‹ Madame de Chatillon (Isabelle-Angélique de Montmorency)Chapitre 11 sur 30 · MONTPENSIER, I · texte numérisé non relu

MONTPENSIER, I

Condé, Henry II, de Savoie, duc de Nemours, Elle ne lui accorda qu'une attention polie. Il lui fut indifférent qu'il épousât Elisabeth de Vendôme et rien jamais ne lui annonça qu'il dut un jour compter dans sa vie.

Or, depuis quelques mois, elle remarque que cet homme s'empresse fort autour d'elle, multiplie les compliments, hante les maisons oîi la conduit son oisiveté. Pour la première fois elle lui découvre de la distinction, de la grâce et s'avise de contempler avec agrément sa belle tête blonde. Son enjouement lui plaît et aussi ses tristesses subites dont elle devine obscurément les raisons. S'il s'approche d'elle, elle minaude et surveille jusqu'au plus indifférent de ses gestes. Elle répond tout d'abord avec timidité, puis avec audace à ses œillades. Ils causent souvent et longuement. Et toujours, au travers de ses mots assemblés musicalement pour l'enchanter, elle sent qu'il voudrait exprimer autre chose.

Mais elle se garde de provoquer cette éloquence contenue. Les froideurs succèdent aux regards ignés, les bouderies aux sourires. Et comme Isabelle souffre de quelques incommodités, elle se rend aux eaux de Bourbon. L'absence, pense-t-elle, exaspérera le sentiment naissant de Nemours. Mais elle est rapidement détrompée. Car le duc apparaît un beau matin en la ville charmante où les bains alternent avec les

bals, les promenades, les intrigues. La liberté des relations s'y agrandit et la pudeur y diminue. A toute heure, les galants ont accès dans les alcôves où les malades apprécient qu'on les console.

Nemours ne manque point d'adopter cette agréable coutume. Mais toujours Mme de Chatillon s'ingénie à placer un tiers dans leurs causeries. A la fin pourtant il arrive à la trouver seule. Et parce que le silence lui pèse comme un mal intolérable, il se déclare :

— II y a plus de trois semaines, Madame, que je balance à vous dire ce que je sens pour vous ; et quand, n'en pouvant plus, je me détermine à vous parler, c'est après avoir vu toutes les difficultés que je puis trouver en ce dessein. Je me fais justice, Madame, et par cette raison je ne devrais pas espérer ; d'ailleurs c'est une difficile entreprise que d'ôter M. de Chatillon de votre cœur et de se mettre en sa place. Cependant je vous aime, Madame, et quand vous devriez vous servir de cette raison contre moi, je vous avoue que c'est mon étoile et non pas mon choix qui m'oblige à vous aimer.

Isabelle, pénétrée de joie, se tait. Elle voudrait contrefaire l'offensée. Elle n'en trouve pas la force. Enfin, pour masquer le désordre de ses pensées, elle se décide à dévider des phrases façonnières :

— Vous avez raison de croire, Monsieur,

qu'on aime fort son mari ; mais vous voudrez. bien qu'on prenne la liberté de vous dire que vous avez tort d'avoir sur votre chapitre tant de modestie.

— Ah ! Madame îrépliqueNemours, il ne tient qu'à vous que je passe pour être le plus honnête homme de France (i).

L'action amoureuse engagée, l'histoire n'a plus qu'à en suivre les étapes. Les lettres suivent et <îonfirment les paroles (2). On se revoit à Paris. Nemours devient le sigisbée d'Isabelle. Il n'en obtient rien encore. Il doit se contenter de frôlements qui déchaînent les quolibets de la galerie. Les chroniqueurs prétendent que M. de Chatillon, ému de cette perspective de cocuage, fait des représentations brutales. Aucun document ne corrobore ou n'infirme cette assertion. Nous inclinons plutôt à croire qu'attaché à Mlle de

