‹ Madame de Chatillon (Isabelle-Angélique de Montmorency)Chapitre 21 sur 30 · S MADAME DE CHATILLON · texte numérisé non relu

S MADAME DE CHATILLON

journellement el quy doit faire publier par tout l'Allemagne et l'autre quy luy semble plus sûr de rentrer dans la religion dont il est sorti, afin de pouvoir impunément la répudier. Quand il sera dans son pais il se croit si certain de ses deux moiens, qu'il faict desja des projets pour une troisième alliance... Au travers de ses emportements, je reconnais qu'il a un reste d'amour qui n'est pas encore esteint et dont on pourroit se servir pour pacit'fier toutes choses...

Cependant qu'il s'environne d'huissiers et de gens de loi, Mme de Mecklembourg reçoit, avec une gratitude infinie, la nouvelle de sa libération. Impatiemment elle souffre que l'on visite ses bagages et refuse de signer le certificat de bonne santé. Elle se réjouit d'apprendre l'intérêt que suscite sa persécution en Allemagne. De touscôtésdescourrierslui apportent témoignages d'amitié. Le conseil de Mecklembourg lui-même, honteux de son rôle, cherche à en atténuer l'ignominie. A l'heure du départ, une émotion bizarre la secoue. Elle regrette d'abandonner « un si bon et si beau pays ». La cour l'accompagne jusqu'à une lieue de Schwérin. Le canon tonne. Le chancelier formule son espoir de revoir un iour « raccommodés son prince et sa princesse ». Mme de Mecklembourg, « la larme à l'œil », regarde s'effacer à l'horizon les remparts de la ville 011 la gloire Taccueillit et d'où l'intrigue immonde la chasse (i).

(1) k.E., Mecklembourg, lG(37-lCit8,f" 93, Anonyme à Louis XIV,

M"" DE MECKt.EMBOURG GOUVER>'E SA PRINCIPAUTE 249

C'en est à jamais fini pour elle de régenter le mince royaume des Vandales. L'expérience présente la guérit d'une ambition trop haute. Elle s'efforce de ne plus penser. Elle franchit, mélancolique et lasse, les étapes. Pourtant des satisfactions nombreuses lui sont réservées sur la route. Gustave-Adolphe de Mecklembourg-Gustrow traverse « cinquante lieues » de pays pour lui offrir « une réparation au nom de toute la maison ». La démarche lui plaît de la part d'un prince qui montra, à Tépoque de son mariage, tant d'acharnement contre elle. Mais l'homme lui paraît singulièrement désagréable, avec son masque de vulgarité et de traîtrise, front d'hydrocéphale, nez d'ivrogne, bouche lippue aux flasques moustaches. Elle en garde un souvenir à la fois heureux et terrorisé. Et pensant aux courtisans musqués qui, là-bas, au mitan de la France, applaudiront son retour, elle ne peut s'empêcher

30 avril 1073; f' 95, Christ ian-LoiUs à Biho, 30 avril l«i73; f» 96, et 97, Chrislian-Louis aux chancelier ci conseil de Mecklembourg, avril et 1" mai 1673; f" 9i),Chrislian-Louis à LouisXIV, 1'^' mai 1673; f" 101, le conseil de Mechleniboiirg à Christian- Louis, 3 mai 1673 ; f" 105, Pomponne (■') à Mme de Mecidembourg, 4 mai 1673: f", 106, M. de Pierrepont à Pomponne, 8 mai 1673; f' 108, Pomponne à M. de Pierrepont, 17 mai 1673; A. G. vol. 304 f" 105, Louvois à Mme de Meclilembourg, 14 mai 16/3 ; A. E., Mecklembourg, 1667-1698, f" 109, Mme de Mecidembourg à Louis XIV, 18 mai 1673 ; i" 111, Mme de Mecidembourg à Pomponne, 18 mai 1673; f" 115, M. de Vandeuil à Christian-Louis, 18 mai 1673; f" 117, Christian-Louis à Louis XIV, 27 mai 1(573. V. aussi, sur les relations de Mme <ie Chatillon avec les Osnabruck, Briefwechsel der Herzogin Sophie von llanover mil ihrem Brader... édit. Bodeman, 188(), p. 168.

de railler sa perruque ridicule, taillée, seinblet-il, dans une peau de mérinos (i).

