage.
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La paix vaudrait cent fois mieux, je le sens bien, mais l'idée d'une guerre heureuse et glorieuse flatte mon imagination depuis quelques jours, et la séduit.» «...Mon frère, qui est lieutenant colonel de cavalerie, écrit qu'il est fort occupé, et sa femme, que nos troupes et nos bourgeois sont remplis de courage, et que sur la politique personne ne s'entend. J'ai une. tante qui croit tous les Stathoudériens des gens pendables, et une cousine germaine qui regarde tous les Patriotes comme des hypocrites ou des dupes. .. Je me borne à faire des vœux pour mon pays et contre l'Empereur. » (ier février 1785.)
Elle ne se borna point à cela : deux ans plus tard, elle donne de sages avis, elle dit quelques vérités utiles à ses compatriotes. Deux partis divisaient alors les Pays-Bas : la province de Hollande, jalouse de son indépendance, prétendait contenir le pouvoir du prince d'Orange dans les limites de l'ancien stathoudérat : c'était le parti des Patriotes, qui avait l'appui de la France ; d'autre part, le prince d'Orange, soutenu par les six autres provinces, par le roi de Prusse, son beau-frère, et le duc de Brunswick, son oncle, visait à établir la monarchie au profit de sa Maison. C'était surtout la princesse, plus intelligente que son mari, qui incarnait cette politique. La lutte fut très vive. En 1787, le parti orangiste, qui l'emportait, se mit à exercer des représailles et à dresser des enquêtes, contre lesquelles Mme de Charrière s'élève avec indignation. Eh ! quoi, on entretient le trouble dans le pays !
« Pour punir qui ? s'écrie-t-elle. Des gens qui demandaient du secours aux Français, comme d'autres en demandaient aux Prussiens !... Les sectateurs des canonniers français ont pu n'être pas plus mal intentionnés que les sectateurs des hussards prussiens ! »
Elle proteste surtout contre le rappel du duc de Brunswick « dans un pays où personne ne l'aime, » et déclare que si la Hollande doit souffrir cette intervention, «elle n'est plus une république. »
Tel est le sujet de la première feuille publiée par Witel : Considérations sur l'affaire des canoniers français, attirés en Hollande par quelques Hollandais, et sur le rappel du duc Louis de Brunswick1. Dans les suivantes, l'auteur suppose une sorte de
1 En réunissant les «feuilles» en brochure, Witel crut devoir placer ce premier morceau en second, et mit en tête du recueil la Lettre d'un négociant d'Amsterdam (datée du 14 novembre 1787).
correspondance internationale, où se reflètent, avec leur diversité, les points de vue des nations européennes sur les affaires de Hollande et de France. Un négociant d'Amsterdam, appartenant au Refuge, écrit à un ami parisien ; un Milanais intervient à son tour ; puis c'est un Anglais qui écrit à M. Ch. B. (sans doute Charles Bentinck), noble Hollandais, et un Patriote qui s'adresse au prince d'Orange. Nous n'entreprendrons pas une analyse détaillée de ces divers morceaux, qui se rapportent à des circonstances politiques dont l'intérêt n'est plus très vivant pour nous. Il suffit de marquer l'esprit dans lequel Mme de Charrière envisage les troubles qui agitent son pays d'origine. Elle se montre bonne Hollandaise, ce qui n'exclut pas — au contraire — la franchise des jugements qu'elle porte sur ses compatriotes :
« La nation hollandaise, dit -elle, nous paraît réunir deux défauts, qui, fâcheux l'un et l'autre, sembleraient devoir au moins s'exclure mutuellement : ce peuple froid, lent, tardif, esclave des formes, dont les mœurs ne se sont pas encore raffinées, dont la langue ne s'est pas encore perfectionnée, dont les spectacles nationaux sont encore grossiers, cette nation si pesante est en même temps la plus inconsidérée des nations dans son amour, la plus imprudente dans sa haine, la plus effrénée dans ses vengeances. »
Elle le montre par des exemples historiques aisés à trouver. Quant au négociant d'Amsterdam, issu d'une famille réfugiée dans les Pays-Bas, il appartient au parti vaincu des Patriotes et incline à rentrer dans le pays de ses pères. Justement, on parle d'un édit royal qui va rendre aux protestants le libre exercice de leur culte. Notre homme représente à son ami de Paris quelle habile politique fera la France en entrant dans cette voie ; beaucoup de réfugiés s'empresseront de regagner leur lieu d'origine, au détriment des Pays-Bas :
« ...Bordeaux et Nantes ne peuvent que leur plaire ; ils y retrouveront la mer et des vaisseaux, et ils oublieront bientôt des marais que la liberté seule pouvait leur faire aimer. »
Mais une autre émigration menace la Hollande, celle des citoyens qui, sans être ni Patriotes ni Français d'origine, ne peuvent cependant supporter la politique de la princesse d'Orange et le rappel du duc de Brunswick :
« J'ose affirmer que parmi les Stathoudériens zélés, il y en aura beaucoup qui, honteux de leur victoire, indignés de l'usage qu'on en fait, quitteront une terre avilie et refuseront d'appartenir à une nation esclave. »
Ailleurs, elle conseille à la Hollande de se donner une constitution analogue à celle de l'Angleterre et de renoncer à une république qui assure moins la liberté qu'une monarchie constitutionnelle. Puis, c'est un lecteur qui, sous prétexte de corriger l'auteur, décoche aux Hollandais quelques malices :
« Le seul désœuvrement me fit lire votre premier numéro ; car je me soucie presque aussi peu des Hollandais que des Turcs. J'ai vu leur beau monde : il était anglais le matin et français le soir, singe par conséquent toute la journée ; j'ai vu leurs savants : ils étaient pédants; leurs bourgeois: ils étaient lourds ; leur petit peuple : il était brutal ; et voilà la nation que vous mettez parmi les nations favorisées 1. Il faut que vous fassiez grand cas des rues lavées, du poisson sec, du beurre et du fromage, des écluses et des moulins à vent. »
Ce lecteur facétieux reproche aux Hollandais le fait que leur richesse est « stagnante comme l'eau de leurs canaux. » Il peint avec humour la vie d'un particulier riche, égoïste et bon vivant. Mais, étant équitable, il énumère aussi les qualités solides de ce petit peuple, son « froid courage », sa « probité incorruptible ». Ce portrait de la nation hollandaise est au nombre des meilleures pages de l'auteur.
Mais nous goûtons davantage encore celles que lui inspirait l'état de la France à la veille de la Révolution. Ce qui paraît l'avoir surtout préoccupée, c'est d'une part la condition des protestants, d'autre part la question des lettres de cachet, puis la personnalité, le caractère et les intentions de Louis XVI.
Un Milanais écrit à un Français, à propos d'un des refus d'enregistrement des édits par le Parlement. Il pressent une révolution prochaine :
« Etes-vous bien sûrs, dit-il, que de cette crise violente, il en sortît un état de choses plus juste et meilleur ? La Constitution anglaise tourne la tête à beaucoup de Français, et c'est avec
1 Dans sa première feuille sur les affaires de Hollande, elle appelle la France, la Suisse, l'Angleterre et la Hollande les «nations favorisées»: Nous avons vu Benjamin citer cette expression non sans ironie (p. 370).
raison qu'on l'admire et qu'on l'envie. Mais vous êtes si différents des Anglais, que leurs lois ne vous conviendraient pas comme à eux, et il s'écoulerait des siècles avant que vous leur ressemblassiez par leurs bons côtés. C'est à votre vanité pour le nom français, c'est à votre idolâtrie pour vos rois que vous avez dû votre grandeur, vos héros, vos victoires. On peut bien d'un moment à l'autre s'habiller et s'enivrer comme un Anglais, mais non pas donner l'esprit national anglais à la nation française...
