scène se termine par des embrassades et des larmes (i
Naturellement le nom de Mme de Ghatillon n'a pas été prononcé. Une autre prudemment en resterait là, heureuse de sortir sauve de l'aventure. Elle s'y enfonce tout à fait, au contraire. En un clin d'œil Hocquincourt, caractère indécis, retombe sous sa domination. Quittant subrepticement la cour, elle le convoque, aux environs de Merlou. Tous deux, à cheval, parcourant la campagne automnale, mélangent aux discours de politique félone, les paroles amoureuses. Le maréchal, à nouveau circonvenu, promet de « faire tout ce qu'il pourra pour son service, sans rien excepter ». 11 la prie seulement d'écrire à M. le Prince, ahn que Fuensaldagne lui dépêche un négociateur muni de pouvoirs (21.
Radieuse, la duchessC;, de son anguleuse écriture, expose à Condé les vœux d'Hocquincourt. L'épître, commencée en style de politicienne plus experte à parler qu'à écrire, s'achève dans l'enthousiasme d'un hymne d'amour. Elle exhorte le prince à faire diligence, car bien que le maréchal ait « plus de mille fois » juré fidélité, elle le sait enclin au changement (3).
(1) B.N., ms. n° 1027(i, f> 443 et 444.
(2) B. N., ms. n° 20482, f" (i3. L'entrevue, d'après ce manuscrit, eut lieu en seplembre.
(3) B. N., ms., n" 23202, f" 3()fi, Mme de Chalillon à Condé, 17 octobre 1(555, publiée par Cheruel qui la d;ilc faussement
Lettre autoc.xîaph
DE ChATILLOX.
Le tort de Mme de Chatillon, en cette affaire, consiste à avoir laissé l'abbé Foucquet libre de ses mouvements. Sorti de son extase, le dévot amoureux redevient policier. A peine le courrier de la duchesse est-il sorti de Paris qu'il possède une copie de la criminelle épître. Grand émoi. Mazarin parle d'envoyer, malgré l'hiver, des troupes devant Péronne. Turenne l'en dissuade et l'engage à parlementer.
Cependant Basile Foucquet apparaît en justicier à Merlou. 11 arrache, phrase par phrase, à la duchesse la confession de sa scélératesse. Déjà Hocquincourt négocie avec lemoine Arnolphini, envoyé des Espagnols, alternant les conférences avec les divertissements nautiques (i). Le cardinal se décide à prévenir le mal qui peut résulter de ces conférences. Foucquet, sur son ordre, pari et revient sans avoir rien conclu. « On a affaire à un fol sans rime ny raison », constate douloureusement le ministre (aj. Et, en effet, Hocquincourt altièrement réclame, pour rentrer dans l'obéissance, des avantages prodigieux (3).
de 1(553, dans Montpensier, II, 8o'J et s. \'. aussi, BrssY- Rabl'tin, I, 234 et s.
(1) B. N., ms. n" 20482, {■' 63; A. E., France, 1G86, f' 75, La Mothe-Houdancourl à Mazarin, 2 novembre 1055.
(2) A. E., France, 272, f"' 54 et 55; 89G, f°» 319 et ii23, Mazarin à la reine, 5 et 7 novembre 1G55.
(3) A. E., France, 272, f" 5G ; 896 f" 325, Mazarin à la reine, 8 novembre 16.55. Enlre autres avantages, l'emploi de Catalogne ou d'Italie, des lettres de Duc, la charge de chevalier d'honneur de la reine future, etc.
Traiter sur ce pied-là serait engager tous les gouverneurs de France à la trahison. On s'y refuse. Et comme on n'ignore pas l'amour du maréchal pour Mme de Chatillon, habilement on se décide, en frappant de ce côté, à diminuer son arrogance. Avec trente cavaliers, le sieur de Gaumont se présente de nuit à Merlou, sempare de la duchesse et de sa femme de chambre, Mme de Ricous. L'une logera chez Tabbé Foucquetdont elle restera la prisonnière ; l'on incarcérera l'autre à la Bastille (i).
