‹ Madame de Charrière et ses amis d'après de nombreux documents inéditsChapitre 57 sur 70 · M HENRIETTE L HARDY · texte numérisé non relu

M HENRIETTE L HARDY

D'après un pastel peint par elle-même. (Propriété de Mm0 L'Hard}--DuBois. à Colombier.)

Tout cela n'était pas fort édifiant à voir de près. Il ne manqua pourtant pas de Neuchâtelois pour estimer Mlle L'Hardy fort honorée d'entrer comme dame de compagnie au service de la •comtesse. Dans un manuscrit portant ce titre : Mes souvenirs

sur Berlin, Potsdam et Sans-Souci, corrigé de la main de Mme de Charrière, Mlle L'Hardy s'exprime en ces termes :

« En 1792 l, Frédéric-Guillaume souhaita de donner pour compagne à la comtesse Dcenhoff une de ses sujettes neuchâteloises. Il préférait une Neuchâteloise à toute autre, parce qu'elle n'aurait point de liaison à Berlin, parce qu'elle parlerait français plus facilement, si ce n'est mieux qu'une Allemande, parce qu'enfin, elle lui rappellerait, ainsi qu'à ceux de sa Cour, ce petit pays éloigné de ses autres Etats, où régnaient d'autres mœurs, d'autres arts, un autre langage, et dont il trouvait agréable et pour ainsi dire plaisant d'être le souverain. La comtesse parla à M. DuPasquier, chapelain de Sa Majesté, Neuchâtelois, homme de mérite, estimé, aimable et auquel alors on rendait justice. Sa femme écrivit à Mme de* [Charrière] ; celle-ci me parla et je partis. »

Ici, rectifions un renseignement erroné, mis en cours par Eusèbe Gaullieur et que d'autres historiens, notamment lady Blennerhassett -, ont reproduit de confiance. Gaullieur a tiré parti des Souvenirs de sa mère dans la Bibliothèque universelle de septembre à décembre 1849. Mais, peut-être afin d'en accroître l'intérêt, il les a mis au compte de Mme de Charrière, et, pour rendre cette attribution vraisemblable, il a imaginé que Mme de Charrière avait été à Berlin :

« Dans un voyage qu'elle y fit, dit-il, vers 1792, sous le règne de Frédéric-Guillaume II, elle se lia d'une manière assez intime avec la comtesse Dcenhoff, alors à l'apogée de son crédit, et ce fut là ce qui donna naissance aux lettres de ces deux dames que nous avons entrepris de faire connaître. Les premières sont de Mme de Charrière, qui, de retour en Suisse après son excursion de Berlin, avait été priée par ses parents d'Utrecht de leur faire connaître les détails de son séjour à la cour de Prusse. »

1 C'est 1791 qu'elle aurait dû dire.

2 Madame de Staël et son temps, traduit de l'allemand par Auguste Dietrich. Paris, Westhausser, 1890, 3 vol. — Ce grand ouvrage contient plusieurs erreurs de détail ou d'appréciation sur le sujet qui nous occupe. M. de Charrière y est qualifié de « gentilhomme suisse ruiné » ; il réside au château de Colombier ; l'auteur appelle la longue amitié de Mmc de Charrière et de Benjamin Constant «un caprice», et, avec plus de vertu que d'à-propos, déclare éprouver «un sentiment de pitié pour la femme qui s'abandonne à un caprice ».

Sur quoi Gaullieur transcrit, comme lettres de Mmede Charrière, le récit même de M1Ie L'Hardy, ce qui rend nécessaires de nombreux changements de texte l .

En proposant sa jeune amie pour occuper une situation aussi délicate, Mme de Charrière pensait fournir à cette personne très intelligente et de ferme jugement une occasion d'apprendre à connaître le monde et la vie. Plus ou moins responsable d'elle, puisqu'elle l'avait choisie, elle entreprit de la guider, de la conseiller, de former son esprit. C'est à quoi on voit qu'elle s'applique dans ses lettres à MIle L'Hardy. La correspondance débute au moment où la jeune fille, engagée dès le Ier septembre 1791, va partir pour Berlin. On en pourrait extraire un précieux recueil de préceptes en tous genres, et c'est un peu ce que fit Gaullieur quand il publia ces lettres qui le touchaient de si près 2.

