ALPHONSE DE SANDOZ-ROLLIN
et ne tardait pas à prendre sur elles, par sa forte individualité, la supériorité, l'indépendance et la décision de son esprit, une influence qui risquait de se substituer à celle des parents. Il est assez naturel qu'une mère en conçut quelque dépit, quelque inquiétude aussi. L'affection de Mme de Charrière, très vive,
prête à tous les dévouements, était, il faut le dire, un peu envahissante et despotique ; ses opinions, fort libres, sur toutes sortes de sujets, son mépris des idées reçues, n'étaient point pour rassurer les familles. On tenait en grande estime son esprit et ses talents, mais on n'en redoutait que plus l'empire qu'il lui était si aisé de conquérir sur ses jeunes amies : elle était à la fois si amusante et si bonne !
« Si vous saviez, écrit Mile DuPasquier, combien cette bonne dame s'intéresse à moi et s'en occupe !... A-t-elle quelque chose qu'elle suppose me faire plaisir, on me l'envoie ; ne me voit-elle pas aussi bien [portante] que je pourrais l'être, le lendemain de grand matin on vient voir comment je me porte, accompagné quelquefois d'une aimable lettre. Depuis quelque temps, elle a vu que je travaillais plus que je n'avais accoutumé : eh bien, crainte que je ne me fisse du mal, et aussi, a-t-elle dit, pour se faire plaisir, elle m'a commencé de superbes bas qu'elle me fait elle-même ; elle dit que ce sera pour mes noces.
...Elle s'est aperçue que Mlle Chambrier me faisait de petites avances : elle l'a attirée chez elle, croyant que sa connaissance me ferait plaisir. J'ai déjà passé cette semaine trois journées avec elle ; hier, nous avions rendez-vous au bas des Allées 1 avec elle et Henriette L'Hardy, que je vois toujours avec bien du plaisir.
...Mme de Charrière me donne quelquefois d'excellents conseils. Elle a en moi la plus grande confiance, que ce serait bien mal payer si je n'y répondais pas. Elle n'est pas fort heureuse, vous le savez bien ; je lui suis devenue nécessaire. Je vous en conjure au nom de ce que vous avez de plus cher, ne m'empêchez jamais de voir cette femme ! Si je ne dépendais que de vous, je pourrais espérer la voir un peu plus souvent. Je n'abuse pas de la règle que vous m'avez prescrite : je n'y vais que deux ou trois fois par semaine. Si nous ne nous voyons pas, nous nous écrivons... Bon Dieu, n'allez jamais prendre la froideur et l'indifférence de son m[ari] ; cela me ferait mourir de chagrin. »
M'ne de Charrière estimait le fiancé :
« Je ne suis pas étonnée, disait-elle, qu'il ait si extrêmement plu : une douceur élégante est répandue sur toute sa personne et sur toutes ses paroles. »
1 Sur la route d'Auvernier, au bas du chemin de la Saulneric ; le joli cabinet de vigne, appartenant aux Charrière, où les amies se réunissaient, existe encore.
Le mariage accompli, les jeunes époux partirent pour Berlin, où ils demeurèrent quelques années.
« Cette excellente Susette me manque aujourd'hui, écrivait Mme de Charrière. Avec elle j'irais quelquefois dans mon petit jardin, elle serait quelquefois auprès de mon clavecin. Excepté la comète, je ne fus jamais si seule. Cela ne m'ennuie pas, mais quelquefois cela me fatigue. Je vis si entièrement sur mon propre fond. N'importe, je l'ai voulu et le veux comme cela. Point d'ennui, au moins, ni de douleur, ni d'indignation, ni d'impatience. Je vis comme, à tout prendre, il me convient mieux de vivre, et ne tenant à la vie que par des fils d'araignée... »
Mlle Henriette L'Hardy entra beaucoup plus avant que Susette DuPasquier dans l'intimité de Mme de Charrière. Née à Auvernier en 1768, elle avait un peu plus de vingt ans quand elle fut amenée à Colombier par son amie Caroline de Chambrier.Elle était fille du lieutenant de justice de la Côte, ancien officier au service de France, vétéran de Fontenoy, qui avait rapporté dans sa patrie des habitudes élégantes et une certaine culture littéraire. Henriette avait hérité de ses goûts, et Colombier devait l'attirer. Sa plantureuse beauté blonde, son port de reine, la distinction de toute sa personne, la fermeté de son jugement, la droiture de son esprit, lui conquirent d'emblée la sympathie, disons même l'admiration de Mmc de Charrière, qui a tracé d'elle ce portrait :
« Mlle L'Hardy est vraiment charmante ; je la vis hier au soir : habillée de noir, des perles au col, le teint rayonnant, des tresses de ses superbes cheveux pour toute coiffure, elle m'a rappelé toute la soirée nos beaux portraits flamands de Van Dick... Je l'assieds à mes côtés et je la regarde, comme une belle chose... Je ne sais à quoi les hommes pensent de ne se pas donner une femme comme celle-là ! »
Ce fut, nous Talions voir, Mme de Charrière qui décida de la destinée de cette belle personne, en la proposant comme dame de compagnie à la comtesse Dœnhoff , « demi-reine » de Prusse. Elle donnait ainsi à sa jeune amie une marque de très haute confiance.