Heureusement les ducs de Brunswick-Lunebourg et Mme Sophie d'Osnabruck l'aident, par des galanteries et des fêtes, à oublier cette laide figure. Ils l'accompagnent au travers de leurs états, souhaitant effacer de sa mémoire l'inhospitalité de l'Allemagne. Cajolée de la sorte, elle arrive bientôt à Vesel, saluée par des canonnades et des mousqueteries. Les magistrats l'attendent aux portes de la ville et la haranguent. Le peuple l'acclame. Escortée d'officiers et d'une garde responsable de sa personne, elle vibre d'une félicité incomparable que le comte d'Estrade augmente en lui remettant une lettre affectueuse de Louvois.

En arrivant ici. répond-elle à ce dernier, j'ay eu bien de la joye d'y trouver vostre lettre. Elle m'apprend la continuation des bontés que le roy a pour moy dont je suis tellement comblée et sy sansiblement touchée que je vous supplie, monsieur, de luy tesmoigner les sentiments dans lesquels je suis. Je n'ose l'importuner par mes fréquentes lettres, mais je ne crois pas m'en pouvoir empescher. Sy tost que je seray à Ulrecht ou M. le Prince me presse d'aller, m'ayant escril par un gentilhomme qui est arrivé en mesme lamps que moy que sa santé ne luy peut pér-

il) B. N., Dépariemenl des Estampes, Collection Lallemant deBetz., N. e. 28 f° 219, Portrait de Gustave-Adolphe de Mecklembourg-Guslrow gravé par J. Falck d'après D.Klooker, S. D.

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mettre devenir non plus qu'à mon frère ses occupations(l). C'est pourquoy je m'embarqueray demain à quatre heures du matin et j'envoy mon équipage prendre les devants affîn de ne pas perdre un moment pour me rendre à Paris dans l'espérance de se avoir de M. le duc de Meclenbour^ ce qui l'a peu obliger de donner des ordres sy peu conformes aux servises que je luy ay randu dont son pays est bien informé (2).

L'estomac malade des festins qu'elle présida avec une grâce émerveillante, Mme de Mecklembourg s'embarque sur un bateau paré de fleurs et de tentures que les magistrats et le comte d'Estrades lui aménagèrent. Le Rhin l'emporte lentement vers Utrecht, ville morose et puritaine, au travers de la Hollande dévastée par la guerre. A la vérité, elle se détourne du chemin de France. Mais il lui faut, après tant d'émotions et d'épreuves, une heure de tendresse pure. Son frère, Luxembourg, et M. le Prince la lui donnent, heureux de l'avoir tirée des griffes du mecklembourgeois et de retrouver intacte son ironie coutumière. Ils se débattent au milieu de l'inondation que les bourgeois hollandais précipitèrent au-devant de leurs villes menacées.

(1) Il manque évidemment quelques mots pour compléter cette phrase. Mme de Mecklembourg a dû les oublier, car sa lettre autographe ne les porte pas.

(2) A. G., vol. 842 fo 14.5, Mme de Mecklembourg à Louuois^ 1" juin 1G73. V. aussi, A. C. P. XL VII, p. 10, le Comte d'Estrades à M. le prince, \" juin 1673.

Mme de Mecklembourg admire leurs travaux accomplis quasiment à la nage. Mais la persistance des pluies, l'incommodité des habitations, l'insécurité du pays oii, sans cesse, éclatent des escarmouches, la déterminent à abréger son séjour (i).

A peine en route, munie d'une forte escorte de soldats d'élite, elle apprend que Louis XIV s'avance vers Maëstricht dont il compte s'emparer (2). Elle se dirige donc vers cette ville, avide d'apporter elle-même au monarque l'expression éperdue de sa gratitude. Elle le rencontre à Tongres affairé et verveux, parmi ses maréchaux de camp aux cols ombragés de dentelles. Elle plie devant lui le genou, toute rose et tremblante. II l'entraîne plein de cordialité. Ils causent ainsi que des amis lointains, joyeux d'être remis en présence. Il s'informe de Luxembourg et Gondé empêtrés dans leur champ de bataille liquide. Elle fait l'apologie des deux hommes qui lui tiennent au cœur par des liens indénouables (3). Il approuve cette apologie. Puis il l'interroge sur ses propres aventures sans faire allusion cependant à celle dont elle emporte le souveni- sa-

1) A. G., vol. 335 f» 13 ; A. C. P., XLVII f 151 v-, M. le Prince à Loavols, 6 juin 1673; A. G., vol. 335, f» 21, le Duc de Luxembourg à Louvois, 8 juin 1673; A. G. P., XLVII, p. 200, D'Esrades à M. le Prince, 9 juin 167 3.