(1) Bussy-Rabutin, op. cit., I, 16(> et s. et Mémoires, I, 201 ; MoNTPENSiEK, 1,206; Pierre Coste, Histoire de la vie de Louis de Bourbon, prince de Condé, 169i, I, 258 et s. ; Jean de la Brune, op. cit., I, 366; Histoire véritable de la duchesse de Chalillon, 1699. Nous ne citerons plus désormais ce dernier ouvrage qui contient à peine quelques parcelles de vérité. C'est une sorte d'apologie de notre héroïne nettement écrite pour compenser le tort que lui porte, devant la postérité, le libelle de Bussy-Rabutin. Si dans VHisloire amoureuse des Gaules, les événements sont présentés avec quelque ima'ànation et quelque désordre, on en doit faire état. Il n'en est pas de même de ceux commentés par ce petit roman. Ils sont arrangés pour que l'austère vertu de Mme de Cliàtillon étonne l'univers.

(2) Bussy-Rabutin, I. 172 et s., donne avec outrecuidance le libellé de ces lettres comme s'il avait eu la confidence desamants. Ces lettres sont évidemment apocryphes.

Guerchy comme une coquille au rocher, il ne lui importe guère que sa femme endure un blondin dans ses jupes. Mais celle-ci jouit de son commencement de vengeance. Elle aime avec une sorte de rage et la crainte seule l'empêche de ratifier par un acte cet amour.

Et voici que les événements viennent désorienter les esprits. Tandis que le prince de Condé et ses officiers écrasent, à Lens, l'armée espagnole, Paris hurlant entre dans l'angoisse de la Fronde. L'arrestation de Broussel déchaîne la colère populaire et les appétits de la meute courtisane. Lorsqu'il arrive, pour annoncer à la reine, la nouvelle de la victoire, le duc de Chatillon trouve, aux portes de la capitale, un bizarre corps de garde que commandent des bourgeois fanfarons. Ils l'arrêtent et menaçants, l'invitent à acclamer leurs divinités éphémères. Il pourrait résister et frotter cette canaille. Il préfère en rire.

Il leur dit, chapeau bas, ainsy :

Vive le Roy, Broussele aussy Et tel autre qui vous plaira Alleluya (1).

Puis il passe et curieusement contemple les multitudes en folie. Tout d'abord, il ne professe

(1) B. N., ms. n" 12617, f" 5, Les Allelaija sur les barricades, 26 août 1648. Sur la mission de Gaspard, V. Conrart, Lettres familières à M. Félibien, 1681, p. 263; Ketz, I, 146; Motteville, II, 147, 149; DuBuissoN-AuBENAY, I, 25; La Rochefoucauld, Mémoires, 1662, p. 27, etc.

pour elles que mépris. Il arrive à la cour fier de ses exploits et de sa mission. On le cajole, on l'encense. Il espère obtenir autre chose que des caresses. Condé écrit lettres sur lettres pour qu'on lui donne le gouvernement d'Ypres en Flandre. Or Mazarin a déjà disposé de cette charge en faveur de son ami le comte de Palluau. Gaspard ne reçoit du madré politique que billevesées et paroles creuses (i).

Gela évidemment l'indispose. Paul de Gondi, coadjuteur de Paris, profite de cette mauvaise humeur pour tenter de l'entraîner parmi les grotesques qu'il conduit à la révolte. Il n'y réussit point, mais il stimule sa haine contre le mi-