...Voilà. Monsieur, les réflexions, très superficielles à la vérité, d'un étranger qui aime la France, qui hait les guerres civiles, et qui a précisément autant de philosophie qu'il en faut pour n'être pas plus ému des maux d'un empereur ou d'un président à mortier, que de ceux d'un procureur au Châtelet ou d'un décrotteur. »
La lettre VI, consacrée à l'édit concernant les protestants, contient un hommage éloquent à l'influence du Refuge dans les Pays-Bas. Il vaut la peine de recueillir cette page :
« A qui la France doit-elle cet agréable empire qu'elle exerce bien plus sur l'Angleterre, l'Allemagne et la Hollande, que sur l'Italie et l'Espagne, à qui, si ce n'est à ses réfugiés, répandus dans tous les pays protestants ? Sans eux, la Cour de Berlin n'aurait pas été française, le feu roi de Prusse n'aurait pas écrit en français, son frère, le prince Henri, n'aurait pas entendu avec cette finesse les hommages qui lui ont été rendus en France, et n'y aurait pas répondu avec cette sensibilité. Grâce aux instituteurs français, les enfants hollandais et allemands apprennent La Fontaine par cœur dès qu'ils savent parler ; depuis quarante ans les lettres de Mme de Sévigné sont entre les mains de toutes les Allemandes, de toutes les Hollandaises, de toutes les femmes de Suisse un peu bien élevées, et le règne de Louis XIV leur est bien plus connu qu'aucune partie de l'histoire de leur propre pays. Lirions-nous aujourd'hui Montesquieu, Voltaire, Buffon. vos édits, vos mémoires, vos remontrances, si votre langue ne nous était pas familière, si votre pays n'était pas une seconde patrie pour la plupart d'entre nous, une patrie que se choisissent le goût et l'élégance ?... Dans le temps que Saurin faisait accourir à ses sermons tout le beau monde de La Haye, plusieurs Français et Françaises de qualité y donnaient la prévention la plus favorable pour leur nation, et les reparties fines de MIle de Dangeau \ les jugements qu'elle portait sur les gens et les ouvra-
1 Hélène de Dangeau, enfermée au Calvaire après la Révocation, recouvra la liberté, et se retira à La .Hâve, où elle fonda deux pensionnats pour les jeunes femmes de qualité qui appartenaient au Refuge (voir la France vrotestante, 2' édition, III, article Courcillon).
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ges, étaient cités dans tonte la Hollande. Deux parentes du duc de La Rochefoucauld furent gouvernantes d'enfants chez des gens de qualité à Utrecht ; d'autres filles de condition, pleines d'esprit et de mérite, y tenaient une école au commencement du siècle, et vers l'an 1720, de jeunes gens des deux sexes louèrent chez elles Iphigénie et Idoménée. Je le demande, ces émanations de la France ne doivent-elles pas avoir contribué infiniment à vous faire régner sur les esprits des peuples où elles furent portées ?
A présent qu'il ne vous reste plus à faire aucune conquête de ce genre, à présent que nous sommes les tributaires de votre littérature, et presque les esclaves de vos usages, rappelez, Français, il en est bien temps, les exilés qui vous ont acquis cet empire... La religion catholique, assise chez vous sur le trône, entourée d'une milice si vigilante et si nombreuse d'évêques, d'abbés, de moines de toute espèce, qu'a-t-elle à redouter ? Mme la M. de N. en entendrait-elle une messe de moins quand les protestants seraient non seulement mariés, mais heureux en France ? C'est la religion protestante qui devrait trembler, car la tolérance fait plus de prosélytes que la persécution. »
Plusieurs «feuilles» sont consacrées à la question des lettres de cachet. Un conseiller au Parlement adresse à ce sujet une remontrance au roi, et semble prévoir, appeler m^me de ses vœux la prise de la Bastille :
« Pourquoi ne déclareriez-vous pas que tout ministre, favori ou favorite, qui vous proposera une lettre de cachet, perdra sa place à l'instant, et que si la Bastille n'est pas encore détruite, ce sera pour elle ou pour lui que ce cruel donjon subsistera ? »
Un savetier du faubourg St- Marceau s'adresse à son tour au roi pour solliciter trois lettres de cachet dont il aurait grand besoin pour faire enfermer sa femme, « babillarde et tracassière », son fils, épris de la bâtarde d'un décrotteur, et son frère, lequel menace de se marier, au détriment de ceux qui escomptaient son héritage.
Puis c'est un Français qui conjure le roi d'adopter des mesures libérales tandis qu'il en est temps :
« Dans un an, dans six mois, les mêmes concessions n'auront plus le même prix. Il faut saisir le moment de céder avec fruit, comme celui de profiter de la victoire. Tant de choses changent autour de nous, tout près de nous, lorsque tout nous paraît rester au même point ! Vous voyez toujours, Sire, vos mêmes palais, on vous appelle des mêmes noms, les officiers de votre
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couronne portent toujours les mêmes titres ; mais la nation change ; à la soumission superstitieuse et idolâtre qui passe, il faut faire succéder un respect raisonné et une soumission de confiance. »
Les « feuilles » les plus originales sont celles où l'auteur adresse ses bons avis à Louis XVI sous la forme d'un conte philosophique à la manière de Voltaire.
Bien-Né s'appelle ainsi parce qu'il est venu au monde « avec un esprit droit et un cœur ami de la justice ». Mais une mauvaise éducation a laissé inutiles et incultes ces qualités natives. Il est gros mangeur et grand chasseur, et ne s'occupe point de ses peuples. Il jure volontiers, dans la bonne et la mauvaise humeur. Bientôt les affaires publiques s'embarrassent ; tout va mal dans le royaume. Un jour, le prince invoque la Sagesse, dont il a souvent entendu parler, mais que personne ne lui a fait connaître. La Sagesse survient à son appel, et lui donne cet ordre : « Ne jure plus !... Dans huit jours je t'en dirai davantage... » Il obéit, sans bien comprendre. Mais ses courtisans sont fort alarmés : « Si le roi peut surmonter d'un moment à l'autre une habitude prise depuis si longtemps, il pourra tout ce qu'il voudra !... » Huit jours après, la Sagesse reparaît et lui dit : « Sois plus sobre ! » Il obéit encore. « L'étonnement redoubla et la consternation devint générale. » Le roi se sent la tête plus libre, il est mieux disposé au travail. Mais voici sa conseillère qui revient lui dire : « Chasse moins souvent. Ce sacrifice ne te sera pas plus difficile que les autres. » Il obéit encore : « Huit jours se passèrent, pendant lesquels il ne chassa qu'une fois. Le neuvième jour il demanda des livres. » ...Ainsi se poursuit, par les victoires successives de la volonté, l'éducation du jeune monarque :
« Et peu à peu il sembla que la Sagesse elle-même fût sur le trône. Les finances se rétablirent. La nation fut plus florissante et plus respectée que jamais, et Bien-Né fut aussi heureux qu'un roi peut l'être. »
Chambrier d'Oleyres écrivait le 22 août 1789, dans son journal :
« Chez Mme de Charrière, qui m'a communiqué ses ouvrages polémiques. Il y a une suite de feuilles hebdomadaires sur les affaires de France, et un conte intitulé Bien-Né, que le libraire correspondant de Fauche à Paris a voulu débiter, et qui lui a
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mérité la prison parce que l'allusion à Louis XVI est trop frappante. »
Nous avons eu la curiosité de vérifier le fait, qui est d'ailleurs affirmé par M,rie de Charrière elle-même1. Grâce aux indications de M. Maurice Tourneux, guide aussi obligeant pour les chercheurs qu'admirable érudit, nous avons appris qu'un certain nombre des articles formant les Observations et conjectures politiques furent réimprimés à Paris en 1788. Cette brochure, que possède la Bibliothèque nationale, contient, outre le conte de Bien-Né, cinq des morceaux relatifs aux affaires de France. Nous devons en outre à M. Tourneux communication de la note suivante :
« L'auteur de la correspondance secrète, publiée par M. de Lescure (Paris, Pion, 1886, 2 vol. gr. in-8°), écrit à la date du 16 août 1788 : « Le Roi, ayant lu la brochure intitulée Bien-Né, « où l'on se permet des recherches sur sa vie privée et de lui « donner des leçons, s'est imposé, dit-on, la loi de ne plus boire « que de l'eau. »
Enfin, d'après une note ancienne sur un exemplaire du Bien- Né, mis en vente en 1864, « cette brochure aurait été saisie et des poursuites intentées contre les vendeurs 2. » — Le fait doit être exact, car il est raconté dans l' avant-propos d'un autre petit ouvrage de Mmc de Charrière, dont nous parlerons bientôt : Aiglonette et Insinuante, conte destiné à Marie- Antoinette. C'est une brochure qui fut publiée à Neuchâtel en 1791, puis
1 Recueillons ici une lettre qu'elle écrivait à la fin de sa vie. Le célèbre géologue Léopold de Buch, en séjour à Neuchâtel, était venu la voir et avait subi le charme de son esprit. Quelques jours après, elle mande à Mmt de Sandoz-Rollin : «. Puisque j'intéresse M. de Buch en ma qualité d'écrivailleuse, engagez-le à emprunter de M. d'Ivernois un recueil de 17 feuilles, de quelques-unes desquelles je suis passablement vaine. Bien-Né, surtout, qui fit mettre son vendeur à la Bastille parce que j'y traitais trop familièrement Louis XVI, mérite que M. de Buch le lise et que vous le relisiez. Je l'écrivis au commencement de 88. L'on sait qu'en 89 il aurait été regardé comme une flagornerie punissable. » (1802).
