DUBUISSON-AUBENAY, I
Mme de Chatillon n'ignore rien de son passé. Elle nelui en veut point d'avoir consolé l'exil de la marquise de Mauny et d'avoir murmuré aux religieuses de ses monastères les phrases incandescentes du Cantique des Cantiques. Elle sait qu'il ne s'agenouille que pour prier d'amour les créatures, saluant ainsi, dans son œuvre, le Créateur. Elle l'admire d'avoir tenté d'ouvrir, comme un refuge inviolable, ses bras consacrés à la reine Anne d'Autriche. Car il endure, à cette heure, le châtiment de cette générosité.
Ensemble ils écoutent la rumeur parisienne mourir aux pieds des remparts chatillonnais. Ils entremêlent de douceurs verbales leurs malédictions contre le Mazarin. Les gazettes et les lettres leur apportent un pâle reflet des événements. Et c'est dans cette coite atmosphère de tendresse voilée que leur parvient la nouvelle de l'arrestation des princes. Cette nouvelle les électrise.Gondrin, ému d'une ardeur guerrière, quitte le château pour rassembler les troupes qu'il joindra, sous les ordres de Nemours, à celles de Bussy-Rabutin et du baron de Chanlost (i). Mme de Chatillon comprend qu'elle perd sa vie à l'ensevelir dans cette morne province. Le goût de l'action politique la saisit. Elle rêve de placer sa jupe parmi les autres jupes ameutées. Qui donc lui disputerait, dans la lugubre tragi-comé-
(1) Rapin, I, 354; Bussy-Rabutin, Mémoires, 1857, I, 202.
die de la Fronde, le rôle qu'elle prétend jouer? Serait-ce la Chevreuse, traînant un reste de beauté, flanquéedu pitoyable marquis de Laigues, et qui intrigue, tripote, écrit, parlemente, offre à tout venant le pucelage de sa fille ? Serait-ce la Montbazon dont Beaufort , au sortir des Halles où il commande, en stratège de carrefour, le bataillon piaillant des harengères, entretient par maint sacrifice, le feu intérieur? Serait-ce la Longueville qu'un accouchement public, en plein Hôtel de ville, a rendue populaire et dont Marsillac soutient, pour la saveur de sa chair blonde, la diplomatie puérile? Serait-ce la Palatine, sereine et souriante, la comtesse de Maure, toussotante et plaintive oula Guémenédont les amants composeraient une imposante compagnie? Serait-ce cette trinité chimérique, Mademoiselle, glabre et maigre, Fiesque, pimpante et gaie, Frontenac, impulsive et violente, grossissant les conseils ridicules où l'on débat, sans jamais songer aux actes, le démembrement de la France ?
Mme de Chatillon éclate d'unrire aigu en pensant à toutes ces femmes brouillonnes, débiteuses de galimatias, donneuses d'avis, qui encombrent les salons et les rues, montent sur les barricades, organisent un tel vacarme que l'on ne raisonne plus, ne s'entend plus, ne sait plus où l'on va et quelles décisions il convient de prendre. Et elle déplore que, pour conduire les partis multipliés où régnent ces anges déchus, il n'y
ait guère que des ambitieux, des fols, des pêcheurs en eau trouble, des tire-laine déguisés en seigneurs, Gaston d'Orléans, c'est-à-dire la lâcheté, le flottement, la trahison ; Bouillon, Mercœur, Caudale, c'est-à-dire Fappétitde richesse, la boulimie de puissance, le goût forcené du désordre. Et d'autres, d'autres que domine un trio de contrefaits : Conti, bossu hypocrite ; Bouteville, bossu combatif ; Gondi, bossu diplomate...
Néanmoins Mme de Chatillon décide d'apporter son adhésion enthousiaste à cette armée d'écervelés qui, déjà, à travers le royaume, sème les larmes et la misère. Elle ne s'est pas dégagée de l'emprise morale que l'hôtel de Gondé jeta sur elle. C'est encore auprès de Mme la Princesse qu'elle va quérir des préceptes de conduite. Celle-ci, sur un ordre de la reine, s'est réfugiée à Chantilly. C'est donc vers le château découpé en fines dentelles de pierre et penché sur ses canaux que Mme de Chatillon lance son carrosse. Quelques serviteurs etofficiers l'escortent, caracolant aux portières et Mme de Ricous l'entretient. Elle est distraite et les étapes lui semblent s'éterniser. Bienheureusement, entre Nemours et Fontainebleau, Pierre Lenet, conseiller d'Etat et secrétaire de Condé, venant de Bourgogne, dépasse, au galop de sa monture, son carrosse. Elle l'invite à monter auprès d'elle. Il se déclare charmé de la rencontre. Justement il
]0i MADAJIE DE CHATILLON
apprit à Ghatillon son départ. Il la renseigne en quelques mots sur les circonstances de l'arrestation des princes. Lui-même se rend à Chantilly. Il va tenter de réunir des forces pour libérer les prisonniers.
Causant de la sorte, ils atteignent, sans y penser, Paris. L'heure tardive ne les empêche pas de se mêler aux conciliabules frondeurs. Mme de Chatillon revoit, non sans émotion, le duc de Nemours qui organise la résistance contre l'autorité royale et le président Viole, son parent, qui stimule, au Parlement^, la colère des conseillers anti-mazarinistes. Elle applaudit aux tentatives de BouteviIle,sonfrère,àcemomentréfugié au château de Précy-sur-Oise et qui, n'ayant pas réussi à soulever le peuple en faveur des princes, faillit enlever les nièces du cardinal.
De tous côtés d'ailleurs s'ourdissent des complots. Mazarin, inquiet^, recommande au sieur de Bar, gouverneur de Vincennes, la plus exacte surveillance. Il se plaint que les princes parviennent à communiquer avec le dehors (i). On a vu rôder, autour du château, Beaufort déguisé en homme du vulgaire (2). Mme la Princesse ayant promis quatre cent mille écus à quiconque délivrera ses fils et son gendre, on craint que la
(1) A. E., France, 873, f' 19, Mazarin à Le Tellier. 7 février
(2) A. E., France, 870, f° 107 v" et s., Le Tellier à Mazarin, 12 février 1050.
garde ne soit gagnée et que l'on ne force aisément les portes de la geôle (i).
