MOTTEVILLE, IV
(3) MoNTPENSiEB, II, 104 et s. ; Tavannes, Mémoires, édit. Moreau, p. 268. En ces circonstances, Mme de Ghatillon voit juste parmi les intrigues obscures. G'est elle qui dénonce à Mademoiselle les trahisons de son père, Gaston d'Orléans. G'est elle qui, par un billet, invite, au cours du combat du faubourg Saint-Antoine, M. le Prince à se présenter devant Mademoiselle. G'est elle enfin qui détermine
Paris bouillonne d'une terrible effervescence. Devant l'Hôtel de Ville en flammes, une populace soudoyée par le cardinal massacre les députés qu'elle vient d'élire pour le rétablissement de l'ordre. Les milices bourgeoises ne savent plus vers quel ennemi diriger leurs mousquetades. Condé, que l'on accuse d'exciter cette guerre fratricide, vit dans un complet et douloureux désarroi. Mme de Chatillon désespérée ne trouve plus une parole pour adoucir la tristesse du héros.
La voici d'ailleurs mêlée directement à la tragédie des rues. Nemours et Beaufort, bien que beaux-frères, se haïssent à mort. Déjà maintes querelles faillirent les jeter l'un contre l'autre, les armes à la main. Mademoiselle les accommoda (i). A cette heure, les rancunes endormies se réveillent. Une question de préséance soulève la rage de Nemours. Mme de Chatillon apprend que son amant vient de faire appeler Beaufort et qu'ils cherchent, pour se battre, un endroit solitaire. Effrayée, elle envoie un page rejoindre Mademoiselle qui se pavane au jardin de Renard. Il faut absolument empêcher ce duel. Mademoiselle court chez Gaston d'Orléans. On dépêche Fiesque et Fontraille. Trop tard. Déjà Nemours agonise, l'estomac traversé d'une balle.
cette dernière à prendre la décision virile qui sauva les restes de l'armée rebelle.
(1) Devant Orléans. V. Ghavagnac, p. 140, etc.
Ainsi s'éteint le seul être que Mme de Chatillon ait, avec des défaillances singulières, aimé sincèrement. Elle se penche, en larmes, sur cette dépouille à qui Ton refuse, malgré la colère de M. le Prince, la sépulture chrétienne. Auprès de Mgr de Gondi, archevêque de Paris, pasteur accessible au charme féminin, elle plaide, avec les arguments qu'il réclame, la cause funèbre de ce blondin puéril auquel elle prodigua les enchantements de la chair (i).
Désormais la frêle sensibilité que l'on percevait encore en elle disparaît. Elle n'est plus qu'une coquette et sa beauté sert aux réussites de ses entreprises politiques ou financières. Ses devoirs rendus à Mme de Nemours recluse aux filles de Sainte-Marie, après une éclipse de quelques jours, elle se représente, aux Tuileries, chez Mademoiselle. Elle affiche un vêtement simpleet un voile de veuve. Elle accepte les condoléances qu'on lui exprime; elle se lamente; elle philosophe sur l'inanité des choses terrestres.
Et voici qu'au milieu de ces jérémiades, M. le Prince s'approche du groupe qu'elle forme avec Mademoiselle et quelques dames. Brusquement
(1) B. N., ms. n" 6708, f" 153 V", L'Abbé Viole à Lenet, 31 juillet 1652: f" 156, Marigny à Lenel, 31 juillet 1652; CoN- BART, Mémoires, précités, p. 587 et s.; Motteville, IV, 29, MoNTPENSiER, II, 131 et s.; Chavagnac. p. 165 et s; Gui-Joly, I, 26i; Bussy-Rabutin, op. cit., I, 211; Moreau, Bibliographie des Mazarinades, III, 372, etc..
us MADAME DE CHATILLON f
sa lamentation cesse. Elle lève son voile. Ln sourire illumine son visage, poudré, ajusté, orné de bijoux. Elle cause avec animation et esprit. Et les soupirs reprennent et le voile se rabaisse dès que M. le Prince, appelé par quelques occupations, quitte le palais des Tuileries (i).
Le souvenir de Nemours s'efface à l'heure même où se ferme sa tombe. Mme de Chatillon ne manifeste plus de regrets. Seule la situation politique Tintéresse. Car, après le massacre de l'Hôtel de Ville, Mazarin comprend que leschoses se gâtent, qu'on n'en fmira plus avec cette guerre intestine où les forces de la France s'épuisent, que là-bas, devers la frontière, l'Espagnol en profite pour reprendre les places dont on était péniblement parvenu à le chasser. Supposant que sa présence gêne la conclusion de la paix, il s'exile à nouveau de lui-même. Mais, de loin comme de près, il dirige les négociations à l'aide de ses agents.
