‹ Madame de Chatillon (Isabelle-Angélique de Montmorency)Chapitre 19 sur 30 · S MADAME DE CHATILLON · texte numérisé non relu

S MADAME DE CHATILLON

Gabriel, remué par le fluide embaumé qu'elle dégage, la gratifie, parmi sa gerbe de femmes, d'une épithète expressive : ranimante, et s'écrie, transporté de désir : « Quel doux instant! La voir, l'admirer, l'aimer ! (i) ». Le sieur de Bouillon traduit, en versiculets dolents, sa peine de la savoir, même pour une heure, absente de la cour (2). Gabriel Guéret, trop gueux pour bâtir des temples 011 célébrer son mérite supérieur, lui ouvre, du moins, les villes du royaume chimérique bâti par sa plume Imaginative (3). Un anonyme l'ayant, favorisé par les circonstances, entrevue quasiment sans voile, quitte Paris, en quête désormais d'une merveille qui la surpasse (4). Mlle Petit perd devant elle l'usage du qualificatif dont elle engrange cependant des bottes nombreuses patiemment moissonnées (5) .

Promenant sa gloire au travers des ruelles, Mme de Chatillon récompense chaque éloge d'un sourire. Entrée d'un pied incertain dans l'histoire, elle voudrait resplendir dans la légende et, aux côtés de Béatrix et de Laure, figu-

V. aussi, B. A. ms. Conrart, t, X, in-4, p. 1009 (iv 4115) ; Recueil de diverses poésies choisies des sieurs La Mesnardièrc.y 1666, I, 222.

(1) Saint-Gabriel, Le Mérite des Dames, 1660, p. 29,3.

(2) Les œuvres de feu M. de Bouillon, 1663, pp. 229, 230.

(3) Gabriel Guéret, La Carie de la cour, 1663, p. 62, Mme de Cliatillon sous le nom de Chrysolite.

(4) Les Délices de la poésie galante, 1663, p. 116 et 117.

(5) Mlle Petit, L'Amour eschapé..., 1669, II, 37.

rer dans la poésie. Les conteurs et les poètes s'efforcent de réaliser son vœu. Mais ils manquent généralement de souffle comme leur inspiratrice de pureté. Pauvres en verbe comme en pistolés, à cette femme qui ambitionne, bouquet éclatant de rimes sonores, un poème héroïque ou biea une tragédie, ils offrent, unicolore et insipide, humble fleur des prés, la Loterie d\Amour (i). Ce maigre cadeau ne présente qu'une valeur d'actualité. Il détourne à jamais Mme de Ghatillon de la littérature.

C'est d'ailleurs plutôt pour compter parmi les dames de bel esprit et de bel air qu'elle lui accorde quelque attention. A la vérité toujours d'autres graves affaires la préoccupent. Les temps ne prêtent plus à l'intrigue politique. Mazarin dort dans la tombe. Louis XIV ne connaît point l'indulgence dont le cœur du cardinal débordait. Les agitatrices gardent un prudent silence, effrayées devant le monarque qui pré-

(1) La Loterie d'Amour ou la métamorphose de Philis en Amour, En prose et en vers, 1661. Somaize, Dict. des Prélieuses, 1661, art. Loterie nous apprend que Gamma (Mme de Cliatillon) est la Philis dont cet opuscule rarissime, sur lequel on a commis (el surtout Livet) bien des erreurs, célèbre les vertus. Nous avons donné dans un article : Loteries d'autrefois, publié par La Revue hebdomadaire, du 4 décembre 1909 le sujet de cette fade galanterie d'origine précieuse. V. aussi. Œuvres posthumes de défunt M. L'. (Jacques BoiLEAu), 1670 et 1672, p. 147, Billet à Madame la duchesse de Ch... ; Bijou du Parnasse, par Mlle de Morville, 1670, p. 105 et s., A Mme la duchesse de C... Les deux initiales désignentelles Mme de Chalillon-.'

tend supporter, sur ses jeunes épaules, le fardeau de l'Etat et dont la plume signe sans hésitation les lettres de cachet.

Mais l'intrigue revêt mille formes et Mme de Chatillon en adopte momentanément la forme pacifique. Conjointement avec Condé, retiré du monde et désireux d'accidenter son oisiveté, elle entreprend de marier son frère Bouteville. I! faut à cet homme sans sou ni maille un riche parti afin que le nom de Montmorency retrouve son ancien éclat à la cour. Trouvaille malaisée. Les adolescentes ne se soucient guère d'épouser un bossu. La protubérance offusque leurs rêves de princes charmants.

II est cependant, dans le monde, des filles disgraciées de la nature et que les précieuses galantes nomment des « repoussoirs ». Ces filles vivent mélancoliques de n'être pas courtisées. Elles attendent longtemps un miracle qui ne se produit jamais. Lorsque l'espoir les abandonne de connaître l'étreinte robuste de l'homme, elles se tournent vers l'épouseur aveugle et omnigame que les monastères offrent à leur passion inassouvie.

C'est parmi ces filles déshéritées que Mme de Chatillon trouve, après maintes enquêtes, une compagne digne de son frère. Madeleine-Charlotte-Bonne-Thérèse de Clermont dresse sur un corps de « grosse harengère » un visage semblable à ces mascarons grotesques dont Ger-

HISTOIRE DIPLOMATIQUE d'uN MARIAGE 191

main Pilon orna le Pont-Neuf. Nul esprit, nulle fortune. Née d'un second mariage de sa mère, Marguerite-Charlotte de Piney-Luxembourg,elle n'en hérite pas. Les biens vont aux deux enfants du premier lit.

Or Mme de Chatillon, aidée de Condé, entretient l'idée diabolique de lui faire, malgré les droits imprescriptibles, substituer ces biens et les titres afTérents. C'est une tache presque impossible et que les procéduriers les plus retors renonceraient à effectuer. Elle parvient cependant à la mener aux conclusions espérées. Il est vrai, les héritiers des Luxembourg la lui facilitent. L'un, Henri-Léon, enfoncé dans la crapule, à demi-fol, séquestré en une sorte de prison-couvent, lâche l'énorme fortune et les titres en perspective d'une libération dont on le frustre dès l'affaire réglée. L'autre, Marie-Louise, affamée de vivre, désespérée de végéter sous l'habit religieux, ne résiste pas aux propositions de M. le Prince otlrant de la rendre au monde avec des honneurs considérables. A son tour, elle préfère l'indépendance à la richesse.

Du côté des parents, aucune obstruction. Bouteville, certes, ne traînera pas le duché de Luxembourg qu'il accepte sans scrupules parmi les maquerelles dont Henri-Léon faisait sa compagnie auparavant qu'on le claustrât. On célèbre bientôt le mariage. Les écus empochés, on laisse soigneusement s'étioler, en sa terre de

Ligny, la laide fille qui les apporta. Il n'en est plus jamais question (i).

Personne ne s'étonne de ces procédés délicats. Il importe d'assurer son avenir. Que les moyens d'y arriver ne concordent pas avec les prescriptions de l'Ecriture, même pour des dévots, cela ne présente qu'une médiocre importance. Les écus volés permettront de fonder de bonnes œuvres et, celles-ci, devant Dieu, rachèteront le péché, même mortel.

Mme de Cliatillon pratique une religion fervente (2). On la surprendrait fort lui disant qu'à spolier autrui elle méconnaît les préceptes de cette religion. Les confessions prochaines la laveront aisément des fautes prétendues et l'aideront, exempte de remords, à en commettre de nouvelles.

Heureuse d'avoir, par son habileté, procuré à son frère un établissement solide, elle songe, à son tour, à choisir, parmi la horde de soupirants qui suit le sillage de sa robe, un époux susceptible de lui rendre la considération du monde. Il faut, en outre, qu'il lui apporte une opulence égale à la sienne et une situation proche du

(1) Sur ce mariage dont nous résumons les incidents, V. Marquis de Ségvb, op. cit., I. 40() et s. Le contrat de mariage se trouve dans B. N., Carrés iVllozier, n" 451. Mme de Cliatillon figure parmi les signataires.

(2) I]lle l'affirme maintes fois et les contemporains le disent. V. Tallemant, II, 51Ô. Cest elle qui porte Boisrobert mourant à « faire une fin bien chrestienne ».

niSTOIRb; DIPLOMATIQUE D UN MARIAGE V.Ki

trônequ'elle s'efforça, par deuxfois, àalleindrc. Elle ne met nalurellcment point M. le Prince au courant de ces ambitions ol)scures, M. le Prince est, dès maintenant, un être à part pour elle. Elle ne craint nullement sa protestation. Elle sait qu'il acceptera, sans récriminer, le partage de son corps, soucieux surtout de conserver l'âme.