Mme de Chatillon et Lenet, réconfortés par ces nouvelles, reprennent, dès le lendemain, la route de Chantilly. Mme la Princesse et Claire- Clémence de Maillé les reçoivent avec une joie larmoyante. Elles racontent profusément l'arrestation des prisonniers, proclament leur innocence, accusent d'ingratitude la reine et le Mazarin, stigmatisent l'infidélité de leurs amis. Elles déplorent de se sentir environnées d'espions et que Mme de Longueville, si vaillante, chemine vers la Hollande, accompagnée de son amant le prince de Marsillac.
Mme la Princesse vit dans la crainte perpétuelle d'être, à son tour, arrêtée, et Claire-Clémence se révolte à la pensée que la Cour lui pourrait enlever son fds, le jeune duc d'Enghien. On sait, en outre, que les princes endurent péniblement la surveillance menaçante du sieur de Bar, personnage immonde dont la correspondance révèle l'âme servile. Cela ne contribue pas à rendre le séjour de Chantilly agréable. Les visages reflètent la préoccupation et l'ennui. Mme de Chatillon, venue avec un grand espoir, sombre dans la tristesse et ne trouve plus, pour se divertir, que l'expédient d'absorber purges et
(1) A. E., France, 870, f"? 118 et 144, Le Tellier à Mazarin, 2.3 et 27 février 1650. V. aussi Mathieu Mole, Mémoires, édit. Champollion-Figeac, IV, .365.
autres remèdes (i). EtLenet, afin de résister à la morosité qui le gagne, fait discrètement l'amour à Mlle Gerbier, anglaise spirituelle, gaie, encline aux batifolages, préservée par eux du découragement (2).
Bientôt d'ailleurs l'entourage de Mme la Princesse se fatigue de tant de lamentations, de tant de prières au Saint-Sacrement exposé en permanence dans la chapelle et n'écoute plus que d'une oreille distraite les prêches enflammés des capucins. Lenet multiplie les stratagèmes qui lui permettent de communiquer avec les frondeurs parisiens et d'assurer des partisans aux princes. Gourville, comme pourvu du don d'ubiquité, rôde de tous côtés, assemblant, par la vertu de sa parole persuasive, les énergies flottantes. On apprend qu'arrivée à Stenay Mme de Longueville, rejointe par Turenneet Bouteville, prépare la marche d'une armée sur Paris et négocie avec les Espagnols (3).
Si bien que la joie succède à la mélancolie. Les amitiés craintives reviennent. Dans la chambre de Mme de Chatillon se tiennent con-
(1) A. C, P. VII, p. 1B4, BourdelolàLavocal, 1" mars U.>0, publiée par d'Aumale, VI, 464.
(2) Un très grand nombre de lettres mentionnent le nom de Mlle Gerbier. V. entre autres, B. N., ms. n» 6704, f° 100; n" 6705, f" 8. On trouve également des lettres d'elle à Lenet fort agréables dans ms. n" 6716, f» 45, 67.
(3) A. E., Espagne, 268, f" 252 et s. contient les négociations de Turenne et de Mme de Longueville avec le gouverne-ment espagnol.
seils et conférences. La jeune femme, soudain ranimée, montre une vaillance et une perspicacité qui étonnent. Elle est l'âme des conspirations. Elle centralise les correspondances qui arrivent de toutes les régions delà France.
Elle aide Lenet à secouer l'apathie, la couardise, l'avarice de Mme la Princesse qui maintenant, redoutant d'en manquer pour elle-même, refuse l'argent nécessaire aux entreprises guerrières. Elle parvient à lui rendre quelque bonne humeur. Car, malgré les soucis, les avis innombrables et contradictoires qui confortent l'irrésolutioU;, le goût du plaisir renaît parmi la compagnie. Des femmes très belles et très légères, Mme de Tourville qui termine avec grâce sa carrière galante et sa fille, Mme de Gouville, qui la commence avec humour; Mme de Bourgneuf que les petits-maîtres culbutèrent certain jour de noble orgie, au bois de Boulogne; Mlle de la Berge, la marquise de Saint-Simon se joignent aux visiteuses de la capitale, Mme du Vigean, la •duchesse de Richelieu, la présidente Tambonneau pour rendre aux cabinets et aux berceaux de Chantilly leur joyeuseté évanouie. A nouveau, mais plus discrets, retentissent les chants et les rires. On se promène. On improvise des m.adrigaux. On se tue à deviner des énigmes ou à confectionner des sonnets en bouts rimes. On lit des romans ; on commente, avec grandes exclamations, les libelles que le Pont-Neuf déverse sur
108 MADAME DE CHATILLOM
tout le royaume. On surveille, du haut des balcons, les routes filant au travers des forets, où l'on aperçoit, comme des ombres mouvantes, les cavaliers porteurs de messages tendres ou de nouvelles politiques. Le soir venu, on danse, on pince du luth, on touche du clavecin ou bien sagement on écoute les aventures de quelques couples désignés à l'admiration du; monde par leur insouci total de la vertu que préconisent les sermonnaires.
Mme la Princesse, peu à peu rassérénée, donne au cercle de jeunes femmes qui Fenvironne le haut enseignement de sa vie amoureuse. Elle conte tristement, mais pleine d'orgueil et de satisfaction, les circonstances de ses rencontres avec le Vert galant et comment elle lui résista non sans regret. Elle se fait l'historiographe profuse des passions impulsives du maréchal de Bassompierre, homme habile à dénouer les ceintures et dont toutes les dames de l'ancienne cour rêvèrent d'être les proies violentées.