Les étrangers qui passaient ou séjournaient dans notre ville ne manquaient point de venir à Colombier voir le spirituel auteur des Lettres neuchâteloiscs . C'est ainsi que nous y rencontrons, pendant l'été 1792, la très sympathique figure de Mme de Made-
weiss *. A vrai dire, nous sommes peu renseignés sur cette personne et les raisons de son séjour dans notre pays. Nous savons seulement que son mari était envoyé extraordinaire du Roi de Prusse en Souabe, et qu'elle appartenait par sa naissance à la vieille et noble famille wurtembergeoise de Bilfmger. Elle mit au monde à Neuchâtel, le 10 juillet 1792, une petite fille 2. C'est Mme de Sandoz-Rollin qui l'introduisit dans la maison de Colombier, et ce fut sûrement la musique qui servit de prétexte à ce rapprochement. Mme de Charrière parle ainsi de cette nouvelle relation (A Mlle L'Hardy, 24 août 1792) :
« Madame Madeweiss a tout l'esprit possible. C'est un squelette, victime des maladies les plus cruelles, mais ce squelette a plus de vie, de grâce et d'aisance qu'il n'y en a dans beaucoup de fraîches et grasses beautés. Elle chante avec une voix détruite de manière à faire trouver toutes les chanteuses froides et insipides. Je souhaite qu'un jour ou l'autre vous la voyiez. »
Nous retrouvons souvent cette dame à Colombier. Jean- François de Chambrier, grand amateur de musique, écrit à Mme de Charrière :
« Je vous félicite d'entendre quelquefois Mme de Madeweiss : elle joint à beaucoup de goût et d'expression une exécution rare pour des amateurs. Personne ne peut mieux qu'elle vous faire apercevoir tout le charme et la force du récitatif obligé. »
Ce furent de belles soirées que celles où l'étrangère émerveillait les hôtes de Colombier par son chant :
« C'est la plus brillante et la plus expressive exécution que j'aie entendue, écrit Mme de Charrière. Il est impossible de chanter mieux, et l'accompagnement de ses deux mains tient lieu de tout un orchestre. Les larmes me sont venues aux yeux bien des fois.. La musique me fait souvent frissonner et pleurer, sans que ce soit par attendrissement ; c'est un effet physique. Tout de même, certains tableaux qui ne sont pas plaisants, mais excessivement vrais, me font rire. Mme de Madeweiss montre une extrême vivacité dans sa physionomie et dans ses mouvements, qui ne sont pas vifs à la française et avec une pétulance moitié d'habitude. Elle est vivement et puissamment poussée à dire, à faire, à aller, à revenir, par un sentiment qui est bien vif et bien vrai
