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leur, de naissances des plus illustre, Dieu mersy, et pour la mine, il me semble qu'il y a encore de quoy sans contanter. Le reste des louanges tiendroit trop de papier et pourroit user vostre paliance (i).
Louis XIV se garde de placer à la tête de la compagnie d'élite un prince étranger doublé d'un fâcheux qui, nuit et jour, l'obséderait de conversations frivoles. Mais, pour complaire à Mme de Mecklembourg, il consent à lui confier un mandat bizarre, celui de conférer au sieur de Gravel, ambassadeur en Allemagne, l'ordre de Saint-Michel.
Piètre mandat, en vérité, ombre d'emploi à l'aide duquel on se débarrasse du gêneur. La duchesse ne s'illusionne pas, mais elle conseille l'acceptation. Aussi bien Gravel leur rendit-il, jadis, d'importants services. Jusqu'à la frontière, elle accompagne son mari, certaine, dès lors, qu'il ne musardera pas en route. Ensuite elle rend compte à Lionne de sa conduite. Christian- Louis, termine-t-elle hypocritement, « voulut à toutes forces faire une manière de testament pour me donner toutes les choses dont il pouvoit disposer bien que je fis mon possible pour ranpêcher de songer à une chose aussy triste que celle-là, mais il ne le voulut point et s'en est allé fort recognoissant de la manière dont
(1) A. E., Mecklembourg, 1667-1698, pp. 2, 12, 16, Mme de Mecklembourg à Lionne. Janvier el avril 1667.
j'ay vescu avec luy et del'asiduité avec laquelle je luy ay tenu compagnie (i). »
Revenue à Paris, elle vit d'une existence fiévreuse où l'on discerne trois directions diverses. Les ruelles et la cour l'accaparent d'un côté On la voit, avide de dévouement, goûter à la tisane qui, d'après l'opinion publique, empoisonna Madame et recevoir dans ses bras la dépouille mortelle de cette princesse évaporée pour laquelle Bossuet emboucha son buccin sonore (2).
Il lui plaît, d'autre part, de continuer, en la famille Condé, son rôle de Providence galante. M. le Prince, toujours soucieux de conserver son amitié, n'envisage plus qu'avec indifférence sa beauté qu'épanouit la quarantaine. Mais ses neveux, Louis-Armand et François-Louis de Bourbon, princes de Conti, contemplent pleins d'émotion, les formes qu'elle étale encore avec
(1) A. E., Mecklemhourg, 1667-1698, p. 52, Mme de Mecklembourg à Lionne, 2 novembre 1667. Le Testament du duc de Mecklemhourg, daté du 16 octobre 1667, se trouve dans A. E., A/ecA/em6our(/,suppl., 1632-1757, f" 74. V. aussi, p. 75, Mme de Mecklemhourg, nonobstant ses protestations, se hâte de mettre en Heu sur l'acte qui lui donne tous les biens disponibles de son mari. Celui-ci, pour que ses volontés dernières soient respectées, après la mort, oblige son héritier, Frédéric, duc de Mecklemhourg, à en reconnaître, par acte du 25 décembre, 1670 ((fe/c/.,p. 70, V°)la validité. Surles faits qui précèdent et la mission de Christian-Louis, V. Mecldemhourg, 1667-1698, pp. 34,45,.ô8,59, 60,62,63,70,74,75,77,79,81.
(2) Mme deLaFayette, op. cit., pp. 105 et s. V. aussi, Funck- Brentano.Lc Drame des poisons, 1908, pp. 249 et s., qui donne les causes véritables de cette mort.
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l'orgueil de leur magnificence et de leur fermeté, A tour de rôle, ils connaissent l'enchantement d'être déniaisés par cette femme heureuse de fleurer le parfum frais de leur amour (i). Mais les devoirs mondains et les œuvres de l'alcôve ne la détournent pas de sa mission politique. Un patriotisme que l'on n'eût point soupçonné en cette âme brouillonne va la lancer, parmi les armées et les plénipotentiaires, au travers de l'Allemagne. Et son élocution facile, et sa coquetterie experte, officieusement utilisées, agrandiront le prestige de la diplomatie française...