1 Par exemple, dans le récit de la première fête de Cour dont M'" L'Hardy fut témoin, on lit : « Le ministre s'approcha de M. DuPasquier et lui demanda si j'étais la Neuchâteloise qu'on attendait». Gaullieur a transcrit ainsi : « Le ministre s'approcha du chapelain du roi, M. DuPasquier, et lui demanda si j'étais l'illustrissime dame hollandaise qu'on attendait». Il nous paraît évident que dans l'intention de Gaullieur, qui ne tenait pas à mettre en scène sa propre mère, ces articles (Une Demi-Reine) étaient une sorte de roman historique composé à l'aide des documents qu'il avait en mains. Mais pour ceux qui nous ont suivi jusqu'ici, le voyage de M"' de Charrière à Berlin est une imagination dénuée, non seulement de réalité, mais de toute vraisemblance. On s'étonne que Gaullieur ait eu l'idée d'envoyer si loin — et dans une Cour ! — la personne la plus dédaigneuse du faste des Cours, la plus détachée de la vie mondaine, la plus désabusée, la plus casanière, une femme constamment souffrante, qui, à cette époque de sa vie, n'allait même plus jamais à N'euchàtel et sortait à peine de sa chambre pour faire le tour de son « petit jardin ». — Quant aux lettres de la comtesse DœnhofT que Gaullieur a publiées dans ces mêmes articles, il les donne comme adressées à Mm° de Charrière : en réalité, les plus importantes sont adressées à M'" L'Hardy. Aussi a-t-il dû modifier les passages qui auraient indiqué la véritable destinataire. Elles ne sont pas toujours exactement datées (par exemple : 8 janvier 1796, au lieu de : 25 novembre 1794). Deux lettres sont parfois réunies sous la même date ; plusieurs passages sont transposés. Bref, il est manifeste que Gaullieur ne considérait pas ces articles comme une étude historique et documentaire ; il a mis en œuvre les matériaux dont il disposait, avec la libre fantaisie du romancier. Il a seulement omis de le dire.

2 Comme fils d'Henriette L'Hardy. Une partie des lettres écrites à celle-ci par M"' de Charrière ont paru dans la Revue suisse de novembre et décembre 1867, sous le titre: Lettres-Mémoires de M"" de Charrière. La plupart

La première lettre, du 29 août 1791, est un souhait de bon voyage et une promesse de conseils et d'avis, dont la voyageuse pressentait qu'elle aurait besoin dans son nouvel état. Les avis, en effet, ne tardent pas :

« Evitez tant que vous pourrez la bizarrerie. Rien n'est plus indifférent en soi, mais rien ne fait plus de tort, que de faire les choses ordinaires de la vie autrement que les autres. On attire sur soi un essaim de critiques. Les sots, les méchants, les désœuvrés, font de nous leurs menus plaisirs. » (1791.)

« Jusqu'ici je vous trouve fort heureuse ; c'est une jolie nouveauté que tout ce que vous avez trouvé et éprouvé, mais c'est surtout Mme D. que je trouve heureuse au delà de ce qu'on peut dire. Que le sort l'a bien servie ! Elle souhaite, et aussitôt elle a. Et que souhaite-t-elle ? Est-ce une chose commune, facile à trouver et de petite importance, de manière que l'avoir soit un médiocre bien ? ...Non, elle souhaite une chose rare : une personne d'un bon esprit, d'un caractère sûr, douée de talents et de discernement ; elle souhaite une personne qui l'aime et qu'elle aime, et tout cela elle l'a, et c'est la chose du monde la plus douce à avoir. ...Il m'est arrivé de la féliciter en moimême dix fois en un jour.

...N'oubliez pas vos amis. N'oubliez pas vos talents. Vous conserverez votre esprit plus frais, votre caractère plus noble, plus pur, plus aimable, si vous vous retrouvez seule quelquefois, repensant vos pensées et celles des autres, et les choses et leurs circonstances. Je me suis toujours imaginé que dans quelque position qu'on fût, si l'on ne se recueillait jamais, on ne se perfectionnerait pas ; que le jardinier doit avoir le temps de méditer sur sa culture et ne pas cultiver toujours, le peintre ne pas peindre toujours, mais méditer quelquefois son art loin de ses pinceaux et de son chevalet. — Qu'ai-je dit ? Qu'ai-je pensé ? Que convient-il de dire ? Qu'est-il raisonnable de penser ? Voilà ce qu'il faut se demander quelquefois ; alors, on ne s'engage jamais trop avant et sans le savoir dans une manière fâcheuse ou dangereuse... C'est une recommandation que j'ai faite à tous ceux qui m'intéressaient. En revanche, la recommandation que j'ai mille fois entendu faire : « Occupez-vous sans cesse, faites toujours quelque chose ! » m'est insupportable même quand elle s'adresse à des enfants... » (1791.)