L'un de ces derniers, c'est Basile Foucquet qui continue sa fourbe en l'aggravant d'un manque total de scrupules. On l'appelle l'abbé Foucquet à cause d'une commende qu'il possède en Champagne. La robe, s'il la portait, voilerait le poignard ou le poison, armes de traître dont il use avec une prodigieuse inconscience. Elle repose parmi les oripeaux qui servent à ses défi) MONTPENSIER, II, 136 Ct S.
guisements. D'ordinaire, il prend l'attitude d'un gentilhomme et cela convient mal à sa taille médiocre, sa mine basse, son aspect lionteuxet embarrassé. A le considérer physiquement, on s'étonne qu'il décèle, le front haut, les yeux bleus et vifs, le nez spirituel, tant d'intelligence matinée d'une brutalité que souligne un maxillaire proéminent. Il a suivi l'ascension des Foucquet. Tandis que son frère, Nicolas, tripote dans les coffres de la surintendance, il conduit, d'une main énergique, la police de ces temps troublés. Il est le prototype des agents provocateurs. On le trouve partout où la politique excuse le crime. Et cela lui vaudra de gouverner plus tard l'ordre du Saint-Esprit.
L'unique écueil dans sa vie tramée de brigandage, c'est qu'il aime trop les femmes. A sa salacité de faune, il doit toutes les sottises qu'il commet et que Mazarin lui reproche amèrement. Il serait l'àme oblique, cupide, sordide de la Fronde, dont Scarron fut le verbe truculent, si toujours quelque nécessité de trousser une héroïne, en atténuant la spontanéité de ses actes, ne diminuait son prestige.
Lorsque Mme de Chatillon, opiniâtre dans ses volontés, reprend les négociations interrompues, Mazarin lui oppose cet étrange et dévoué soutien de sa puissance (i). Le bon compère la
(1) B. N., ms. n" (1708, î" .SC. ^■^ Marigny ù Lenet. 7 juillet 1H52. Il semble, d'après cette lettre, que déjà M. le Prince
trouve à la t'ois réjouie du départ du cardinal et attristée de n'avoir point encore posé les bases solides d'un accommodement (i). Les conférences commencent aussitôt. Mais Basile Foucquet s'y préoccupe surtout d'enjôler cette femme savoureuse et cherche à la conduire sur des terrains moins hérissés de broussailles politiques. Elle feint de l'y accompagner. Ainsi rapportet-elle de minces avantages (:^).
Mais l'abbé se rattrape bientôt. Tout se termine en bavardages inconséquents. Mme de Ghatillon, à ces escarmouches sans résultats, perd la confiance de Condé. Quand, épuisé par le retour de fièvres paludéennes contractées en Roussillon, il gît, gémissant, sur son lit, il lui refuse l'accès de sa chambre. Vainement ensuite, étalet-elle pour lui plaire « tous ses charmes ». 11 se
n'a plus tout à lait confiance en l'entremise de Mme de Chatillon. Marigny écrit: « Les autres recommencent à dire que 36 (Condé) a de nouveaux députés en cour. Présentement, une fenmie de qualité me vient de dire que la personne qui gouvernoit autrefois 47 (Nemours) et qui gouverne maintenant 3tj (Condé) en a dit quelque chose. Si cela est, grand bien lui fasse, il faut estre bien incorrigible. » Marigny est constamment en relations avec notre héroïne. V. B. N., ms. n" 6709, f» 90, V°, 210 V", Lettres des 11 et
28 août 1652.
(1) B. N., ms. n" 6727, f' 251, Mme de Chalillon à Lenel. 13 août (1652). Elle écrit ; « Je trouve toujours dans toutes choses mil sujets de chagrin et surtout que l'on n'en voit point la fain telle que l'on la soite et qu'il peut arriver encore mil malheur qui oroit esté levé par un bon acort en partant de manière que tout le monde oroit esté content... »
(2) B. N., ms. n" 6728, f" 232, Mme de Cliatillon à Lenel,
29 septembre 1652.
M™" DE CHATILLON, HEROÏNE DE LA FRONDE loi
détourne d'elle. Il lui fait « les plus terribles yeux du monde et la mine la plus méprisante ». Il faut lui « donner de l'eau, » car, suffoquée de chagrin, elle pense s'évanouir (i).