(1) A. C. P., II, p. 103, M. le Prince à Mazarin, 28 mai 1648; P., II, p. 103, V° Ibid., 30 mai 1648; P., II, p. 108, Mazarin à M. le Prince, mai 1G48 ; P. II, p. 116, M. le Prince à Mazarin, ^ ]nm 1648; P. II, p. 122, Mazarin à M. le Prince, 6 juin 1648; P. II, p. 159, Mazarin à M. le Prince, juin 1648. Lettres publiées ou analysées par d'Aumale, V, 579, 581, 583, 587, 589, 590. M. le Prince murmura violemment contre le refus du cardinal. V. Bussy-Rabutin, Mémoires, 1857, 1, 166. L'amitié qui existe entre ledit prince et Gaspard ne s'atténue pas avec le temps, comme en témoigne une lettre inédite du dernier, A. C. M., XXXIX, p. 398, Le Duc de Châiillon à M. le Prince, s. d. (1647). Un passage des notes de Racine sur Mazarin [Œuvres, édit. Mesnard, t. V, p. 91) laisse entendre qu'à ce moment le cardinal eut le dessein, pour se débarrasser de leurs exigences, d'envoyer Condé et les petits-maîtres à Naples, au secours du duc de Guise: « Chatillon, dit-il, La Moussaye et les autres petits-maîtres écoutèrent fort volontiers son envoyé l'abbé Bentivoglio, se remplissant déjà l'esprit d'idées, l'un se flattant de se faire duc de Calabre, l'autre prince de Tarente... M. le Prince se défiant, et de la proposition, et de celui qui la faisoit, ne put se résoudre à quitter Paris et la cour ».

nistre (i). Néanmoins, Chatillon accompagne Ja cour lorsqu'elle quitte le Louvre et se réfugie à Saint-Germain. Il ne sait quelle contenance garder. Il est évidemment favorable au Parlement autant qu'adversaire du Mazarin. Quand le prince de Condé revient de la frontière et tombe en pleine conférence de Ruel, il tente, avec Gondi et les petits-maîtres désireux de se plonger en plein désordre, de diriger vers la compagnie protestataire son indécision (2). Mais le prince résiste à cette invite et dès lors Gaspard, adoptant ses vues, demeure fidèlement attaché à la cause royale. Cela ne lempêche pas d'ailleurs de compter parmi les plus violents ennemis de l'Italien sournois qu'Anne d'Autriche hospitalise en son alcôve.

Il aiguise ses railleries lorsque le Parlement rend l'arrêt fameux déclarant Mazarin perturbateur du repos public, ennemi du roi et de l'Etat et lui ordonnant de se retirer dans les huit jours du royaume. Il lui tirerait volontiers la barbe. Il ne l'ose faire cependant. Mais, un matin, en compagnie du chevalier de Rivière, posté devant la porte de sa chambre, il lui crie d'un « ton de colporteur » : Arrêt du Parlement contre le Mazarin!... (3)

(1) Retz, 1, 191.

(2) La Rochefoucauld, p. 41 ; Retz, 1,192 ; Mme de Nemours, Mémoires, 1718, p. 11 ; Gui, Joly, Mémoires, 1718, I, p. 41.

(3) Rapin, Mémoires, 1865, I, 248.

Ces gamineries suffisent à apaiser sa rancune. Aux conseils de guerre que l'on tient pour décider du sort des rebelles parisiens, il donne des avis écoutés. C'est lui qui propose de s'emparer du bourg de Charenton par lequel entrent dans Paris les vivres qui prolongent la résistance (i).

L'action décidée, Mazarin, comme s'il souhaitait l'envoyer à la mort, lui confie, sous les ordres de Condé, le poste le plus périlleux (2). A la tête de trois mille hommes d'infanterie, il balaye, d'un assaut furieux, les premiers retranchements de Charenton. Puis, donnant l'exemple d'une surhumaine bravoure, sous la mousquetade, il pénètre au cœur môme de la bourgade. Là, le sieur de Glanleu, gouverneur, commande avec l'énergie du désespoir une forte cohorte de soldats aguerris. L'élan des troupes royales se brise devant une barricade solide que défendent, en multitude, les piques menaçantes. En un instant les compagnies compactes se débandent, Chatillon, Bouteville, les deux Chavagnac et le comte de Lausoy tentent vainement de les ramener. Bientôt isolés en face de l'ennemi qui se prépare à fondre sur leur petit groupe désemparé, ils se réfugient hâtivement en « une maison à porte cochère », cependant que le marquis de Vardes,

(1) B. N., Fonds Clérambaull, Ordre du Saint-Espril, 1192, p. 7.

(2) B. N., Carnets de Mazarin, Carnet XI. V. aussi, N. acq.y ms. n" 4529, p. 25, une anecdote qui parait être fantaisiste sur Chatillon deux jours avant sa mort.

au galop de son cheval, va quérir et amène le régiment de Persan.