« 15 novembre 1791. Vous voulez que je vous indique des livres qui ne soient pas des romans, des livres tels, qu'après s'être

des documents originaux que Gaullieur a utilisés dans ses articles de la Revue suisse de 1857 font maintenant partie d'archives de famille appartenant à M. A. Revilliod-de Murait, à Genève, qui a eu la bonté de les mettre à notre disposition.

amusé un instant à les lire, on ne se reproche pas que cet instant ait été absolument perdu. Je me suis amusée cette nuit à vous faire une liste de livres dans ma tête ; et la voici. Je supposerai que vous n'avez pas lu ou que vous pouvez vous résoudre à relire.

D'abord, je vous recommande mon cher, bien-aimé, très honoré, respecté même, l'écrivain vrai, l'homme honnête, Duclos; ses mémoires surtout, mais aussi son voyage en Italie. Ne lisez pas le monotone libertin duc de Richelieu, mais bien quelques lettres qui sont à la fin de chaque volume. Vous trouverez de libertines grandes dames écrivant comme des servantes de cabaret : vous trouverez Mme du Châtelet, la célèbre Emilie, écrivant elle-même bien différemment de ce que la faisait écrire son amant Voltaire. Rien n'est si plat ni si absurde, mais cela est plaisant à comparer avec les lettres soi-disant de cette femme à Frédéric II et d'autres belles choses qui étaient d'elle comme de moi. Vous verrez l'ambitieuse et spirituelle Mme de Tencin et l'aimable Mme de Chateauneuf. Enfin, vous vous amuserez, j'en suis bien sûre. Lisez d'un bout à l'autre Mme de Staal, non la fille de M. Necker, mais Mlle Launay [Delaunay], attachée à Mme du Maine. Il n'y a pas de femme qui ait écrit avec plus d'esprit. Il y a d'elle des Mémoires et deux comédies. Je vous recommande aussi un livre de M. de Rulhière intitulé, je crois, E clair cissemens relatifs à la révocation de redit de Nantes et à l'histoire des protestais en France. Cela est très bon. Toutes ces lectures-là ont une sorte de rapport : la scène est en France ; la fin du règne de Louis

XIV. la régence du duc d'Orléans, une partie du règne de Louis

XV. voilà ce qu'on y apprend à connaître avec d'autant plus d'intérêt, que ce sont ces époques-là qui ont amené tout ce que nous voyons arriver aujourd'hui, et cela si visiblement, qu'on n'est plus étonné de rien quand on les a étudiées. Mais après ces lectures ou entre deux, lisez la vie de Goldoni: cela est naïf, bonhomique, amusant. Grétry, à son imitation et pour gagner de l'argent, a fait un gros livre de lui-même, où il rend compte de tous ses petits opéras. Le livre est trop gros, la vanité en est trop puérile, mais pour qui aime à étudier les arts et les artistes, il y a de l'intérêt. Vous y trouverez un cYHele que j'aime passionnément \

Faisons à présent un grand saut. Lisez le Spectateur, mais en choisissant, et seulement deux ou trois discours de suite. — Un

1 II s'agit de Thomas d'Hele (de son vrai nom Haies, 1 740-1 780), auteur dramatique d'origine anglaise, qui vécut à Paris et y fit représenter divers ouvrages. Grétrv a mis en musique (1778) le Jugement de Midas et l'Amant jaloux. Dans le joli chapitre qu'il consacre à d'Hele, Grétry emploie cette heureuse expression: «11 avait au fond du cœur cette voix terrible, et consolante cependant, qui crie mille fois non avant de dire c'est bien».

autre saut, et me voilà à mon cher Plutarque. Ses Hommes illustres peuvent et doivent se relire cent fois et à tout âge, cela n'est jamais trop revu et trop repensé. Si l'on avait de Thou toujours sur sa table, et qu'on pût choisir certains morceaux et les marquer, je crois qu'on les relirait souvent aussi. On y chercherait tantôt les Médicis, tantôt les Caraffa, puis un morceau de l'histoire d'Hongrie, puis certains traits de la vie de Charles- Quint.