Elle hésite longtemps à fixer son choix. Enfin, courtisée avec une assiduité gênante, caressée de promesses, elle l'arrête sur Christian-Louis, duc de Mecklembourg et roi des Vandales. En lui, le souverain la séduit évidemment davantage que l'homme. Elle se gonfle à la pensée de régir les foules germaines embusquées au boid de la Baltique. Néanmoins l'homme ne lui déplaît point. Mince et grand, cravaté de dentelles, vêtu à la mode française, il offre, sous la perruque énorme et frisée, un visage de loyauté et de douceur. Les yeux francs et clairs, le nez légèrement busqué, la bouche sensuelle ombrée d'un duvet, le menton à fossette respirent l'optimisme et la santé (i).

Ce ne sont malheureusement là qu'apparences incertaines. Car, derrière les yeux intelligents, l'esprit roule dans l'indécision et la manie Chris-

(1) B. N. Déparlement des Estampes, Collection Lallemant de Betz, Ne 28, f " 215, Portrait de Clirislian- Louis, gravé par Th. Matham d'après ClEor.OES Ow^s^, s-, d ; f " 217, Ibid., gravé par P. Lombard, d'après F. de la Mare-Riciiaiît,

tian-Louis commande aux cohortes puériles et badaudes que l'on rencontre partout où quelque chose se montre dont on peut entretenir les ruelles. II est le grand chef des nouvellistes. « Voilà un homme, écrit de lui La Bruyère, voilà un homme, dites-vous que j'ai vu quelque part; de savoir oià, il est difficile, mais son visage m'est familier. Il l'est à bien d'autres, et je vais, s'il se peut, aider votre mémoire. Est-ce au boulevard, sur un strapontin ou aux Tuileries, dans la grande allée, ou dans le balcon de la comédie ? Est-ce au sermon, au bal, à Rambouillet ? Où pourriez-vous ne l'avoir point vu ? Où n'estil point ? S'il y a, dans la place, une fameuse exécution, ou un feu de joie, il paraît à une fenêtre de l'Hôtel de Ville; si l'on attend une magnifique entrée, il a sa place sur un échafaud ; s'il se fait un carrousel, le voilà entré et placé sur l'amphithéâtre ; si le roi reçoit des ambassadeurs, il voit leur marche, il assiste à leur audience. Sa présence est aussi essentielle au serment des ligues suisses que celle du chancelier et des ligues mêmes. C'est son visage que l'on voit, aux almanachs (i), représenter le peuple ou l'assistance. Il y a une chasse publique, une saint Hubert, le voilà à cheval ; on parle d'un

(1) D'après Walkenaer, Christian-Louis figurerait dans l'almanacli suivant: Couronnement d'un usurpateur, fondé sur les pernicieuses maximes de Machiavel et appuyé des exemples des plus détestables tyrans de VAntiquité, 1<;89. Xous n'avons pu rencontrer un exemplaire de cet opuscule.

camp ou d'une revue, il est à Houilles, il est à Achères. Il aime les troupes, la milice, la guerre. Il la voit de près et jusques au fort de Bernardi... Il a vieilli sous le harnoisen voyant; il est spectateur de profession. Il ne fait rien de ce qu'un homme doit faire; il ne sait rien de ce qu'il doit savoir, mais il a vu, dit-il, tout ce qu'on peut voir, et il n'aura point de regret de mourir (i). >> Nul n'est plus falot que cet être perpétuellement en quête d'un interlocuteur. On redoute ses discours sans substance (2). On l'apparie, pour l'esprit, « à un enfant de six ans ». Ses mots traînent dans le monde comme des légendes. Lorsqu'on le surprend en méditation et qu'on lui demande les motifs de cette méditation: « Je donne, dit-il, audience à mes pensées. » Louis XIV l'évite pour avoir, depuis longtemps, expérimenté sa dialectique. Néanmoins, un jour, il lui accorde une entrevue qu'il sollicite avec instance. Dès l'arrivée, Christian-Louis s'écrie :

— Sire, je vous trouve grandi depuis que je n'ai eu le plaisir de vous voir !...

— Je ne crois pas être en âge de grandir, répond le roi du haut de ses trente-cinq ans.

'!) La Bruyère, Les Caractères... édit. des Gr. Écriv., I, 285 et s. Chap. De la Mlle. Nous ne donnons pas tout le portrait qui est fort amusant. Saint-Simon : A. E. 189, p. 38, Remarques sur l'ordre du Saint-Esprit, confirme les traits essentiels du portrait.

(2) B. N., ms. n>'12tU8, f- 218 ; Bibl. de Chantilly, ms. n" 940, f" 217: Bibl. de la Rochelle, ms. n- 673, f» 183 V».

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Christian-Louis ne se démonte pas :

— Eh ! Sire, réplique-t-il, vous avez bien bonne mine ! Tout le monde trouve que je vous ressemble, mais j'ai encore meilleure mine que vous !

Louis XIV sourit :

— Gela peut bien être, dit-il.

Il pense que l'autre se décidera à l'entretenir du sujet qui le fit quémander ce moment de conversation. Point. Christian-Louis n'a pas autre chose à lui confier. Il s'en va fort satisfait de lui-même (i).

Néanmoins le monarque, si peu patient d'ordinaire, ménage ce fol sur la faiblesse duquel il fonde de belles espérances. Il le sait de race très ancienne, émergeant de la myriade des principicules dont l'agrégat de principautés forme à cette époque l'empire teuton, écouté aux diètes du dit empire ; possesseur de troupes importantes, maître sur la Baltique de places stratégiques dont les Suédois rêvent de s'emparer. Il le sait, en outre, allié à maintes familles que son inclination vers la paix entraînerait volontiers à la sagesse, aîné de la branche des Mecklembourg qui détient, dans le monde, le record des mariages et celui de leur fécondité (2).

(1) Correspondance complète de Madame, duchesse d'Orléans, édit. Brunet, 1857, II, 2(it;; Briefe der Ilerzogin Elisabeth Charlotte von Orléans... édit. Bodeinan, 1895, II, 151. V. aussi, Fragniens de lettres originales de Madame, 1788, I, 30.

(2) A. E., Mecklembourg, Suppl., lGll-1778; f" 20, V°, f" 29 ;

S'il encourage l'étrange goût qu'il manifeste pour Paris, s'il facilite sa boulimie de spectacles, s'il l'invite aux fêtes de la cour, s'il le laisse errer parmi les demeures des princes et des courtisans, s'il répond courtoisement à ses épîtres, ce n'est point, à la vérité, par sympathie d'homme à homme, mais par diplomatie, mais par politique (i).

Enivré de se sentir considéré par un potentat dont il admire le faste, Christian-Louis oublie

B. N, Pièces originales. 1911, f" 2 et s ; Dossiers Bleus, n" i39. Sur les preinièies années de Cliristian-Louis, V. Docteur Richard ^^"agner : Herzog Christian (Louis) I, Berlin, Susserott, 190(i, in-8, ouvrage fort intéressant, documenté aux sources allemandes, qui forme le fascicule IX de la Mecklenburgische Gescliiclile. V. aussi,. Jahrbiicher und Jahresberichte des Vereins fiir mecklenburgische Geschichte und Aller tuniskunde, t. LXX, p. 191 et s. ; t. LXXIV, p. 1 et s. Ces volumes contiennent l'embryon du travail de M. Richard Wagner. V. également, môme collection, t. XLVI, p. 276, o20: XLVIII, p. 11; XLIX, p. 191, 195, 209 : L. p. 291, 297, 312, 314, 331, 342, documents d'origine mecklembourgeoise sur Christian-Louis, Isabelle-Angélique et Christine-Marguerite. La race des Mecklembourg se divise en deux branches : l^Mecklembourg- Schwerin ; 2' Mecklembourg-Gustrow. Christian-Louis, chef de la branche de Schwerin, fils de Adolphe-Frédéric et d'Anne-Marie, comtesse d'Oostfrise (1" lit), naquit le l''' décembre 1623, épousa le 6 juillet 1650, Christine-Marguerite 1615-1666), fille de Albert II de Mecklemberg-Gustrow, sa cousine, monta sur le trône le 27 février 1658, mourut le 21 juin 1692. Il était l'aîné de dix-neuf enfants dont beaucoup moururent en bas âge.