Et Mazarin, prévenu tout d'abord, en faveur de la jeune femme, se demande, de son côté si elle ne le trahit point (2). Bientôt cette incertitude prend consistance. Les rapports secrets de ses agents lui montrant Condé en pourparlers décisifs avec les Espagnols, il écrit : « Mme de Ghastillon qui avoit toujours tasché de porter l'esprit de M. le Prince à l'accommodement à présent est bien changée et elle est autant catholique (pour le roi catholique) que Fuensaldagne (3). »
(Il MoNTPENSiER,II,108, 188. Bien plus tôt déjà, nous l'avons vu, Marigny spécifiait à Lenet le soupçon que l'on avait, dans le parti de M. le Prince, d'une attitude ambiguë de Mme de Chatillon, V. B. N., ms. n" 6708, i" 121, V°, 25 juillet 1652. D'autre part, Bussy-Rabutin, op. cii., p. 212 et s., prétend que Mazarin tentait d'acheter, en sous-main, la négociatrice; V. aussi, La Rocuefoucauld, p. 20ô.
(2) Correspondance de Mazarin, V, 138, .1 M. le Marquis de A/or/emar/, 18 juillet 1652. Il écrivait: « Plust à Dieu que M. le Prince et le cardinal pussent esLre une heure ensemble en la présence de Mme de Ghastillon et je crois pouvoir respondre que tout seroit accommodé avec satisfaction réciproque ». A présent, il l'accuse de toutes sortes de vilenies (V. 212-213, A M. Le Tellier, 7 septembre 1652), bien que ne lui ménageant pas les prévenances (V. 290, A M. Vabhé Foucquet, 24 septembre 1652).
(3) Correspondance de Mazarin, V. 316, A M. de Faberl, 1" octobre 1652. V. aussi, V. 327, A M. Le Tellier, 4 octobre 16.52; V. 370, .371, A M. l'obbé Foiicquel, 9 octobre 16.52; V. également, A. E , France, 886, f» 4, Sçrvien à Mazarin, 16 novembre 1652.
Elle paraît, en effet, à ce monient ne se soucier plus de la paix (i). Néanmoins Mazarin lui expédie encore Foucquet, espérant, avant la rupture définitive qu'elle se chargera encore de transmettre les propositions dernières de la cour. Mais, trop longtemps dupée par le ministre hypocrite, elle refuse son entremise. Elle craint évidemment de déplaire au prince en lui présentant des conditions dont aucune ne saurait le satisfaire (3). Le Tellier qui, au nom de Mazarin, machine cette affaire, se plaint de la maladresse de l'abbé. Il faudrait, dit-il, pour atteindre au but désiré «des personnages déplus de poids». Or Basile Foucquet faillit, en cette occui-rence, abandonner son maîtrepour« les yeux éloquents» de Mme de Chatillon (3).
La rupture entre la cour et Condé est désormais consommée. Le prince n'a pas voulu, de :i| ses exigences, céder, surtout celles relatives à ses amis. Il sent douloureusement autour de lui les défections se produire et cela le rapproche de Mme de Chatillon toujours complaisante et
il) B. N., ms. n" 6726, f° 116, Mme de Chalillon à Lenet, \" octobre (1652). « N'oubliez pas, écrit-elle en badinant à Lenet. envoyé de Condé. à vous rendre l'avory de l'iniante parce que cela est de mille commoditez pour vous et pour vos amis. »
(2) A. E., France, 885, f'^ 98 et 14.5, Le Tellier à Mazarin, 6 et 12 octobre 16.52. V. aussi. Lettres de négociations de Vannée 1652 dans Cousin', Mme de Longueuille pendant la Fronde, 1891, in-18, p. 438.
(3) B. N., ms. n- 23202, f" 54, Mazarin à l'abbé Foucquet, 12 octobre 1652.
désireuse de conserver cet auguste amant. Paris aspire au retour du roi. Marchands et bourgeois fatigués de trop de misères s'ingénient à provoquer ce retour bien que, dans le peuple, naissent d'étonnantes pensées de république. Devant son hôtel, le prince entend monter le murmure d'une multitude furieuse où des femmes glapissent :
— La paix 1 La paix ! . . . ( i ) .
Sa vie n'est plus en sûreté. C'est donc sans regret et même quasiment joyeux qu'il quitte la capitale (2). Mme de Chatillon y demeure quelque temps encore non sans appréhension. Elle se doute de ce qui l'attend. Elle tarabuste Mademoiselle, plus coupable qu'elle, et qui, ingénuementen face du danger, se divertit à écouter des violons. Ensemble elles assistent à l'entrée triomphale du roi que bientôt le Mazarin va suivre (3).