(1) B. N., ms. n" 12618, f" 487 ; 12637, f" 32 ; 12687, f- 9 ; Bibliothèque de Chanliliy, ms. n° 940, f- 308 : Bibliothèque de la Rochelle, ms. n" 672, f" 108. V. aussi, sur ses occupations de cette époque, Saint-Simon, Mémoires, édit. Gr. Écriv. I,
Après s'être assuré la neulralité de l'Empereur et des princes de la ligue rhénane, l'alliance de l'Angleterre et de la Suède, Louis XIV assemble ses armées pour rabattre l'insolence du bourgeois hollandais. Déjà le maréchal de Turenne, M. le Prince et, dans son ombre, Luxembourg, marchent vers les frontières, préparant ce fameux passage du Rhin, prouesse ridicule, que les muses officielles chanteront avec emphase.
Mme de Mecklembourg sent, désormais, sa présence inutile en France et indispensable en Allemagne où son mari, abandonné à des influences funestes, accumulerait les balourdises. Hâtivement, suivie de sa maison, elle s'embarque, avec l'intention formelle de servir la politique royale.
Reconnue, maintenant, princesse souveraine par les roitelets tudesques, elle ne craint plus d'en souffrir dédains et humiliations. Des honneurs dont elle se glorifie saluent partout son passage. A Hambourg, l'ambassadeur Bidal vient au-devant d'elle. A Lubeck. le bourgmestre et les échevins la reçoivent, malgré ses protestations, de même qu'ils recevraient « l'impératrice ». A Ratzbourg où Christian-Louis l'attend impatiemment, chancelier, noblesse et notables mecklembourgeois l'accueillent emplis d'une admiration unanime.
Son amour-propre, flatté par tant de gloire, frémit d'aise. Mais la griserie dure peu et le sens pratique se manifeste incontinent. Elle s'aperçoit, dès l'arrivée, que son mari, loin de travailler à augmenter de quelques troupes les forces de la France, écoute les conseils déplorables d'un certain abbé de Lédignan, fécond en « déclarations de la persécuter » et dont elle découvre contre elle, des lettres « si abominables » qu'elle « font horreur (i) ». Le drôle tente même, mais vainement, d'entraîner en ses honteuses manœuvres le chancelier et les « principaux » ie Mecklembourg.
Elle débarrasse Christian-Louis de ce parasite
(1) Nous n'avons pu discerner la personnalité exacte de cet abbé. Est-ce Marc-Antoine Deroys de Lédignan, chanoine d' Aies, dont on a : La Muse héroïque... 1659 et diverses autres poésies citées dans Frédéric Lacuèvre, Bibliographie des recueils collectifs de poésies, 1901-19U5, II, 33i ; IV, 142 ?
venimeux. Puis, s'emparant de son esprit vacillant, elle le détermine à l'action. Ravi de s'attribuer une importance dans la guerre présente, il met aussitôt tout en œuvre pour lever des troupes que Louis XIV puisse utiliser avec avantage. N'écoutant point les récriminations de son conseil qui préconise la prudence et désire « que l'on guarde son arjan », il défend aux officiers et soldats de son état de s'incorporer aux armées que Télecteur de Brandebourg et le duc de Zell recrutent de tous côtés. Il dépense « à faire de bonnes levées » des sommes énormes auxquelles Mme de Mecklembourg, voulant « estre départ» ajoute celles qu'elle tire de ses pierreries engagées. Le jeu l'amuse. Il réunit, de cette sorte, « douze sans chevaux que l'on offre à la sansure des plus difficilles ».
Etonnés de cette ardeur inusitée, le duc de Saxe et l'électeur de Brandebourg envoient des ambassadeurs aux renseignements, les chargeant, si possible, de détourner à leur profit les escadrons assemblés. Christian-Louis écoute leurs requêtes et fermement leur répond :
— J'aime le roy. Je suis bien aise de faire quelque chose d'extraordinaire pour luy et, pour preuve de cela, j'iray le trouver moy-mesme pour luy offrir encore mille chevaux qui sont des meilleurs et les plus lestes que l'on sçauroit voir. Et pourveu que je le satisfasse, je ne me soucie de rien.