(2. A. E., Mecklembourg, 1667-1698, p. 119, Mme de Mecklembourg à Pomponne, 12 juin 1673.

(3) A. C. P., XLVII, p. 327, Mme de Mecklembourg à M. le Prince, U juin 1673.

voureiix. 11 la plaint de s'être associée à un écervelé dont elle endurera mille supplices et que, pour son compte, il fait surveiller par le sieur de Pierrepont et quelques cavaliers détachés de la garde de Mgr le Dauphin.

Mme de Mecklembourg n'ose appuyer de son approbation les paroles royales. Elle essaie, au contraire, de disculper son mari constamment détourné du devoir par les parasites qu'il nourrit pour lui nuire. Elle manifeste si peu de haine que Louis XIV lui propose d'amorcer l'accalmie de leurs querelles. Elle accepte sagement. Par la plume d'un secrétaire, il annonce donc à Christian-Louis qu'il vient d'avoir un entretien avec sa femme. Elle l'a renseigné sur les causes exactes de leur désunion. Elle soutient ses intérêts avec vigueur. Elle s'est acquittée supérieurement de sa régence. Il faut donc attribuer la dite désunion « à un pur malheur ou à des rapports infidèles de domestiques ». Il espère et souhaite que, lorsque Christian-Louis aura vu la duchesse, tout s'arrangera le mieux du monde.

Le Mecklembourgeois répond fmaudement à Sa Majesté. Il se conformera à ses désirs. Mais sans doute, l'a-t-on mal informée. Il promet cependant, si ses gens l'ont trahi, de les punir avec ia dernière rigueur (i).

(1) A. E., Mecklembourg, 1667-1698, p. 120, Louis XIV à Christian-Louis, 15 juin 1673 ; p. 124, Christian-Louis à Louis XIV, !'■■ juillet 1673.

Décidée à proclamer envers et contre tous son innocence, Mme de Mecklembourg prend congé du roi, poursuit son voyage, s'arrête un instant à bavarder avec l'abbesse de Maubuisson à laquelle elle porte des nouvelles de sa sœur Mme d'Osnabruck et, n'ayant plus que des domiciles précaires à Paris, s'installe dans la chambre même de Mme de Longueville, recluse à Port-Royal (i). Dès son arrivée, en masses compactes, les visiteurs accourent. C'est bientôt une cohue bruyante, parfumée, curieuse qui distrait la méditation des solitaires. Etendue sur « un lit de gaze bleue et blanche, en vérité plus charmante que tout ce qu'il y a de plus jeune à la cour «, la duchesse reçoit majestueusement ce monde alléché par ses retentissantes prouesses. Les mots dorés et précieux coulent de sa bouche flatteuse et le maréchal de Grammont se sent en humeur de galantiser sa stupéfiante jouvence (2).

Mais Mme de Mecklembourg n'écoute que d'une oreille inappliquée les douceurs du caduc bonhomme. Les visiteurs partis, elle réunit ses familiers afin de convenir de son attitude à l'égard de son mari. Après de longues discussions, on

(1) Mme DE SÉviGNÉ, op. cil., III, 227, Mme de Villars à Mme de Sévigné, 25 août 1(J73. Mme de Mecklembourg, en plusieurs lettres, que nous citerons postérieurement, spécifie qu'elle loge à Port Royal.

(2) Correspondance de Roger de Rabutin, comte de Bussy, nrécitée, II, 277.

arrête de lui envoyer Gourville, homme de M. le Prince, négociateur admirable en toutes sortes de matières. Il tâchera d'amener Christian-Louis à une entrevue où elle espère pleinement se justifier.

Gourville dispose d'une parole persuasive, d'une opiniâtreté et d'une argumentation incomparables. Mais il se heurte à un homme buté dans sa rancune et qui esquive toutes possibilités de rapprochement. L'affaire s'éterniserait si Mme de Longueville, dolente encore d'une maladie récente, n'affrontait, à son tour, le bourru. Elle panse ses blessures. Sous le diclame de ses phrases oi^i la religion a mis on ne sait quelle mélancolie et quelle onction, ils'attendrit jusqu'aux larmes. Elle en profite, l'ayant appelé chez elle, pour brusquement le mettre en face de sa femme.