Deux ou trois lettres de Condé la réconfortent et la consolent au moment où, de tous côtés lui parviennent les avis qu'on se dispose à la chasser. « En vérité je l'aime, de tout mon cœur, écrit-elle, et il en use si bien dans tout se qui me regarde que Jean noray une reconnessance esternelle. » Et à cause de cette tendresse elle se refuse à voir la reine qui, lui dit-on, atténuerait peut-être les
(1) Mémoires du Père Bcrlhod, édit. Michaud et Poujoulat, p. .")S.ô et s.
;2) Retz, IV, 124. « Beaucoup de gen>, ajoute Retz, ont cru que l'amour de Mme de Chatillon Vy avoit retenu. »
(3) MoNTPENSiER, II, 88, 293 et s.
mesures de rigueur que l'on va prendre contre elle(]). Car, depuis longtemps déjà, Le Tellier et Mazarin préconisent Fexil de toutes les frondeuses. En même temps que Mademoiselle, Fiesque, Frontenac, Bonnelle et la Montbazon, notre duchesse, reçoit une lettre de cachet lui prescrivant de s'enfermer à Chatillon-sur-Loing. A grand' peine elle réussit à faire changer pour Merlou, proche de Paris, cette résidence lointaine 2).
Elle se réfugie un moment auprès de sa mère, Mme de Bouteville, au château de Precysur-Oise (3). Là, prise du remords de n'avoir pas tout tenté en faveur de M. le Prince, elle expédie Vineuil à la cour avec quelques offres sérieuses. Mais la reine et les ministres reçoivent brutalement ce messager, lui refusant même un sauf-conduit. Ils craignent qu'un nouveau bruit
(1) B. N., ms. n» 672'J, f" 54, Mme de Chatillon à Lenet, 18 décembre 1652.
(2) A. E., France, 885, f' 227, Le Tellier à Mazarin, 20 octobre 1652 ; Correspondance de Mazarin, V, 425, A M. Ondedéi, 2G octobre 1652; B. N.. ms. n" 6711, f»« 101 et 114, Mariçjny à Lenel, 23 et 27 octobre 1652; A. E., France, 885, f" 251, Le Tellier à Mazarin, 24 octobre 1652; B. N., ms. 11" 6711, f"s 116 et 117, Marigny et Vabbé Viole à Lenet, 27 octobre 1652; 6725, f"* 102, 10.5, Clémence de Maillé à Lenel, s. J. ; LoRET, Muze du 26 octobre 1652; V. aussi B. N., ms. il" 12688, f" 197.
Jeune roy qui, chassant nos beautez L'Empire amoureux désolez.
N'irritez point pour plaire
A voslre mère
Celle de l'Amour
Vous en aurez besoin un jour, etc.
(3) Mémoires du P. Berthod précités, p. 599.
M'"^ de CHATILLOX, héroïne de la FRO.NDE 155
cî'accomraodement ne nuise à la reddition de la Guyenne. M. le Prince n'a plus rien à attendre du roi. S'il souhaite encore, isolé et trahi par ses partisans, revenir à des sentiments meilleurs, qu'il s'adresse directement à Mazarin. Et le cardinal approuve cette réponse (i), cependant que les derniers fidèles de Condé interprètent la démarche de la duchesse comme une félonie capable de lui valoir sa grâce {2).
Pourtant on ne peut guère suspecter sa sincérité. Ses lettres expriment le tourment de son âme : « On ne parle à la cour que de tréter M. le Prince dans la dernière rigueur, particulièrement depuis qu'on a intersepté les lestres qu'il a écrites en Espagne oîi on dict qu'il y a des choses teribles contre la France et la dernière liéson avec l'Espagne. Tout cela nous esloigne bien de l'espoir de la pais, ce qui m'aflige au dernié point i3). ))
Quittant Mme de Bouteville, elle s'enferme à Merlou où l'ennui l'assaille bientôt. Elle ne trouve plus que dans les cbrrespondances quel-
{!) A. E., 886, ï' 143, Servien à Mazarin, 4 décembre 1652; Correspondance de Mazarin, V, 5. 13, .-1 M. Servien, 22 décembre 1652.
('J) B. N., ms. n' 6712, f" 45, Marignij à Lenel, 8 décembre 1652. V. aussi, A. E., France, 892, f-'^ 47 et 80, Croissy à M. le Prince, 3 et 8 janvier 1653.