1) A. E., Mecklembourg, 1660-1666, p. 11, Chrislian-Louis à Hugues de Lionne, mai 1()61, sur la mort de Mazarin ; p. 21, Chrislian-Louis à Louis XIV. Il le remercie de son estime et de son amitié. V. aussi, A. C. P., XV, p. 284, Chrislian-Louis à M. le Prince, 2.5 août 165.5. Il lui demande quelques faveurs, etc..

peu à peu les nécessités de sa situation de duc régnant et ses engagements d'outre-Rliin. Il ne fait, en son palais de Schwérin, que des séjours monotones. Il lui paraît y vivre des heures mélancoliques d'exil. Ses ministres et ses conseillers peinent à fixer son esprit sur les affaires de l'intérieur ou de l'extérieur.

Et c'est pis encore lorsqu'il y revient chargé de son amour pour Mme de Chatillon (i). La duchesse, sentant cet homme gagné à sa cause jusqu'à en perdre l'appétit, s'est bien gardée de lui accorder la moindre faveur. Elle Ta laissé pâtir devant ses lèvres désirables et son corps dont il présume la saveur (2). Possession en échange de mariage. Le benêt ne soupçonne pas que d'autres ont obtenu sans fatigue ce qu'il

(1) Il fut d'abord question d'un mariage de Christian-Louis avec Mlle de Nemours et Mlle d'Elbeuf. Cela ressort des lettres de notre héroïne. V. aussi, Richard Wagner, Jahrbiicher... précités, t. LXXIV, p. 27 et 31. M. le duc Christian, écrit, d'après cet auteur, un sieur Richardière, « cajole Mme de Chatillon, courtise Mlle d'Elbeuf et répand ses fleurettes par toute notre cour ». Et plus tard : « M. le duc Christian, à présent, n'a plus d'yeux pour Mlle d'Elbeuf ni de cœur à donner à Mlle de Nemours. Il est tout entier à Mme de Chatillon et peu s'en faut qu'elle ne soit à lui de la même manière ».

(2) Richard Wagner, Jahbiicher précités, t. LXXIV, p. 32. Christian-Louis écrit: « Je nai jamais trouvé les années si longues et si difficiles à passer que le peu de jours qu'il y a que je n'ai pas eu l'honneur de vous voir. » Pour obtenir quelques lignes pitoyables, il invoque sa <■ passion vivante et respectueuse ». Et lorsqu'il les a reçues : « Il ne tallait pas moins que cela, proclame-t-il, pour adoucir le chagrin que j'ay de votre absence... »

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ambitionne d'obtenir comme couronnement de ses vertus. Il ne se souvient même plus que jadis il épousa sa cousine germaine la princesse Christine-Marguerite de Mecklembourg-Gustrow et que cette femme, rebutée par son caractère violent, compte encore dans sa vie. Depuis qu'elle s'est réfugiée chez sa sœur la duchesse Sophie- Elisabeth de Brunswick-Wolfenbutel, il la considère ainsi qu'une ombre lointaine, à demiévanouie, rayée du nombre des humains. A peine pense-t-il qu'elle puisse revendiquer ses droits conjugaux. Elle est répudiée, dans son esprit, et cette procédure mentale lui semble équivaloir à celle dont les tribunaux usent pour prononcer un divorce (i).

Mme de Chatillon partage cette manière paradoxale d'envisager les choses. Louis XIV et son secrétaire d'Etataux affaires étrangères, Hugues de Lionne, désireux d'utiliser son crédit auprès de Christian-Louis pour amener ce dernier à s'allier avec la France, feignent également d'ignorer l'existence de la princesse Christine-Marguerite. Lorsque le duc, de son palais de Schwerin, envoie, parle marquis de Gudane, lettres et mémoires, déclarant n'avoir pas « de plus forte pensée » que le mariage projeté, souhaitant « avec passion parvenir à cette gloire », offrant de prouver qu'il est « hors d'embarras »

(1) En outre, elle lui permet de garder par devers lui ses biens.

et possesseur de « six cent mil livres de rentes », troquant, avec astuce, l'alliance pour le mariage, ils montrent une bénignité, une complaisance, une douceur incomparables (i). Un instant même Louis XIV est près de signer l'autorisation que Mme de Chatillon lui présente (2). Puis il se ravise et convie le mecklembourgeois enflammé à le venir voir sans « aucune cérémonie (3) ».

Il a de bonnes raisons pour l'appeler à Paris. Un prince, en effet, n'entreprend point le siège d'une dame sans que le bruit s'en répande. Les oreilles intéressées recueillent ce bruit 4)- Ainsi, quelque secrets que Christian-Louis ait tenu ses desseins, la nouvelle en est parvenue en Allemagne. Aussitôt, grand tumulte parmi la gent pullulante de Mecklembourg. Le duc Gustave- Adolphe de Gustrow croit nécessaire d'adresser, par un messager, sa propre protestation. Christine-Marguerite est sa sœur (5). Il n'admet pas

(1) A. E., Mecklembourg, 16(!0-16()(3, p. 29, Christian-Louis à Hugues de Lionne, 8 novembre 1662; Ibid.,p. 28, Le Marquis de Gudane à Hugues de Lionne, novembre 1662; Ibid., p. 25, Le Marquis de Gudane à Hugues de Lionne, novembre 1662 ; Ihid., p. 27, Mémoire... 9 novembre 1662.

(2) A.-E. Mecidembourg, 16(;0-1666, p. 106, Billet du 1.". décembre 1662.

(3) A.-E. Mecklembourg, 1660-1666, p. 30, Hugues de Lionne à Christian-Louis, 20 janvier I660.

(4) Bussy-Rarutin, Mémoires, II, HO, paraît avoir transmis ce bruit à Mademoiselle.

(5) Gustave-Adolphe de Mecklembourg-Gustrow (1623- 1695) fils de Jean Albert II, marié en ISSià Madeleine Sibyle de Holstein-Gotrop dont il eut onze enfants, était le frère

que l'on s'en débarrasse d'une manière à ce point inélégante. Du moins qu'on lui rende légalement sa liberté et ses biens (i).

Et, du fond de VVolfenbutel oii elle végète, Christine-Marguerite lance à son tour sa plainte passionnée. Elle ne veut pas que les « saintes oreilles » de Louis XIV aient été trompées par des paroles fallacieuses. Elle égrène tout son chapelet de griefs, reproche à Christian-Louis une brutalité qui l'obligea à une retraite, travestie, à cette heure, en désertion du foyer conjugal, l'accuse de se faire, en l'occurrence, juge el partie, invoque le témoignage de tous les princes de l'empire.

Comme V. M. comprendra aisément, ajoute-t-elle, qu'une telle conjoncture ne pourra estre tenue nullement pour un mariage légitime, ny devant Dieu ny de tous les honnestes gens du monde, je m'ay tenue obligée, dès que j'en ay eu advis de ne permettre pas mais de prévenir, avec toute diligence et célérité possible, que V. M. par des propositions mal fondées sans aucun advertissement fidèle, ne soit portée de prester son autorité k une chose qui seroit tant contre la conscience, contre l'honnesleté et contre le repos public, Elle de qui toutes les ac-

aîné de Christine-Marguerite. Celle-ci ()615-166()) mariée en 16-10 à François-Albert duc de Saxe-Lauenbourg, épousa le 6 juillet 1650 Christian-Louis.

(1) A. E. Mecklemhovrg, l(5G0-l(Jt)(), p. 31, Guslave-Adolphe à Louis XIV, AO janvier 1603 ; ihid., p. 33, Guslave-Adolphe à Hugues de Lionne, 13 février 1663.

lions el tous les conseils n'ont autre fondement ny mesure que la vertu et la conscience et Elle finalement dont la prudence et la pitié, pour avoir redonné la paix à tout le monde, luy a acquis le nom de Pacifique (i).

Et comme ces protestations passeraient peutêtre inaperçues, Gustave-Adolphe récidive et, réunissant en une lettre collective leurs signatures, tous les ducs de la maison de Mecklembourg enveloppent d'un latin déclamatoire leur réclamation indignée (2).