2 Ces renseignements figureront sous n° 20,857, dans la Bibliographie de l'histoire de Paris pendant la révolution française, T. IV, Documents biographiques, par M. Maurice Tourneux. Nous remercions notre savant confrère de l'empressement qu'il a mis à nous documenter, en nous communiquant des fiches encore inédites.
réimprimée à Paris la même année ; l'édition parisienne reproduit l'avis au lecteur de l'édition neuchâteloise, mais en y ajoutant les noms des libraires compromis par la vente du Bien-Né ; voici ce texte curieux :
« Un écrivain obscur, mais dont la plume était exempte de malice, comme d'adulation, traça ce qui aurait dû arriver au roi Bien-Né. Le pauvre prince ne l'aura point lu. Ses ministres lui dérobèrent sans doute son histoire ; car ils en furent si mécontents, qu'ils mirent en prison les libraires qui la débitaient, et notamment les nommés Désauges, G. D. X. et Denné : heureusement une femme compatissante fit abréger le temps de cette dure pénitence ; et quant à l'auteur, il n'a été connu ni du ministre, ni du public. Voyons s'il saura tracer quelques lignes qui ne causent de chagrin à personne et qui puissent plaire à celle à qui elles seront particulièrement destinées. »
Or, en consultant les archives de la Bastille et les ouvrages relatifs à la célèbre prison, nous avons constaté que Désauges père, colporteur, et son fils, le libraire Edme-Marie-Pierre Désauges, furent incarcérés plusieurs fois pour délits de librairie '. C'étaient des familiers de la Bastille. Quant à Philippe Denné, libraire au Palais-Royal, il y entra le 10 avril 1788, fut transféré le 15 août à St-Lazare, — ce qui était une aggravation de peine, — et mis en liberté en novembre. Il est bien probable que c'est le Bien-Né qui lui valut une captivité si longue et si rigoureuse. Quelle est la « femme compatissante » qui réussit à la faire abréger ? Sans affirmer rien, nous rappelons que Mme de Charrière connaissait M. de Breteuil, l'avait sollicité à deux reprises : et c'est M. de Breteuil, précisément, qui avait contresigné l'ordre d'incarcérer Denné...
1 Désauges père est poursuivi en 1760 pour avoir colporté la préface de la comédie des Philosophes (de Palissot) ; en 1775, il est enfermé pour quelque autre délit du même genre ; en 1777, le père et le fils sont emprisonnés tous deux, à propos d'une «affaire Manichelle » ; le second avait été arrêté à la barrière Saint-Dominique, ayant dans son cabriolet 60 exemplaires en feuilles des Arrêtés et très humbles remontrances du Grand Conseil au Roi. Il fut emprisonné derechef, en 1786, pour avoir publié un pamphlet (Lettre d'un garde du corps) relatif à l'affaire du Collier. — Voir sur les Désauges et Denné, Bibliothèque de l'Arsenal, B. 12,517 : Arch. de la Préfecture de police, 2' section, C. 25 ; La Bastille dévoilée, IIP livr. p. 137 ; Funck-Brentano, Lettres de cachet à Paris.
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Un fait est certain, c'est que les Observations et conjectures politiques ne passèrent point inaperçues à Paris. Mieux encore : les pages mordantes sur les lettres de cachet firent attribuer cet ouvrage à un auteur moins obscur que Mmc de Charrière. Benjamin Constant écrivait à celle-ci, le 25 septembre1 1793:
« J'ai trouvé chez un libraire [à Lausanne] vos petites feuilles politiques sous le nom du comte de Mirabeau. J'en ai pris deux exemplaires. Je vous en envoie l'un avec l'article du catalogue qui vous arrache la gloire de cet ouvrage. Serez-vous plus fâchée de cette perte que flattée de la méprise ? » — Elle répond le 28 : « Je suis plus contente de la méprise que fâchée du larcin, si toutefois celui qui attribue mon ouvrage au comte de Mirabeau, au lieu d'être le public, n'est pas quelque libraire avide, attentif seulement à donner à un anonyme un nom qui fasse vendre l'écrit. C'est M. de Charrière qui m'a suggéré ce doute modeste, cette prudente distinction 2. »
Elle eut à essuyer les attaques assez vives d'un anonyme, qu'elle prenait pour le comte de Sanois :
« A l'avenir, écrit-elle à d'Oleyres, il faudra du courage pour ouvrir sa porte à un Français. M. de Mirabeau fait peur des Français d'esprit, et M. de Sanois des Français sans esprit. On est bien fâché contre lui à Neuchâtel, et plus que son sot petit livre ne le mérite. La moitié de sa mauvaise humeur est dirigée contre moi, qu'il n'a jamais vue. »
Le « sot petit livre » auquel ces lignes font allusion (et qui fut d'ailleurs hautement désavoué par M. de Sanois 3), est la Lettre d'un voyageur français, écrite de Zurich, à M. Bergasse, à Paris (Cologne, 1789). Cette lettre est signée G*** et porte la date du 28 septembre 1788. C'est un pamphlet violent contre la Suisse et ses habitants : « Leur liberté est souvent licence, brutalité, intolérance... S'ils exercent l'hospitalité, c'est en rançonnant les étrangers... » Dans son zèle nationaliste, l'auteur proteste contre l'admission des Suisses au service de France, les appelle « ces intrus, qui viennent enlever la subsistance de
1 Et non décembre, date indiquée dans le recueil Melegari.
2 La « méprise » s'explique si l'on se souvient que Mirabeau avait écrit dans le même sens, en 1788, des lettres Aux Bataves sur le stathoudérat.
