DUBUISSON-AUBENAY, II
130 MADAME DE CHATILLOX
un parfait désintéressement que l'autre aurait quelque peine à s'attribuer. A cette heure, elles émergent de la multitude des politiciennes, la première parée de sa beauté blonde, la seconde orgueilleuse de sa beauté brune (i). Les vaudevillistes les apercevant, au cours, suivies de leurs cortèges adorateurs, hésitent à louer Tune au dépens de l'autre. Bouteville, disent-ils à Mme de Chatillon :
A vos pieds un chacun se va rendre,
On ne peut s'en défendre
Vostre rare beauté Est l'antipode, hélas ! de nostre liberté (2).
Mais si cette duchesse leur semble un moment la plus magnificente, lorsque Mme de Longueville, ajoutent-ils
eut paru dans le Cours, Il sortit de ses yeux tant de feux, tant d'amours, Que l'on ne douta plus qu'elle estoit la plus belle.
Beaux yeux de Chastillon,n'en soyez point jaloux,
Vous parûtes alors aussi peu devant elle
Que les autres beautez avoient fait devant vous (3).
(1) Tallemant, II, 583, dit: « Ou luy demandoit (à Mlle de Monlausier) laquelle estoit la plus belle, de Mme de Longueville ou de Mme de Chastillon qu'elle appeloit sa bellemère :
— Pour la vraye beauté, ma belle-mère est la plus belle.
(2) B. N., ms. n" 12638, f- 249. V. aussi B. N., ms. n" 12637, f" 153, une autre chanson où la beauté de Mme de Chastillon est encensée par Benserade. V. également ms. n" 12740, f»' 43 et 314.
(3) B. N., ms. n" 12638, f- 5.
AMOURS ET INTRIGUES DE M'"e DE CHATILLOX 131
Néanmoins Mme de Chatillon, malgré ce jugement sans doute partial, ne désarme pas devant son adversaire. Brion, duc d'Amville, son ancien soupirant de l'hôtel de Condé, à peine séparé d'une épouse qu'il endura avec impatience, lui propose une fois encore de vivre toute sa vie agenouillé devant elle (i). L'hommage la flatte sans l'attirer et décuple sa confiance en ellemême. Elle y puise une force de coquetterie dont Condé bénéficie. A la vérité ce dernier, environné de sourdes menaces, craignant une arrestation nouvelle, ne songe guère à la bagatelle. Contre la cour où virtuellement Mazarin règne encore malgré son exil, il prépare sa défense éventuelle. Pensant, en perspective d'une guerre ouverte qu'un port sur l'océan lui deviendrait d'une utilité incontestable, il reprend son projet de marier la jeune femme au comte Foucault du Dognon, gouverneur de Brouage (2).
Il s'étonne de la trouver si peu encline à le satisfaire. Et brusquement ses yeux s'ouvrent. Le danger de sa situation disparaît. Les désirs que n'apaisèrent point les frôlements d'autrefois renaissent plus ardents de n'avoir pas été comblés. Jusqu'au plus lointain de sa jeunesse, le prince aperçoit, souriante et tendre, l'image de
(1) LoRET, Muze hisl. du 8 janvier H'.ôl.
(2) A. C. P., XI, p. 65, Nouvelles de Paris, 29 avril KiSl, publiées dans d'Aumale, VI, 487, 488. V. aussi, Leltres du cardinal Mazarin à la reine, édil. Ravenel, pp. 02 et 70.
cette femme qui lui fut toujours débonnaire. Il voudrait échapper à l'attraction de sa personne toute tendue vers la conquête. Balbutiant, éperdu, il s'abîme en des délices si aiguës qu'il perd soudainement conscience du monde (i).
(1) B. N., ms. 11° 12617,1° 257; B. A., Recueil ms. de Tralage, t. II, p. 171 :
Chaslillon, Condé, Font l'Amour sans soupirs, sans larmes, sans hélas !
V. aussi, Testament politique de M'' J.-B. Colberi, 1693, p. 71; La Brune, op. cit., II, p. 166, 172 et s. V. également, Lettres de Christine, reine de Suède, 1761, p. 56, A Mme la Duchesse de Chalillon ; p. 59. A Mme la Comtesse de Sparre. La première de ces lettres, que nous croyons imaginaires est relative à l'amour de la duchesse pour Condé. La deuxième mentionne une anecdote sur Nemours qui nous paraît avoir été tirée des Mémoires de M. de... 1760, t. II, p. U, mémoires apo- /îryphes qui contiennent de nombreux passages sur notre héroïne.