Cette décision soudaine « étourdit » le conseil toujours enclin à l'alliance allemande. Il espère cependant encore que le prince ne réalisera pas son dessein. Arnauld de Pomponne, successeur de Lionne aux affaires étrangères, écrit, en eff'et, que les troupes mecklcmbourgeoisesne seront point comprises dans les efîectifs de l'armée royale. Première désillusion. Mais il ajoute que volontiers M. le Prince et le duc de Luxembourg les accueilleront parmi les forces des alliés dont ils ont le commandement.
Au fond Christian-Louis se moque que ses soldats combattent dans les rangs français, anglais ou suédois. Il lui importe surtout d'entreprendre une promenade qui accidente son existence monotone. Il décide donc, quoiqu'il en doive survenir, de partir avec cinq cenls chevaux. Il en laissera trois cenls au duc de Luxembourg et conduira le reste à Sa Majesté (i).
Avant de se lancer en cette dérisoire pérégrination, il institue Mme de Mecklembourg « regeante en son apsance pour gouverner ses estas et toutes choses » comme elle le « jugera à propos ». Nulle « inquiétude » en celle-ci. Elle se sent à la hauteur de la tâche. Elle se rend aussitôt à Schwerin, capitale de la principauté, charmée par la « beauté du pays » et surprise
(1) TuRENNE, Lettres, édit. Grimoard, 1782, II, 191, A. M. de Louvois, 12 février 1673, annonce l'arrivée des troupes de Christian-Louis.
de trouver en ses habitants une « grandeur » insoupçonnée.
Sa tête bouillonne de pensées optimistes. Elle va, d'un cœur allègre, besogner en faveur de sa patrie d'origine. Elle n'est, en Mecklenibourg, écrit-elle à Louis XIV, que son liumble « résidante ». Elle n'agira que dans le but de lui complaire. Du moins, pour lui faciliter le labeur, que Sa Majesté réponde à la « passion » de Christian-Louis en faisant cas de sa personne. Il est timide. Il ne sait s'exprimer. Que l'on ne le décourage point par de la froideur. Il « se mettroit en piesse » afin de mieux prouver son dévouement. Un souverain n'a |)as coutume de conduire en personne ses troupes à son allié. Elle ne le souffrirait pas si ce n'était pour la France. Il y a donc « quelque conséquence de ne pas rebutter un prince qui se donne à bride abattue et qui peut, pourveu qu'on le ménage, faire beaucoup pour le service du roy ».
Et comme Louis XIV remercie Mme de Mecklembourg de son zèle, elle insiste encore sur l'amabilité qu'il est bon de témoigner à son mari. Gela revient sous sa plume ainsi qu'une litanie. De cette amabilité, dépend d'ailleurs la liberté de ses actes personnels. Christian-Louis, mécontent, entraverait par dépit son initiative.
Les affaires paraissent, au prime abord, marcher selon les vœux de Mme de Mecklembourg. Le conseil lui manifeste « toutes sortes d'affec-
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tions ». Sans la moindre modestie, elle se pare elle-même du titre de « bonne politique ». Elle comble d'honnêtetés, de présents et de paroles obligeantes les ambassadeurs que la Suède lui adresse pour lui notifier son union avec la France et solliciter son concours.
Ses messagers parcourent le territoire allemand, apportant partout assurances de ses dispositions excellentes. De cette manière, elle adoucit les princes voisins et en évite « les méchantes profesies ». Déjà, gagné par cette attitude loyale, Gustave-Adolphe deMecklembourg- Gustrow lui affirme ne vouloir « plus rien faire sans ses avis ». Le duc de Saxe-Lauenbourg la supplie d'accepter, avec le duc de Zell pour compère, le parrainage de sa fille nouvellement née (i). Bien qu'elle fasse énergiquement arrêter à Domitz, sur l'Elbe, les munitions de guerre qu'il tente d'y passer, l'électeur de Brandebourg souhaite une entrevue avec elle (2).