Et ces histoires qui, d"être ainsi embellies par les couleurs du verbe, prennent un attrait de légende, excitent autour de Mme la Princesse \e& désirs latents et voilés. Il semble que faire l'amour avec outrecuidance devienne un signe d'élection et même d'héroïsme. On est malheureusement obligé de se contenter de peu. On n'a guère pour garnir sa couche que quelques officiers, quelques domestiques, parfois quelque
passant illustre dont les loisirs sont limités. On s'efforce, néanmoins d'en obtenir l'attention. On se considère en rivales auprès des hommes, sinon en ennemies (i).
Mme de Chatillon sans peine obtient des triomphes sur le groupe fiévreux de ses compagnes momentanées. De-ci, de-là, elle se calme à entendre, lorsque les conjurations parisiennes lui laissent quelques heures de répit, s'exalter ridolâtriede Nemours. Mais ces félicités rapides ne lui suffisent pas. Non point certes qu'elle souffre de la viduité. La coquetterie plutôt que les sens parle en elle. Il lui faut, sans cesse, à ses genoux une adoration qui s'exprime. Elle est, €ommejadis les divinités carthaginoises, immobile et glacée, mais exigeante de sacrifices et d'encens.
C'est donc pour savourer sa plainte admirative qu'elle accorde quelques douceurs à l'abbé de Cambiac, prêtre juvénile que Mme la Princesse patronne pour sa dévotion mignarde. Il va et vient, souris trottemenu, entre Paris et Chantilly. Et quand Mme de Chatillon lui refuse une caresse longtemps sollicitée, il s'évanouit devant l'autel où, disant la messe, il ne peut dissiper son souvenir profane (2).
(1) Lenet, I, passim.
(2) Bussy-Rabutin, Hisl. ani. des Gaules, I, 191. Sauval, Recherches et Anliqailés de Paris, donne, comme amant, à Mme (le Chatillon, simultanément avec Cambiac, un sieur Bouchu. iNous ne trouvons pas trace de cette liaison.
Or tandis que Mme de Chatilloii et la compagnie se dispersent en futilités, les ministres, Servien etLeTellier, fixent, d'un œil préoccupé, le château perdu parmi ses chênaies et ses eaux vives. Des conseillers au parlement, affirmentils, s'y rendent sous des déguisements. Les couvents à proximité remuent le pays de leur active propagande. Il devient dangereux de supporter, si près de la capitale, ce foyer de cabales. Ils proposent d'éloigner Mme la Princesse et Claire- Clémence de Maillé. Le roi, pour ce faire, enverrait l'ordre d'éloignement, par un « gentilhomme d'esprit » qui demeurerait auprès des^ exilées et rendrait compte de leurs actes. Dans le cas 011 de mauvais conseillers induiraient les deux femmes à la résistance, on assurerait l'obéissance à la lettre royale par une manifestation armée (i).
Mme la Princesse et sa belle-fille résistentelles à l'injonction du jeune monarque dont Anne d'Autriche tient la plume hésitante ? Nous^ ne le saurions dire. Mais un beau matin, on leur annonce que six compagnies de gardes suisses et deux escadrons de chevau-légers se dirigent vers Chantilly et les villes environnantes. Grand émoi. On s'assemble à nouveau dans la chambre de Mme de Chatillon. On délibère. On convient
(1) A. E., France, 870, f" 258, Servien el Le Tellierà Mazarin.^ 22 mars 1U50.
d'expédier à Montrond, place forte au pouvoir des Condé, Claire-Clémence et son fils le duc d'Enghien, espoir du parti. Puis on attend les événements. On ne peut croire que la cour prenne contre une princesse du sang, âgée, pusillanime, impotente, des décisions brutales.
On doit cependant se rendre à l'évidence lorsque le sieur du Vouldy, commandant des gardes suisses, se présente, muni de la lettre royale. Alors, en un instant, les âmes craintives se raffermissent. D'un mot, chacun se désigne son rôle et le joue. Une comédie incroyable se donne où l'officier du roi ne voit goutte. Mme la Princesse s'alite et le reçoit avec le souffle oppressé des gens enrhumés. Il lit ses ordres. Puis il se retire, respectant le repos de l'auguste malade. Il demande à voir Claire-Clémence et le duc d'Enghien. Il la trouve également alitée et souffrante. Elle répond, cachée sous ses voiles, à ses questions déférentes. Et le petit duc se montre impatient à souhait de cette inquisition. Voilà le bonhomme tranquille. Il peut, aux alentours du château, bivouaquer avec quiétude. Il rassure, d'une lettre confiante, Servien etLeTellier. Des prisonnières incommodées ne risquent point de courir la campagne. D'ailleurs les issues sont gardées.
Or du Vouldy se trompe singulièrement. Il a cru parler à Claire-Clémence. Il a parlé à Mlle Gerbier, aussi bonne comédienne qu'adroite amante.
112 MADAME DE CHATILLOX
Il a cru dire des gentillesses au véritable duc d'Enghien. Il s'est adressé à un petit maraud de jardinier travesti en duc d'Enghien. Il a cru intercepter tous les passages. Il en a oublié un, très mince en vérité, mais où, tandis qu'il pérorait, s'évadait, quasiment invisible, une troupe silencieuse. Maintenant Claire-Clémence et son fils parcourent à toutes brides les routes conduisant à Montrond (i).
Et Mme la Princesse n'est point si indisposée que du Vouldy le prétend. Dans la nuit complice, aidée de Mme de Chatillon, elle s'habille à la hâte. Un carrosse, préparé par le sieur Garibal, maître des requêtes, l'attend dans la forêt. L'appréhension d'être arrêtée et emprisonnée lui communique une énergie inattendue. La voici engagée à son tour dans l'étroit passage négligé par la garde suisse. Les ténèbres sont intenses. Au loin on entend un « guéridon » hurlé par une bouche avinée. Le murmure des eaux étouffe le bruit des pas. On atteint le carrosse. Sur le siège, l'abbé Roquette, déguisé en cocher, murmure, pour qu'on le reconnaisse, des paroles de bienvenue.