(3) B. N., ms. n" 6713, f" 33, Mme de Chatillon à Lenel, 4 janvier 1653, publiée par Filleul, op. cil., p. 153. V. également, A. E., France, 886, f" 330, Mme de Chatillon à Saint- Etienne, décembre 1652.
156 MADAME DE CIIATILLON
ques divertissements: « On set bien, dit-elle, que le plus grand plésir que peut avoir une créature reléguée comme moy, c'est d'escrireet de recevoir des lestres (i). » Mais les visites lui sont infiniment plus agréables. M. le Prince, touché de cette tristesse, abandonne un jour son armée et, suivi de « cinq cents chevaux », vient lui apporter le dictame de sa parole amoureuse (2). C'est une grande joie aussitôt évanouie. Mgr de Gondrin, malgré tout son enjouement et le goût qu'il entretient de ravir en extase l'âme de cette femme et le corps qui l'enveloppe, dépense inutilement son temps et ses ressources d'esprit (3). L'abbé de Franquetot, petit collet que l'on rencontre partout où des faveurs sont à glaner, offre vainement de se provincialiser avec elle (4). Elle attend on ne sait quoi de bon et de doux. Mazarin ne demande pas mieux que d'embrasser « avec chaleur » ses intérêts. Mais il ne lui cache pas que sa conduite réglera la sienne (5). De-ci,
(1) B. N., nis. n° ()726, f" 135, Mme de Chalillon à Lenel, s. d.
(2) TuRENNE, Letlres, édit. Grimoard, 1782, I, 225. Mazarin qui annonce cette nouvelle à Turenne n'est pas très sur que le visiteur soit Condé. Il ajoute : « Peut estre que c'aura esté Bouteville ou quelqu'un qui sera venu ravir cette Hélisne pour ester à la France la gloire de la posséder. Ne croyez pas pourtant, quand cela seroit, qu'il en arrivât le même malheur à Paris que Troye en i-eçut autrefois ».
(3) Rapin, Mémoires précités, III, 93.
(•4) B. N., ms. n° 6726, f" 135, Mme de Chalillon à Lenel, s. d.
(5) A. E., France, 891, f' 130, Mazarin à Mme de Chalillon^ 28 juin 1653.
M™^ DE CHATir.LO.N, HEROÏNI:: DE LA FHONDE 157
de-là, cependant, comme elle manifeste la crainte d'être brutalisée par les troupes dont Turenne, à la poursuite de Gondé, couvre la Picardie, le cardinal s'efforce à adoucir son exil en autorisant ses déplacements (i). Il n'appréhende momentanément pas son action. D'ailleurs, l'abbé Foucquet, toujours en appétit de luxure et jamais assouvi, partage, entre Paris et Merlou, ses loisirs. Il aime avec acharnement et il espionne avec brutalité. C'est une singulière passion que la sienne, une sorte de drame intime où le devoir lutte contre les sens mutinés. 11 endure mille vexations, injures, bouderies, lui, tout-puissant, qui envoie d'un trait de plume les plus orgueilleux à la Bastille, lui qui, avec les braves à sa solde, pourrait forcer cette duchesse aux pires défaites. Elle le craint, sûre cependant qu'il s'effondrera à ses pieds au moindre de ses sourires. Elle lui oppose, tant qu'il ne se montre pas trop exigeant, l'abbé de Cambiac installé chez elle on ne sait à la suite de quelles circonstances (2). Basile Foucquet se tait. II attend son heure.
Or Mme de Chatillon ne semble guère disposée à favoriser ce grimaud. Elle aspire à des
(1) Catalogues d'autographes Charavay l'Fg. Saint-IIonoré), Mme de Chatillon à Mazarin, 12 aoùtl*)53 ; A. E., France, 891, f" 178, Mazarin à Mme de Chatillon. 10 août 1653. V. aussi Campion, Mémoires, édit. Moreau, pp. 253-254.
(2^ Bussy-Rabutin, op. cit., I, 21i) et s., raconte, à propos de cet abbé de Cambiac, une anecdote qui nous paraît quelque peu invraisemblable. C'est pourquoi nous n'en faisons pas état.
158 MADAME DE CIIATILLON
liaisons plus dignes du sang des Montmorency. Tout près de Merlou, deux seigneurs anglais ont établi leurs pénates. L'un, Georges Digby, comte de Bristol, gouverne la ville de Mantes ; l'autre, William Crofts, se contente de végéter en simple propriétaire. La révolution les chassa de leur île oii ils occupèrent des charges éminentes. Vivant dans l'espoir de rétablir la monarchie, ils conspirent, constamment en relations avec les souverains exilés. Digby, pour occuper ses loisirs, combattit les frondeurs parmi les troupes de l'armée royale. C'est un bizarre personnage, aussi bon médecin et avisé alchimiste que soldat énergique. Il cherche la pierre philosophale avec gravité et la poudre de sympathie qu'il inventa guérit en un instant les maladies supposées incurables.