Effectivement voici, au grand scandale de la reine, Mme de Chatillon enfermée sous la surveillance de Mme Foucquet la mère, dans la demeure de l'abbé. Etonnante situation. Basile, geôlier incorruptible et amoureux, fouille les cassettes et peut être les poches de sa prisonnière, lui fait subir des interrogatoires qu'elle embrouille à plaisir, endure ses insolences et ses reproches. Il la terrorise en lui représentant les châtiments qui l'attendent. Il Toblige, par la prière et parla menace, à écrire au maréchal et à M. le Prince des lettres où elle exagère le danger où la mettent leurs manœuvres. Il observe ses
(1) B. N., ms. n" 1027(i, f" 440 et s. ; Correspondance de Mazarin, VII. 124, .4 la reine, S novembre 1655; p. 125, A. M. de Gaumonl, 8 novembre 1G55 ; A. E., France, 894, f" 398, M. de Gaumonl à Mazarin, 8 novembre ltJ55; V. aussi, Gui Patin, II, 222; Mme DE Sévigné, Lettres, édit., Grands Écriv., I. 40(>, ^1 Bussy-Babutin, 25 novembre 1655. Gazelle de France, de 1655, p. 1296. Mme de Ricous, profilant d'un moment d'inattention, se sauva et on ne put la rattraper.
paroles, ses gestes et lit, avant de les expédier, ses correspondances.
Pendant ce temps, Hocquincourt se débat parmi les négociateurs. Mme de Piguigny, pour un million, prétend le soumettre. Mme d'Hocquincourt brouille les choses en croyant les accommoder. Le duc de Chaune offre son entremise. Bouteville, survenu avec trois mille cavaliers de M. le Prince, apporte les engagements des Espagnols. Navailles, envoyé de Mazarin, appuyé de loin par les troupes de Turenne, arrive seul à un résultat. Mais il n'y arrive point par la persuasion. Le maréchal de plus en plus exigeant lasserait vite sa patience. Il croit devoir lui annoncer l'arrestation de Mme de Chatillon. Brusquement aux fanfaronnades succède un accès de rage furibonde. Hocquincourt ne s'attendait pas à ce que l'on osât toucher au « bel ange » qui désoriente son existence. Il menace de livrer immédiatement Péronne et Ham si Ton ne rend sa maîtresse à la liberté. On laisse passer sa fureur tout en prenant des mesures de préservation. On attend l'accalmie. Elle ne tarde pas à se produire.
Bientôt, en effet, le maréchal, sachant que la duchesse peut devenir la victime de ses erreurs, supplie qu'on l'élargisse, s'engage à rentrer dans le devoir et même « à signer de son sang » les traités à intervenir. Dès lors l'affaire se résume à de simples discussions d'intérêt. Hocquincourt
m""' de CHATILLON, HEROINE DE LA FRONDE 179
obtient pour son fils la survivance du gouvernement de Péronne et, en échange de « six cent mille francs d'argent comptant » rend au roi celui de Hani. On libère aussitôt Mme de Chatillon tout en lui faisant connaître que son amant « n'a pas voulu quitter un sol pour l'amour d'elle (i ) »,
Mais cela lui est désormais indifférent puisqu'elle n'a pas abouti dans son dessein de servir Gondé. Celui-ci lui garde une vive reconnaissance de sa fidélité et des souffrances endurées pour sa cause. Il s'informe constamment d'elle auprès de ses serviteurs. Il réussit même à la ré. concilier avec Mme de Longueville (2), Il la dé-
(1) Nous avons rapidement résumé cette affaire dont on trouvera le complément dans les manuscrits ou volumes suivants: A. E., France, 272, i" 58, 63 et s., 71 et s.; 894, fos 411-417 ; 896, i"^ 340, 359, 361, 363, 364, 378 ; 1686, f°s73, 76, 80, 91, 99, 101, 103, 105 ; Pays-Bas, t. XXXVI, f" 189; t. XXXVII f° 101; B. N., ms. n" 20482, f' 63 ; ms. n" 23202, f-'* 173-174; Correspondance de Mazarin, VII, 130, 132, 133, 134, 135, 137, 140, 148, 155, 587; Motteville, IV, 106, 107; Monglat, op. cit., p. 309; TuREN.NE, Mémoires, édit. Michaud et Poujoulat, p.475; Bussy-Rabutin, I, 234 et s. et Mémoires, I, 454; Loret, Aluze du 18 décembre 1655; De Seveli.nges, op. c//., 1,158; Desormeaux, op. cit., IV, 1769, p. 67 et s., etc., etc.. Hocquincourt, dans la suite passe au service des Espagnols et meurt sur le champ de bataille. Y. A. E., Pays-Bas, t 44, f"» 303, 305.