Mme la Princesse, effondrée sur la poitrine de Mme de Chatillon, maintenant se lamente. Que va-t-il advenir? Mais la jeune femme la rassure. Le Parlement auquel elle va demander la
(1) Lenet, I, 183 s., 226 et s., V. aussi, A. E., France, 871, f" 23 et s., Seruien et Le Tellier à Mazarin, 23 avril 1650.
liberté de ses fils et protection pour elle-même ne l'abandonnera pas à la fureur mazarine.
On brûle les étapes. On se réfugie, tout d'abord, à Angerville, en la maison du sieur Perrault, intendant du prince de Condé et prisonnier avec lui. On s'y cache une journée. Puis, toujours de nuit, le carrosse s'engoufîre, à Paris même, dans la demeure du sieur Lefevre de Laubrière, conseiller au Parlement et chanoine de la Sainte Chapelle (i).
Des indiscrétions se sont-elles produites ? Mme la Princesse a-t-elle été reconnue par quelque espion aposté aux portes de Paris? On ne sait. Toujours est-il que Servien et Le Tellier soupçonnent vaguement les Carmélites de cacher la fugitive. Ils interrogent du Vouldy. Du Vouldy jure sa foi que Mme la Princesse et sa belle-fille reposent tranquillement dans leurs chambres respectives. Tout cela paraît étrange. On envoie à Chantilly le sieur de Bragelonne. On invite l'archevêque de Paris à s'enquérir auprès du blanc troupeau qu'il accompagne gravement vers les pâturages du Ciel. MgrdeGondi ne rapporte qu'incertitude. Les Carmélites n'ont pas voulu trahir le secret de leur bienfaitrice (2).
(1) Claude Joly, Mémoires, édit. Michaud et Poujoulat, p. 163.
(2) A. E., France, 871, f° 4, Le Tellier à Mazarin, 19 avril 1650; f- 23 et s., Servien el Le Tellier à Mazarin, 23 avril 1650; 873, f" 303, Mazarin à Le Tellier, 21 avril lO.'iO; 871, {• 30,
114 MADAME DE CHATILLO.X
Mais Bragelonne a tôt fait de découvrir la supercherie. Servien et Le Tellier veulent prendre des mesures. Mme la Princesse les prévient. Dès six heures, un matin (i), conduite par le duc de Saint-Simon, suivie des duchesses de Châtillon et de Ventadour et d'une escorte de gentilshommes, elle se présente au Parlement. Elle en parcourt les chambres « pleurant et demandant justice delà violence quiluiest faite età Messieurs ses enfants ». Le conseiller Deslandes-Payen accueille ses requêtes manuscrites et les porte aux Chambres réunies. On confère. Parmi ces hommes revêtus d'écarlate et chamarrés d'hermine, les opinions se départagent violemment. Les discussions s'aigrissent. Les uns se refusent à opprimer cette femme suppliante qui vient jusqu'à leur barre réclamer sûreté pour sa personne €t défendre sa progéniture. D'autres invoquent la raison supérieure d'État. Si bien qu'on décide d'en référer au duc d'Orléans, régent du royaume en l'absence de Louis XIV et d'Anne d'Autriche.
Or Gaston d'Orléans, par un hasard extraordinaire, appartient, à ce moment, au parti de l'ordre. Mme la Princesse ne doit rien espérer de sa bienveillance. Il affirme sa volonté qu'elle quitte la ville où sa présence peut susciter des
M. P. Léon à Mazarin, 25 avril 1650 ; 873, f" 309, Mazarin à Le Tellier, 26 avril 1650.
(1) 26 avril 1650. La date varie selon les auteurs.
troubles, menaçant, si elle contrevient à cette volonté « qu'il n'y aura point d'extrémité qu'on ne prenne contre elle pour l'obliger à obéir ».
Elle tente de tergiverser, mais Monsieur n'aime pas qu'on lui résiste. Mme la Princesse se retire donc à Bourg-la-Reine (i), ayant épuisé tous les moyens dilatoires. Là, une seconde lettre royale lui prescrit l'exil en ses terres du Berry (2) . Son caractère l'inclinerait à la soumission. Mais elle flotte entre les conseils clairvoyants de Mme de Chatillon et les excitations du sieur Bertaut qui l'engage à renouveler sa requête au Parlement. Revenue à Chantilly, elle hésite un moment, fait quelques pas sur la route de Paris et enfin se résigne à la sagesse. La reine vient de lui accorder autorisation de demeurer au manoir de Chatillon-sur-Loing. Elle s'y rend, solitaire et triste, égrenant des patenôtres.
Mme de Chatillon l'y a précédée pour faire
(1) Sur cette affaire que nous résumons, V. B. N., ms. n" 10274, f's 38 et s., 41 et s., 46 et s., 429 et s.; A. E., France, 871, f» 43, Le Tellier à Mazarin, 27 avril 1650 ; f° 48, Le Tellier à Mazarin, 28 avril 1650 ;f'' 51, Servien et Le Tellier à Mazarin, 29 avril 1650; f» 53, Le Tellier à Mazarin, 29 avril 16.50; 873, f» 322, Mazarin à Le Tellier, 29 avril 1650; f" 3.30, Mazarin à Le Tellier, 30 avril 1660. V. aussi Motteville, III, 180; DuBuissoN-AuBENAY, I, 250; Lenet, I, 283 et s.; Mole, IV, 80 ; Pierre Coste. op. cit., p. 249 et s. : Gui Goly, Mémoires, 1718. I. 108; Omer Talon, op. cit., p. 386; Monglat, op. cit., p. 230; Villefore, La vie de Madame la duchesse de Longueuille, 1738, I. p. 178 et s., 220 et s.; Désormeaux, .Hisl. de Louis de Bourbon, II. 1768, p. 357 et s.