Ainsi Mme de Chatillon vainc sur un terrain où elle ne la peut suivre Mme de Longueville. Comment parvient-elle à mener cette intrigue dont elle n'attend que de la gloire parallèlement à celle dont Nemours embellit son existence? Ce sont là secrets de diplomatie féminine. La duchesse d'ailleurs joue de ce dernier à sa guise. C'est, au fond, un benêt aveuglé de tendresse et qu'anime une foi fanatique. Bercé d'une affection égale, il ne songe pas à se demander pour quel motif, lorsque le prince de Condé, averti qu'on le veut assassiner, décide de fuir à Saint- Maur, le visage de sa maîtresse change à ce point d'expression. Le raisonnement ne fatigue jamais son esprit ingénu. Son vœu serait, profitant de cette fuite qui disperse les principaux éléments des conseils politiques, de demeurer sagement
dans les jupes de sa dame. Mais celle-ci ne l'entend pas de la même manière. Si elle ne se soucie pas de suivre Condé dans sa retraite et parmi les périls de son expédition postérieure en Guyenne, elle veut du moins que, pour contrebalancer l'influence soudain triomphante de la Longueville, Nemours devienne, à distance, son porte-parole. Elle lui ordonne donc de partir (i).
Et cet ordre constitue peut-être la plus grande maladresse de sa vie. Elle n'y réfléchit que tardivement, lorsque la solitude l'invite à la méditation. Elle regrette alors d'avoir lancé son amant en des équipées incertaines. Déjà elle le voit compris parmi les rebelles que Louis XIV déclare criminels de lèse-majesté et passibles de l'échafaud (2). Elle ne prévoit pas qu'en outre elle souffrira dans son amour-propre de cet acte inconsidéré.
Vite débarrassée de ses scrupules et de son repentir, avide de distractions, elle écoute les douceurs que le duc de Beaufort, lassé deMmede
(1) Retz, III, 119, 259, 354. V. aussi, La Rochefoucauld, p. 13.S, qui prétend, dès ce moment, Nemours jaloux de Condé. V. aussi, Gui Joly : Mém. 1718, I, 126. D'après cet auteur, Condé, à cause de son attachement pour Nime de Chatillon, serait parti avec cliagrin pour la Guyenne V. également, La Brune, op. cit., 11,47; Louis-Joseph de Bourbon, prince de Condé, Essai sur la vie du grand Condé, 1806, p. 112, 117; DÉSOR.MEAUX, op, cit., III, 1769, p. 122.
(2) Déclaration du Roy contre les Princes de Condé, Conty et Duchesse de Longueville, les ducs de Nemours et de la Rochefoucauld et autres leurs adhérons qui les ont suivis ... 1652. La déclaration est lancée à la date du 8 octobre 1651.
Montbazon, lui murmure, rêvant de les appuyer de quelques gestes (i). Mêlée aux péronnelles malfaisantes qui agrandissentde leurs débauches l'ignominie de la Fronde, elle banquette chez l'ambassadeur de Venise (2).
Mazarin exilé, la cour en marche vers la Guyenne, tous les cabaleurs dispersés, elle cherche un milieu où quelque occupation comble le vide de son existence. Peut-être, chez Mademoiselle, trouvera-t-elle lapatienced'atlendredes temps meilleurs. C'est le seul endroit de Paris où se conjoignent encore des comploteurs insignes. Elle faittâterla princesse par la marquise de Mouy. Mademoiselle ne s'illusionnepas sur les motifs de cette soudaine recherche. « Je pense, dit-elle, qu'elle estoit bien aise d'estre de quelque chose parce que l'on s'ennuie bien quand l'on n'est de rien ». Mais, la considérant comme a une femme de grande qualité et beauté et de bonne compagnie», elle l'admet aussitôt dans son cercle. « Elle venoit fort souvent, ajoute-t-elle, et me faisoit mille flatteries (car c'est la plus flatteuse personne du monde) et tâchoit fort à me persuader l'attachement qu'elle avoit pour moi. »
Or, parmi les hôtes de Mademoiselle, Mme de Chatillon apprécie surtout la présence de
(1) CoNRART, op. cit., p. 549.
(2) LoRET, Muze hist., du 19 novembre 1651. V. aussi Tal- LEMANT, III, 9i. MmeArnauld la traite avec quelques autres femmes.