Pour maintenir sous cette forme doucereuse ses relations avec les principicules teutons, elle dispose, en outre de la protection de Louis XIV, du secours de Charles IL « Le roy d'Angleterre, dit-elle, a escrit à son résidant à Hambourg de faire savoir aux magistras que tous
(1) Dieu sçait sy je m'ennuyeray à table ! ajoute-t-elle.
(2) Elle s'ingénie également, durant l'absence de Christian-Louis, à pacifier les différends subsistant avec les princes de la maison de Mecklembourg.
les bons trétemens que l'on m'y feroit, qu'il les conteroyt comme à luy mesme ; c'est un reste de tendresse fort obligeante puisque je ne l'en avois point requis. »
Elle entretient une correspondance étroite et secrète avec les plénipotentiaires français Bidal, Trélon, Feuquières et signale minutieusement à Pomponne les mouvements de troupes ou les conciliabules dont ses envoyés l'avertissent. Et cela ne la distrait pas du souci de continuer les levées commencées par son mari. Elle équipe, à la hâte, cent dragons que Christian-Louis lui réclame et cent maîtres qui attendront, avec d'autres compagnies de réserve, l'ordre de départ. De cette sorte elle groupe, prêts à répondre à la première requête, « six à sept cens chevos fort lestes et forts braves » et deux cents fantassins auxquels elle assigne, comme chef, le sieur Bibo, un « thrésor pour l'infanterie ».
Le conseil tout d'abord ne met point d'obstacle à ces enrôlements. Il pense que bientôt cavaliers et fantassins, appelés par Christian- Louis, iront rejoindre pour mourir les armées noyées par l'inondation des polders hollandais. Mais le duc ne donne plus aucune nouvelle. Il semble avoir complètement oublié l'existence d'un état chimérique nommé le Mecklembourg par des géographes fantaisistes.
Si bien que le conseil, craignant d'assumer de lourdes responsabilités, entre peu à peu en
contradiction avec notre héroïne. Il s'impatiente, se plaint, fait remontrances sur remontrances, souliaite qu'elle débarrasse le pays de troupes inutiles qui vivent aux dépens de l'habitant et occasionnant, de la part des princes voisins, des représentations insolentes. Mme de Mecklembourg sent nettement que des influences extérieures causent l'hostilité de cet aréopage. Elle résiste. Elle refuse la proposition étrange qu'il lui communique de vendre ses soldats à l'électeur de Brandebourg. Elle supplie successivement Pomponne, Louvois, Louis XIV de lui éviter de cruelles difficultés. Un courrier, envoyé précipitamment à l'armée, lui apprend le retour du roi à Paris. Que faire? Christian-Louis suit Sa Majesté et s'il daigne écrire quelques lignes rapides, c'est pour lui imputer à crime le mécontentement de son conseil (i).
Elle vit dans un trouble inexprimable, payant de sa bourse une solde supplémentaire aux officiers désœuvrés qui, séduits par les offres avantageuses des ducs de Lorraine et de Zell, demandent, avec instance, leur licenciement. Pour rien
(1) Mme de Mecklemboiirg doit, d'autre part, se déba'tre contre les entreprises de l'électeur de Brandel)Ourg qui cherche à s'emparer de Domitz, place sur laquelle est assignée son douaire. Elle craint cet homme remuant et détestant la France au point « de mettre ses enfants à l'aumône » plutôt que de souffrir que les conquêtes de Louis XIV s'étendent à l'Allemagne. Elle parvient à le détourner de ce dessein en obtenant que les ambassadeurs du roi renouvellent sa déclaration de protéger envers et contre tous le Mecklembourg.
au monde elle n'accepterait que ces hommes servissent contre les intérêts de la France (i). Les congédier équivaudrait, comme résultat, à les vendre. Elle préférerait les abandonner gratis aux alliés. Au moins, de cette manière, sa patrie en profiterait-elle indirectement.