Quelques salves ayant débarrassé la rue, Cliâtillon, Bouteville et les autres quittent leur retraite. Ils vont d'un pas agile reprendre l'offensive, mais la fatalité ne leur en laisse pas le temps. Car à peine a-t-il mis un pied dehors que Ghatillon reçoit « dans le petit ventre » la mousquetade d'un bourgeois embusqué au fond de sa cave. Il tombe, et c'est une minute d'effarement unanime. Bouteville commande qu'on l'emporte au château de Vincennes. Et tandis que Chavagnac, à cheval, le soutient, le jeune bossu, enragé de voir partir, mortellement blessé par un mousquet français, un guerrier que respectèrent les balles espagnoles, conduit forcenément à la victoire les troupes royales (i).

(1) B. N., Fondsi ClérambaiiU, 1192, p. 7, V° et s. V. aussi ms n" 12(317, f' 138, 141, 146, 171 ; Mlle de Scudéky, Arlamène ou le Grand Cijnis, t. III, liv. II, p. Cil ; Retz, I, 276; Journal d'Olivier Lefebure d'Orniesson, 1860, I, 657, 658 ; La Rochefoucauld, p. 59 ; Philippe Boudon, Mémoires, 1870, p. 48; Gui Patin, I, 412; Montpensier, I, 203; Gaspard de Chava- GNAC, pp. 89 et s.; Motteville, II, 330; Goulas, Mémoires, odit. Constant, III, 25 : Bussy-Rabutin, A/emo/res, 1857, 1, 182 ; Duruisson-Aubenay, I, 149 et s; Guy Joly, I, 57 ; Omer Talon : Mémoires, édit. Michaud et Poujoulat, p. 331 ; Monc.lat, Mémoires, même édit., p. 208; Lenet, I, 119; Journal de Jean Vallier, édit. Courtault, pp. 192, 195; Les Courriers de la Fronde, édit. Moreau, t. II, p. 55; Renaudot, Gaze//e de 1649, p. 115 ; Jean de la Brune, Mémoires pour servir à l'hisloire de Louis de Bourbon prince de Condé, 1693, I, 309; Pierre Coste, op. cit., p. 218 et s. ; Désormeaux, Hisi. de Louis de Bourbon, II, 1768, p. 178 et s.; hisl. de la maison de Monlmorenci, 17G8, IV, p. 19 et s., etc.

Cependant, escorté de quelques soldats et capitaines, Chatillon gémissant rencontre Condé, sur sa route funèbre. S'arrachant les cheveux et poussant des imprécations, le prince accompagne son ami. Il l'installe dans une salle basse du château de Vincennes. Un tel chagrin l'empoigne qu'il parle d'abandonner le commandement de l'armée mazarine. Il le veille jusqu'au lendemain matin où Mme de Chatillon, prévenue, se présente en larmes. Et les heures coulent, pénibles, devant l'agonisant qui discourt d'une voix affaiblie. Il supplie Condé d'arrêter l'horrible guerre intestine. Peut-être, en une divination de mourant, prévoit-il quelles tristesses s'annoncent pour le royaume. Puis il le conjure d'avoir soin, si c'est un fils, du petit être que porte, depuis trois mois en son sein, Mme de Chatillon. Et enfin, tourné vers celle-ci, il quémande son pardon de l'avoir bafouée en menant une sale et mauvaise vie. Et comme s'il n'attendait pour rendre l'àme qu'une parole bénévolente de cette bouche autrefois aimée, il frissonne et s'immobilise (i).