(2) A. E., France, 868, f» 163. V. aussi Mole, IV, 380-381.
mettre le logis en état (i). Elle Ty reçoit pleine de sollicitude, sentant que, désormais, cette femme épuisée par un long effort lui appartient corps et âme. Mme la Princesse, en effet, vit, dès ce moment, fermée à tout autre amour que l'amour d'elle-même. Elle ignore tout de ses fils dont l'un, le prince de Condé, se distrait avec des tireurs d'horoscope et dont l'autre, le prince de Conti souffre, jusqu'à l'évanouissement et à la folie, de la claustration (2). A peine, de-ci, de-là, manifeste-t-elle son existence par quelques requêtes auxquelles répondent des menaces d'arrestation (3).
Vainement Claire-Clémence de Maillé, fomentant la rébellion en Guyenne, la supplie-t-elle de lui adresserquelque argent sans quoi les armées ne peuvent subsister en campagne (4). Vainement Turenne et Bouteville, lancés sur Paris par Mme de Longueville, réclament-ils deux cent
(1) A. E. France, 871, f" 76, Le Tellier à Mazarin, 15 mai 16.50; f" 96, ibid, 6 juin 1650, f'^ 111 et s., ibid , 11 juin
(2) A. E., France, 871, f» 121, De Bar à Mazarin, 13 juin 1650 ; f° 145 v», Le Tellier à Mazarin, 19 juin 1650.
(3) A. E., France, 871, f" 191, Le Tellier à Mazarin, 12 juillet 1650; f° 316, ibid, 14 août 16.50; 872, f" 204, ibid., 12 octobre 1650. Elle demande à quitter Chatillon où sévit la petite vérole et dont le logis est mal commode 871, f»» 202, 206, 212, 256, 337, Le Tellier à Mazarin, 14, 15, 20, 30 juillet et 15 août 1650. Elle demande à assister à l'accouchement de Madame: 871, f° 377, Le Tellier à Mazarin, 21 août 1650. Elle souhaite soutenir devant le Parlement la requête de sa belle- fille sollicitant l'élargissement des Princes.
(4) Lenet, I, 301 et s.
mille livres, un instant promises, pour effectuer, avec certitude, la délivrance des princes. De tous côtés, des dames offrent d'engager leurs joyaux afin de faciliter l'entreprise. Mme la Princesse demeure muette et indifférente (i).
Elle n'a plus souci que de tranquillité. Patiemment, avec une complaisance que rien ne lasse, Mme de Chatillon la circonvient. Elle la veut toute à elle afin d'en disposer à sa guise. Elle lui évite dépenser et surtout de prendre des résolutions. Les courriers qui arrivent passent par ses mains. Elle lui dicte les réponses. Si Claire- Clémence et Mme de Longueville n'obtiennent point satisfaction, c'est à Mme de Chatillon qu'elles le doivent. Elles ne le savent pas encore et s'étonnent que leurs messagers n'atteignent pas la douairière. Lesseulsètres que l'on n'écarte pas systématiquement du château sont ceux dont Mme de Chatillon souhaite le commerce. Nemours abandonne fréquemment les conciliabules parisiens où s'agite sa tête blonde pour retrouver les lèvres fraîches, le corps souple et nerveux de la duchesse. Ainsi les semaines sombres sontelles ponctuées de claires heures de volupté.
(1) A. E., France, 872, f- 81, R. P. Carré à Mazarin, 12 septembre 1650; Chavagnac, pp. 10.3 et s., rapporte cependant une curieuse anecdote d'après laquelle Mme la Princesse l'aurait chargé d'acheter les services du vicomte de Saint- Gérand, gouverneur du Bourbonnais, lequel, moyennant 100.000 écus, devait se déclarer pour les princes. La négociation n'aboutit pas.
lis MADAME DE CHATILLOX
Encore, Mme de Chatillon se décide-t-elle à diminuer le nombre de ses visites. Car, pour enlever tout à fait Mme la Princesse aux contrariétés de la politique, elle a besoin d'une alliance spirituelle. L'abbé de Cambiac accepte, pour des récompenses délicieuses, de servir, au confessionnal, son influence sur la vieille dévote. Mais il exige que Nemours ne vienne pas troubler un bonheur dont il fera pénitence, devant Dieu, après l'avoir perdu (i).
De telle sorte que l'un veillant sur l'âme et l'autre sur le corps, l'abbé et la duchesse parviennent à détourner la princesse de ses devoirs humains. Peut-être même existe-t-il entre eux un pacte. Pour que Mme de Chatillon résiste, étant cupide, aux promesses dorées de Claire- Clémence (2), il faut qu'elle attende de son hôtesse reconnaissante quelques avantages prochains. Cambiac, tandis que cette dernière divague sur des matières religieuses (3) lui insinue cette pensée de gratitude matérielle (4)-
Cependant Mme de Chatillon, soucieuse de l'avenir, garde vis-à-vis de Claire-Clémence et de
(1) Bussy-Rabutin, op. cil., I, 192 ; Lenet, l, passim et particulièrement, II, 35, 313.
(2) Lexet, I, 302. Lenet et Claire Clémence offraient à Mme de Chatillon des « monts d'or » si elle déterminait la Princesse à leur verser les écus demandés.
(3) Déposition de Mme de Chatillon dans le procès en canonisation de la mère Madeleine de Saint-Joseph, précitée.
(4) Bussy-Rabutin, I, 192.
Lenet une attitude qui lui assure leur confiance. Elle déclare ne jamais agir que « comme elle le doit )),en femme « véritablement dans leurs intérêts ». Elle feint de lire avec passion les relationsqui lui viennent des événementsde Guyenne. Elle s'étonne de ne recevoir pas de réponses aux lettres écrites par elle à Claire-Clémence dont elle est la dévouée servante (i). Elle rapporte les merveilles que son « bon ami » le duc de Nemours accomplit sur son instigation. Elle se prétend dans la dernière des misères et « malade à la mort (2) ».
Elle sauvegarde avec tant d'adresse les apparences que les partisans des princes lui témoignent une admiration déférente (3). Les adversaires, au contraire^ la craignent comme la peste. Gaston d'Orléans et LeTellier surveillent ses déplacements. Au moindre avis de son arrivée à Paris, ils envoient des officiers « avec toute sorte de diligence » à sa recherche et pour lui commander de rentrer à Chatillon (4).