D'ailleurs Louvois et Pomponne l'invitent à ne s'en défaire en faveur « d'aucun prince engagé avec les Hollandais ». Leurs missives la réconfortent, lui rendent le sang-froid et la lucidité. Elle ne tient aucun compte des injonctions de Christian-Louis lui mandant brutalement de garder « sous peine de la vie » cavaliers et fantassins. Par l'entremise du chevalier de Trélon, elle les cède au Danemark spécifiant cependant que, dans le cas où son mari en aurait besoin, il lui serait loisible de les revendiquer. Elle appréhende, en effet, tellement la colère aveugle de ce dernier qu'elle conjure Louis XIV de l'en préserver.
Or Christian-Louis ne se préoccupe que pour la forme des troupes demeurées en Mecklembourg. L'abbé de Lédignan, échappé de Schwérin, l'est allé retrouver à Paris. Ensemble, ils baguenaudent au théâtre, à la foire, au Palais, partout 011 des parlottes et des spectacles les
(l) Pourtant, apprenant que l'Empereur menace de chercher noise à son mari, elle songe, un instant, pour arrêter ce méchant projet, à le gratifier de ses escadrons et de ses compagnies. Ce n'est, d'ailleurs, qu'une velléité momentanée.
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convient. La société se gausse — et Mme de Sévigné, de concert avec Mme de Monaco, fait des gorges-chaudes — de ce prince désintéressé des affaires, perpétuellement bouche-bée devant des histrions et des farceurs pendant que sa femme préside au destin de son royaume. Mais les railleries n'émeuvent point ce gobe-mouches endurci. On le voit apparaître à la cour, comme un godelureau de province, escorté de son abbé à mine chafouine. Vainement cherche-t-on autour de lui les officiers dont le nombre indique l'importance du personnage. Sa Dilection, Mgr le duc de Mecklembourg, les a abandonnés en route sur les conseils de son précepteur de débauche.
Mme de Mecklembourg connaît ces choses par les communications de Louvois. Elle s'en indigue et pense « en mourir de chagrin ». Elle apprend, en outre, que Louis XIV manifeste un furieux ressentiment contre son mari. Il lui reproche d'avoir, en pays conquis, négligé ses troupes au point de les laisser « mettre tout à feu et à sang ». Il n'endure qu'avec peine la présence à Paris de cet homme sans parole, sans énergie, tout entier livré au plaisir.
De semblables nouvelles décourageraient notre héroïne si elle n'était merveilleusement trempée pour la lutte. Par des prières pressantes elle obtient que l'on embastille le Lédignan et même qu'on lui interdise tout commerce
avec Christian-Louis. Dès lors, elle regagne quelque quiétude (i).
Elle ne s'attend certes pas aux représailles que le duc prépare en silence. Soucieuse de lui ménager des complaisances en Allemagne, elle correspond depuis quelques semaines avec Georges-Guillaume, duc de Zell et sa maîtresse, Eléonore d'Olbreuze, comtesse de Harbourg. Ce prince appartient à la puissante famille de Brunswick (2). Elle ambitionne de le compter parmi les personnages favorables à la fortune du Mecklembourg. Son mari se l'aliéna par de continuelles imprudences de langage et par des actes sans courtoisie. Il sollicite, à cette heure, un rendez-vous au cours duquel les mésintelligences peuvent être aisément dissipées. Le Conseil approuve ce rendez-vous, souhaitant seulement, pour en diminuer le retentissement, qu'il soit accordé loin de Schwerin.
Docilement, Mme de Mecklembourg se rend à cette raison. Des lettres sont échangées et l'on
(1) Sur ces événements, V. A. E., Mecklembourg, Suppl., 1632-1757, f» 30, 32, 34, 36,41, 45, 48, 50, 55, 57, 59, 78, 80, 82, Lettres de Mme de Mecklembourg à Pomponne, Louis XIV, Bidal, etc.. Mecklembourg, 1667-1698, f'> 83, 86, 88, 89 ; A. G. vol. 269, f° 42, 43; vol. 273, f"- 472 : vol. 274, f»- 5; vol. 278, i'" 214; vol. 279, f» 418 ; vol. 287, f» 33 ; vol. 302, f° 94, Lettres (le Louvois à Mme de Mecklembourg et de Mme de Mecklembourg à Louvois.