Ils s'envisagent un moment sans mot dire. Puis Mme de Mecklembourg parle, débite sa justification, hachée par les protestations du prince. Tout s'éclaire et les reproches ultimes s'éteignent sur les lèvres désireuses de s'unir (i).

Cette réconciliation boiteuse ne sera pas de

(1) A. E., Mecklembourg, 1667-169S, p. 12\, M. de Pierreponf à Pomponne, 2\) juin 1673; A. G., vol. 361 ^ f" 9, Mme de Mecklembourg à Louuois, ?> juillet 1673; A. E., Mecklembourg, 1667- 1698, 1'°' 125 et 127, 31. de Pierrepont à Pomponne, 3 juillet 1673; f" 129, Mme de Mecklembourg à Pomponne, 4 juillet 1673; A. G., vol. 361, f" 24, Mme de Mecklembourg à Louvois, 5 juillet 1673 ; A. E., Ibid., t" 132, Mme de Mecklembourg à Pomponne, 6 juillet 1673; f» 134, M. de Plerreponl à Pomponne, 9 juillet 1673 ; f"s 136 et 140, Mme de Mecklembourg à Pomponne. 10 juillet 1673; f" 144, Louis XIV à Christion-Louis, 23 août 1673; f'» 145, Christian-Louis à Louis XIV, 5 septembre 1673.

longue durée. Notre héroïne le prévoit avec tristesse (i). Néanmoins elle s'essaie à vivre sans colère auprès d'un homme qui, mal renseigné sur la portée des mots, l'accuse de graves « déportements ». Tandis qu'il batifole dans Paris, toujours occupé de billevesées, elle cherche à servir encore la politique française en Allemagne, Elle y maintient, par des correspondances assidues, ses relations (2). Elle se déclare constamment prête à y retourner (3). A l'heure où l'Empire se ligue avec l'Espagne et le Danemark pour secourir la Hollande, elle écrit à Louvois :

... J'ay receu, ces jours isy, des lettres de mes bons amis (les princes de la maison de Brunswick) sur raffliclion qu'ils ont de voir que M, le duc de M. Mecklembourg) ne se rant point à la raison puisque cela leurosle toute espérance de me revoir. Il m'est venue une chose dansl'esprit parse qu'ils me raendent aussy que tout se dispose à une furieuse guaire. J'ay peur que l'on les entrenne et, comme j'eslois avec heux, ils avoient assés de confiance en moy pour me

(1) A. E., Mecklembourg, 1667-1698, f" 142, Mme de Mecklembourg à Pomponne, 14 juillet 1673.

(2) Lettres historiques de M. Pellisson, 1729, III, 43.

(3) A. G., vol. 305, 1" partie, f" 117, Louvois à Mme de Mecklembourg ; vol. 361, f° 134, Mme de Mecklembourg à Louvois, 27 juillet 1673; vol. 305, 2° part., f" 5, Louvois à Mme de Mecklembourg, 1" août 1673 ; vol. 361, f- 287, Mme de Mecklembourg à Louvois, 31 août 1673; vol. 306, f° 130, Louvois à Mme de Mecklembourg, 12 septembre 1673. Nous n'avons pu élucider quelle est l'affaire dont il est question dans cette correspondance.

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parler de toutes choses. Sy bien que j'y pourois retourner sy vous le jugés à propos sous prétexte de leurs remettre tous mes interests, comme ils s'y sont offerts dès le commancement et presantement encore. Comme M. le duc de M. (Mecklembourg-) est allé trouver ma mère pour luy dire qu'il veust estre le maistre et que je m'en retourne chez luy, je puis entrer dans cette négociation y mettant le tempérament que je resteray dans un lieu pour adjuster les affaires. Ce lieu ne peut estre que Osenabruc ou Celle (Zell) quy sont deux endroits où l'on me désire, sans vanité. C'est pourquoy j'y puis allé naturellement pour mes propres interests... Enfin, voies, Monsieur, sur ce canevas, ce que vous voulés faire de moy (i)...