3 Voir sa brochure (que nous a signalée notre ami M. Arthur Piaget) : Questions proposées à toutes les assemblées par un membre de la noblesse de celle de Meaux, i3 mars 1 78g, par le comte de Sanois.
nos enfants », et résume son sentiment sur la belle Helvétie dans cette formule lapidaire : « La Suisse est une éponge à supprimer ». Plus loin on lit encore ces lignes, qui font suite à une « note historique sur les affaires de Genève » :
« La Suisse renferme une multitude (!) de gens d'esprit dans les deux sexes, beaucoup de femmes très instruites, même en état d'écrire. Une Hollandaise, qui s'y est établie il y a plusieurs années, passe sa vie à composer des romans qu'on trouve à Paris et que vous connaissez peut-être. Cette dame fait actuellement un opéra. On assure qu'elle s'est avisée de publier des pamphlets contre nous, nos Parlements, nos Etats provinciaux. J'ignore si on les lui a payés cher : mais ils ont donné lieu à une réplique qui lui a été adressée par une dame française... »
Cette réplique fait suite à la lettre de Zurich. Nous en transcrivons les passages les plus curieux :
Lettre d'une jeune Française arrivée à Lausanne pour confier à M. Tissot la guéri son de son mari infirme, Conseiller au Parlement de Paris, écrite à Mme de C*** à sa maison de campagne, située sur le bord du lac d'Yverdun 1.
A Lausanne, le 26 mai 1788.
J'ai trouvé, Madame, en arrivant ici, dans toutes les maisons, un roman nouveau qui y fait sensation 2. On dit que c'est votre ouvrage. On m'en a proposé la lecture. J'ose avouer mes torts :
je l'ai refusée. Je ne lis jamais de romans On m'a présenté une
brochure de 80 pages, intitulée Observations et conjectures politiques, imprimées chez J. Wittel, aux Verrières-suisses, divisées en chapitres numérotés depuis 1 jusqu'à 13. J'ai lu cette collection de numéros, qu'on m'a dit être encore un ouvrage de votre composition. Si on m'a trompée, si le numéro auquel je vais répondre n'est pas de vous, ni de M. votre époux 3, ma réponse ne s'adressera ni à l'un ni à l'autre, mais à l'auteur tel qu'il puisse être. »
L'auteur de la lettre repousse « les sarcasmes et les accusations par lesquels on cherche à donner du ridicule à sa patrie », et s'excitant par degrés, éclate enfin :
« Daignez, Madame, recevoir par mon organe les remerciements que doit la nation française aux sages leçons que vous
1 Le lac de Neuchàtel était souvent appelé alors lac d'Yverdun.
2 Voilà qui prouve au moins le très grand succès de Caliste.
3 II semble résulter de ce passage que tout ou partie des Observations avait été attribué à M. de Charrière.
MADAME DE CHARRIERE Pl'BLICISTK ET MUS1CIENNI 40 1
voulez bien lui donner... De quoi vous mêlezrvous ? Faites des romans, Madame. On dit qu'ils sont délicieux, et jamais vos observations politiques n'auront le même succès. »
A propos de la Constitution anglaise, dont Mme de Charrière avait dit qu'elle « tournait la tête aux Français », mais ne saurait leur convenir, l'anonyme réplique par une assertion qui aurait étonné Montesquieu :
« Daignez, madame, donner quelque relâche à vos occupations romanesques. Lisez, je vous en conjure, notre histoire, dont vous n'avez pas la plus légère notion. Elle vous apprendra que la Constitution anglaise, longtemps avant d'être établie dans les Iles britanniques, régissait notre monarchie... N'auriez-vous pas, Madame, par hasard quelques fonds en France ? Je le soupçonne. J'ai fait ici cette remarque, que les Suisses les plus ardents à vouloir nous fabriquer de nouvelles chaînes, sont des capitalistes inquiets. »
Ces insinuations malveillantes d'un pamphlétaire anonyme n'empêchèrent pas Mme de Charrière de reprendre bientôt la plume à propos des affaires de France. La Révolution venait de commencer ; un esprit aussi curieux que le sien devait suivre avec l'intérêt le plus passionné les péripéties de ce grand drame ; notre pays allait d'ailleurs en ressentir fortement le contre-coup par l'Emigration. Déjà elle avait suivi avec attention les troubles qui agitaient la petite république genevoise :
« A propos, Monsieur, écrivait-elle, le 30 mars 1789, à d'Oleyres, qu'avez-vous pensé de cette petite révolution de Genève, si subite, si entière, si inattendue ? M. de Saïgas écrit que les physionomies ont changé depuis les lettres qu'on a reçues de la Cour de France... Il nous envoie d'assez jolies et méchantes chansons négatives1... Cette petite république est vraiment bien étrange. Je l'aimais beaucoup une fois, mais cela m'a passé. La politique des républiques, comme celle des Cours, ne doit pas être vue de près si l'on veut prendre plaisir à ceux qui la manient. Quand on est jeune et un peu romanesque, on veut voir le monde ; ensuite, on se tient volontiers renfermé dans sa tanière, et la plus petite, la plus inaccessible, est la meilleure. Ce n'est pas qu'on ne s'y ennuie quelquefois ; mais l'ennui ne paraît pas le plus grand des maux, et on ferme les yeux à tout spectacle plutôt que de s'exposer à les avoir blessés d'un spectacle
1 On sait que les Négatifs étaient le parti aristocratique de Genève, par opposition aux Représentants, ou parti populaire.
fâcheux. Voilà ma profession de foi et de conduite. Ce n'est ni ne doit être encore de sitôt la vôtre, mais peut-être la sera-ce un jour. Alors, je serai bien aise pourtant que Cormondrèche ne soit qu'à une demi-lieue de cette tanière-ci, supposé que je vive et l'habite encore * ! En attendant, je fais toujours de la musique pour des paroles, ou des paroles pour de la musique. »
Dans la lettre suivante (avril 1789), elle fait allusion à un libelle de Mirabeau, « dans lequel on dit que Berlin trouve avec délice une ample vengeance 2 », puis elle s'écrie :
« Le voilà pourtant nommé, ce misérable Mirabeau ! J'en suis fâchée pour la chose publique, pour M. Necker et pour l'honneur du Tiers. Au reste, peut-être voudra-t-il jouer le rôle d'honnête homme, et s'il le veut il le pourra. J'abandonne assurément sa probité et ne soutiens pas son style, mais je trouve qu'il écrit avec tout l'esprit possible 3. »
Deux mois plus tard, elle communiquait à d'Oleyres de nouvelles feuilles politiques, écrites à l'occasion de la convocation des Etats Généraux. Ce sont les Lettres dun Evêque français à la nation.
« Il y a de l'esprit, dit d'Oleyres dans son journal, du style et des grâces, mais point de suite, de consistance, et même rien de bien saillant. Une idée la conduit à une autre, et quelquefois, la facilité d'écrire et de rendre ses idées, l'engage à en hasarder de trop paradoxales... L'ouvrage qu'elle m'a dit avoir le plus travaillé, celui dont elle est le plus satisfaite, c'est la 6e Lettre dun Evêque. La matière est importante : il s'agit de la réforme du Code criminel et de l'abolition de la peine de mort. Mme de Charrière traite cette matière avec plus de profondeur qu'on
1 Nous rappelons que Chambrier d'Oleyres avait sa résidence d'été dans le village de Cormondrèche, tout près de Colombier.