Digby fut jadis le modèle des époux, nourrissant sa femme de chapons gorgés de chair de vipère pour entretenir la richesse de sa carnation vantée. Sans doute, à ce régime, tua-t-il la malheureuse. Du moins en conserve-t-il des portraits innombrables qui la représentent dans toutes les attitudes de la vie, nue, enfilant sa chemise, en négligé matinal, les cheveux épars, se coiffant, en ajustement de cour, etc. (i).
(1) Sur Digby, V. les mémoires relatifs à la Fronde, Montpensier, Motteville, Retz, duc d'York, etc.. Gui Patin, II, 34,3.5; TALLEMA.NT, VII, 476: Bus.sy-Rabutin, op. cil., I, 218 et s.; Abbé Arnauld, Mémoires, édit. Michaud et Poujoulal,
M"^^ DE CHATILLOX, HÉROÏNE DE LA FROXDE 159
A l'époque où Mme de Chatillon l'admet, avec son compère Grofls, dans son intimité, touché soudainement de la grâce, il abjure le protestantisme sous la direction de l'évêque de Beauvais (i). Ceb ne l'empêche pas de se poser en soupirant.
La piété dont la duchesse l'ait constamment parade ne l'engage nullement à repousser ce néophyte qu'elle détourne de la méditation. Il lui est doux qu'on la prie d'amour même aux dépens de Dieu. Cependant si, d'une bouche souriante, elle distribue tantôt à Digby et tantôt à Crofts les paroles d'espoir qu'ils quémandent avec émulation, ce n'est point pour les récompenser de leur assiduité respective. Ainsi les remercie-t-elle de lui amener leur roi exilé, ce Charles II pitoyable qui chasse le perdreau sur les terres picardes en attendant la disparition de Cromwell. Parmi les jeux de boules et de quilles, elle reconquiert peu à peu le cœur du jeune souverain. Il oublie
p. 52») ; Grammont, Mémoires, édit., de Lescuve, passini, etc.. Sur sa poudre de sympathie, V. Discours... louchant la guérison des plages par la Poudre de sympathie, 1658. Digby est souvent nommé dans la Correspondance de Mazarin. V. aussi A. E., France, 871, f" 191 et s., 197, 212, Le Tellier à Mazarin, 12, 13 et 20 juillet 1650. V. également, 882, f" 115, qui nous conserve une lettre autographe (25 mars 1652) de Digby à Mazarin où il le remercie de lui avoir donné le gouvernement de Mantes. Sur C.roffts, V. les mêmes sources de la Fronde. V. aussi, Loret, Muze du 7 août 1660; Gourville, 1.212; Lord Clauendon, .^emo/res, édit. Guizot, 1823, passim, etc.
(1) LoBET, Muze du 11 janvier 1653.
160 «MADAME DE CIIATILLON
à la contempler, et la politique, et ses devoirs, et sa misère. Lord Digby et lord Crofts, pensant que la dame leur en marquera sa gratitude matérielle, excitent cette passion renaissante. 11 est même un instant question de mariage. Mme de Ricous, femme de chambre de la duchesse et son ame damnée, s'écrie, la coiffant devant le miroir ciselé d'amours où se réfléchissent ses formes incomparables :
— Ah ! Madame, que vous seriez une belle reine ! . . .
Mme de Chatillon pense de même. Revêtue d'un habit de taffetas aurore, brodé d'un cordonnet d'argent, les cheveux, les oreilles, le col, les bras et les mains parés de pierreries, marchant de l'allure fière et lente des déesses, elle apparaît chez Mademoiselle réfugiée non loin de Merlou, au château de Chilly. Elle veut démontrer à la reine d'Angleterre qui y séjourne qu'elle aurait en elle une belle-fille capable d'arborer la couronne et d'endosser le manteau royal avec majesté. Elle n'ignore point qu'Henriette-Marie s'oppose aux desseins de son fils et que la cour de France, influencée par elle, leur marque une désapprobation semblable.
Cette sensationnelle exhibition ne convainc pas la douairière. Elle la détermine, au contraire, à brusquer le dénouement de l'intrigue. Lord Clarendon, chancelier de l'Echiquier, intervient, réfutant par des arguments solides les plaidoyers
de Digby et de Crofts et rendant à Charles II, éperdu de passion, conscience de sa dignité. Bientôt, après des adieux inondés de larmes, il entraîne vers les Flandres le jeune homme endolori dont les intérêts se mésaccordent avec les sentiments (i).