Submergé sous tant d'épîtres, Louis XIV prend le parti de temporiser. Il console Christine-Marguerite, l'assurant si pleinement de la droiture de ses intentions qu'elle se déclare tirée « d'un abysme des afflictions et d'une mer des larmes (3) ». Il affirme aux ducs coalisés qu'il n'interviendra dans le différend que pour l'accommoder (4). Ses phrases chattemites mettent du baume sur toutes les plaies ouvertes.

Cependant Louis XIV n'a nullement le désir de désespérer Christian-Louis. Il reçoit ses en-

(1) A. E., Mecklembourg, 1660-1666, p. 40, Chrisline-Marguerite à Louis XIV, 24 février 1663.

(2) A. E., Aiec/f/emhour^, 1660-1666, p. 44, Les Princes Jean, Georges, Gustave Rodolphe el Frédéric de Mecklembourg à Louis XIV, 3 avril 1663; Ibid., p. 73, Gustave-Adolphe à Louis XIV, 30 mai 1663.

(3) A. E., Mecidembourg, 1660-1666, pp. 74-75, Christine-Marguerite à Louis XIV, 14 juillet 1663.

(4) Ibid., p. 72, Louis XIV aux princes Jean, Georges, Gustave-Rodolphe et Frédéric de Mecklembourg, 29 mai 1663.

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voyés avec faveur. Il agrée le vœu que l'autre lui manifeste de se convertir au catholicisme « dans Paris où il sesouhaitte ardemment». Il ordonne à ses plénipotentiaires de soutenir ses intérêts en Allemagne. Il lui promet, lorsqu'il arrive à la cour « assistance et protection entière (i) ». De telle sorte que Christian-Louis se prépare à braver la réprobation de sa parenté. Tandis que celle-ci réclame contre lui à l'empereur Léopold I" mandements et ordonnances féroces, il étale les raisons qui l'induisent au démariage avec Christine-Marguerite et obtient des jurisconsultes de la confession d'Augsbourg avis favorables et encouragements (2). Sourd à toutes récriminations, il abjure solennellement la foi de ses pères et dédaigne le scandale que cause cette abjuration parmi les luthériens fanatiques (3). Le très chrétien Louis XIV com-

(1) A. E. Mecklembourg, 1660-1 66(!, p. 34, Noie du marquis de Gudane, s. d. ; pp. 36 et 42, Chrislian- Louis à M. de Gravelle. 18 février et 30 mars 1663 ; p. 48, Louis XIV à M. de Gravelle, à avril l<i63 ; p. 49, Chrislian-Louis à AL de Gravelle, 27 avril 1663.

(2) A. E., Mecklembourg, 1660-1666, p. 76, Guslaue Adolphe à l'empereur Léopold, 30 septembre 1663 ; p. 50, Raisons de M. le duc de Mecklembourg pour son démariage, mai 1663, en latin; p. 54, Advis des Jurisconsulles de la confession d'Augsbourg...Y. aussi, p. \9, Sentiments de M. de Gravel... D'après ce document, Christian-Louis aurait obtenu jugement favorable de la part de divers consistoires et universités allemands.

(3j Ibid., pp. 78, 88, 89, Gustave-Adolphe à Louis XI\\ 20 octobre 1663 et s.; Loret, Muze du 6 octobre 1663; Richaud Wagner, Jahrbiicher précités, LXXIV, pp. 34 et s. Le baptême lui fut donné le 29 septembre 1663, à Paris, dans la

pense les désagréments qui s'ensuivent en le faisant obscurément, dans la chapelle du Louvre, chevalier de l'ordre du Saint-Esprit (i).

Dès lors, glorieux de cette dignité, sachant que, plus que jamais, l'appui de la France lui devient nécessaire, Christian-Louis conclut les négociations dès longtemps commencées et signe le traité attendu de sa mollesse. Les deux parties s'y promettent secours de toutes sortes, secours de verbe aux assemblées politiques, secours de troupes aux occasions guerrières. Mais le Mecklembourgeois semble surtout tenir à ce qu'on lui accorde les honneurs de son rang, le séjour indépendant à Paris et la facilité d'épouser Mme de Chatillon {-?.).

Ce sont là points sur lesquels Louis XIV et Hugues de Lionne ne sauraient mettre obstacle. Ils décident même de laisser Christian-Louis et Mme de Chatillon agir à leur guise, quittes,

chapelle du cardinal Barberin, boulevard Saint-Germain. A vrai dire, en abjurant le protestantisme, Christian qui, pour llatter Louis XIV, lui emprunta en cette circonstance son prénom, satisfaisait surtout aux exigences d'Isabelle-Angélique qui ne l'eût peut-être pas épousé sans ce sacrifice de sa religion.

(1) A. E-, France, 189, f' 38 et s. Le 4 novembre 1()63 LoRET, Miize du 10 novembre 1663; Richard Wagner, /ferzogr Christian (Louis), précité p. 61.

(2) A. E., Mecklemhourg. l()t')0-1666, pp. 65, 67, 69, Mémoires...; A. N. O', 3 f" 357, Pouvoir du 20 novembre 1663, à M. de Lionne pour convenir d'un Irailé d'alliance avec M. le duc de Mecklemhourg ; A. E., Mecklemhourg, 1660-1666, p. 83, Traité avec M. le duc Chrislian de Mecklemhourg, signé à Paris le 18 décembre 1663. V. aussi, B. A., ms. n> 6105, f" 113.

dans la suite, à désavouer leurs actes. Profitant aussitôt de ces dispositions conciliantes, les deux compères signent subrepticement un contrat où l'on reconnaît l'esprit pratique de la dame aux énormes avantages qui lui sont concédés (i). Le mariage n'est plus dès lors qu'une formalité. On le célèbre de nuit, en cachette, à Saint-Roch quelques jours plus tard, en présence du duc de Luxembourg et de témoins obscurs (2). On espère qu'il ne s'ébruitera pas. Vain espoir. Le duc d'Enghien l'annonce ironiquement à la reine de Pologne et ajoute :

« Je crois que le Roy qui est bien aise de gagner

(1) A. E., Mecklembourg, SuppL, 1(532-1757, î" GG. Le contrat fut signé le 28 février 1064, rue Neuve Saint-IIonoré, parroisse Saint-Roch, au logis de Mme de Chatillon, par devant M"^ Léonor Pain et Jean Le Vasseur. Les parties y adoptent le régime de la communauté avec réserve, pour Christian-Louis, des « artilleries et munitions » de ses villes et places. Mme de Chatillon apporte 400.000 livres de dot dont 300.000 seulement entrent dans la communauté; les 100.000 autres, de même que ses biens présents et à venir en terres ou domaines, lui demeurent propres et passeront à ses héritiers. Christian-Louis lui alloue un douaire annuel de 30.000 livres et, comme résidence, la ville forte de Domitz sur l'Elbe. Il s'engage à la faire reconnaître princesse souveraine de ses états dont il lui donne droit de gouvernement et de régence. En outre, il l'autorise à séjourner en France. V. également, Richard Wagner, Herzog Christian {Louis \.pJy^■,Jalubiicl^er,Y>véciiéii,], LXXIV,p.4r)et s.

(2) Registre des mariages de l'église parroissiale Saint-Roch, 1660-1067. Le mariage fut célébré le 3 mars 1664 par Francisque de Bouguerel, prieur de Merlou. Nulle pompe. Parmi les assistants et signataires, nous relevons, Montmorency- Luxembourg, Jean Bacquesne, prêtre, Charlotte Salliène, dame de Ris, Loys de Marre, bourgeois de Paris, Coignet, curé.

à soy tous ces Allemaus et particulièrement ceus qui ont des Estats et qui ont quelque considération, n'a pas esté fâché de ce mariage parce qu'il croit qu'il l'engagera (Christian-Louis) à estre tousjours dans les interests de la France toutes les fois que le Roy aura besoin de luy (i). »

Et le duc d'Enghien, et M. le Prince ne sont pas les seuls initiés au sacrement mystérieux que viennent de recevoir les conjoints. Gustave- Adolphe écrit lettre sur lettre, affirme illicite l'union effectuée, demande à Louis XIV de la déclarer nulle et de montrer ainsi qu'il n'entend point offenser « tant de maisons royales et ducales (2) ». Les princes coalisés recommencent également leurs doléances (3). Energiquement, Christine-Marguerite reprend la plume pour flétrir « cette scandaleuse alliance ». Jamais elle ne cédera ses droits. Vainement Christian-Louis se targue d'avoir obtenu du pape, à la suite de son abjuration, un bref cassant son premier mariage pour cause de désertion, bref approuvé par décret de Léopold I''^ Le souverain pontife, à son dire, n'est pas qualifié pour s'ingérer en

(1) A. C. R., VI, p. 409, M. le Duc à la reine de Pologne, 29 février 16fi4. V. aussi p. 422, M. le Prince à la reine de Pologne, 7 mars 1664.