Charles II, roi d'Angleterre, revenu en France après ses tentatives vaines de reconquérir son trône par les armes. Elle reprend avec lui l'intrigue commencée quelques années auparavant. Mademoiselle envisage avec ironie ses manœuvres, persuadée que ce prince n'entretient de sentiments que pour sa personne glabre et maigre où vivent des chimères emprisonnées (i). D'ailleurs,, notre héroïne ne s'attarde momentanément pas à cette galanterie. Car, envoyé de Guyenne en Flandre, pour en ramener des troupes, par M. le Prince qui vient de traiter avec les Espagnols (2), Nemours réapparaît à Paris. De suite, à certains signes auxquels les femmes se trompent rarement, Mme de Chalillon discerne en lui d'étranges changements. Elle l'interroge; il se trouble. Et bientôt elle apprend les menées odieuses dont s'est rendue coupable Mme de Longueville pour lui ravir cet amant. Il revient ayant, au cours du long voyage effectué jusqu'à Bordeaux, à travers les provinces, connu l'étreinte de cette singulière princesse. Lambeaux par lambeaux, elle lui arrache les aveux. Il est comme un enfant devant elle, soucieux du par-
(1) MoNTPENSiER, I, 324; LoRET, 2\Iuze hisl. du 10 décembre 1651. V. aussi, Journal de Jean Vallier précité, I, 367, qui signale, à la date du 12 juillet 1650, l'arrivée en France de Charles II.
(2) A. E., Espagne, 27& et277, contiennent les corespondances échangées entre Condé et l'Espagne. V. aussi, B. N., ms. n» 6731, fo» 289 et s.
don, prétendant n'avoir joui que de l'occasion, la chair emparadisce, mais Fâme irréductible. Il offre de réparer sa traîtrise, jurant désormais une éternelle constance.
Et Mme de Chatillon, certaine que son souvenir ne quitta point cette âme profondément assujettie^ pardonne un trouble des sens dont sa rivale ne peut être qu'humiliée devant les résultats. Incapable de sombrer dans la jalousie, elle traîne Nemours, durant les quelques jours de son passage, aux fêtes du Luxembourg où l'on se gonfle de vin en chantant pouilles contre le ]VIazarin(i). Elle y apparaît « belle comme un ange », affichant sa liaison, souhaitant que les correspondances privées avertissent Mme de Longueville de son insuccès laborieux.
Un tel enthousiasme l'emporte, qu'approuvée par son amant déconfit, elle en vient à promettre à Mademoiselle le trône de France, si la paix des princes avec la cour se fait par son intermédiaire (2). De plus en plus, en effet, elle penche vers l'apaisement des conflits qui désolent le
(1) MoNTPENSiER, I, 336. L'avcntupe du duc de Nemours avec Mme de Longueville est relatée dans tous les mémoires du temps, V. notamment, La Rochefoucauld, p. 188 et s.; Nemours, p. 140; Bussy-Rabutin, op. cit., l, p. 196 et s. ; Lenet, Mémoires inédits, édit. Michaud et Poujoulat, p. 531; Desormeaux, op. cit. III, 1769, p. 180 ; Sainte-Beuve, Port-Royal, 1888, V. 129, ad notam, rapporte un fait amusant que Ion peut joindre à tout ce que l'on connaît de la haine de Mme de Chatillon pour Mme de Longueville. V. aussi, DÉSORMEAUX, op. cit., III, 1769. p. 79 et s.
(2) Montpensier, I, 348-349. On sait que Mademoiselle
royaume. En attendant que des négociations s'ébauchent entre les partis antagonistes, négociations qu'elle machine dans l'ombre et dont elle espère un profit matériel, on la voit intervenir dans les affaires privées. Déesse de la concorde, elle se jette un jour entre les brettesnues dont les sieurs de la Boulaye et de Choisy menacent leurs réciproques poitrines (i). Et cette vaillance lui vaut d'être à nouveau encensée par les poètes (2). Fleurant cet encens agréable à ses narines, fîère de la prouesse qui le lui procure, elle se demande, un instant si, au travers des provinces ensanglantées, elle ne grossira point, pour la gloire définitive de l'histoire, la chevauchée de Mademoiselle et de ses maréchales de camp, Frontenac et Fiesque, bottées, casquées, cuirassées et flamberge au vent (3). Mais elle pense que ces héroïnes ne renouvelleront pas, devant Orléans^ le geste légendaire de Jehanne la Pucelle et qu'elles risquent, en se compromettant à la cour, davantage de ridicule que de renommée.
Sagement elle demeure donc à Paris, suivant
entretint longtemps le rêve d'épouser Louis XIV, malgré la disproportion d'âge.
(1) LoHET, Muze hisl. du 3 mars 1652.
(2) Recueil de diverses pièces du sieur du Tell, 1653, p. 82, et 2= édit., 1659, p. 118, A Mme la Duchesse de Chaslillon sur ce qu'elle sépara quatre combattants, madrigal. V. aussi, même volume, 1653, p. 25; 1659, p. 26, A Mme la Duchesse de Chaslillon, madrigal.