1 Ou Madweiss : les deux orthographes ont cours.
2 Nous avons fait d'inutiles recherches pour découvrir les descendants. — possibles — de M"" de Madeweiss.
au fond de son cœur. Je ne lui trouve rien d'une femme ordinaire, façonnée par la société, et pour être aussi polie qu'elle L'est, il faut qu'elle se commande de l'être ; mais il me semble qu'elle est bonne très naturellement. Je serais tentée de croire qu'elle a des singularités et que beaucoup de gens, la voyant agir et l'entendant parler, ne la comprennent pas trop. Me voici aussi définisseuse que votre Illustre... Mais Y être en vaut la peine, et comme je vous en dois la connaissance, j'ai cru vous devoir le détail de mes impressions. Je l'ai reçue avec joie et reconnaissance dès qu'elle a paru ; ensuite, je l'ai admirée avec un sentiment profond, qui est devenu respect, intérêt, sollicitude. Je l'ai enfin caressée, embrassée, et j'ai désiré qu'elle revînt. Voilà, ma belle, mon histoire pendant la soirée d'hier. Tout le monde était attentif et empressé ; Charles Chaillet \ dans la chambre voisine, était, m'a-t-il avoué, la bouche ouverte pour mieux entendre, et tremblant toujours qu'elle ne cessât de jouer... Julie DuPasquier était pétrifiée. J'en ai, moi, rêvé à demi tant que la nuit a été longue. »
Nous n'avons pas hésité à transcrire cette page, qui nous en apprend autant sur Mme de Charrière que sur celle qui en fait le sujet. L'amitié fut très soudaine, très profonde et très durable, entre ces deux âmes qui s'étaient, à première rencontre, pénétrées et comprises. Nous avons de charmantes lettres de Mme de Made-
weiss, qui vint passer le jour de l'an 1793 à Colombier «avec Emilie et Julie» (ses filles sans doute), séjourna à Neuchâtel jusqu'au milieu de l'année, puis retourna à Stuttgart, d'où elle écrivait :
« Je vous aime de tout mon cœur, de toute mon âme, enfin comme il faudrait n'aimer que le bon Dieu, si l'on faisait son devoir 2. »
MADAME DE MADEWEISS
1 Le fils du pasteur, alors jeune adolescent, qui devint pasteur à son tour, et qui avait fait bonne amitié avec M™" de Charrière.
2 M"' de Sévigné dit à peu près la même chose à sa fille.
458 MADAME DE CHARRlÈBE ET SES AMIS
Une autre voyageuse apparaît, au printemps 1791, dans le petit cercle de Colombier. Mme de Charrière la dépeint ainsi dans une lettre à d'Oleyres :
« Je viens d'avoir la visite d'une compatriote à moi, Mlle Tulleken, qui a de l'esprit beaucoup, beaucoup, une finesse, un à-propos dans tout ce qu'elle dit, qui surprendrait même chez toute autre qu'une Hollandaise. Elle m'a dit que mon pays était tranquille et florissant. »
Mlle Tulleken était menacée de phtisie et mourut à Colombier, où elle s'était fixée pour être plus près de ses bons amis. Elle avait une sympathie spéciale pour M. de Charrière, qu'elle appelle son « cher tuteur », parce qu'il soignait ses petites finances. Nous avons eu la bonne fortune de retrouver en Hollande 1 une lettre de Mlle Tulleken, adressée à Mme de Tuyll-de Pagniet, qui l'avait recommandée à sa belle-sœur de Colombier : c'est un récit attachant et vivant de sa première entrevue avec Mme de Charrière :
« ...Vers la fin de mai, j'ai eu l'avantage de me rendre à Colombier et d'y voir monsieur, madame et mesdemoiselles de Charrière. Vous vous doutez bien que madame a fixé singulièrement mon attention. Elle m'accueillit avec beaucoup de bonté. J'arrivais pour l'heure du dîner. Je la trouvai près de son clavecin, auquel pourtant elle avait un peu tourné le dos pour se faire peigner. Mlle Henriette, que sans doute vous connaissez, et qui, de toutes les femmes de chambre du monde, est bien celle qui mérite le moins d'être oubliée -, arrangeait cette toilette.
Quoique Mme de Charrière n'eût que son peignoir et un peu de poudre partout, la beauté de ses yeux, Y agrément du défaut de son parler 3, et la douceur de sa voix m'ont d'abord frappée. J'osai tout de suite m'approcher d'elle ; et j'ai le plaisir de pouvoir ajouter qu'il n'aurait pas été nécessaire, car elle s'approcha de moi. Il y avait là un musicien italien qui se tut un peu pour nous laisser causer. Elle me demanda de vos nouvelles. Je lui en donnai ; je lui dis que je vous avais vue, et comment, et de
1 Chez M. le baron Reginald de Tuyll, descendant de Vincent de Tuvllde Pagniet. Mort aujourd'hui, il avait pris l'intérêt le plus complaisant à notre travail, et nous communiqua de précieux papiers de famille, dont nous avons largement usé au chap. VII, entr'autres.