(1) Le duc d'Aumale, op. cit., VI, 43, prétend que Mme de •dhatillon interdit à Claire-Clémence le séjour en son château. Cette affirmation nous paraît erronée. La lettre du 16 novembre 1650 dont il cite une phrase ne contient pas un mot de cette phrase.
(2) B. N., ms. n° 6703. f" 80 et 100, Mme de Chatillon à Lenel, 16 juin et 8 juillet 1650. La deuxième de ces lettres a été publiée par Filleul, Isabelle- Angélique de Montmorency, Duchesse de Chatillon, 1878. V. aussi, B. N., ms. n° 6728, if" 152, Mme de Chatillon à Lenel, s. d.
(3) B. N., ms. n° 6703, {" 86, V", Pour Grégoyre, 16 juin 1650.
(4) A. E., 872, f^ 96, Le Tellier à Lionne, 18 septembre 1650;
L'heure sonne bientôt pourtant de lever le masque. Lorsque Lenet, après la reddition et la paix de Bordeaux, vient à Chatillon-sur-Loing pour tâcher d'intéresser la princesse aux projets ultérieurs des Frondeurs, il la trouve toute rajeunie, souriante, heureuse de son bien-être. Il augure de sa santé florissante et de son optimisme qu'elle souscrira aisément à ses propositions. Il se borne, au prime abord, à rendre compte des faits accomplis. Et de suite Mme la Princesse s'emporte. Elle ne veut pas que Montrond, où s'est réfugiée Claire-Clémence, devienne le centre des futures opérations guerrières (i). La peur d'être arrêtée, ruinée, désespérée la reprend. Elle refuse tout consentement aux folies que l'on préparc.
Et Lenet se demande quel est ce langage et comment on ose le tenir à celui qui, sans intérêt particulier, se dévoue à la cause même de cette famille dont la douairière abdique la bravoure traditionnelle. Autour de lui, il aperçoit sur toutes les bouches une parole d'assentiment et Mme de Chatillon marque « par mille minauderies » son approbation. Il discute inutilement 11
f» 144, Le Tellier à Mazarin, 29 septembre 1650. Mme de Chatillon avait eu l'intention de se rendre à Paris pour y chercher son fils. Mais elle se décida à envoyer une demoiselle à sa place. V. aussi, Correspondance de Mazarin, III, 808» A M. Le Tellier, 23 septembre 1650.
(1) Sur les actes de Claire-Clémence, V. Octave Hom- BERG et Febnand Jousselin, La Femme du Grand Condé, 1905.
sent qu'il prêche au désert. Et bientôt il découvre le sens du mystère. La compagnie entière suit l'impulsion donnée par Mme de Chatillon. Les avis de celle-ci prévalent en toutes matières. Quiconque ne les partage pas est immédiatement renvoyé. Mme la Princesse n'est plus que le reflet de son hôtesse séduisante.
Or, pour le moment, il déplaît à Mme de Chatillon de se lancer dans l'aventure. La guerre ne lui sourit pas. Elle vit, sans tribulations, proche de Paris oii l'abbé de Roquette et le président Viole facilitent ses correspondances avec Nemours, bercée par la tendresse de Cambiac, entre les chapelets de la douairière et le babil de son fils maladif. Elle sent nettement, étant, au dire de Lenet, « la plus habile femme de France » que cette situation se dénouera bientôt à son avantage.
Le fidèle envoyé de Claire-Clémence n'obtiendra donc pas d'elle qu'elle intervienne en sa faveur. Désillusionné, après quelques conversations particulières qui le confirment dans ce désappointement, il se résigne au départ (i). Et tandis qu'il retourne vers Montrond, Mme de Chatillon reprend, auprès de la princesse, son rôle de parente affectionnée et câline. Elle l'entoure d'une sollicitude que ne décourage aucune récrimination. Bientôt même son dévouement,
(1) Lenet, II, 518 et s.
s'il n'était suspect, mériterait de particuliers éloges. Car la douairière tombe gravement malade d'une maladie qui ne pardonne guère (i). La duchesse lui prodigue les consolations et multiplie les démarches. Elle supplie la reine de permettre à Vaultier, son médecin, de se rendre à Chatillon. La reine autorise la visite. Mais la science de cet homme ne sert guère qu'à prolonger de quelques jours les douleurs de la ' patiente.
Dès lors Mme de Chatillon met tout en œuvre pour concilier ses intérêts avec les convenances. Tandis que Cambiac, penché sur la moribonde l'invite à reconnaître sur son testament par un legs spécial les services que lui rendit sa parente, celle-ci donne, à Montrond, des nouvelles hypocrites. Elle souhaite, dit-elle, que Claire- Clémence obtienne de la cour permission de venir auprès de sa belle-mère. Car pour elle, elle est accablée, à demi folle, tenue d'écrire deux cents lettres par jour, forcée de recevoir quasi toute la France et ne se dérobant à ces obligations que pour verser un « sau de larmes (2) ». Claire-Clémence se garde bien de solliciter
(1) B. N., ms. n" 10274, f» 132. D'un abcès au mésentère.
(2) B. N., ms. n" 6704, f« 100 et 110, Mme de Chatillon à Lenet, 9 et 16 novembre 1630. Ces deux lettres ont été pu- Jbliées par Filleul, op. cit., pp. 65 et 67. Le duc d'Aumale, croyant la première inédite, l'a donnée à son tour intégralement, en en faussant la date (VI, 470, 19 novembre au
/lieu de 9 novembre).
de la cour lautorisation de se rendre à Ghatilion. Mais imaginant que des rapacités se déchaînent autour de la mourante, elle charge Lenet de les écarter avec énergie. Il est déjà trop lard. Le conseiller trouve la princesse sans connaissance. Les gardes-notes du roi sont en possession du testament (i). Il assiste impuissant aux dernières heures que Mgr de Gondrin et Mgr de Ventadour solennisent de leur double absolution. Et ce sont ensuite les préparatifs funèbres, le transport du corps à Paris, le convoi somptueux et semblable à une manifestation, l'exposition publique, les oraisons dithyrambiques, les messes innombrables auxquelles le roi convie les corps de l'État, enfin l'ensevelissement aux Carmélites (2).
