‹ Madame de Chatillon (Isabelle-Angélique de Montmorency)Chapitre 15 sur 30 · MONTPENSIER, II · texte numérisé non relu

MONTPENSIER, II

M™^ DE CHATILLON, HEROÏNE DE LA FRONDE Ul

dans Chatillon le désordre qu'y a fait M. le Prince (i) ».

Et lorsqu'elle croit avoir le mieux du monde prémuni son château contre denouvellesmisères, elle se hâte de quitter la région dangereuse. En passant, elle coquette avec Turenne qui lui accordelaliberté de quelques prisonniers et lui fournit une escorte (2). Rentrée à Paris, elle y trouve M. le Prince que ses partisans y ont appelé. Le malheureux flotte dans l'indécision, tiraillé de tous côtés, sentant que chacun, prétextant son accommodement avec la cour, cherche à satisfaire ses appétits. Les uns réclament des gouvernements et les autres des écus. Nul qui ne soit hideux de basse rapacité.

C'est une époque de grande gloire pour Mme de Chatillon non moins rapace (3). En un instant, elle reprend sur Condé son étrange pouvoir. La Rochefoucauld l'y aide, heureux, de cette sorte,

(1) A. E., France, 882, f° 207, M. de Gauville à Mazarin H avril 1652. Sur le désordre fait à Chatillon par les gens de guerre, V. Tonnelier, op. cil., p. 74.

(2i Chavagnac, p. 148; Montpensier, II, 48. V. aussi, Loret, Muze du 28 avril 1652.

Dix mille amours, dix mille charmes, Dix mille attraits, dix mille apas La suivaient aussi pas à pas ; Et ce fut avec cette escorte, Moitié charmante et moitié forte, Ainsi que plusieurs m'ont appris, Que la belle entra dans Paris.

(3) Montpensier, II, 85, l'accuse de vouloir, pour prix de son entremise, une somme de 100.000 écus.

de se venger de Nemours qui lui vola la Longueville. Le prince, pour la payer de quelques joies incertaines, lui donne en toute propriété Merlou et ses dépendances dont elle n'avait que l'usufruit (i). Ainsi égalementrindemnise-l-ildes dommages soufferts par Chatillon-sur-Loing (2).

Cette générosité apaise singulièrement ses colères. Nemours, dont elle ne peut tirer que des douceurs d'alcôve, passe au second plan, jaloux, mais rasséréné d'un mot ou d'une étreinte (3). Elle s'égare une minute à batifoler avec le duc de Lorraine qu'elle invite à lui offrir quelques pierreries. Elle reconnaît bientôt que ce condottiere est fait pour recevoir, non pour donner. Elle l'abandonne à son goût immonde de brigandage (4).

Elle retourne toute à Condé et lui inspire une confiance illimitée. Il passe ses journées et ses nuits chez elle, y donnant ses rendez-vous et ses conseils. La Rochefoucauld, Nemours, Beaufort, Viole, Marigny l'entourent, foule incohérente aux avis contradictoires (5). Dans sa chambre

(1) Bussy-Rabutin, Hisl. am. des Gaules, I, 202 et s.; Mot- TEviLLE, IV, 10; MoNTPENSiER, II, 72 ; Gui Joly, I, 265; La Rochefoucauld, p. 189.

(2) LoRET, Muze du 26 mai 1652; Montpensier, II, 58.

(3) Bussy-Rabutin, op. cit., I, 210 et passiin. Le même auteur prétend que Mme de Chatillon aurait, à ce moment, accordé ses faveurs à Vineuii, domestique de Condé. C'est très improbable. Qu'en aurait-elle attendu?

(4r) Montpensier, II, 181-182.

(5) Montpensier, II, 71 et s.; La Rochefoucauld, p. 189; Dubuisson-Aubenay, II, 260. V. aussi, B. N., ins. n" 6707,

même on discute les propositions que Chavigny, Goulas, Rohan portent inutilement à la cour (i). Elle déplore l'insuccès de ces démarches et de celles que font tour à tour Gaumont et Gourville. « Je ne me say jamais réjouir de rien, écritelle à Lenet, et je trouve toujours dans toutes choses mil sujets de chagrin et surtout quand l'on n'en voit point la fain telle que l'on la soite, et qu'il peut ariver encore mil maleurs qui oroit esté levé par un bon acort (2) » . Si bien que, désolée de voir les ambassadeurs du prince revenir l'oreille basse, impuissants à imposer les prétentions énormes de gens que Mazarin, revenu d'exil, lanterne de promesses illusoires (3), sûre de son habileté supérieure, elle offre d'aller ellemême négocier avec le cardinal.