(2) Mme de Longueville à Condé, 2 juin 16.56, in Revue d'his ioire diplomalique, 1889, p. 32 ; A. C. P. XVII, p. 36, 60, 83, M. le Prince au comte d'Auteuil, 28 février, 14 mars et 12 avril 1657. Mme de Chatillon, dans ces dernières lettres est désignée sous le nom de Circé. V. aussi, A. C. P., XVI, 164, Mme de Chatillon à Mme de Longueville, l"mai 1656, relative à la réconciliation. V. également, Tallemant, V. 358, ad notam; Gourville, Mémoires, édit. Lecestre, I, 113.
fend avecâpreté lorsque des personnages de son entourage tentent de la lui rendre suspecte en l'accusant d'avoir fait manquer l'affaire de Péronne (i).
Sans doute a-t-il raison de la préserver des suspicions. Il la sait, en effet, au sortir de sa geôle, malade et affaiblie (2). Retirée à l'abbaye de Maubuisson, elle se repose en Dieu de ses épreuves. Elle acbève de se rétablir à Bourbonl'Arcliambault et à Merlou(3); puis, sentant les rancunes de la cour atténuées, elle reparaît à Paris (4).
Mazarin la revoit avec une tendresse dont s'émeut, un moment, Anne d'Autriche (5). Il paraîtrait encore disposé à utiliser son influence auprès de M. le Prince (6). Mais un événement inopiné empêche la duchesse de poursuivre de nouvelles entreprises. Gaspard V de Chatillon,. son fils, meurt brusquement. Avec lui disparaît
(1) A. C. P., XVII, p. 120-121, .1/. le Princeau comlede Fiesque, s. d. (avril 1657).
(2) A. C. P., XVI, p. 164, Leltre précitée.
(a) B. I., Collection Godefroij, Portefeuille n» 274, f 444,. Mme de Chatillon au comte de Charost, 3 octobre 1658. Cette lettre et diverses autres indiquent son séjour à Bourbon et à Merlou.
(4) LoRET, Muze du 20 mai 1657.
(5) A. E., France, 896, f» 382 v, Mazarin à ta reine, 28 novembre 1655.
(6) A. C. P., XVII, p. 42, M. le Prince eu comte d'Auleuil. 29 février 1657 ; Corresp. de Mazarin, VII, 306, A l'abbé Foucquet, 2 août 16.56 ; A. E.,&05, f'90, L'Abbé Foucquet à Mazarin, 18 mai 1658. V. aussi, 279, î" 362, Mazarin à l'abbé Foucquet. 10 juillet 1659.
le nom illustre des Goligny. Nul ne pourrait dire si cette mère désaffectionnée gémit de cette mort ou des perspectives procédurières qu'elle lui ouvre (i).