Mme de Chatillon assiste d'un cœur qu'elle s'efforce de maintenir désolé à ces cérémonies
(1) B. N., ms. n° G702, ^ 84; 6704, f" 114, Claire Clémence de Maillé àLenet, 30 novembre 1650. V. aussi, f° 126, Guitaud à Lenel, 25 novembre 1650. L'une refuse de se rendre à Chatillon, Mme la Princesse " n'ayant plus de cognoissence ». L'autre regrette de ne pouvoir s'y rendre, étant malade, et charge Lenel de présenter ses compliments à Mme de Chatillon. Sur les circonstances de la maladie, V. B. N., ms. n° 10274, î' 132 ; A. E., 872, f" 331, Le Tellier à Mazarin, 3 décembre 1650 : LoRET, Muze hist. des 5 et 12 novembre 1650.
(2) B. N., ms. n» 6702, f° 84; 10274, f" 152 ; A. E., France, %T2, f° 340, Le Tellier à Mazarin, 7 décembre 1650 ; f" 412, Mgr de Ventadour à Mazarin, 20 décembre 1650 ; î° 432, Uévêque de Lavaur à Mazarin, 24 décembre 16.50 ; Loret, Muze des 18 et 25 décembre 1650 ; Gui Patin, II, 62 ; Claude Joly, p. 163 ; Lenet, Mémoires inédits, édit. Michaud et Poujoulat, p. 485 et s.
124 MADAME DE CHATILl.ON
lugubres. Mais elle vibre d'une joie profonde. Car Mme la Princesse lui laisse l'usufruit de son château de Merlou en Beauvoisis et un lot considérable de pierreries. Ce n'est point assurément la fortune (i). Cela arrondit cependant son aisance. On ne peut d'ailleurs, si l'on y réfléchit, incriminer son attitude. Le château de Merlou ne vint aux Condé qu'à la suite des confiscations dont souffrirent les Montmorency. Qu'il retourne aux Montmorency, rien de plus naturel.
Néanmoins l'abbé de Cambiac qui aida à ce retour par des moyens interlopes gémit de n'être payé que d'ingratitude. Mme de Chatillon n'hésite pas à le sacrifier dès que Nemours réclame cette satisfaction. Car Nemours, à travers le temps et l'espace, règne toujours sur son cœur. Il est le grand, l'unique amour de sa vie. Elle va, sans tarder, l'aller retrouver et, de concert avec lui, manigancer ses tripotages politiques. A cette heure, il lui reste à prendre possession des biens laissés par la princesse douairière. Or Claire-Clémence détient encore ces biens et les pierreries dont Lenet, sur son ordre, fit, par défi) B. N., ms. n» 6702, f» 8i ; A. E., France, 872, î» 340. Le Tellier estime le legs de pierreries à 10 ou 12.000 écus. Gui Patix, II, 62, prétend que Mme de Chatillon hérite de 15.000 livres de rente. V. aussi Loret, Muze du i décembre 1650; DuBUissON-AuBENAY, I, 343; Bussy-Rabutin, I, 192, V. également, B. N., 6704, f» 155, La Rochefoucauld à Lenet, décembre 1650, qui prétend qu'en ces circonstances, Mme de Chatillon s'est conduite « aussi bien qu'il se peut ».
vant témoins, l'inventaire (i). Elle ne semble pas disposée à abandonner aisément ces richesses, surtout depuis que, par l'aventure du testament, elle connaît l'exhérédation de son mari, le prince
de Condé.
Il faut donc obtenir de ce dernier qu'il oblige Claire-Clémence à se soumettre. Mme de Chatillon charge le président Viole de cette négociation. Mais Condéluiévitelapeine même d'un plaidoyer. Il n'a aucune raison de déplaire à son amie MmedeChatillon.aNousdonnerons, écrit-il, tous
les ordres nécessaires pour qu'elle jouisse de ce que Madame luy a donné et mesme, s'ily a quelque chosededeffectueuxaudon,nouslerépareronspar
tel acte qui luy plaira . Nous souhaiterions seullement que la chose lui fust plus avantageuse et qu'elle voulust bien nous continuer son amitié (2). »
Immédiatement, en effet, les ordres sont expédiés aux notaires et Claire-Clémence doit obéir. En
échange de ces prévenances, Condé demande que Mme de Chatillon lui écrive souvent: « Ce nous sera, dit-il, une grande consolation (3) ».
Or la duchesse se dispose à lui offrir mieux que des phrases insignifiantes. Mais auparavant
(1) B N ms. n" 6704, f° 153. Daté du 10 décembre 1650.
(2) A. C.'P., XII, f' 93, Pour Brutus (Le président Viole), Fin décembre 1650 ou début de janvier 1651.
(3) B. N., ms. n" 6705, P 6, Billet d'Artamène (Conde) du 2 janvier 1651. Reproduit par Filleul, op. cit., p, 75 et par d'Aumale, VI, 476.
elle désire régulariser ses affaires (i). Elle annonce donc à Lenet sa prochaine arrivée à Montrond. Tandis que celui-ci l'attend à Bourges, l'abbé de Cambiac part de Paris chargé de remettre à son ancienne maîtresse un paquet contenant quelques lettres. Ayant pris le « chemin des gens de cheval », il se présente avant elle aux portes de la forteresse. Claire-Clémence le reçoit, prend le paquet et, curieusement, l'ouvre. Une parmi les dépêches l'intéresse particulièrement. Sans signature, sans suscription, elle est un hymne d'amour. L'expéditeur y témoigne que depuis le départ de Mme de Chatillon, il languit à n'être plus reconnaissable. Jusque-là, rien de trop repréhensible. Claire-Clémence en raillerait si, poursuivant sa lecture, elle ne rencontrait, avec indignation, cent choses désobligeantes pour le prince de Gondé et pour ellemême. Confrontant cette lettre avec celles que lui adressa précédemment le duc de Nemours, elle constate la parité des écritures.