(2) A. E., Mecklembourg, 1660-16G0, p. 90, Giislaue-Adolphe à... 16 mars 1664. V. aussi, Suppl., 1632-1757, f'* 17 et 18, Gustave-Adolphe à Louis XIV, mars 1664.

(3) A. E., Meddembourg, pp. 97, 138 et s., 156 et s.

ces affaires et d'ailleurs son bref contrevient aux lois fondamentales de Tempire (i).

Louis XIV, étourdi par ces protestataires, charge le sieur de Gravelle, son envoyé à Ratisbonne, de plaider la cause des époux. Cet homme s'en va porteur également des instructions de Mme de Ghatillon (2). En outre, le sieur Heiss part en ambassade extraordinaire, spécia^ lement délégué auprès de Gustrow, de Wolfenbutel et de Christine-Marguerite pour les décider à un accommodement (3). Il devra ménager tout ce monde exaspéré, démontrer que le mariage de Christian s'accomplit à l'insu du roi, lequel, selon les lois françaises, ne dispose d'un droit d'opposition qu'à l'égard des princes et princesses du sang et n'intervient, aux épousailles des particuliers, que pour honorer leurs contrats de sa signature. Heiss spécifiera nettement à la princesse Christine que ses biens lui seront restitués. Dans le cas où elle s'obstinerait dans son intransigeance, il la menacerait de

(1) A. E., Mecideinbourg, 1660-1666, p. 99, Chrisline-Marguerile à Louis XIV, 12 mai 1664. V. aussi, Ibid., p. 167, Chrisfian-Louis à Louis XI\\ 17 juillet 1664. V. également, Loret, Muze du 22 décembre 1663.

(2) Ibid., p. 91, Mme de Chalillon à M. de Gravelle, 4 avril

(3,1 B. A., ms. n" 5282, f" 284, Leitres du roy en faveur du sieur Heiss, envoyé extraordinaire de S. M. près le duc Gustave- Adolphe de Mecklembourg, 1664. V. aussi, A. E., Mecklembourg, 1660-1666, pp. 93, 94, Louis XIV à Auguste de Brunswick-Wolfenbulel, 23 avril 1664 : Ibid., p. 95 /reproduit dans A. G., vol. 635, f" 82), Louis XIV à Chrisline-Marguerile.

208 MADAME DE CHATILLO.N

rappeler certains événements oubliés dont elle rougirait à la face du monde (i).

Cette tentative de chantage ne trouble nullement la princesse. Soutenue par Giistrow et Wolfenbutel qui ergotent et tergiversent, elle ne démord pas de ses prétentions. Inutilement le consistoire de Schwerin consulté par Christian- Louis et les docteurs évangéliques de Hambourg invoqués par Heiss se prononcent-ils contre elle. Sentant que le concours de Louis XIV lui échappe, elle en appelle à la justice de Léopold P'", le suppliant de casser son précédent décret.

Si bien que Heiss, découragé, à bout d'arguments et d'ultimata, menace de regagner la France et de « passer aux voies de fait ». L'affaire matrimoniale se complique, entre Christian-Louis, ses frères et ses cousins, de questions successorales. Les haines familiales suscitées par des discordances d'intérêts fermentent et lèvent. Quelques parents^ comme le duc Charles de Mecklembourg, à la faveur des <( brouilleries » songent surtout à emplir leur gousset (2).

(1) A. E., Brunswick,}, ôd. Mémoire pour servir d'inslruction au sieur Heiss..., 2?> avril 1664.

(2) A. E., Brunswick, I, 65, (iS, 72, lleiss au sieur du Fresne el à Hugues de Lionne, 20 mai, 3 et 5 juin IGCJi ; I, 74, Du Fresne à Lionne, 9 juin 1664 ; I, 75, 89, Louis A7T à Wolfenbulel, 10 juin et 22 novembre 1664; I, 76, 78, 80, 82, 84, Du Fresne à Lionne, 17, 25 et 30 juin, 4 et 22 juillet 1664. V. aussi Mecklembourg, 1660-1666, p. 103. Chrisline-Marguerile à Louis XIV, 12 mai 1664 ; p. 105, Mme de Mecklembourg à Lionne,

L'heure est véritablement critique pour Torgueil de Mme de Chatillon, devenue Mme de Mecklembourg. Elle se demande s'il ne va pas falloir abandonner ce titre de princesse que l'engeance teutonne lui dispute férocement. C'est pourquoi, avertie sur l'inconsistance et la versatilité de son mari, elle entre délibérément et d'une plume opiniâtre, dans la lutte. Aucune épreuve désormais ne la rebute. Elle reproche à Lionne son inertie. Elle lui distribue les bourrades. Elle lui indique quelle conduite il doit tenir pour ne la desservir point. Tantôt elle oriente son attention vers la Suède qui entretient, pour en profiter, la division dans la maison de Mecklembourg. Tantôt elle la dirige vers Vienne où Léopold, jaloux de l'entraînement de Christian vers la France, prend des mesures pour amoindrir sa fortune. Et Lionne docilement fait des représentations à la Suède, envoie Bidal, baron de Wildenbruck en Allemagne, tâche par tous les moyens de la satisfaire, souffre même qu'elle lui adresse des modèles de lettres. Toujours elle s'excuse de l'importuner et jamais elle n'en perd l'occasion. Elle se fait tour à tour coquette, larmoyante, brutale (i).

13 mai 16(J4 ; p. 108, Ileiss au sieur du F'resne, H mai IGfJl: ; p. 122, Gustave-Adolphe à Louis XIV, VJ mai 1664. Voir également, p. 12.Ô, 12!) et s.

(1) La correspondance de Mme de Mecklembourg, sur ces

Louis XIV n'est pas davantage épargné que Lionne. Elle souhaite qu'il reconnaisse et ratifie son mariage. Tous les moyens lui sont bons pour l'amener à cette détermination. S'il lâche quelque semblant de promesse et ne tienne rien, se croyant abandonnée, elle se lamente de lui découvrir un cœur de « rocher ». Elle gémit d'être née sous « une malheureuse étoile ». Elle lui reproche son ingratitude envers Christian dont elle énumère les sacrifices. Si Sa Majesté refuse de lui donner audience parce qu'il la fâche « trop de voir pleurer inutilement », elle ne se formalise pas du refus. Les missives remplacent les paroles. Son importunité, déclare-t-elle avec audace, est « un mal sans remède n. Louis XIV supporte tout, et même les conseils, et même les impertinences.

Lorsque Christian-Louis, mécontent de ne se sentir pas suffisamment considéré du roi, part pour Schwerin où son conseil le convoque, Mme de Mecklembourg pense un instant à l'accompagner. Mais elle réfléchit qu'elle ne trouverait en Allemagne que déboires. Elle préfère attendre des jours meilleurs. Elle se sentirait (( honteuse » d'y paraître en qualité d'épouse clandestine. Retirée dans sa terre de Merlou,

affaires, est si considérable que nous sommes dans la nécessité d'en faire une synthèse. On trouvera cette correspondance dans A. E., Mecklembourg, 1660-1666, pp. 123 et s. Nous donnerons la cote des lettres importantes.

malade de chagrin, enceinte, elle quémande encore comme « une charité » la ratification de son mariage. D'ailleurs les circonstances lui semblent plus favorables. Christian-Louis reçoit partout accueil amical. La princesse Christine- Marguerite, « caractère difficile » se brouille peu à peu avec son plus dévoué soutien « ce vieux pennart » de Volfenbutel à qui « il ne reste plus de santimans que pour un verre de vin ». Gustave-Adolphe perd de son intraitabilité, commence à avouer les torts de sa sœur et à la souhaiter « en paradis ». De tous côtés viennent à Mme de Mecklembourg « une infinité de douceurs allemandes ». Seul Louis XIV continuera-t-il à lui tenir une rigueur « sans exemple et sans fondement » ?