(2) Selon M. Richard Wagner, Mme de Mecklembourg se serait rencontrée avec ce prince et sa maîtresse. Les lettres originales de notre héroïne ne mentionnent pas cette rencontre.
accepte, de part et d'autre, Domitz comme lieu convenable d'entrevue, La négociation a quelque peu traîné en longueur, suffisamment pour que les espions dont la duchesse est environnée en aient averti Christian-Louis. Aucun signe particulier ne lui indique d'ailleurs qu'on songe à l'entraver.
Comptant sur sa grâce physique autant que sur son habileté de parole, sinon pour conclure un traité, du moins pour acquérir une amilié utile, elle abandonne, un matin, à ses femmes de chambre le soin de la parer. Les fards éclaircissent son teint et les mouches, ingénieusement disposées, en soulignent la délicatesse de leur ombre veloutée. Mme de Mecklembourg sourit à l'image séduisante que lui renvoie le miroir. Elle rectifie les plis de son mouchoir de col de telle sorte qu'il ouvre, au moindre mouvement, des perspectives aguichantes sur sa gorge rosée. Elle pose, de ci, de là, quelques joyaux parfumés. Elle réclame ses gants. Elle ordonne qu'on fasse avancer son carrosse.
Mais avant que ses femmes aient exécuté l'ordre, on frappe à la porte de la chambre. On ouvre. Mme de Mecklembourg s'étonne d'apercevoir le chancelier et deux barbons du Conseil, fort embarrassés, balbutiants. Que demandent ces fâcheux? Viennent-ils encore lui signifier leurs remontrances sans objet? Ils s'expliquent. Au travers de leurs périodes cahotantes, la du-
chesse discerne une nouvelle perfidie de son mari.
Prodiguant les regrets et les excuses, les mandataires du Conseil se désolent de la nécessité oi^i ils se trouvent de retenir leur souveraine prisonnière. Elle ne se rendra point à Domitz. Le duc de Zell et Mme de Ilarbourg avaleront la mortification. Car tel est le bon plaisir de Christian-Louis.
Mme de Mecklembourg, furibonde, proteste, exige qu'on lui montre l'ordre d'arrestation. Et, comme les conseillers s'y refusent, elle décide de passer outre.
— Qu'on appelle l'écuyer, s'écrie-t-elle.
Il vient. Elle lui commande d'apprêter immédiatement les carrosses. Mais, l'autre, tout tremblant :
— Que votre Dilection me pardonne. Cela m'est défendu. Un officier vient d'arriver de l'armée qui ferait sa charge si je manquais à ce que Monseigneur ordonne.
— C'est bien, je vais voir cet officier.
Et elle traverse le groupe respectueux des conseillers. Mais le chancelier l'arrête avec des supplications.
— Par grâce, madame, ne descendez pas ! Ce serait vous exposer aux insolences des bruiaux qui sont en bas.
Dès lors, Mme de Mecklembourg comprend que la résistance compromettrait sa dignité. Les
instructions de Gliristian-Louis sont féroces. La ducliesse se voit obligée de chasser de son intimité un valet chargé de la surveiller étroitement. On intercepte sa correspondance. On empêche toute communication avec le dehors. Elle attend, dans une rage fébrile, que les circonstances lui permettent d'aviser le monde de cette injustice. Bientôt, en efîet, elle parvient à lancer, vers Louvois et Pomponne, un appel désespéré :
L'indignité avec laquelle l'on me traitte crye vengeance devant Dieu et devant les hommes... Nous sommes d'une qualité par nous-mêmes à n'esLre pas insullés. La violance que l'on me fait m'atirera de la gloire et fera voir à tout le monde que l'on n'estoit pas digne de moy !...
Elle invoque, en termes véhéments, la protection de Louis XIV et celle de Charles II; elle invite M. le Prince et le duc de Luxembourg à la sortir d'une geôle où elle gémit, oppressée par une étonnante assemblée de canaille (i).