Quelle longue réponse je vous ai faite, Mademoiselle, à propos d'un mot qui n'était pas même une question ! »

Elle conte ensuite qu'après avoir achevé Zadig, elle s'est « amusée quelque temps à faire des cantiques » pour se reposer ; elle les destine à Charles Chaillet, le fils du pasteur, qu'elle aime pour « sa probité rare et son bon esprit ».

«Dimanche, je ne sais le quantième, décembre 1791... Je prononcerais ma propre condamnation si je trouvais fort à redire à la manière un peu prompte avec laquelle vous prenez les impressions que vos amis et les circonstances vous donnent. En revenir est tout ce que nous pouvons faire, et je trouve que nous qui allons plus vite et plus loin le mauvais chemin, nous rebroussons aussi de meilleure grâce et marchons alors fort bien dans un chemin plus beau a suivre. Nous avons à réparer, et notre zèle en redouble. M. de Charrière me disait un jour que rien n'était mieux que d'avoir été offensé par moi, qu'alors je servais avec une vivacité extrême. Il me semble qu'en cela nous nous ressemblons. Puissiez-vous, vous, être moins tardive que moi à profiter de l'expérience pour juger et agir sans précipitation !

...Pourquoi dire du mal de votre figure ? Avec un pareil teint, une si belle forêt de cheveux, une taille haute et une démarche légère, comment, sans être ingrate soi-même, peut-on se plaindre qu'une figure reconnaît mal les soins qu'on prend d'elle ? J'avoue que je n'aime pas ces pains de sucre que je vois sur quelques têtes et dont votre stature me semble devoir vous dispenser, mais une simple et pourtant élégante parure ne peut que vous aller très bien. Ne prenez pas d'humeur contre elle, et pour cet effet, mettez à profit le temps où l'on vous coiffe pour lire un peu. Quant à votre habillement, je parie qu'il est fait en moins de rien. Vous n'avez point d'épaule ni de hanche à masquer, à rembourrer ; vous n'êtes pas d'une humeur à vouloir mettre vos pieds à la torture. Eh bien ! une belle robe est aussi vite enfilée qu'une laide.

...J'ai souvent la passion, indiscrète peut-être, que d'honnêtes gens s'entendent et se voient l'un l'autre jusqu'au fond du cœur.

...Charles Chaillet vint hier me voir par le plus déplorable temps, comme un petit héros d'amitié. Il ne fait pas des phrases

romans vécus 477

sentimentales, celui-là, mais il m'aime bien et affronte vent et neige pour me voir quelques heures. Adieu, puissiez- vous avoir des amis tels que vous les méritez ! »

«Ce 2 février 1792... A peine est-ce un défaut que ce que je vous reproche... Une jeune personne bien spirituelle commence par montrer son esprit pour s'amuser, et aussi pour s'assurer qu'elle l'a. Elle voit autour d'elle beaucoup de simplicité triviale, elle s'ennuie, elle crée des fleurs dont elle fait des bouquets, et qu'elle place et jette ça et là avec plus de profusion que de choix ; mais, insensiblement, elle devient plus difficile, et d'ailleurs son estime pour de stériles fleurs diminue un peu ; alors, elle se sert de son esprit plus qu'elle ne l'étalé, et il en faut avoir soi-même pour s'apercevoir du sien. Et cela, même dans la conversation, car le geste et le ton n'y font pas tant que l'on pense, et les bluettes ne sont partout que des bluettes. Voilà quelle eût été votre histoire, Mademoiselle, sans que je m'en fusse mêlée le moins du monde ; si ce que j'en ai dit hâte un peu chez vous le passage de la jeunesse à la maturité de l'esprit, il n'y a pas de mal, mais gardez-vous de croire que vous ayez été ridicule un seul instant par un air de recherche et de prétention déplacée.

Puisque nous sommes sur le chapitre de l'esprit, j'ai envie de vous faire remarquer que la France a aussi eu à cet égard sa jeunesse, sa maturité et, malheureusement, son radotage, d'où elle sort par une renaissance dont nous ne savons pas encore quel sera l'effet. — Voici ce que je veux dire.