Or cette femme énervée et dolente manifeste évidemment beaucoup d'injustice. Ce n'est point de la faute de Louis XIV s'il ne se montre pas « esclave des parolles » données. Il travaille de toutes ses forces à exaucer ses vœux sans toutefois s'aliéner des princes susceptibles. Du Fresne, sur son ordre, prend, à son tour, et pour les mêmes négociations, le chemin de l'Allemagne. De son côté, Caillet, intendant de M. le Prince, se prépare à accomplir une besogne parallèle.

Mais Mme de Mecklembourg ne s'arrête qu'aux résultats. Or rien n'avance. Les tristesses, au contraire, augmentent. A la suite d'un acci-

212 MADAME DE CIIATILLON

dent, elle fait une fausse couche qui l'oblige à s'aliter (i i. Et voici que Christian-Louis, fatigué de son séjour hors de France, abandonne brusquement Schwerin où sa présence était indispensable et reparaît à Paris, décourageant la bonne volonté de Louis XIV. Des violentes scènes éclatent entre les deux conjoints. Le duc reproche avec rage à sa femme l'humiliante situation où il se trouve, prétend que s'il eût accepté les propositions à lui faites d'épouser Mlle d'Elbeuf, la ratification du mariage ne se fût pas à ce point éternisée. La duchesse, de son côté, lui représente furieusement qu'il oublie, depuis tantôt un an, de lui verser le douaire convenu par contrat, de même qu'il omet de restituer à sa première femme ses biens et à ses frères leur part successorale. La querelle s'envenime à tel point que Mme de Mecklembourg saisit le Chatelet de Paris d'une requête en séparation de biens (2). En outre, pour conserver les

(1) A. C. R., VII, 418, M. le Prince à la reine de Pologne, 28 novembre 1664.

(2) A. E., Mecklembourg, Suppl., 1632-17.57 f» 70 et s. Le Chatelet se prononça en sa faveur. Christian fut invité à lui rendre sa fortune, ses pierreries et ses biens. En outre, il fut condamné à lui servir le douaire de 30.000 livres por'é par le contrat de mariage. Ces procès sont d'autant plus étonnants que, quelque temps auparavant, Isabelle-Angélique adressait à son époux des lettres portant la suscription suivante : « Pour Monseigneur et maistre, mon très cher Mainher (Mein Herr) » et contenant ces phrases: « Je pensais vous écrire une lettre un peu raisonnable, mais, en vérité, mon cher, je ne la suis plus depuis que vous êtes parti, car votre absence m'afflige au dernier point... Je vou-

domaines et les rentes qui lui viennent illicitement de sa première union avec Gaspard de (^oligny, elle doit entreprendre, devant le Parlement, un effroyable procès contre ses bellessœurs, la comtesse de la Suze et la duchesse de \\'urtemberg, procès hideux, spoliation éhontée dont elle vient à bout avec la connivence du Prince de Condé (i).

Tant d'efforts et de démarches ne consument pas son énergie. Néanmoins on sent, peu à peu, le découragement pénétrer en elle. Elle s'imagine environnée d'injustice. Son malheur, dit-elle, devient à la mode comme jadis le furent « les canons et mille autres choses de cette sorte ». Elle espère, écrit-elle cependant à Hugues de Lionne,

drais que toute la terre vous fût soumise et vous adorât, car jai une passion pour votre gloire qui est extrême et une tendresse pour votre personne qui passe tout ce que vous en pouvez imaginer. » V. Richard Wagneh, Jahrbiïcher précités, p. 64.

(1) Nous avons donné des renseignements sur ce procès dans notre volume : Mme de la Suze et la Société précieuse, 1907, pp. 250 et s. et Appendice, pp. 282 et s. Aux pièces inédites ou imprimées indiquées dans ce volume, il faut ajouter lesdocumenlssuivants: A.N.O'2,f»200 V°; E. 175.5, n°38;B.N., Pièces originales, n" 2033, f" 420 ; Dossiers bleus, n" 469, f» 185 ; A. C.O. I., pp. 167 et 207 ; O. VIII, pp. 215 ; P.XXXII, p. 422, 446, 448 ; P. XXXIII, pp. 59, 78, 88, 98 : P. XXXIV, p. 402 ; R. VII. p. 412; R. VIII, p. 164; A. E., Brunswick, I, 301 ; Mecklembourg, 1660-1666,pp. 134, 199, 214, 231,233, 246,280; Mecklembourg, 1667-1698, pp. 34, .55 ; Bibliothèque de Besançon, Collection Duuernog. nis. n° 29, f» 58 ; Mme de SfcviGXÉ, Lettres, édil. des Grands Ecrivains, I, 536 ; Cousin, Mme de Sablé, 1869, 3= édil., in-18, p. 384 et suiv. ; E. de Barthéle-MV, la Marquise d'Huxelles ei ses amis, 1881, p. 41 ; Richard Wagner, .Jahrbiicher, précités, p. 64.

214 MADAME DE CHATILl.ON

« que le Saint-Esprit touchera le cœur duroy... » Il y va de son honneur de ne pas l'abandonner. On lui dit que Louis XIV la hait. Elle n'a pas la force de répondre, ayant de cette haine « une infinité de preuves » qui lui rendent la vie assez insupportable pour « en désirer la fin ».

Pourtant, à l'heure même où ces jérémiades lui parviennent par le canal de son ministre, le roi lui donne, au contraire, de merveilleuses confirmations de son amitié. Il vient d'enfermer à la Bastille Bussy-Rabutin coupable d'avoir laissé publier en Hollande VBisioire amoureuse des Gaules où Mme de Mecklembourg apparaît dépouillée de sa pruderie, en attitude de courtisane cynique [i). Il dépêche, en Allemagne,

(1) On connaît suftisamment l'aventure de Bussy-Rabutin pour que nous n'en détaillions pas les incidents. M. E. Gébard-Gailly, Bussy-Rabulin, sa vie, ses œuvres et ses amies, IDOi), pp. 88 et s., la résume sans apporter de détails bien nouveaux. Parmi les documents qu'il ignore, citons : A. G. R., VIII, 226, 273, M. le Prince et M. le duc à la reine de Pologne, 2 et 2'1 avril 1W;5. Bussy poursuivit durant toute son existence notre héroïne de sa malveillance. Sa correspondance commente ses actes avec acrimonie. Sa Carie du pays de la Braquerie contient contre elle un paragraphe fort impertinent. En son château, sis en pays Auxois, on conserve encore une peinture de Mme de ciiatillon « coiffée à l'ingénue, vêtue de soie scabieuse, les épaules ceintes d'qn fichu ivoirin » sous laquelle « le fripon nommé Bussy » a écrit la phrase suivante : « Isabelle-Angélique de Montmorency, fille Bouleville, duchesse de Chatillon, à laquelle on ne pouvoit refuser ny sa bourse, ny son cœur, mais qui ne faisoit pas de cas de la bagatelle, ce qui vaut encore mieux». Louis XIV, à la vérité, en emprisonnant Bussy, ne songea pas seulement à venger les dames offensées, mais à satisfaire une rancune personnelle. VHistoire véritable de Mme de Cha-

un nouvel ambassadeur, le sieur de Lumbres, muni d'instructions minutieuses et qui doit Aprement négocier la pacification des différends (i). Bien que Christian-Louis commette sottise sur sottise et, à ce moment même, entre en coquetterie avec Gastel-Rodrigo, gouverneur des Pays- Bas, cela n'empêche pas Louis XIV, un peu fatigué de ces étourderies dont les conséquences présentent quelque gravité, de persévérer dans ses intentions accommodantes (2).

Vivement stimulé, de Lumbres visite tous les princes, réfute leurs arguments, multiplie les propositions, édulcore les colères, arrive, après de longues et pénibles discussions, à des solutions rationnelles (3). Mme de Mecklembourg, toujours souffrante et mélancolique, talonne d'épîtres perpétuelles Lionne et son maître, ne leur permet pas une minute de respirer et d'oublier son existence. Et c'est une grande joie

lillon, 1G99, déjà mentionnée par nous, fut écrite, nous l'avons (lit, pour contre-balancer les méchancetés souvent gratuites de ['Histoire amoureuse des Gaules.

(1) A. E., Mecklembourg, 1(;60-166(), p. 285, Mémoire pour M. de Lumbres... touchant les affaires des princes de la maison de Mecklembourg..., 15 mai 1(565. Y. aussi Richard Wagner, Herzog Christian (Louis), pp. 67 et s.

(2) A. E., Mecklembourg, 1660-1666, pp. 291 et s.. Lionne à Mme de Mecklembourg, 26 et 30 mai 1665 ; Mme de Mecklembourg à Lionne, 28 mai et 10 juin 1665.