Et Mme de Chatillon tombe du haut de ses illusions. Ainsi tous les projets qu'elle échafaude pour étendre son bien-être ou pour se signaler au monde, aboutissent à des échecs. Peut-êlre, en échauffant par ses coquetteries le monarque errant d'Angleterre, n'a-t-elle voulu, comme Taffirment les chroniqueurs, que stimuler la jalousie de Condé. Cela paraît pourtant bien improbable. Jamais son entente avec M. le Prince
(1) A. E., Mecklemboarg, Supl., 1(532-1757, f" 50, Mme de Mecklembourg à Hugues de Lionne, 5 juillet 1672. En cette lettre, Mme de Chatillon, devenue princesse de Mecklembourg, précise les sentiments de Charles II pour elle : « 11 faut vous dire, ccrit-elle. que le roy d'Angleterre a escrit à son résidant à Hambourg de faire savoir auxmagistras que tous les bons traitemens que l'on me feroit qu'il les conteroit comme à luy même ; c'est un reste de tandresse fort obligeante puisque je ne l'en avois point requis ». Sur celte alTaire matrimoniale, V. Lord Clarendon', Ilistory of Ihe rébellion..., 1701, I, 414; Montpensieis, II, 437 et s. Les deux relations diffèrent. Le lord parle avec émotion de la vertu de Mme de Chatillon qui, selon lui, aurait repoussé les avances de Charles IL Cela s'allie assez mal avec son intervention. Mlle de Montpensier parait être plus véridi(iue. V. également Bussy-Rabutin, I, 21S et s., :i37 et s. Bacu- LARD d'Arnauld, Nouvelles historiques, 1777, II, 164 et s., La Duchesse de Chatillon, met, en un roman fade, celte aventure de notre héroïne qui devient subitement, sous sa plume, une sainte digne d'être canonisée.
Itj2 MADAME DE CIIATILLON
ne fut, malgré la distance, si étroite. Mazarin s'en offusque. Il ne croit plus aux lettres de la duchesse oîi elle persiste à entretenir l'idée d'un accommodement. Lorsqu'il écrit : « De tous costez on me donne advis qu'on veut entreprendre contre ma personne », c'est à elle qu'il fait allusion (i).
L'abbé Foucquet, musardant à Merlou, y surprend, en effet, d'étonnantes choses. Quelques pistoles distribuées avec clairvoyance facilitent les confidences de subalternes indiscrets. Un mot attrapé de-ci, de-là, complète son édification. Mme deChatillon, désabusée d'être souveraine, recommence à comploter. Un sieur Christophe Bertaut, grand maître des eaux et forêts de Bourgogne, personnage influent et riche, se rencontre, dans la chambre de la duchesse, avec Jean de Ricous, émissaire du prince de Condé. On y voit encore, allant et venant, de Paris en Picardie, le président Hardier, l'abbé de Cambiac et une sorte dhomme à tout faire nommé Duchesne.
Entre ces six personnes et lord Digby qui les rejoint fréquemment, ce sont conférences secrètes d'où l'on sort avec des visages qui respirent la trahison et le crime. Comment l'abbé, patiem-
(1) Correspondance de Mazarin, VI, 11, A. M... 28 août 165S, A pevi près à celte époque, Loret, Muze du 26 juillet 1653, annonce avec des plaintes lamentables que Mme de Chstillon se débat aux prises avec la petite vérole. La nouvelle nous parait erronée.
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ment embusqué partout où la place d'un corps est ménagée, parvient-il à découvrir que ce septuor mystérieux prépare l'assassinat deMazarin? Nul ne le sauraitdévoiler. Il possède des moyens d'enquête inexprimables.
Prompt à prévenir le danger, il incarcère immédiatement Bertaut. C'est Bertaut qui paie l'attentat en perspective ou qui promet de le payer. Ainsi, d'un coup, il atténue les moyens des autres complices. En outre, il jugule Mmede Chatillon atterrée. Lui arrache-t-il, la menaçant, des aveux ou, comme le précise Bussy- Rabutin, des faveurs ? Toujours est-il qu'il la tient à merci et immobilise son action. Dès lors, il peut, à son aise, chercher les preuves tangibles de la machination. Des lettres de Ricous interceptées, soumises aux « maistres à escrire » lui permettent, grâce à leur contenu, d'incriminer ce drôle. Ses espions le suivent en tous lieux. C'est une amusette, pour les huit gardes qu'il aposte, à Pierrefite, sur le chemin de Merlou, de l'arrêter en compagnie de Duchesne.