2 Sans doute un des pamphlets de Mirabeau contre Necker.
3 A propos des Lettres à Sophie, elle écrivait, le 5 mars 1792, à d'Oleyres : «J'ai parcouru tous ces jours les lettres que Mirabeau écrivait à M™' de Monnier et à M. Lenoir du donjon de Vincennes. C'est plutôt une très curieuse qu'une très agréable lecture. Il y a de la monotonie dans ses élans d'amour et de ressentiment, et je ne sais quoi empêche qu'on ne soit persuadé de la vérité de ce qu'il répète cent et cent fois ; mais quant à de l'esprit, de la force dans le raisonnement et l'expression, une grande fertilité d'idées, que cependant je n'appellerai pas imagination, une grande flexibilité d'esprit qui pourtant n'est pas de la grâce et de la douceur, voilà ce que vous y trouverez certainement. On n'apprend pas là-dedans à l'aimer, mais bien à détester son père, cet Ami des hommes qui n'aimait que lui ».
MADAME DE CHARBIERE PUBUCISTE ET MUSICIENNE 403
ne peut en attribuer à une femme occupée d'ouvrages légers et sans suite. »
Le jugement de d'Oleyres ne laisse pas d'être assez juste. « Point de suite, de consistance », cela est vrai des observations et des nouvelles lettres. Mais ce qui les rend attrayantes, c'est la liberté, disons même l'audace d'une pensée dégagée de tout préjugé et qui, au besoin, devance les esprits les plus hardis de ce temps. C'est le cas lorsqu'elle proclame que le tiers-état n'est pas plus le peuple que la noblesse n'est la nation, et entrevoit, au-delà de l'émancipation de la bourgeoisie, l'avènement du prolétariat ; lorsqu'elle montre que sitôt que les ordres privilégiés n'existeront plus, l'inégalité renaîtra dans la classe même des bourgeois. Largement sympathique à l'esprit de la Révolution, elle s'écrie avec une noble simplicité : « Rendons grâce à l'effervescence qui nous a rendus si attentifs et si ardents pour la patrie!» Aucune grande réforme ne l'effraie, pourvu qu'on ménage les transitions nécessaires ; brutalement et soudainement appliqué, le remède serait pire que le mal. Tels sont les principes qu'elle développe par la bouche ou plutôt par la plume d'un prétendu évêque. Ce prélat n'a pu réussir à se faire élire aux Etats Généraux, parce qu'il n'a voulu s'embrigader dans aucun parti. Mais il a ses idées, qu'il croit saines et utiles. Sa première lettre, datée du n avril 1789, s'élève contre le revenu des évêques, qui est bien trop considérable et devrait être réduit, mais peu à peu. Dans la deuxième lettre, où il traite de la condition du prolétariat, l'évêque fait observer que toutes les réformes qu'on propose profitent à une fraction seule de la nation, à la bourgeoisie : qu'on lise plutôt toutes ces brochures sur le Tiers :
« Est-il question des besoins du pauvre paysan, ou des prétentions du riche roturier ? Ne pense-t-on qu'à donner aux richesses un pouvoir plus grand encore que l'immense pouvoir qu'elles ont déjà ? »
Cela n'est que trop évident. Mais la foule des obscurs travailleurs voudra avoir son tour...
Ce langage de l'évêque surprend un peu ; il nous surprend plus encore lorsqu'il propose que le clergé abandonne les richesses inutiles dont regorgent les églises :
« C'est de toute la plénitude de mon cœur que je conseille au clergé d'offrir, pour nos pauvres, tous nos trésors d'église ;
c'est avec la conviction la plus intime et la plus parfaite que rien ne pourrait être plus agréable à la Divinité, plus propre à faire respecter la religion, et à nous laver de tant d'accusations odieuses, dans lesquelles l'incrédulité confond la religion avec ses ministres. »
Ce qui importe surtout à ce bon prêtre, c'est que désormais l'Eglise rende gratuitement au peuple les services qu'elle lui a fait payer jusqu'ici :
«Ah ! que désormais on puisse parmi nous contracter un lien nécessaire, et naître, et mourir, sans qu'il en coûte de l'argent, sans qu'un ministre de Dieu soit obligé d'avilir et lui et son ministère en tendant la main pour recevoir, à celui à qui il ne devrait la tendre que pour donner. »
Dans la 40 lettre, ce singulier évêque s'émancipe : il revendique la liberté religieuse et le droit de ne pas croire ; il proteste contre le faux zèle ecclésiastique essayant d'arracher l'adhésion d'un mourant; il affirme le droit pour tout homme de prescrire que son enterrement sera religieux. — ou ne le sera pas. Il s'élève contre les procédés de l'Eglise envers les suicidés et les comédiens. « Qu'ils soient enterrés comme ils voudront l'être, soit décemment auprès des sectateurs de Voltaire, soit religieusement auprès de ceux de Jésus-Christ! » En revanche, ce prélat si éclairé estime qu'il ne faut pas proscrire le duel, préjugé funeste, mais indestructible, puisqu'il est « aussi puissant sur un homme vertueux et raisonnable, que sur un fou et un homme dépravé ».
Les deux dernières lettres, des 18 et 22 mai, sont postérieures à l'ouverture des Etats Généraux. La plus remarquable de toutes est assurément la sixième : ce réquisitoire véhément contre la peine de mort et les flétrissures corporelles, est semé d'aperçus lumineux, et plein d'une émotion humaine qui rend l'auteur éloquent :
« Le faut-il absolument, qu'il y ait en France des supplices et des bourreaux ? Puissé-je ne jamais croire qu'ils soient nécessaires ! Puissé-je, s'il me faut toute ma vie entendre ces mots révoltants et sinistres, croire du moins qu'un jour viendra où ils ne seront plus prononcés. »
L'auteur nous apprend, dans une lettre à Benjamin, que ses « petits évêques », ainsi qu'elle désignait ces lettres, furent imprimés par les soins de DuPeyrou ; puis réunies en un recueil,
qui parut dans le courant de l'été 1789 : chaque lettre y a conservé une pagination spéciale ; le tout représente une brochure d'une centaine de pages in-octavo. Mmc de Charrière fut flattée de constater que Gorsas, rédacteur du Courrier de Versailles, lui faisait des emprunts. Mais, à son ordinaire, elle ne tira point profit de son ouvrage. DuPeyrou lui écrit (7 novembre 1789): « Le sieur Fauche demande les 100 livres qui lui restent dues sur les Episcopales. » La même lettre nous apprend que l'infatigable plume vient de produire plusieurs pamphlets contre les violents de la Révolution.
« Vous me ferez un vrai plaisir, écrit-elle au libraire Roulet, de m'aider à les tourmenter en faisant aller à Paris les épingles dont je voudrais qu'ils sentissent la pointe. »
Nous ignorons ce qu'étaient ces épingles dont elle parle plusieurs fois.