(3) Toutes les lettres (environ soixante) relatives à cette négociation sont contenues dans A. E., Mecklembourg, 1660l(i66, p. 301 et s. V. aussi, Richard Wagner, op. cit., p. 67 et s., Die Lumhrischen Traktalen, chapitre qui étudie toute la négociation du plénipotentiaire français.

pour elle quand, à la fin, de Lumbres annonce qu'il vient de signer, à Rostock, un traité calmant les amours-propres froissés et avantageant les intérêts lésés (i).

Sur ces entrefaites, Christian-Louis, réfugié à Hambourg où les plénipotentiaires ont coutume de se rencontrer, lui adresse successivement deux nouvelles qui la ravissent : le vieux duc de Brunswick-Wolfenbutel et la princesse Christine-Marguerite sont morts emportés autant par la haine que par la maladie. Il ajoute :

C'est un grand bonheur pour nous que nos plus grands ennemis sont trespassés. Le bon Dieu nous assistera et nous fera vivre heureux ensemble, ce que je souhaitte de tout mon cœur et vous ambrasse passionnément. Il me tarde si fort de vous revoir que vous ne le soriés croire. Quand je serois une fois avec vous, je ne vous laisserois plus, car la vie est trop courte et je voudrois bien encor avoir du plaisir et contentement avant que de mourir. Adieu sans adieu (2).

Mme de Mecklembourg croit, dès lors, le temps des épreuves passés. De nouveau, elle

(1) A. E., Mecklembourg, 1660-166(5, p. 396, Traité d'accommodement du 26 février 166(i... V. aussi, p. 417, Ratification du traité, 17 mars 1666. V. également, Les Continuateurs de Loret, 1881, I, 861, Christian-Louis se réconcilie avec son cousin Gustave-Adolphe et régale, à Ratzbourg, le sieur de Lumbres.

(2) A. E.,MecJilembourg, 1660-1666, p. 420, Cfiristian-Louis à Mme de Mecidembourg, 4 septembre 1666.

réclame la reconnaissance de son mariage, découvrant sans lassitude d'imprévues nécessités de l'effectuer. Louis XIV attend le retour en France de Christian-Louis dont il veut secouer la légèreté. A peine arrivé ce dernier, désolé que cette question de reconnaissance demeure encore pendante, comble d'amertume sa femme. Durant son absence, il a été défavorablement influencé contre elle par un sieur Le Coq, personnage qui contribua fortement à sa conversion :

Je ne crois pas, écrit notre héroïne que l'antécry (rantéchrist) soit plus raeschant que ce fripon-là. Il a fait comprendre à M. mon mafy qu'il estoit perdu dans l'esprit du roy depuis qu'il m'avoit espousée et que sy l'on lut laisé faire, que cela nut point esté, qu'il luy auroit fait avoir des mons d'or avec tous les avantages possible, mais qu'a présanl l'aversion du roy contre moy estoit sy terible qu'il ne devoit jamais rien atandre que de movais trétemant... (i)

Louis XIV embastille immédiatement Le Coq, mais ne « reconnaît » point encore Mme de Mecklembourg. De là, entre Christian et sa femme, des disputes dont le monarque endure les échos épistolaires. Par pitié, clame notre héroïne, que la signature auguste soit apposée au bas de son contrat : « cela fera des miracles ». Elle promet, ensuite, de transformer son mari

(1) A. E., Mecklembourg, 1060-1666, p. 422, Mme de Mecklembourg à Lionne, septembre 1666.

en esclave obéissant de la France. Elle ira même, outre-Rhin, conduire sa démarche hésitante et diriger ses actes (i).

Et il faut bien que Louis XIV se décide à rendre la sérénité à cette femme éternellement en prières dont il aima jadis les jeux pimentés de galanterie. En présence d'Hugues de Lionne et de toute la cour, au château de Saint-Germain, il lui accorde la grâce définitive de se dire princesse souveraine et d'en revendiquer les honneurs (2).

Mais cet acte de justice tardif ne consolide pas TaiTection ébranlée du couple. Les démêlés

(1) A. E., Mecklembourg, 1660-166G, p. 426 et s. Mme de Mecklemboiirg à Lionne, septembre et décembre 1666.

(2) A. E., Mecklembourfj, SuppL, 1632-1757, f» 70, Acte du 24 novembre 1666. Quelques jours après, Louis XIV notifle la ratification du mariage aux princes de la maison de Mecklembourg qui accueillent la lettre royale avec « une très dévote recognoissance ». V. A. E., Mecklembourg, 1667- 1698, pp. 30, 32, 43, 46, 47. Selon M. Richard Wagner, Herzog Christian (Louis), p. 77 et s. Louis XIV aurait exigé que Christian et Isabelle-Angélique fussent une deuxième fois et dès lors solennellement mariés. La deuxième cérémonie nuptiale aurait eu lieu le 17 novembre 1666. A peu près vers cette époque, Benserade [Œuvres, 1697, I, 257) publie un malicieux Sonnet en bouts-rimez qui rappelle astucieusement l'ancienne inclination du roi pour notre héroïne:

Vous rougissiez tous deux comme de 1' ... . écarlate

Au temps où vous jouiez ensemble au pied de. . bœuf;

Du poison de vos yeux ce nouveau Milhridate

Déjà se nourrissoil, pour vous un peu trop . . . neuf.

Petit chat miauloil après friande chatte

Trop Poulette pour luy trop frais éclos de 1'. . . œuf

Vous étiez destinée au Vandale, au Sarmate

Souverain que Dieu garde et garde d'èlre. . . . veuf, etc.

reprennent avec une telle aigreur que Christian- Louis parle de quitter à tout jamais sa compagne. L'intervention du roi, les menaces de Luxembourg l'induisent heureusement à plus de courtoisie (i). Il consent à garder sa femme. Mais il s'en désintéresse, tout entier repris par son goût de badauderie.

Et tandis qu'il grossit les « pelotons » de nouvellistes évoluant à l'Arsenal et aux Tuileries, Mme de Mecklembourg participe aux intrigues que Madame, duchesse d'Orléans concentre autour de sa personnalité puérile. Aisément, parmi cette cour que Philippe d'Orléans, efféminé, inverti, toujours occupé de joyaux et de chiffons, oriente sur le chemia de la futilité et que grossissent tous les badins du royaume, elle occupe ses journées désœuvrées. Etrange compagnie qu'elle ne dépare pas et oi^i elle peut assouvir sa soif inextinguible de complots. Madame, chargée de secrets à dire, l'aime au point d'en faire sa confidente de prédilection, Madame, très belle, très sentimentale, flottant entre vingt désirs acharnés à la poursuivre, nullement dé-

(1) A. C. R., XI p. 112, M. le Prince à la reine de Pologne, 10 décembre 1666. V. aussi, Gui Patin, III, 581, qui déjà, en janvier 16G6, indiquait la mésintelligence du couple. V. également Richard Wagnkr, Jahrbilcher précités, p. .51, ■59 et s., Louis XIV disait du duc qu'il « était d'humeur à prendre autant de femmes qu'il était de religions dans le christianisme et qu'on le verrait même quelque jour en rechercher une en Turquie sous la loi de Mahomet >>.

fendue, constamment compromise, donnée quelquefois, sans cesse trahie.

Madame Ta servie avec fidélité dans ses tribulations pour la ratification de son mariage (i). Elle lui en garde, certes, de la gratitude. Elle ne demanderait pas mieux que de lui prouver cette gratitude par des actes. Mais elle est entraînée par ses sympathies et par ses haines dans l'assemblée. Un moment la Montespan, jalouse de sa faveur, exploite sa « méchante réputation » et parvient à la faire chasser. Mais Mme de Mecklembourg regagne bientôt l'avantage. Madame ne se passerait pour rien au monde de cette auxiliaire qui volontiers cache sous son mouchoir de col les épitres ignées dont le cœur du comte de Guiche, son amant, se réchauffe. Longtemps elle la croit dévouée à ses intérêts, alors même que, pour avoir senti se manifester une âme semblable à la sienne, notre héroïne se détourne de Guiche au profit du marquis de Vardes, son rival et son ami.