Balzac et Voiture avaient infiniment d'esprit, et n'ont rien fait de leur esprit que de le montrer ; et, pour le dire en passant, quoique ce ne soit plus la mode depuis longtemps de les admirer, je les admire toutes les fois que le hasard me met leurs lettres entre les mains.

Pascal, devançant ses contemporains pour le discernement comme pour le langage, tour à tour railleur, raisonneur, orateur, a employé le plus beau, le plus juste, le plus vaste esprit dont jamais le Ciel ait doué un homme. Bossuet et Fénelon ont été aussi simples que sublimes dans tous leurs écrits. Fontenelle et La Mothe, et ensuite le roi des beaux-esprits, Voltaire, nous ont ramenés à l'abus de l'esprit, et on lisait M. de Boufflers, M. de Luchet, MM. de Champcenez et Rivarol, Mme de Staël (Necker) et M. Guibert au moment où la Révolution a éclaté. J'ai conservé, quant à moi, un tel goût pour la manière dont on écrivait au milieu du siècle passé, qu'à Paris, mon coiffeur m'apportant pour des papillotes le Roman comique tout déchiré et par lambeaux, je lus avec transport l'épisode sérieuse qu'on y trouve et me désolai de ne pas pouvoir la lire jusqu'à la fin x.

1 M"" de Charrière, comme aussi Mmc de Staël, fait «épisode» du fémi-

Duclos a écrit simplement, et c'est entre autres choses ce qui me passionne pour lui. »

«4 février 1792... Puisque vous prenez en si bonne part tout ce que je m'avise de vous dire, j'ose vous recommander encore un autre objet de vigilance : il faut que de Berlin vous veillez sur les esprits de votre famille et que vous préveniez les apparences d'un ridicule orgueil. Voici ce qui m'est revenu. De tout temps, on donnait, au nouvel-an, deux bals à Auvernier ; l'un était composé de vignerons, l'autre de propriétaires, et il y avait à celui-ci de très riches messieurs L'Hardy qui dansaient bonnement avec tout ce qui était là. On me parla de ce bal peu de jours avant qu'il dût avoir lieu, et l'on me dit : « Mlles Robert, que vous avez vues repasser ici la lessive, en sont toujours et s'en font une grande fête. » Huit jours après, on me dit : « Eh bien! les distinctions offensantes s'introduisent partout. Mlles Robert n'ont point été admises cette année au bal des gens comme il faut d'Auvernier, et en sont très mortifiées. » Peu de temps après, quelqu'un me dit que c'était Mlle L'Hardy la cadette, sœur de Mlle Henriette \ qui avait exclu les Robert du bal ; «Vous jugez, dit-on, combien cela indispose et fait parler moins avantageusement qu'on ne le ferait si l'on n'était pas piqué...» Voilà ce que je me suis promis de vous dire.

Dites à votre sœur que les Princes français eux-mêmes se rendent ridicules aujourd'hui quand ils n'admettent pas tout le monde auprès d'eux ; que le temps des distinctions doit passer, à Auvernier comme ailleurs, et à plus forte raison n'y doit pas commencer ; qu'on vous affligerait, qu'on vous ferait tort en se donnant des travers odieux ou ridicules ; que votre place est très honorable tant que vous y êtes parée de l'estime personnelle, mais qu'il vous la faut conserver tout entière et qu'aucun ridicule qui puisse l'entamer ne doit vous venir de votre pays. Ce sera traiter la chose plus sévèrement qu'elle ne le mérite, mais j'ai remarqué qu'il fallait en dire trop à la plupart des gens pour que ce fût assez... Oh! donnez-nous l'agréable et rare spectacle d'une personne admirée et courtisée qui reste et se montre supérieure à tout puéril orgueil, à toute frivole vanité, dont le monde et ses pompes embellissent l'esprit, et ne gâtent pas le cœur !... Dites à mademoiselle votre sœur qu'il faut que l'on pare et honore sa place, et non que l'on se pare d'une place quelle qu'elle soit. »

«5 avril 1792... J'espère que vous avez déjà écrit à Mlle de Gorgier. Quand la plume ne va pas comme d'elle-même, il n'en faut pas moins qu'elle aille. On s'imagine qu'elle ira mal,

nin. — Elle entend parler sans doute de la délicate nouvelle V Amante invisible, qui est du meilleur Scarron.

1 M"' Marianne L'Hardy, qui épousa un M. DuBois, et fut mère du savant archéologue Frédéric DuBois de Montperreux.

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