Dans l'année 1788, elle avait pris part au concours ouvert par l'Académie de Besançon sur ce sujet : Le Génie est-il au dessus des règles ? Le prix fut décerné à un de ses rivaux, l'abbé Macherey. Le discours de Mme de Charrière (portant l'épigraphe Fuerunt et crunt, qui proclamait l'éternité des règles), ne fut pas même « retenu », c'est-à-dire classé parmi ceux qu'on jugeait dignes d'une seconde lecture. Elle réclama, d'ailleurs sans succès, le manuscrit de cet ouvrage, écrit hâtivement et dont elle n'avait pas gardé copie :
« Je voudrais le conserver, écrivait-elle au secrétaire de l'Académie, M. Droz de Villars, non qu'il soit ou que je le trouve bon d'un bout à l'autre, tant s'en faut, mais parce que j'en aime le morceau sur l'architecture et quelques autres périodes \ »
Ce discours est d'inspiration toute classique : l'auteur impose au génie la souveraineté des règles, qui ne sont à ses yeux que l'expression de la raison éternelle et de l'éternel bon sens. Chaque art a formulé les siennes, qui s'adaptent aux besoins des
1 Lettre du 22 février 1789, dont je dois la communication, ainsi qu'une copie du discours, à l'obligeance de mon savant collègue de l'Académie de Besançon, M. Léonce Pingaud, sans qui j'aurais ignoré l'existence de cet ouvrage. Détail à noter : Chaillet, le pasteur, avait concouru aussi et obtint un accessit. Son discours fut imprimé, en 1789, chez Fauche-Borel, à Neuchâtel.
divers pays et des diverses époques. Dans quelques pages ingénieuses, elle montre, par exemple, qu'en architecture, certains principes demeurent constants en tous lieux, malgré l'infinie variété des styles. Elle passe en revue les autres arts, « que je cultive, dit-elle, et dont ma vie emprunte ses charmes les plus doux ». L'art dramatique lui suggère des réflexions qui paraissent singulièrement démodées aujourd'hui : elle soutient que Shakespeare nous donnerait plus de plaisir encore s'il avait obéi à la règle de bon sens qui prescrit l'unité de temps et de lieu ; il eût atteint par là cette perfection dans Y illusion qui est le grand charme du théâtre. Il a pu arriver au génie d'enfreindre les règles, « et on a vu des beautés d'un si grand prix naître de cette témérité, que l'admiration rendait la critique impossible ; » mais ce sont là des « attentats heureux » qu'on ne saurait sanctionner en principe. — Nous aurons d'autres occasions de constater combien elle était attachée à la tradition classique.
D'Oleyres notait dans son journal, le 24 août 1788 :
" M':ie de Charrière m'a lu son drame lyrique des Phéniciennes. C'est une imitation de la tragédie d'Euripide traduite par M. Prévost... Ses vers sont faciles et heureux... Elle compose aussi des romances qu'elle met en musique ; elle a la passion de la composition, mais elle réussit aussi mal en musique que bien dans la poésie. »
Nous sommes, avouons-le, moins optimiste que le ministre de Prusse à Turin en ce qui concerne les vers de Mme de Charrière. Sa « tragédie lyrique » des Phéniciennes, écrite en vers libres pour être mise en musique, n'offre rien de remarquable. Elle parle néanmoins de cet opéra avec un naïf contentement : s'il n'est pas si « doux » que ceux de Ouinault, il n'est pas non plus si fade, et c'est peut-être « le moins mal versifié, le moins mauvais des opéras modernes ». Ce chef d' œuvre est dédié à Pierre Prévost, membre de l'Académie de Berlin. Mme de Charrière l'avait rencontré à Paris, où il était précepteur dans la famille Delessert. Sa traduction d'Euripide fut son œuvre de début. Après un séjour de quelques années à Berlin, il revint à Genève, sa ville natale, où il occupa la chaire de belles-lettres. Il a laissé un grand nombre d'ouvrages littéraires et scientifiques. Mme de Charrière, jusqu'à la fin de sa vie, demeura en corres-
MADAME DE Cil \KK 1 1.RK PUBLICISTE 1.1 MrsiCIENNE
pondance avec cet homme éminent \ Le 7 octobre 1788, il la remercie de la dédicace des Phéniciennes :
« J'espère, lui dit-il, que vos succès littéraires, en se multipliant, multiplieront les ouvrages qui les produisent. Votre
Caliste, qui a eu dans l'espace d'un an plusieurs éditions (je crois même traductions) répond de la fortune de ses sœurs cadettes. Les Phéniciennes sont d'un autre genre, et par cela même
1 Ne en 173 r , mort en i83q. — Il ne nous reste que 11 lettres de Pierre Prévost, datées de 1788-1795. Celles de M"" de Charrière ne paraissent pas avoir été conservées
du moins nos recherches sont demeurées vaines.
que c'est une tragédie lyrique, il est à désirer qu'elle soit jouée et chantée pour qu'on la juge. Il me semble que si j'étais compositeur, je croirais faire à coup sûr ma réputation en entreprenant cet ouvrage, mais tous ces messieurs en uck et en ni, qui partagent à Paris les suffrages, se dirigent par des principes qui pourraient bien n'être ni ceux d'Euripide ni les vôtres. Il n'en est pas moins vrai que mon poète favori, comme vous l'appelez, vous a beaucoup d'obligations et que ses vers me paraissent fort doux dans votre bouche... Je souhaiterais que vous n'abandonnassiez pas Euripide. C'est une riche veine, et Racine ne l'a pas épuisée. »
Après une jolie page sur l'Oreste d'Euripide, dont Racine ne lui paraît pas avoir heureusement saisi le caractère « d'une sensibilité profonde », le savant s'arrête :
« Je raisonne et je converse par écrit comme s'il était onze heures du soir et que je fusse à l'hôtel Marigny. »
Mme de Charrière a tracé, dans une lettre à d'Oleyres, un portrait qui vaut bien mieux que son opéra :
« M. Prévost m'a écrit ... C'est dommage que vous ne l'ayez pas vu : il est aussi singulier qu'intéressant. Certainement il a beaucoup de savoir, de discernement et de tact, mais il semble toucher du bout du doigt toute chose, et n'empoigner jamais rien. Un mélange de modestie, de subtilité, d'irrésolution, fait qu'il met toujours la restriction et le doute avec l'assertion. Il avance et recule presque à la fois. Mon Dieu, que cela était plaisant vis-à-vis d'un avocat français volubile et tranchant, qui saisissait tantôt le oui, tantôt le non de M. Prévost, n'était jamais au point juste, et croyait toujours entendre ce qu'il ne disait pas ! M. Prévost aiderait donc très bien à apercevoir, et très mal à juger... J'estime et j'aime M. Prévost. Il est d'une bonne foi et d'une délicatesse rares, il est bon, doux, sensible ; c'est grand dommage qu'il se soit marié, ce qui sied toujours assez peu à un homme de lettres, et ce qui lui donnera, particulièrement à lui, cent petites entraves \ » (7 novembre 1788).
1 M"" Prévost mourut peu après, en donnant le jour à un fils. Prévost se remaria en 1795 avec sa belle-sœur, et comme la loi genevoise ne permettait pas cette union, il sollicita du roi de Prusse et obtint l'autorisation de la contracter dans la Principauté de Neuchàtel, où la coutume s'y opposait également. Il souhaita que son mariage fut béni par le pasteur Chaillet, qui avait été son camarade d'études à Genève. C'est du moins ce qui paraît s'être passé, d'après les lettres de Prévost relatives à cet objet.
Pendant quelques années, la musique fut l'occupation principale de Mme de Charrière : « Moi qui ne vois rien au-dessus de cet art-là, » disait-elle à Suard. Elle écrivait à d'Oleyres pour le prier de lui trouver un compositeur :
« Si au printemps Vogel n'avait rien à faire et qu'il voulût venir, il me semble que nous pourrions faire un assez bon opéra. » (29 décembre 1787).