(1) Gui Patin, I, 412, 413; Dubuisson-Aubenay, I, 150 et s.; 177; MoTTEViLLE, 11,330; Journal d'Olivier Lefèvre dOrmesson, 1860, I, 6.55-658. V. aussi, Moreau, Bibliographie d^s Mazarinades, 1850, n"' 431, 457, 514, 798, 1034, 1036, 1285, 1698, 1813, 1921, 2226, 2511, 2557,2591, 2794, 2870, 3008, 3347. Toutes ces Mazarinades commentent les événements que nous venons de raconter. V. également, B. N., ms. n" 12617, f°» 149, 155, 1.59. Ces trois pièces paraissent inédites. D'après Dubuisson-Aubenay, 1, 1.50, 177, Mme de Boutevillene put obtenir un passeport pour assister aux derniers moments de son

Et c'esl, par loute la France, une lamentation unanime. Les partis antagonistes déplorent avec une môme mélancolie la disparition de cet homme qui promettait d'agrandir le lustre de sa race. Saint-Amant (i), l'abbé François Talleniant (2), et quelques autres poètes (3) interprètent, sur tous les rythmes, les regrets de la cour et de la ville. Henriette de Coligny, devenue par un récent mariage, comtesse de la Suze, découvre, pour plaindre ce frère admiré, l'éloquence dolente de l'élégie (4).

Et le roi Louis XIV, par la plume de la régente, ordonne aux religieux de Saint-Denis de recevoir, en leur abbaye c avec toute la pompe et la cérémonie qui se pourra » la dépouille de celui qui rendit à l'Etat de si « grands et considérables services ». La Cougendre. C'est à cette époque qu'elle se retire tout à fait de la vie et rentre dans la solitude. On trouve, sur elle, une épitre de B.\LZAC, Balzacii carminum, 16.50, p. 77, et quelques autres pièces sans intérêt. Elle mourut, à l'âge de 90 ans, après ses trois enfant?, en août 1(596. V. Dangeau, Journal, 1855, v. 450; Sai.nt-Slmon, Mémoires, édit. des Gr. Écriv., III, 144-145.

(1) Saint-Amant, Œuvres, édit Livet, II, 452, Les nobles triolets.

(2) B. N., ms. n° 19145. Ce sonnet est publié par Bussy, /i/«/. ani. des Gaules, I, 181, sans nom d'auteur.

{'ii) B. M., M. 16052, A Mme de Chastillon sur la mort de son mari]. Sonnet. Cette pièce inédite nous a été communiquée par M. A. d'Artois qui l'attribue à Cyrano.

(4) Poésies de Chevreau, 1656, p. 192, .4 Mme la comtesse de la Suze. Pour les vers qu'elle a faits sur la mort de M. le Duc de Chastillon son frère. Ces vers ne nous ont pas été conservés.

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ronne assume les frais de cet enterrement solennel (i). Le prédicateur ordinaire de la reine, R. P. Faure, prononce la harangue funèbre (2).

Lorsque tout est consommé, les visiteurs accourent au logis de Mme de Chatillon. Ils s'attendent à n'y trouver qu'une pauvre veuve effondrée et lamentable. Mais la jeune femme les accueille, presque souriante, assise sur son lit, en ajustement de parade. Son cœur ne consentit point au pardon de ses lèvres. Elle se souvient amèrement que, pour aller vers la mort, son mari portait au bras gauche, en manière d'écharpe, lajarretière bleue de Mlle de Guerchy(3). Si, en compagnie de Mme de Bouteville, elle vitupère et menace d'écorchement le Mazarin, c'est pour la décence qu'elle prononce ces phrases vengeresses (4). A la vérité, déjà elle se préoccupe d'obtenir, par l'entremise du cardinal, la pension capable d'assurer la dignité de son rang (5).

(1) A. E., France, 866, f» 120, Coppie de la lettre du Roy escritle aux Religieux de Saini-Denys en France au sujet de Venterremenl du corps de M. de Chastillon dans leur Eglise.

(2) Harangue funèbre prononcée aux obsèques de M. le duc de Chastillon, faites à Saint-Denis, le samedi 20 février 1649 en présence de Mgr le Prince, par le P. Faure, cordelier, 1649.

(3) MoNTPENSiER, I, 203, 207 ; Motteville, II, 330.

(4) Gui Patin, I, 414.