On la voit circuler, peu après, à travers la France (2); rejoindre, à Soissons, son frère, Bouteville, prisonnier (3) ; participer, à Saint- Fargeau, aux réjouissances dont Mademoiselle adoucit son exil (4) ; rompre, au milieu de scènes scandaleuses, avec l'abbé Foucquet dont la présence lui causeune répulsion invincible (5) ;
(1) B. N., ms. n" 15125, f° 48; B. A., ms. Conrarl, t. XI inf», p. 1383; LoRET, Muze du 3 novembre 1657; Costab, Lettres, t. II, 1659, p. 36Î). Le petit duc de Chàtillon devait être malade depuis longtemps. V. Correspondance de Mazarin, VII, 628, A M. l'abbé Foucquet, 10 juin 1656. D'après Tonnelier, op. cit., cet enfant serait mort le 27 octobre
(2) Corresp. de Mazarin, VIII, 5.55, A la reine, 2 août 16.58.
(3) A. E., France, 905, f» 372, Note à Mazarin ; 373, Barlet à Mazarin, 14 août 1658. V. aussi, 279, f" IM, Mazarin à Mme de Chàtillon, 26 août 1658. V. également, 272, f" 257, Mazarin ù Mme de Chàtillon, 11 janvier 1659. Il lui refuse la permission d'aller à Bruxelles rejoindre Bouteville malade.
(4) Les œuvres de feu AL de Bouillon, 1663, p. 223 ; Airs et vaudevilles de cour, 1665, I, 301.
(5) MoNTPENsiER, III, 225 et s. raconte ces scènes fort amusantes. V. aussi, B. N., ms. n° 12640, f" 157, Pour l'abbé Foucquet et Mmede Clmstillon,par lecomte deMaulevrier; Corresp. de Mazarin, VII, 513 ; Choisy, Mémoires, édit. de Lescure, I, 108, 109; Chéruel, Mémoires sur la vie publique et privée de Fouquet, 1862; L.kir, Nicolas Foucquet, IS[)0. V. également, Comtesse de Murât, Mémoires, 1697 passim. Ces derniers mémoires sont une sorte d'autobiographie dans le genre des Mémoires d'Henriette Sylvie de Molière de Mme de ViLLEDiEU. Mme de Chàtillon y apparaît à tout instant, de même que Digby, Crofts, l'abbé Foucquet, etc. Nous n'avons
182 MADAME DE CIIATILLON
se plaindre de n'être plus qu'une ombre lamentable et chagrine (i) ; tour à tour enchanter de phrases adoratrices ou désoler de railleries M. le Prince (2) ; attendre avec une indicible émotion le retour de ce dernier.
Car, par lassitude, par écœurement de combats absurdes, inutiles et fratricides, la cour et Condéontenfin, avec une satisfaction réciproque, terminé leurs différends (3). Nous ignorons si notre duchesse s'immisça en les négociations pénibles d'où naquit la paix joyeuse et féconde. Du moins, en route pour la capitale, M. le Prince s'arrête à Chatillon-sur-Loing (4)'. On cause, on sourit dans les larmes, on s'explique. Il ne demeure plus un seul nuage sur le passé. Les deux visages dénotent une félicité semblable. Quelques jours plus tard, à Paris, au sortir d'une visite chez notre héroïne où il rencontra M. le Prince, le marquis de Vardes écrit à Mazarin : « Il ma esté facile de cognoistre qu'il ne fait pas cette visite tout à faict par habitude comme beaucoup
pas cru devoir nous en servir à titre de référence parce qu'ils ne nous semblent pas mériter de crédit.
(1) Mme de Chalillon à la marquise de Vardes, 17 septembre 1659. dans Bull, du Bibliophile, 1876, p. :'..
(2) A. E., France, 907,1» 1B9, Mme de ChatillonùM. le Prince, 27 juin 1659.
(3) A. E., Espagne, 278, f"» 177, 180. Ce ms. contient une curieuse lettre de Condé aux Etats où il leur annonce son rétablissement. Il contient également la réponse des Etats. V. également, Pays-Bas, t. 48 passim.