Cette passion dont elle était possédée prêtait aux plaisanteries de ses amis. DuPeyrou lui souhaitait un jour «d'aimer autre chose que la musique ». A ce moment (1785), elle composait avec une ardeur que son inexpérience ne décourageait point. Elle réclamait la collaboration des musiciens les plus en vue, de Sarti, de Mozart * ; elle priait d'Oleyres de s'informer si Paisiello, auteur du Barbier de Séville, serait homme à écrire avec elle la musique d'un petit opéra-comique, YIncognito, dont l'idée est « heureuse et nouvelle » : il s'agit de deux jeunes paysans qui se donnent pour un prince et son chambellan voyageant incognito. Son correspondant se tire d'affaire par un badinage :
« L'incognito des princes est tellement à la mode aujourd'hui, surtout dans ces contrées ultramontaines, qu'on y voit souvent passer de très petites Altesses, dans l'incognito le plus rigoureux, qui seraient fort empêchées à paraître d'une autre manière... »
Puis il lui donne l'adresse de Cimarosa, à Naples. Refus de Cimarosa, on le pense bien :
« De désespoir, s'écrie-t-elle, je me mis, il y a huit ou dix jours, devant un clavecin tout désaccordé — nous n'avons point d'accordeur dans ce pays ! — et je fis de la musique et la notai. Ensuite, j'ai fait venir Gaillard, premier violon de Neuchâtel, et avec un petit battement de cœur, je lui ai remis mon papier... Depuis ce premier essai, je n'ai rêvé que musique. »
Elle se tourne de tous côtés ; on lui a parlé d'un certain Meunier :
1 Sarti était alors en Crimée. Elle lui envoya là-bas les Phéniciennes : « Ce sera presque les faire retourner dans leur pays », écrit-elle à d'Oleyres. Elle les envoya aussi à Mozart, à Salzbourg.
« On m'a dit qu'il était de Grandson : il aurait trouvé un peu plus beau d'être d'Yverdon. Cela cadre bien avec le reste. Il y a un certain Clementi par le monde, qui joue divinement du clavecin et compose plus vite que je n'écris, mais depuis qu'il a enlevé une demoiselle de Lyon, et que le père de la demoiselle la lui a reprise, on ne sait où il est. »
Le séjour de Paris la servit mieux ; elle y trouva, nous l'avons vu, Tomeoni, qui mit sur pied la partition de VIncognito. Mais ce qu'il lui fallait, c'était un compositeur à sa portée et à ses ordres. Nous la voyons, en 1789, s'adresser à un nommé Flath, de Mannheim. qui a donné un concert à Neuchâtel ; puis à Ghiotti, que Chambrier lui propose, mais qu'elle juge trop cher, car elle est, assure-t-elle, dans une phase de privations, « excepté, chose honteuse, les gravures et impressions de mes sublimes productions. » Elle veut parler sans doute du petit recueil de romances qu'elle publia et qui, chose à noter, est à peu près le seul de ses ouvrages qu'elle ait signé de son nom '. Ony trouve une chanson qui eut un succès assez vif, et qu'on chanta beaucoup dans les salons de nos villes romandes :
L'amour est un enfant trompeur, Me dit un jour ma mère...
«Enfin, écrit-elle à Benjamin Constant, j'ai pu me donner un musicien, un compositeur, bon artiste, mais froid. C'est ce qu'il me faut, non pas pour m'amuser, mais pour faire de très bonne musique ; car un grand génie musicien ferait sa propre musique, et non pas les remplissages qu'il faut à la mienne. »
Ce musicien, qui s'appelait Zingarelli, assez célèbre à cette époque, eut des élèves plus illustres que lui, Mercadante et Bellini 2. Il passa plusieurs saisons à Colombier :
« J'attends Zingarelli, dit-elle encore à Benjamin (29 mai 1790), et j'espère que la musique me tiendra lieu de tout ce qui me manque. J'ai un excellent piano anglais que j'ai mis dans la chambre
1 Voir Bibliographie.
- Zingarelli (1752-1837) dirigea le conservatoire de Xaples. Il a écrit beaucoup de musique d'église, et plusieurs opéras dans les années 1785-1803. Pour autant qu'on peut préciser d'après les allusions de M"" de Charrière, le maestro dut faire à Colombier au moins deux séjours assez prolongés. Il y passa plusieurs mois dans la seconde moitié de 1790, puis y revint pour quelques semaines au printemps 1791.
MADAME DE CHARRIERE PUBLICISTE El MUSICIENNE
à manger d'hiver. Mon ancien est toujours dans mon antichambre... Nous ferons la musique de Y Olympiade. C'est aussi le poème que Pergolèse avait choisi l. Son opéra manqua par la jalousie de ses rivaux enragés de sa réputation ; le nôtre pourra manquer faute de réputation. Des causes contraires pourront produire un effet semblable. »
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Elle travaille chaque jour de longues heures à son clavecin avec Zingarelli, refait avec lui la musique de plusieurs opéras, V0lympiadc. Zadig, le Cyclope. où il y a un délicieux petit air de chalumeau, que le maître risque de gâter en le corrigeant. Mais l'élève défend son idée, n'en démord point, et la collaboration devient orageuse :
« Si l'on pouvait, écrit cette étrange femme à d'Oleyres, si l'on pouvait vous faire entendre ce Cyclope, pour lequel
nous avons pleuré, pour lequel nous nous sommes presque battus, et dont Zingarelli disait : « Quand on en ôte une note, il semble qu'on arrache l'âme à Mme de Charrière », — si on pouvait vous le faire entendre avec un accompagnement convenable, si un haut-bois ou une clarinette vous jouait l'air rival du Ranz des Vaches, je suis sûre que vous auriez du plaisir. M. de Tussan 2
1 Elle écrivait à M"' de Sandoz-Rollin : « Pergolèse est pour moi plus qu'un demi-dieu ». On se rappelle que Caliste expire aux sons du Stabat mater de Pergolèse.
2 Le comte et la comtesse de Tussan résidaient pendant l'émigration au Lowenberg, près Morat, campagne que M. de Rougemont leur avait louée (voir le Mémorial de J. de Norvins, publié par L. de Lanzac de Laborie (Paris, Pion, Nourrit & C", 1896, T. II 1.
C/iecJl. Bonjour Jl^JeJIu.n^tu Rue. St Honore, en fy-e /a tu.' <.{zi Hoi.'/e e/ e-.V/e ci- &4rZre - JVc a -J ( t-'v/i' .
le jouait hier, cet air-là, dans notre jardin : il est joli, je l'ose dire, il est joli ! » (10 juin 1791.)
Zingarelli l'avait aidée auparavant à achever un petit opéracomique, Les Femmes, dont le livret a été conservé \ Une répétition en fut donnée dans le salon de Colombier en novembre 1790 :
« Il est comique et vraiment comique, écrit-elle à l'ami de Turin. Nous espérons le faire donner à Paris. J'ai écrit pour cela à Laïs 2 et à M. le baron d'Aigalliers, mon protecteur en belleslettres, et complaisant comme vous. Zingarelli compte le faire traduire et donner chez l'archiduc à Milan. Le poète et le musicien se sont bien querellés et ont fini par se bien entendre. Il me paraît que cela ne ressemble à rien d'autre et que c'est très joli. Nous avons repris ces jours passés mon cher Cyclope, qui a enfin trouvé grâce devant son correcteur. Il l'aimait et grondait contre lui... La belle chose que les arts ! Combien ils amusent, et combien ils font entre ceux qui les aiment un plus aimable lien que le jeu, les projets d'ambition, de révolution, de contre-révolution ! J'ai le plaisir d'oublier, au sein des duos et des ariettes, qu'il y ait une assemblée nationale, et des assignats, et un Maury et un Mirabeau. »
Laïs fit bon accueil au petit opéra : « On va copier les rôles pour rendre l'essai de la musique plus facile et plus agréable. Enfin, j'espère que ça ira (19 janvier 1791). » Et, grisée par cet espoir, qui devait être trompeur, elle s'écrie : « J'aime la musique comme la plus intéressante de mes occupations ». Nous ne croyons pas que le petit ouvrage ait été représenté à Paris, non plus qu'aucun autre opéra de Mme de Charrière a.
1 II fait partie d'un lot de manuscrits de M"' de Charrière donnés par M"* Gaullieur à la Bibliothèque de Xeuchàtel. Ce n*est qu'une bluette, assez gaie, dont les scènes alternent avec quatre ballets.