(5) A. N. P. P., 151, f- 77, Pention à Dame Elisabeth de Montmorency, veuve de M" Gaspard, Comte de Coligny, Seigneur de Chastillon de 20.000 livres sur les ventes du sel des greniers de Montargis et Gien... du 19 juin 1649. V. aussi, sur cette pension, A. C. P., IV, p. 224, Lenet à M. le Prince,

Et, au soir de cette mémorable journée, tandis que Condé, en vêtements de deuil, noie dans le vin son désespoir indigne d'un chef d'armée, Mme de Chatillon, pour en être doucement consolée, ouvre, au duc de Nemours, la porte de son alcôve (i)...

22 juin 1649 ; P. IV, p. 374, Vineuil à M. le Prince, 11 juillet 1649.

(1) Philippe Boudon, Mémoires, 1870, p. 49; Bussy-Ra- BUTiN, Hist. am. des Gaules, I, 182.

Impatiemment Mme de Chatillon porte le fruit de ses dernières complaisances d'épouse. Nulle joie en elle, nulle fierté. Le petit être qui agite ses entrailles et déforme ses lignes ne cause point à son cœur l'émoi dont palpitent ordinairement les mères. Elle en attend avec tristesse et humiliation la venue. Car le duc de Nemours, par sa présence constante, sa sollicitude, sa parole tour à tour enjouée et mélancolique, transforme en regrets les allégresses cruelles de la gestation.

En vain Mme de Chatillon s'efforce-t-elle de secouer le trouble qui la gagne. Les raisonnements, les crispations, les colères lui font, en s'apaisant, mesurer le chemin que ce prince parcourut en quelques mois. Elle aime. On la com-

.VMOURS ET INTRIGUES DE M""'' DE CIIATILLON' ;)7

prendrait malaisémeni parmi ce groupe d'héroïnes éduqué par Julie d'Angennes et qui trouve une volupté spéciale à prolonger l'immobilité délicieuse du sentiment naissant. Envahie par la fièvre, elle souhaite conclure et gémit de ne le pouvoir.

Du moins la certitude que la race des Coligny se continue en elle lui permet de rafler à son profit rhéritage du maréchal de Chatillon. L'intérêt avec l'amour partage les préoccupation.sde son âme. Et lorsque Gaspard V naît de sa douleur, elle se réjouit surtoutde connaître qu'il l'enrichit de tous les revenus dispersés aux quatre coins du territoire (i).

On ne sait, au juste, ce que devient cet enfant durant les courtes années de son existence. Le sieur Jean Juif, procureur fiscal au duché de Chatillon, le défend sur le terrain judiciaire, mais nul ne paraît, en ce monde, lui accorder quelque attention et quelque sympathie. Mme de Chatillon, en elTet, à peine délivrée, reconquiert, avec l'aisance de ses mouvements, sa coquetterie. Elle tourne vers M. le Prince un visage tentateur où le sourire est comme une fleur ouverte

(1) Henry Gaspard V de Coligny, né le 10 ou 11 juillet 1619, mort le 3 novembre 1G57. V. sur cet enfant, notre volume, Mme de la Suze el la Société précieuse, 1908, p. 250. V. aussi, B. N., Nouveau d'Hozier, n" 101, f" 56, qui donne une date de naissance erronée. A. C. P. IV^ p. ;179, Vineuil à M. le Prince, 11 juillet 1049. V. également, Journalen van Constanlijn Hui^gens, III, 18SS, p. 50.

pour être butinée. Il s'arrête un instant à en respirer le parfum, saisi d'une ivresse où se mêlent des souvenirs anciens, oublieux déjà du mort qui lui recommanda son épouse. Mais les événements le détournent de cette trahison (i).