Vardes, c'est Tartufe habillé en courtisan. Mme de Mecklembourg, avec transport, ladmeltrait dans sa couche pour le récompenser de lui représenter, en traits charmants, la friponnerie montée au degré supérieur. Ce serait l'arrêter dans sa course. Elle préfère l'aider en ses sourdes manœuvres. Or, Vardes rêve de rece-

(1) A. E., Mecklembourg, lfî6()-1666, Mme c/e Mecnlernbourg à Lionne, novembre 10)64.

voir à son tour, des épitres ignées. But merveilleux et malaisé à atteindre. Tout d'abord l'affaire prend une tournure favorable. Des dénonciations anonymes, des mots jetés de ci, de là, apprennent à la cour et finalement à Monsieur quel comaierce clandestin entretient Madame. Guiche ne soupçonne point d'où lui vient l'infortune, lorsque Louis XIV, appréhendant le scandale, l'envoie prêcher d'exemple aux Polonais l'élégance française. Craignant de les égarer, il confie à Vardes les lettres de la princesse. Celuici les enferme en une cassette et tandis que son ami se lamente de l'exil, il s'efforce d'emplir, au cœur de Madame, le vide qu'il a laissé. Tentative vaine. Il n'obtient que politesses sans résultat.

Et lorsque Guiche revient, voici que, par un hasard extraordinaire, la cassette de Vardes, volée mystérieusement, laisse cependant circuler à travers le monde les lettres qu'elle contenait. Cela cause un esclandre terrible. Il y a des divisions et des altercations, un brouillamini de commérages et de racontars où l'on ne comprend goutte. Mme de Mecklembourg sortirait sans méchef de l'aventure, si, de cette cassette fantastique, ne s'échappait soudainement une liasse de ses propres lettres. Or, ces lettres, ce sont de sanglants pamphlets, des seaux d'injures déversés au visage de tous les personnages composant la cour de Philippe d'Orléans. Madame

elle-même n'est point épargnée, et le duc de Luxembourg coupable de pactiser avec Guiche.

Vainement Mme de Mecklembourg tenterait de se disculper. Madame lui ferme brutalement sa porte. Louis XÏV et Marie-Thérèse lui font grise mine. Partout, les courtisans et les dames suivent avec ravissement cet exemple. Et Luxembourg, après une explication orageuse, oubliant les services qu'elle lui rendit, se brouille avec cette sœur plus caustique que méchante (i).

La duchesse essuie sans murmurer les mortifications. Elle laisse au temps le soin d'effacer les mauvais souvenirs. Puis, peu à peu, prudemment, elle reparaît dans le monde. Des cadeaux choisis avec clairvoyance lui rouvrent les portes closes. Lionne reçoit un « cacadou » aux plumes lustrées. A la reine et aux principales dames de la cour, elle offre des martres de « son pais du Nort ». « Comme Ton n'en trouve point isy de cette sorte, écrit-elle, au ministre des affaires étrangères, jan nay fait venir un justo-cors pour le roy. Mandé moysyje puis l'anvoier à sa car-

(1) Sur cette afïaire, V. Histoire d'Henriette d'Angleterre, édit. Asse, 1890, passim ; Motteville, IV, 369 et s. ; MontpensiEï\, passim, etc.. V. également, A. C. R. VIII, 219, 226, 236, M. le prince et M. le duc à la reine de Pologne, 27 mars, 2 et 3 avril 1665. Pour ne pas interrompre l'histoire du mariage de notre héroïne avec Christian-Louis, nous avons été tenus d'intervertir, à cet endroit, Tordre chronologique des faits.

dérobe, car il me samble qu'il fait encore assés froit pour qui sans puise servir (i). »

Timidement ensuite, ses avances acceptées, elle quémande la faveur d'accompagner Christian-Louis au ballet par lequel Philippe d'Orléans et Madame fêtent le carnaval. L'autorisation lui étant accordée, elle s'y présente fièrement, bravant l'assemblée venue pour épiloguer sur son attitude (2). Au Louvre et à Versailles où Louis Xl\, sans rancune, l'admet bientôt, « on ne vit jamais, écrit Sabligny :

Une plus dangereuse et plus charmante masque » (3).

MaisMmedeMecklembourgne se soucieguère, à ce moment, de ses triomphes de femme. Elle aspire surtout, en regagnant les complaisances royales, à rentrer dans le domaine politique. Elle travaille tout d'abord pour son mari. C'est un être « difficile à gouverner», mais elle espère

(1) A. E., Mecklembourg, 1667-1698 f'^ l et 2, Mme de Mecklemboiirg à Lionne, janvier 1667.

(2) Les Continuateurs de Lorel précités, II, 618, Lettre de Robinet du 23 janvier 1667. Elle y a même une querelle de préséance, ne voulant pour rien au monde abandonner le rang que lui donne son titre de princesse. V. A. E., Mecklembourg, 1667-1698, p. 4, Mme de Mecklembourg à Lionne, ^îé\rier 1667. V. aussi, France, 189, f° 38, Saint-Simon, Remarques sur l'ordre du Saint-Esprit qui prétend que pour avoir son taijouret à la cour elle fut obligée, dans la suite, de s'y présenter avant l'arrivée des autres duchesses, nulle ne voulant lui céder le pas. V. ég3i\ement Mecklembourg, 1667-1698, f" 16, MmedeMecklembourg ù L/o/j/jc, janvier 1667. V. surtout, Ibid., p. 28, Mme de Mecklembourg à Lionne, 17 mai 1667.

(3) Les Continuateurs de Loret, II, 69.5, 707,3 et 6 marsl667.

arriver à le dompter. Elle s'enferme avec lui à Merlou, lui fait « grande chère et bonne réception ». Elle veut obtenir de lui qu'il chasse les parasites avec lesquels il vit d'ordinaire et qui l'influencent contre elle. Elle emploie, dans ce but, des moyens auxquels Christian-Louis ne pourrait résister. « La campagne lui inspire tant de sincérité » que bientôt il lui raconte comment le sieur Le Coq, en l'enivraht, changea graduellement son amour en haine.

Renseignée de ce côté, Mme de Mecklembourg s'arrange pour que Le Coq, sorti de la Bastille, reste sous la menace perpétuelle d'y rentrer à la moindre velléité de lui nuire (i). Puis, ayant exigé de Christian-Louis de solennels serments de confiance et de fidélité, elle entreprend d'emplir d'une occupation quelconque le vide de ses journées. Elle sent le mépris dans lequel Louis XIV tient ce prince inutile et quelque peu ridicule. 11 faut à tout prix efTacer cette impression défavorable. Les circonstances lui en fournissent les moyens. Tablant sur le traité qui lie le Mecklembourg à la France, elle demande protection contre la Suède qui vient de s'emparer du port de \ ernemunde sur la Baltique et contre la parenté de Christian-Louis à nouveau, et sans motif plausible, acharnée h

(1) Elle obtient contre lui une lettre de cachet. V. A. E., Mecklembourg, 1667-1698, pp. 22, 24, 49, Mme de Mecklembourg à Lionne, avril et 19 juin 1667.

détruire sa prospérité. Elle multiplie les mémoires et les documents prouvant la réalité de ces périls et obtient quelques satisfactions (i).

Cela ne lui suffit point. Il serait excellent que Louis XiV offrît à son mari un emploi susceptible de l'arracher à son oisiveté. Elle utilise, afin de provoquer cette offre, tous les expédients de plume. Elle montre la tristesse de Christian- Louis « qui vient de trois cens lieues pour se dévouer » et qui volontiers, pour approcher le roi à toute heure du jour, accepterait un modeste poste de « garde du corps ». On a grandement tort de négliger l'affection d'un prince qui n'a pas marchandé les sacrifices et dont toute l'Europe raille le vain dévouement à la France. Le peuple de Mecklembourg lui-même s'en formalise. Peut-être, à force de constater superllue « sa passion démesurée » le dédaigné s'engagera-t-ilen un « meschant parti ». Elle en serait, quant à elle, inconsolable. Avant donc que des événements fâcheux se produisent, que le roi fasse, pour Christian-Louis, « quelque chose qui éclate dans l'Allemagne affin de faire mantir les meschans esprits qui se melle de profétiser ». Il pourrait, par exemple, lui concéder la charge vacante de capitaine des mousquetaires.

Nous ne manquons point, conclu l-elle avec hau-

(1) A. E., A/ec/i7e/n6ourgr, 1667-1698, fM, 20, Mme de Mecklembourg à Lionne, 5 lévrier 1667, p. 27; Lionne à Mme de Mecklembourg, 13 mai 1667.

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