2 Le célèbre chanteur (i758-i83i).
3 Gaullieur dit expressément (Bibliothèque universelle, septembre-octobre 1847, p. 352, n. 3): «Elle fit représentera Paris, à l'Académie royale, un opéra de Zadig-». Nous n'avons pas réussi à trouver la confirmation de ce fait. M. le professeur W. Schmid, de Xeuchàtel, qui a eu l'obligeance de faire des recherches à ce sujet, a constaté que Zadig ne figure pas dans le catalogue, dressé par Lajarte, des ouvrages imprimés ou manuscrits conservés à la bibliothèque de l'Opéra. — A propos de Zadig, recueillons le passage suivant d'une lettre du baron d'Aigalliers à Mm' de Charrière: «Paris, 20 janvier iygi... Il faut bien vous dire un mot de cette Kora> qui s'est trouvée si mal à propos sur votre chemin. Je ne sais de qui sont
MADAME DE CHARRIERE PUBLICISTE ET MUSICIENNE qi3
Sa correspondance de l'année 1791 fourmille d'allusions à Zadig, opéra en trois actes. Déjà le texte est entre les mains du notaire Jeannin, l'homme d'affaires, le secrétaire, le factotum de DuPeyrou ; celui-ci écrit presque journellement à son amie, épluchant, critiquant, louant tour à tour. En juin, la musique, revue note après note par ce pauvre Zingarelli, est assez avancée pour que Mlle Moula en chante les principaux airs aux familiers de la maison. Nous n'avons pas la partition ; on peut supposer que les soins de Zingarelli, l'opiniâtre censeur, avaient réussi à lui donner quelque valeur technique. Mais que cet homme fut à plaindre !
C'étaient, on l'a vu, de terribles séances que celles qui mettaient aux prises l'élève et le maître. Une amie reprochant à la première de parler un peu malignement du second :
« Disons un mot de ma méchanceté, répond-elle. Je conviens que soit pour frapper ou caresser, ma main n'est pas main morte. Vous avez ri, bonnes gens ! Voilà ce qui entretient dans la perversité quiconque vous aime et désire vous amuser autant que je le fais. Je vous assure que je rends bien justice à Zingarelli, et pour tout dire, je souhaite de tout mon cœur qu'il revienne ; mais pour dire comme vous que, tel qu'il est, il me plaise, non, je ne saurais. On disait à une femme qui s'étonnait que tel homme eût pu inspirer une passion : Madame, vous a-t-il aimée ? Je dirai aussi à ceux qui me trouveraient trop peu enchantée de Zingarelli : Vous a-t-il brutalisée ? Ce qu'il y a de plaisant, c'est l'admiration que cette brusquerie et cette malhonnêteté inspiraient partout à la ronde : Il n'est point flatteur, disait-on, c'est Mme de Charrière qui l'oblige, c'est d'elle qu'il peut attendre des services ;... eh bien, c'est elle qu'il contredit tout le jour. J'en ai ri bien des fois et suis venue à croire que s'il m'avait battue, on l'aurait tout à fait canonisé.... Adieu, mon très cher aigle. ...J'ai reçu plusieurs lettres du Constant. J'ai beaucoup de choses
les paroles. La musique est d'un jeune homme nommé Méhul, qui a donné à la Comédie italienne Euphrosine, qui a eu du succès. 11 a été moins heureux dans Kora. La première représentation fut donnée mardi dernier. Je n'y étais pas, mais je sus dés le soir même qu'elle n'avait pas réussi. ...Je fus avant-hier à la seconde représentation : la salle était déserte. Quelques personnes de bonne volonté criaient de temps en temps bravo, mais l'ouvrage eut encore assez peu de succès. ...Je trouve que c'est un opéra comme bien d'autres, qu'on va voir quand on n'a rien de mieux à faire et qu'on oublie en remontant en voiture. Il y a d'assez belles décorations ».
à faire et un opéra sur le tapis. Ce matin à 1 o heures, gelant de froid dans mon lit, à deux lieues de toute étincelle l.
Elle écrivait encore à son amie M1,e L'Hardy (15 novembre 1791) :
« Mon Polyphème, avec ses chœurs, ses ballets, et le spectacle qu'il demande, serait sûrement d'un grand effet. J'ose et puis bien le dire : le peu approuvant Zingarelli, qui ne s'admire jamais, qui me critique sans cesse, est forcé d'applaudir à ce fruit de nos querelles, de nos veilles, de nos pleurs. Oui, de nos pleurs. J'ai pleuré plus d'une fois, en me disputant avec lui sur une croche ou un demi-soupir, en soutenant un ut contre un mi. Zingarelli disait, les larmes aux yeux : « Ce C y dope me fera devenir fou. Voici cinq fois que je l'ai refait ». Aussi, rien de banal, rien de traînant dans tout le Polyphème. »
Au fond, Zingarelli goûtait fort l'hospitalité de la maison et la vie qu'on y menait, mais il appréciait beaucoup moins les productions musicales de son élève. Il blâmait surtout — et non point seulement in petto, — la prétention qu'elle nourrissait d'écrire de la grande musique d'opéra. Mais elle n'en voulait pas démordre, et il devait, bon gré mal gré, la soutenir dans cette téméraire entreprise, comme parfois, dans nos Alpes, les guides sont contraints de hisser sur une cime un client qui prétend y parvenir à tout prix... Mme de Charrière, qui avait tant d'esprit, ne semble pas avoir compris jamais qu'elle tentait l'impossible ; c'est toujours le « violon d'Ingres » :
« Zingarelli, dit-elle, me trouvait trop hardie de prétendre à faire jamais autre chose que des romances, et quand, malgré lui, je me suis élevée un peu plus haut, surpris, tantôt de mon ignorance, tantôt de ce que, malgré mon ignorance, je faisais par ci par là des choses qu'il était forcé de trouver belles, et jaloux pour ainsi dire pour son art, qu'il trouvait devoir être étudié de longue main, il se mettait de très mauvaise humeur contre moi. J'ai escamoté ses avis parmi ses invectives. Jamais je n'ai osé écrire deux notes en sa présence.
...Il me tarde de vous montrer Polyphème. « La musique en est bonne, chaque note en est raisonnée », disait Zingarelli. Il aurait pu dire : Chaque note en a été contestée et pesée à toutes sortes de balances ; c'est en pleurant et en grondant que
1 A M'" Caroline de Chambrier, plus tard M™* de Sandoz-Rollin. (Sans date ; vraisemblablement, début de 1 791 ).
nous avons achevé le morceau. (A J.-F. de Chambrier, 29 septembre 1792.) »
Elle resta néanmoins en relations très affectueuses avec le maestro, qui, retourné en Italie, correspondait avec elle et voulait bien s'occuper encore de Zadig.
Lorsque, dans les années suivantes, il remporta un grand succès avec un de ses opéras, d'Oleyres en donna la nouvelle à Colombier, où l'on s'en réjouit vivement :
« L'opéra de Zingarelli est allé aux nues: je souligne ces mots comme l'a fait M. Chambrier ; c'est apparemment l'expression à la mode... On l'a demandé :
qu'il aura fait une drôle de mine en venant recevoir les applaudissements du public ! Je crois le voir, les épaules touchant ses oreilles, ses coudes pointus en arrière, mais un joli sourire, moitié honteux, moitié content, aura un peu racommodé tout le reste. » (1792)
Pendant ses villégiatures à Cormondrèche, Chambrier d'Oleyres aimait à franchir la demi-lieue qui le séparait de Colombier, pour venir causer avec son amie des opéras nouveaux et entendre, avec une courtoise complaisance, les derniers airs qu'elle