Et Mme de Chatillon renvoie à des temps moins troublés la poursuite de cette intrigue. Elle a voulu seulement s'assurer de son empire sans qu'une fibre ait tressailli en elle. Elle est satisfaite d'avoir, par l'attrait de son charme juvénile, incliné jusqu'au parjure cet être soucieux de sa parole et de son honneur. Et tandis qu'il lutte d'astuce avec Mazarin, elle s'enfonce en la passion bizarre que lui inspire Nemours. Libéralement elle autorise celui-ci à rattraper un immense arriéré de faveurs. Ils s'attablent, ainsi que des gueux faméliques, au banquet dont ils humèrent longtemps l'arôme lointain. Ils se grisent de telle sorte qu'un jour Isabelle se constate grosse d'une géniture inavouable. Une autre s'en désolerait. Mais elle est femme aux promptes décisions. Elle se soumet aux pratiques du médecin Desfougerets. Celui-ci la gorge de drogues étranges qui l'amènent aux portes de l'enfer. Du moins l'allège-t-il du souci de colloquer i Gaspard V une fraternité clandestine (2).

Heureusement sortie de cette terrible épreuve,

(1) Lenet, I, 121, dil neUement que le Prince de Condé aima Mme de Chatillon avant sa prison.

(2) Bussy-Rabutin, op. cil., I, 201

AMOURS i:t intrigues Di: y.' de chatillon 9&

elle se rétablit peu à peu au château de Cliatillon-sur-Loing. Elle est désormais prémunie contre toute véhémence en amour. Bien qu'une querelle de préséance ait, entre Condé et Nemours, jeté une animosité que les années n'ont point atténuée, elle incite facilement ce dernier à suivre l'autre sur la voie où il s'engage avec étourderie (i). Elle consent, sans trop de peine,, à s'en séparer momentanément, se rappelant par hasard que les dames de son époque ont accoutumé de pleurer leurs morts en une stricte solitude.

Mais bientôt, et malgré qu'elle ait amené avec elle Mme deRicous, femme de chambre et confidente, elle ne tarde pas à s'ennuyer en ce château magnifique bâti pour contenir des guerriers aux lourdes bottes et point une femme maniérée et dolente. Elle n'en apprécie guère la solide massivité, les tours énormes, les chemins de ronde, les ponts-levis. Et la promenade parmi les jardins habités de statues sévères ne lui procure aucun divertissement (2).

Elle y reçoit l'avis que Condé projette de la

(1) GouLAS, III, 220; MoNGLAT, op. cU., p. 25(j; Correspondance de Mazarin, édit. Chéruel, 111,381 et s.

(2) Sur ce château, v. notre volume, Mme de la Suze el la Société précieuse, 1908, pp. 18, 19. Nous en indiquons les descriptions et plans inédits. V. aussi, H. de Curzon, Le Donjon de Chalillon-siir-Loing, 1897 ; Eugène Tonnelier, Chalillonsur-Loing, sa seigneurie et ses anciennes institutions religieuses.1^08. V. également, B. N., Département des Estampes, V. a 91.

marier avec le comte Foucault de Dognon, gouverneur de Brouage (i). Il lui déplaît que l'on dispose ainsi de sa personne, n'imaginant pas que cette union, en apportant au prince un port à l'embouchure de la Charente, sert singulièrement ses ambitions actuelles. Elle ne répond point à ces avances.

D'ailleurs, comme pour dissiper la monotonie de son exil, un être pitoyable frappe à la porte du château. C'est Mgr de Gondrin, archevêque de Sens. Elle le connut à Paris d'oii il administre d'ordinaire son diocèse. Il compte parmi ces prélats du dix-septième siècle dont la religion parfume d'un grain d'encens la galanterie. Une vanité gasconne l'anime et lui communique l'audace des belles entreprises. Il marche, environné de pages et de gentilshommes à sa livrée. L'autorité royale et l'infaillibilité papale lui apparaissent ainsi que billevesées. Il met à sac son diocèse et pille son chapitre. On le vit, en la capitale, traiter les femmes mondaines pour la satisfaction d'y comprendre Mme de Longueville. Rien ne lui sembla trop dispendieux pour réduire à son caprice cette duchesse friande d'adoration. Il la combla de cadeaux et, malgré les arrêts du Parlement, oublia de régler les notes du parfumeur qui faisait mariner dans l'ambre liquéfié les bougies de ses festins servis par des adolescents demi-nus.

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