A la vérité, les preuves recueillies ne présentent pas un caractère d'extrême gravité. N'importe. L'abbé met le procès en train, souhaitant qu'il « ne dépérisse pas » pour cause de mollesse. Il en arrache l'instruction à Lafîemas qui se fâche qu'on lui enlève ces têtes. Il organise une commission dont les membres sont ses créatures et
qui siège à l'Arsenal ( i ) . De Bertaut on ne tire rien .
11 récuse ses juges, décline leur compétence, en appelle au Parlement, se dit prisonnier de guerre, non criminel de droit commun. On en est réduit à rendre des arrêts autorisant à le juger comme on jugerait un muet.
La procédure marche avec une liàte fébrile, aiguillonnée par l'abbé Foucquet. Nous n'en connaissons que l'étape dernière. Les deux prisonniers, condamnés à mort, vont expier un crime peut-être imaginaire- Auparavant, il en faut extirper des aveux. On les conduit à la chambre de torture. Les membres tiraillés, l'abdomen gonflé d'eau comme une outre, Bertaut se décide à parler. Mais il ne dit que des choses vagues. Malade depuis longtemps, il tombe rapidement en pâmoison. Ricous se montre plus loquace. Avant même qu'on lui ait administré « le pot de l'extraordinaire », il a fixé la part de complicité de chacun et celle de Mme de Chatillon n'est pas la moindre.
La question n'est qu'un acheminement vers le supplice. Dans la nuit, Bertaut monte sur l'échafaud dressé à proximité de la Bastille. On l'étrangle avant de le rouer. Personne, des quelques badauds présents, ne proteste. Pour
(1) A. G., vol. 140 f°3, 242 et s., Louis XIV à MM. les chanceliers el à MM. les conseillers iVEslat el M'^ des Requestes...
12 septembre 1(353. Par cette lettre et les suivantes, datées ilu 13 septembre, Louis XIV donne pouvoir de juger et condamner à la commission de l'Arsenal.
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Ricous, il s'en faut de peu que l'exécution n'aboutisse à une délivrance. Un page, peut-être dépêché par Condé, inconsolable de la perte de son officier, met Tépée à la main. Les archers s'épouvantent, partent à la débandade. Sans la Bachellerie, gouverneur de la Bastille, et quelques autres, le condamné échappait (i).
Mis en goût par cette odeur de sang, les juges volontiers enverraient au bourreau tous les complices. Six coquins de basse naissance sont arrêtés, dont l'un, Grivel, domestique de Mme de Chatillon,paraîtfort compromis. Pour les autres, les plus chargés par le procès, c'est-à-dire la duchesse, le président Hardier, Cambiac, Digby, on n'ose prendre un parti. On attend des ordres. On est généralement d'avis, et Foucquet luimême, de continuer l'affaire. Seguier se déclare partisan de la vigueur afin « de donner de la re-
(1) Sur cette afTaire, V. A. E., France. 892, f-^ 326, 33H, 371, 373, 409, m, U Abbé Foucquet à Mazarin, 11, 16, 25 septembre, 2 et 3 octobre 1653; 891, f"» 214, 223, 227, Ibid., 5, 10 et 11 octobre 1653; B. N., ms. n" 2.3202, f^^ 100, 107, Mazarin à l'Abbé Foucquet. 6 et 10 octobre 1653; A. E., France, 892. î"diii. Bluet à Mazarin. 17 octobre 1653; 892, f"S 338, 382, 388, Séguier à Mazarin, 23, 25 et 27 octobre 1653; 891, f° 216, Ibid.. 6 octobre 1653 ; 892, f" 416, L'Euêque de Coutances à Mazarin, 3 octobre 1653; 892, f» 420, Anonyme à Mazarin, 6 octobre 1653; 891, f" 2.32, M. de Breleuil à Mazarin, 11 octobre 1653 ; 891, î" 236, La Bachellerie à Mazarin, 12 octobre 1653. V. en outre, 891, f" 229 et s., Interrogatoires de Bertault et Ricous du Samedi) onziesme octobre i653 (publié par Chéruel dans
MONTPENSIER, II, 532 et S.). MONTPENSIER, II, 437 et S..
accuse Mme de Chatillon d'avoir vendu ses complices à l'abbé Foucquet, V. encore, Bussy-Rabutin, I, 230 et s.