Mais elle se garde bien d'indiquer quelles raisons obscures déterminent Christian-Louis à cette attitude énergique. A la vérité, le prince incrimine moins la politique que la conduite de sa femme. Si l'une lui déplaît parce qu'elle s'écarte de son inspiration, l'autre lui cause de l'étonnement et de la colère.
(1) A. G., vol. 360, f'^ 109, Mme de Mecklembourg à Louvois, 20 avril 1673; A. E., Mecklembourg, 1667-1698, f-go, Mme de Mecklembourg à Pomponne, 26 avril 1673.
m'"'' de MECKLEMBOURG gouverne sa PRINCIPAUTE 243
Car Mme de Mecklembourg, femme blette, sent sur ces rives allemandes, le sentimentalisme ambiant la pénétrer. Son cœur qui, depuis la mort de Nemours, s'était refusé à tout amollissement, s'ouvre, comme une fleur au soleil, et s'épanouit au sourire d'un adolescent. Cela s'est produit peu à peu, et quasi sans qu'elle y prenne garde.
Le chérubin qui lui procure cette douceur s'appelle André Gottlieb de Bernstorff (i). Il occupe l'emploi délicieux de gentilhomme de la chambre — Kammerjunker. Des princesses contemporaines, qui ont peut-être des motifs de l'exécrer, l'accusent d'être un « véritable diable et un méchant diable » et de cacher, sous une gravité de commande, la u fausseté d'un anglais ».
Il deviendra, nous le verrons, un méchant diable. A cette heure, il n'est qu'un homme juvénile dont vingt-trois années n'ont pas desséché le cœur. Il porte, sur de larges épaules, un visage rose et blond où les yeux montrent une singulière éloquence. Il n'a pas eu de peine à se rendre compte que Christian-Louis satisfait à peine aux aspirations de son épouse et que la politique met une ombre défavorable sur le visage charmant de celle-ci.
(1) Né en 1649, devint premier ministre du duché de Zell, nuis, sous Georges I, ministre d'Angleterre. Il mourut en
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La coquette qui frétille sous la régente manque de contentement. Bernstorfî rêve de lui ménager un nouveau triomphe dont il partagera Texaltation. Il se sent incliné à la réalisation de ce rêve par le mouvement tumultueux de ses artères et par quelques galeries dont il n'ose deviner le sens.
Il ne pousse point l'astuce jusqu'à se déclarer. Entre la princesse et lui ce sont, tout d'abord, plaisirs des yeux, conversations mélancoliques, on ne sait quoi de mystérieux dont on s'effraie de déchiffrer le mystère.
Et la politique devient un terrain naturel d'entente. Aux conseils, Bernstorff soutient avec acharnement les vœux de Mme de Mecklembourg. Qu'elle s'évertue au placement de ses troupes, qu'elle négocie avec les princes environnants, qu'elle commette même des fautes jugées impardonnables par Christian-Louis, toujours le jeune homme enfiévré l'excuse avec indulgence et l'approuve avec fureur.
Si bien que, la gratitude aidant, la princesse transforme, en causeries confidentielles, les conversations mélancoliques. Bientôt, « amoureux à en mourir », Bernstorff ne peut plus retenir le secret divin qu'il gardait enseveli.
Leur double murmure de tendresse rend, dès lors, musicale l'ombre sévère du palais de Schwérin et leur double joie l'illumine. Profanent-ils cette demeure où les portraits austères
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des murailles, regardant passer leur bonheur, le honnissent de n'exister que par félonie? Mme de Mecklembourgne se défend point, d'ordinaire, de condescendre aux désirs d'autrui lorsque autrui sert ses intérêts ou comble sa vanité. Elle est, d'autre part, à un âge où toute femme, pour ne douter plus de sa beauté, éprouve le besoin d'en risquer le pillage.
Quelle qu'ait été sa défaillance, elle lui procure, sans tarder, les pires désagréments. BernslorfT, en effet, malgré ses recommandations, se livre à « tant d'extravagances » que les barbons du Conseil et les espions cachés parmi le domestique, en viennent à suspecter la vertu de leur souveraine.