2 Voir à la fin du chapitre.
3 Nous soulignons ce détail, que nous n'avons trouvé indiqué nulle part ailleurs ; il s'agit sans doute d'un léger et gracieux zézaiement.
quels yeux. Elle parut contente. J'espérais qu'avec moi elle ne prendrait point la peine de feindre : tout doucement je me rassurais sur l'impression que je pouvais avoir faite. Je craignais beaucoup une certaine froideur que mes amis me reprochent toujours en société, et qui n'est que l'effet d'un combat auquel naturellement Mme de Charrière ne devait entendre rien.
Lorsqu'on eut servi, elle me prit la main pour me conduire à table ; et avant de la quitter elle me la serra. Pour lors, je respirai, et me trouvais également heureuse et charmée. M. de Charrière vint au devant de moi. Vous savez comme sa douce et spirituelle physionomie s'anime à propos, et combien sa conversation lui ressemble. Mlie de Charrière l'aînée m'a paru un modèle de bonté et de raison.
Après dîner, madame fut rejoindre sa musique, me prit avec elle, et me chanta en s' accompagnant les morceaux qui me plaisaient le plus. Vous saurez peut-être qu'elle a mis Zadig, l'aimable et philosophe Zadig de M. de Voltaire, en opéra ; l'idée est agréable et singulière comme celle qui l'a eue. Je puis vous dire que les paroles en sont charmantes, parfaitement bien faites, et que madame votre belle-sœur a lieu de s'attendre à des applaudissements.
J'ai été voir les environs, à commencer par le joli jardin auquel Mme de Charrière a donné des soins pendant les premières années de son mariage. »
Dans la suite de sa lettre, Mlle Tulleken raconte qu'elle a visité le Bied et y a vu Mme de Luze, l'amie de Rousseau :
« J'ai couru, dit-elle, les prés d'Areuse et le bosquet que ce bon Jean-Jacques aimait de préférence. Je me suis arrêtée près de son banc favori '... Je passai à Grandchamp, à la fabrique de toiles peintes ; j'ai vu Corcelles, Peseux, Cormondrèche sur le coteau, et la Mairesse, cette jolie ferme de M. de Charrière 2, où j'ai bu un verre de lait délicieux. Vous rappelez-vous, Madame, cette montagne charmante qui lui sert d'abri, dont la pente est couverte de. mousse et que les sapins couronnent si bien ? De l'autre côté est ce vallon comblé de froment qui sépare les possessions de M. de Charrière d'avec celles du feu lord Wemyss.
1 Selon M. Félix Bovet, qui savait tant de choses, ce bosquet serait le petit bois situé à l'ouest de la maison des Prés d'Areuse. On y voit encore un arbre vénérable ombrageant un banc.
2 La Mairesse fut vendue en 1808, après la mort de M. de Charrière, à César d'Ivernois, qui y bâtit dès 1809 la maison actuelle. 11 n'y avait jusqu'alors qu'une ferme. On croit généralement que le nom de Mairesse fut donné à cette propriété par d'Ivernois, maire de Colombier: c'est une erreur ; le nom figure déjà dans les anciens actes.
J'ai vu là cette maison fermée 1, dont la situation, unique, solitaire, délicieuse, m'a présenté un coup d'œil que je n'avais point encore rencontré... La grande tranquillité de ce lieu, ce château se dérobant dans la vallée, ces tours qui, je ne sais comment, n'amènent point d'idées d'orgueil, ces sapins auxquels un peu de bise faisait rendre des sons balancés et sourds, ces froments du vallon, qui présentait l'abondance, la culture et la vie, à côté de cette profonde paix, m'ont laissé des souvenirs que je ne perdrai jamais. Le Jura, dont j'apercevais les croupes noires et bleues, les nuages de ses cimes, les restes épars des neiges de l'hiver, et les fermes répandues ça et là dans la plaine, achevaient de m'enchanter. Il m'aurait été impossible de quitter si tôt cet endroit pour tout autre que Mmc de Charrière... Grâce à vos bontés, elle m'a comblée des siennes, m'a invitée à revenir. J'y retournerai en automne... Elle paraissait assez bien portante, malgré qu'elle s'échauffe en veillant. Je m'assis le matin sur le bord de son lit, et là nous causions tout uniment comme de bonnes petites gens. Ses bons mots vont toujours leur train. Elle fait de la malice d'un œil et caresse de Vautre : cela m'a frappée \ Elle vous aime infiniment. Si jamais elle me maltraite de quelque petit coup de dent, je lui parlerai de M. de Tuyll et de vous pour la faire finir. »
Nous ne possédons guère sur notre amie, vue dans l'intimité, de détails plus minutieux et plus significatifs. Le portrait est vivant plus encore par la bonne foi que par le talent du peintre. Mais voici une autre particularité curieuse.