(4) A. E., France, 910, f»» •{ et 22, M. de Vardes à Mazarin, S et 20 janvier 1660.
de gens le disent et je puis asseurer V. E. que le feu n'est pas éteint (i) ».
Le feu ne s'éteindra plus que dans la mort...
(1) A.. E., France, 910 f^ 118, M. de Vardes à Mazarin, 23 mars 1«60. V. aussi, A. C. O., II, 357, 360, 364, M. le Prince à Caillel, 2, 9 et 18 mai 1660.
HISTOIRE DIPLOMATIQUE d'UN MARIAGE OU M™^ DE CHATILLON, PRINCESSE DE MECKLEMBOURG
Désireuse de laisser à la postérité une image fidèle de sa splendeur physique, Mme de Chatillon invite Mignard, à peine arrivé d'Italie, à la peindre. Acquise au goût théâtral de Tépoque, elle lui indique elle-même en quelle pose il la devra représenter. Sous le pinceau magistral, assise, en habit de cour, elle émerge, souveraine et ironique, de l'ombre favorable. Le visage de madone résiste merveilleusement aux années. Le col, les épaules, la gorge, parés de pierreries, se profilent en lignes heureuses et menues. Une main négligente égrèneuncollierde gemmes et l'autre caresse la crinière d'un lion au mufle singulier.
Ainsi la duchesse manifeste-t-elle, par cette toile symbolique, son définitif triomphe. En ce
fauve aux prunelles fulgurantes, affalé à ses pieds, revit, pour l'éternité, M. lePrince, dompté, jugulé, en une attitude désormais coutumière. Orgueilleusement Mme de Cliatillon se plaît à publier la servitude du conquérant. De cette sorte, il lui semble grandir à l'égal des Cléopâtre dont la nudité impudique illumina le ciel oriental (i).
Il luimanque. cependant, pour contre-balancer leur souvenir dans la mémoire des hommes, la vibration de leurs chairs impétueuses et leur superbe mépris du monde. Car notre héroïne, fortement compromise par ses aventures retentissantes, souffre impatiemment les légendes que l'on accrédite sur son compte, les mots que les
(1) Nous avons déjà cité un portrait de Mme de Chatillon jeune fille. Celui dont nous parlons en cet endroit, l'attribuant à Mignard, se trouve actuellement au château de Chatillon-sur-Loing. M. de Ségur l'a reproduit dans son livre : La Jeunesse du maréchal de Luxembourg. L'IIôtel-Dieu de Cbàtillon-sur-Loing possède également une peinture représentant notre héroïne en Madeleine. Le Musée de Versailles conserve (n- 35B.5j, la peinture que nous publions en tête du présent volume. Nous la croyons de Beaubrun. Mme de Ghàtillon y est figurée évidemment vers la quarantaine. Les traits délicats de la jeunesse se sont empâtés. Une autre peinture, sur laquelle nous n'avons pas de renseignements précis, serait aussi conservée, en Suède, non loin d'Upsal, au château de Skokioster (V. Archives des missions scientifiques et littéraires, 18ôG, IV, 580). Parmi les portraits gravés citons celui de Montcornet (d'après Mignard ?) et celui de Frosne d'après Beaubrun. V. B. N., Département des Estampes. N. 2, et Département des i¥s., Clérambault, n°^ 1182, f" 271 ; llô«, f" 161 ; llfil, f° lt;y, V. aussi, Lelong, Bibliotlu-que française, t. IV ; Abljé de Montville, La Vie de Pierre Mignard, 1730, p. 68.