Et tel est son crédit auprès de Condé qu'il ne dédaigne pas cette entremise de jupons. Mme de Chatillon se prépare donc à paraître à la cour « avec éclat ». Munie des « pleins pouvoirs » de Condé et d'un passeport du cardinal, suivie d'une éclatante escorte, elle se présente, dans cette

f" 161, Vo, Le Président Viole à Lenet, 9 juin 1652; f» 189, Marigny à Lenet, 16 juin 1652. Cette dernière lettre est publiée dans Le Cabinet historique, 1855, I, 109.

(1) MOTTEVILLE, IV, 7 et S.

(2) B.N.,m.s.n° 6727 f°25, Mme de Chatillon à Lenet, 13 (ou 18) août (1652). V. aussi, sur les relations de Mme de Chatillon avec Lenet, ms. n° 6708, f° 109, V», L'Abbé Viole à Lenet, 24 juillet 1652.

(3) A. E., France, 269, fo 125, Mazarin à La Croizetle, 12 juin 1652. V. aussi les mémoires précités.

144 MADAME DE CHATILLOX

gloire, au château de Saint-Germain. Les troupes lui rendent les honneurs des plénipotentiaires. Il ne lui manque, s'écrie le bouffon Bautru, comte de Nogent, qu'un « rameau d'olive à la main ». On la traite comme on eût traité Minerve aux temps mythologiques (i).

Louis XIV et Anne d'Autriche la reçoivent aussitôt en audience et s'enferment durant trois heures avec elle (2). Mazarin, soucieux de se l'acquérir, l'enveloppe de sa louange italienne, doucereuse et sournoise, et l'allèche de si belles promesses qu'une autre, moins vaine, se fût défiée (3). Mais elle ne perçoit pointl'ironie obscure de ce matois qui écorche le français. Elle rentre à Paris semant la nouvelle de sa quasi-réussite. On boit les paroles de sa bouche charmante. Sa popularité devient prodigieuse. Si d'aucuns la raillent encore, peu enclins à admirer les médiatrices qui contribuent à perpétuer les calamités de la Fronde (4), du moins la foule maltraitée,

(1) Retz, IV, 17, 20 ; Le vray et le faux de M. le Prince et de M. le cardinal de Retz, 1652 ; Motteville, IV, 10 ; La Rochefoucauld, p. 189 ; Pierre Coste, op. cit., II, 117 et s. ; La Brune, op. cit., II, p. 166 et s. ; De Sévelinges, Mémoires pour servir à Vhistoire de la maison de Condé, 1820, I, p. 132 ; ViLLEFORE, op. cU., II, p. 54 ; Loiîet, Muze du 23 juin i6ô2 ; Gui Joly, Les Intrigues de la paix et les négociations faites à la Cour par les amis de M. le Prince... 1652 ; Mémoires, 1718, I, 263.

(2) Bévue rétrospective, 18.38, 3' série, III, p. 74.

(3) DÉSORMEAUX, Hist. de Louis de Bourbon... III. 1769, p. 95 et s.

(4) La Vérité des proverbes de tous les plus grands de la cour, 16.':;2. Son proverbe est : « Je me sers de l'occasion ».

pillée, en guenilles et sanglante, espère en elle. Elle entoure, avec des acclamations, son carrosse. Elle obéit docilement à ses injonctions (i). Or Mme de Ghatillon exagère les résultats de sa mission. On ne triomphe point de Mazarin à Taide de quelques séductions. Ce fourbe use de l'amabilité comme d'un baume. Mais il ne rêve point d'accommodement. Bien mieux, il accuse les autres de n"y rêver pas davantage que lui. Il ruse, il atermoie (2). Il veut que Tautorilé royale sorte toute-puissante de cette crise. Deci, de-là, toujours louvoyant et en manœuvres, Turenne assomme en détail l'armée déjà si réduite des rebelles. Si bien qu'à la fin Condé, secouant son apathie, livre ce fameux combat du faubourg Saint-Antoine où le canon de la Bastille, sur l'ordre de Mademoiselle, fait un carnage des compagnies royales (3).

V. aussi, A. N,, M. 701 ; B. A., nis. Conrarl, t. IX, in-f», p. 1239, Proverbes de Cour, Chaslillon : « Vive l'amour, mais que je disne ».

(1) Bévue rétrospeclioe, 1838, 3" série, III, p. 50. Au cours d'une écliauffourée, Mme de Ghatillon arrache à la fureur populaire Mmes de Rieux, d'Elbeuf, d'Ornano et le comte de Brancas, accusés de pactiser avec le Mazarin et que l'on se préparait à jeter à la rivière.

Page 1