Cela est évident, Christian-Louis n'ignore dès lors rien de son infortune. Brutalement, il envoie l'ordre d'interrompre les jeux ardents du KammerJLinker en le jetant à la porte. Mais Mme de Mecklembourg s'interpose et retient opiniâtrement auprès d'elle l'être qui éveilla la dernière lueur amoureuse de son existence galante. Sourdement, sur cette question d'alcôve, la lutte s'engage. Christian-Louis adresse à BernstortT une deuxième injonction de partir. Et comme celui-ci hésite encore, il se décide à l'expulser par la force.
Mais les soldats, que le lieutenant Hofmann amène pour opérer cette expulsion, ne trouvent plus le jeune homme au palais de Schwérin.
Muni d'une lettre pressante de sa maîtresse, il s'en est allé, au royaume de Brunswick, demander au duc de Zell une place digne de ses mérites. C'est pourquoi le lieutenant Hofmann garde, entre les quatre murs de sa chambre, la duchesse prisonnière (i ).
Les lettres de celle-ci, nous le disons précédemment, ne contiennent pas un mot de son aventure tendre. Aussi ces lettres provoquentelles une stupéfaction à Paris. On s'explique difficilement l'acte de Christian-Louis qui, luimême, s'efforce d'en cacher les véritables causes. M. le Prince et Luxembourg tancent vertement ce sot. Louis XIV lui manifeste, par un intermédiaire, combien il lui est désagréable que Mme de Mecklembourg se trouve claquemurée dans ses états. Et comme le duc prétend ne libérer sa femme que rentré à Schwérin, on l'appelle à Saint-Germain. Il en sort haineux, mais convaincu de sa stupidité. 11 craint de perdre, en insistant, tous les avantages de son traité et de gagner, par contre, quelques soufflets
(1) Fragments de lettres originales de Madame, 1788, ^, 29 ; Elisabeth-Charlotte de Bavière, Mélanges historiques anecdotiques et critiques sur la ftn du règne de Louis XIV... 1807, I, 18. Cet ouvrage est une réédition du premier avec un autre titre. V. aussi, Briefe der Herzogin Elisabeth-Charlotte von Orléans an ihre friihere Ilofmeislerin A. K. von llarling... édit. Bodeman, 1895, p. 215 et note. V. également, Richard Wagner, Herzog Christian {Louis) p. 99 et s. Cet auteur donne des renseignements sur le renvoi de Bernstorff, mais n'en révèle pas les causes intimes.
dont Luxembourg appuierait ses réclamations. Forcé d'agir immédiatement, il révoque ses précédentes instructions. Il le fait en des termes qui dévoilent la bassesse de ses sentiments. Mme de Mecklembourg devra signer un certificat constatant qu'elle quitte ses états « en bonne santé ». Les chariots de bagages ne l'accompagneront pas au delà de la frontière. On l'empêchera d'emporter meubles, joyaux et vaisselle d'argent. On ira même jusqu'à lui reprendre un étui et une chaîne d'or, cadeaux parcimonieux qu'il lui offrit en des heures d'enthousiasme.
Qu'elle s'en aille à la garde de Dieu, ajoute-l-il, puisque mes états luy sont trop petits. Dieu qui est juste jugera toutes choses et me consolera dans un rencontre si peu mérité, car je suis assuré dans ma conscience que je la Iraitay comme si elle estoit une reine.
Sa rancune dès lors monte à une hauteur que son amour n'atteignit jamais. Impuissant à réduire une femme entourée de concours si dévoués, il supplie Louis XIV de l'enfermer « pour son honneur » en un couvent. Et comme il sent sa requête vaine, il rêve de lui arracher ce titre de souveraine dont elle tire tant de fierté.
Ses sentiments vont, écrit le sieur de Pierrepont à Pomponne, à desextréraités fascheusescontre Mme la Duchesse. La première de faire en sorte de rendre son mariage nul par un factura à quoy il travaille