MADAME DE GHATILLON
satiriques lui décochent (i), les chansons dont ils la poursuivent (2). Elle n'y répond point, sentant le silence préférable à de vaines protestations. Mais lorsque ces plaisants, pour se singulariser, osent attaquer sa beauté, elle se révolte contre Tinjustice. Et comme Mademoiselle lance la mode des portraits, elle n'abandonne à personne le soin de polir le sien. Elle en calcule, avec perspicacité, les effets, insistant complaisamment sur les perfections dont un destin libéral la dota, passant, avec une adresse incomparable, sur les insuffisances. Le mensonge ne lui coûte guère. Elle se construit, de
(1) Mémoires d'Anne de Gonzague, 1786, p. 260. V. aussi B. N. ms. n° 12()17, f'' 425 ; A. N. M. 791, Les Vins de cour en 1659, Mme de Chalillon : Meslé. V. également, B. N. ms. n" 126.38, {" 273 ; ms. n" 12740, f' 405, Portraits de la cour en conlreveritez, 1659.
Chalillon, sur ma foy, a l'âme tendre et bonne
Mais elle ne veut pas qu'on l'aime et qu'on lui donne.
et plus loin :
Chastillon n'a point d'air et sent fort la bourgeoise.
(2) B. N. ms. n" 12638, f" 167 ; Bibl. de Chantilly, ms. n" 794, T" 449 ; n° 1679, f" 460 V" ; Prosper Marchand, Dici. hisl. 1758, art. La Suze :
Le jour que naquit Chastillon On sonna double carillon Dans tous les clochers de Cythère Lere la...
Selon E. d'Auriac : Notice sur Vincent Voiture, 1855, ces vers seraient de Voiture. V. aussi, Biblioltièque de Bordeaux, ms. n° 693 f° 21, Cerelle {Sérail y) composée d'une dousaine et demie de figures de toultes nations qui se voit à la foire Saint-Laurens... En cette pièce satirique, notre héroïne est traitée de « femme de qualité revendeuse à la toilette des princesses ».
toutes pièces, un caractère de rêve. Et sans aucune gène elle attire vers sa peau « fort douce et fort déliée », vers ses jambes et ses « cuisses » aux pures courbes d'amphore, Tattention luxurieuse des muguets. « C'est à peu près de cette sorte, ajoute-t-elle, que je me trouve faite en ma personne et en mon humeur, et je suis tellement satisfaite, et de l'une et de l'autre, que je ne porte envie à qui que ce soit, ce qui fait que je laisse à mes amis ou à mes ennemis le soin de chercher mes défauts (i). »
Mais, à part quelques esprits chagrins, hommes et femmes s'accordent à l'admirer. Mme de la Suze, sa belle-sœur, traduit en strophes laudatives où, pour brillanter les métaphores, les fleurs s'allient aux joyaux, son personnel émerveillement (2). Le petit de Beauchasteau, promenant dans les ruelles sa muse puérile, madrigalise afin d'en être remarqué (3). Segrais ne peut effacer de sa mémoire le souvenir charmant d'avoir joué au reversi avec elle (4)-Saint-
(1) Divers portraits, 1659, p. 222, Portrait de Mme de Chastillon fait par elle-mesme.
(2) Divers portraits, 1659, p. 217, Portrait de Mme la duchesse de Chastillon, ode. Reproduit dan?; les recueils postérieurs de 1659, 1663, 1668. V. aussi. Poésies de Mme la comtesse de la Suze, 1666, p. 38 ; Recueil la Suze, 1691-1698, II. 82 ; 1725, 1741, 1748, II, 117. On tro'ivera d'autres portraits écrits de Mme de Chatilion dans : Montpensier, II, 105 ; Motteville, IV, 49 ; Bussy-Rarutin, I, 153 et s. ; Mémoires de M. de... pour servir à l'hist. du dix-septième siècle, 1760, I, 73 ; La Loterie d'Amour, 1661, p. 35 et s.
(3) La lyre du jeune Apollon... 1657, 1'" part, p. 137 et 181.
(4) Diverses poésies de Jean Régnaul de Seyrais... 1659, p. 57.