Le regard à la fois malicieux et caressant de Mme de Charrière donnait, paraît-il, à son expression, un caractère singulier, intimidant, qui lui fut révélé par le malaise qu'il causait à la petite Rosette Roi ; cette jeune bonne, fille de la cuisinière du manoir, avoua un jour que dès que sa maîtresse la regardait et lui adressait la parole, elle était si troublée qu'elle perdait toute contenance :
1 Le petit château de Cottendart. Dans son roman — très romanesque — de Sarah Wemyss, Aug. Bachelin a décrit ce site pittoresque, dont M."' Tulleken fut si fort enchantée.
2 Dans une lettre écrite quelque temps après à M"" de Charrière, M'" Tulleken fait allusion à ce trait de physionomie si caractéristique : «Votre œil gauche, qui m'a fait deux ou trois fois grand mal lorsque je vous vis, tandis que l'autre me comblait d'aise ». Le portrait peint par LaTour nous parait rendre quelque chose de cette expression un peu complexe du regard.
« Elle ne peut ni se justifier d'un tort ni en convenir ; elle est si bien hors d'elle-même, qu'elle pense tantôt avoir déjà entendu chaque mot qu'elle entend, tantôt entendre plusieurs personnes lui parler à la fois ; c'est un désordre complet dans tous ses sens, c'est une absence d'esprit totale. Je fus confondue. Quoi ! lorsque je n'ai point d'humeur, point de courroux, je produis cet effet-là! Mlle Moula me trouva frappée du plus désagréable étonnemcnt. Elle ne l'a pas partagé. Elle dit qu'après tant d'années et tant d'habitude, elle éprouve encore souvent auprès de moi ce qu'éprouvait Rosette ; elle dit que j'ai dans les yeux et dans la voix quelque chose... Mais pourquoi m'appesantir là-dessus ? Je ne puis changer ni ma voix ni mes yeux, mais je puis ne parler à Rosette qu'en passant dans un corridor... Voilà pourtant qui est bien étrange ! On peut apprendre sur soi-même et bien tard de fâcheuses particularités ! — Heureusement, du moins, je ne fais pas ainsi trembler la personne qui m'approche le plus continuellement et de plus près ; femme de chambre, et ne prétendant point du tout à Y égalité, elle a toute liberté avec moi et elle le prouve. Je lui en rends grâce et m'en trouve moins haïssable. » (A M»e L'Hardy.)
Voilà introduite auprès du lecteur une personne qu'il importait de lui présenter, puisque la femme de chambre de Mmede Charrière tint pendant dix ans une grande place dans sa vie. Nous la verrons fréquemment apparaître dans notre récit, et non point, hélas ! sous un jour très favorable. Mais elle avait des qualités de franchise, de dévouement, d'adresse et de finesse, qui faisaient d'elle le type accompli de la soubrette. Née à Grandson, fille de l'instituteur de cette petite ville vaudoise, Henriette Monachon était entrée au service spécial de Mmc de Charrière en 1788, à l'âge de 22 ans. Elle lui causa de grands chagrins, mais la servit par ailleurs avec tant de désintéressement, lui témoigna un attachement si passionné, que sa maîtresse lui pardonna tout, au grand scandale de son entourage.
Henriette — « mon Henriette », comme elle disait pour la distinguer de sa belle-sœur, qu'elle ne pouvait souffrir — était un personnage important dans la maison. Tous les amis de Mme de Charrière estimaient les qualités vraiment rares de cette jolie soubrette ; Benjamin la fait souvent saluer dans ses lettres ; Mme de Sandoz-Rollin et Mlle L'Hardy ont pour elle des attentions d'amies. C'est Henriette qui fait la valise de M. de Charrière lorsqu'il part en voyage ; c'est elle qui est chargée des négociations délicates et des messages compliqués. Elle est l'« oracle »
de sa maîtresse sur les affaires domestiques. Henriette fut un type ; elle eût été digne d'épouser Figaro, et n'aurait peut-être pas tenu rigueur au comte Almaviva. Ses aventures nous occuperont bientôt plus que nous ne l'aurions souhaité pour le repos de sa maîtresse.