Dès lors elle prépare sa vengeance. Ce lui est une douceur de « draper » la duchesse qui, d'ordinaire, simule la pruderie et la sévérité des mœurs. Publiquement, avec un sourire, lui lais-
(1) A. C. P., VI, p. 304; P. VII, p. 7, Mme de Chatillon à Lavocal, 20 décembre (1650?) et 6 janvier (1651?). Dans ces deux lettres inédites, Mme de Chatillon sollicite et obtient diverses grâces du prince de Conti, par l'entremise du sieur Lavocat, comme exemption du logement de soldats, etc.
sant entendre qu'elle n'ignore rien de son contenu, elle lui remet la lettre dès son arrivée. Une autre en eût été déferrée. Mme de Chatillon hautement soutient qu'un plaisant a contrefait l'écriture de Nemours et que, certes, il serait malaisé de prétendre qu'elle ait avec ce prince une habitude quelconque.
Néanmoins, sentant quelles rancunes l'environnent, elle abrège son séjour. En quelques heures les affaires sont réglées. Chargée de ses pierreries, elle reprend la route delà capitale (i). Divers soucis l'agitent. Son frère Bouteville, blessé au combat de Relhel, végète prisonnier au château de Vincennes. 11 a été un instant question de faire un exemple sur sa tête. Mais Mazarin réprouve les moyens violents de Richelieu. En laissant le jeune guerrier sous la menace d'un châtiment, il espère éteindre l'ardeur d'intrigues dont Mme de Chatillon revient animée (2).
Use trompe etd'ailleursles loisirs lui manquent pour s'occuper de cette personnalité isolée. 11 ne
(1) B. N., ms. n" 6702, f" 85 ; 6703, f" 55, V ; 6705, f- 18, V°, Boucard à Lenef, 9 janvier 1651 ; f"» 50 et V° 83, 93, lettres d'anonymes du 29 janvier au 17 févi'ier 1651, annonçant l'arrivée de Mme de Gliatillon à Montrond et la remise des pierreries. V. aussi, Conrart, Mémoires, édit. Michaud et Poujoulat, t. IV, p. 606 ; Lenet, Mém. inéd. précités p. 485 «t s.
(2) Mazarin, Correspondance, édit. Chéruel, III, 944, A M. Le Tellier, 16 décembre 1650. V. aussi. A. E., 872, f»* 404 et 434, Le Tellier à Mazarin, 19 et 26 décembre 1650. V. également, Tavannes, Mémoires, édit. Moreau, p. 45.
128 MADAME DE CHATILLOX
peut l'empêcher de grossir les conseils réunis chez le président Viole où, tramant la délivrance des princes, on se partage, en outre, les charges quenécessiterale mariage futur de Louis XIV (i). Tandis qu'au nez de Nemours elle coquette avec le cardinal de Retz (9), il sent l'envelopper la double réprobation du peuple et des grands. Il comprend que l'heure est venue des sacrifices nécessaires. La princesse palatine, la reine Christine de Suède, cent autres demandent et finissent par imposer l'élargissement des prisonniers précédemment transportés au Havre. Quittant Paris, d'un geste qu'il croit suprêmement habile, il va lui-même ouvrir la porte de la geôle.
Il pense qu'on lui en témoignera quelque gratitude. Erreur encore. Les princes sortent de prison avec une morgue incomparable, bafouant leur libérateur et oubliant de remercier la reine. Paris les reçoit en triomphe, avec feux de joie, tables en plein air, acclamations, mousqueteries, pétarades d'artifices. Leur premier soin consiste à réclamer la liberté de Bouteville, puis ils assistent au banquet que leur offre Gaston d'Or-
(1) B. N., ms. n° 6705, f" IGl V", Bourguignet i Lenet, 14 juin 1651. On la voit aussi, {ibid., f° 38, \°, Ferrand à Lenet, 21 janvier 1651) atténuant la désunion qui règne parmi les serviteurs de Condé et (6706, f" 18, Bourguignet à Lenet, 9 août 1651), s'acquérant l'amitié de Mme de Gouville, l'une des suivantes les plus fidèles de Claire-Clémence de Maillé.
(2) Mémoires d'Anne de Gonzague, princesse palatine, 1786, p. 226.
iéans. On y boit à la santé de leurs Majestés avec une « queue de foutre du Mazarin (i) ».
Réuni à Condé, après tant de tribulations, Bouteville loge en son hôtel même. L'intimité qui unit les deux hommes s'étend naturellement jusqu'à Mme de Chatillon. Celle-ci participe à toutes les fêtes à Taide desquelles on veut faire oublier aux prisonniers les misères de leur détention. En compagnie de Mme de Longueville, revenue de Stenay, elle assiste aux agapes raffinées que donne Mgr de Gondrin, archevêque de Sens (2). Les deuxjeunes femmes se congratulent avec le sentiment très net qu'elles ne suivent pas la même voie. Toutes deux ambitionnent d'entraîner Condé l'une vers la guerre, l'autre vers la paix. Mme de Chatillon possède, sur sa rivale, l'avantage de n'être point liée au prince par des liens de parenté trop étroits. Elle peut, auprès de lui, faire valoir des arguments que l'autre, forte encore de quelques scrupules, se garde d'utiliser. Elles se jalousent férocement, sentant le cœur du héros balancé entre leurs deux influences. Sauf peut-être sur le chapitre de la galanterie, elles se mésaccordent en toutes choses. Mme de Longueville est une impulsive et Mme de Chatillon une raisonneuse. L'une affiche
(1) A. E., France, 874, f» 77, 83, Le Tellier à Mazarin, 18 et 21 février 1651, V. aussi, {"' 24 et 70, Grammonl el Le Tellier à Mazarin, 1 et 17 février lfi51; Moreau, III, 344.