Mais le moment n'est point venu d'utiliser sa bonne volonté. Elle profite de ses loisirs pour se donner quelques réjouissances bien gagnées. Elle assiste à la solennelle prise de voile de Mlle de La Vallière [-v. Elle se promène de Bourbon-l'Arcbambault, station thermale à la mode où jadis le duc de Nemours la berça de phrases adulatrices, à Ghàtillon (3) où, dispersant le foyer protestant que les Coligny y instaurèrent,

(1) A. G., vol. 3<)2, f" 11 bis, Mme de Mecklembourg à Louuois, (J octobre 1673. V. aussi, A. E., Mecklembourg, l(i67-1698, f° 14:7, Mme de Mecklembourg à Pomponne, 13 novembre 1674.

(2) Gazelle de France de 1674, p. .520.

(3) Elle essaie aussi d'éviter à son château le logement des troupes royales. V. A. G., vol., 430, f° 433, Louvois à Mme de Mecklembourg, 21 novembre 167.5. V. également, du même à la même, vol. 474, f" 111 ; 475, f» 225, 7 mai et 17 jUin 1676.

elle fonde et dote un hôpital, des écoles, un monastère de Bénédictines vouées à l'adoration perpétuelle du Saint Sacrement de l'autel (i). Parce qu'elle mêle, à doses égales, la galanterie à la piété, des malappris la prétendent assujettie aux délices des sens que lui prodigue un sieur La Fosse, officier de sa maison (2). Ce sont là commérages sans consistance. Mme de Sévigné en témoignerait qui, dînant chez Gourville, avec elle, la comtesse de la Fayette, et le duc de la Rochefoucault, écrit à sa lîUe : « Nous épuisâmes tout le chapitre d'Allemagne, sans en excepter une seule principauté (3). »

Et, à la vérité, c'est le chapitre d'Allemagne qui, sans relâche, la captive. Elle suit, d'un œil contristé, les mouvements des Impériaux. Elle voudrait, dans la guerre qui ravage l'Europe, apporter, de ci, de là, un rameau d'olivier. A grand'peine, elle parvient parfois à stimuler son mari (4). Par tous les moyens, elle s'ingénie à lui démontrer qu'il doit, pour le salut du Meck-

(1) Bibliothèque cVOrléans, ms., n" 1343, Pièces relatives au monastère des Bénédictines de Chàlillon-sur- Loing . M. Tonnelier, op. cit., qui publie, d'après des papiers de famille quelques actes relatifs aux fondations pieuses de notre héroïne, n'a point connu ce manuscrit qui contient une quinzaine de pièces inédites. V. aussi, A. N., Oi20, f» 242, v°.

(2) B. N., ms., n" 12619, f" 323 ; 12687, f° 425.

(3) Mme de Sévigné, op. cit., 111, 387.

(4) A. E., Mecklembourg, 1667-1698, pp. 149 et 153, Mme de Mecidembourg à Pomponne et à Louis XIV, 20 juin 1675.

iembourg- que l'Empereur et ses confédérés pillent lamentablement, quitter, jusqu'à la paix prochaine, l'agrément de Paris. Il ne s'yrésoudque tancé par M, le Prince, retiré pour toujours à Chantilly et dont la duchesse sollicila la connivence en cette affaire (i).

Il séjourne, un moment, en Angleterre, puis fixe son domicile à Hambourg. De cette ville, il peut aisément apprendre quelles calamités successives fondent sur le Mecklembourg. Ses lettres viennent périodiquement accabler de demandes de subsides et de protection Louis XIV et ses ministres (2).

Mme de Mecklembourg, sans cependant se désintéresser complètement de ses gestes, ne l'appuie plus avec la chaleur d'autrefois. A son ressentiment d'épouse maltraitée s'ajoute son courroux de créancière privée de sa dot et de son douaire.

En outre, notre héroïne, liée d'une afTection déjà ancienne, avec la maison de Brunswick, rêve de la détacher de l'Empire et de l'attirer, par un traité, vers la France. Négociation délicate

(1) A. C. O. V., pp. 400-401; P. LXVI, p. 114 ; P. LXVIII, pp. 194, 215 ; P. LXIX, p. 84, Lettres de M. le Prince, de Mme de Mecklembourg et de Gourville; Y. -aussi, Briefwechsel der Herzogin Sophie von Hannover mit ihrern Brader... édit. Bodeman, 1886, p. 282.

(2) A. E., Mecklembourg, 1667-1698, pp. 155,156, 159, 161, 163, 164, 166, 168, 170, 173, 175, 176, 177, 179, 248, 250 ; A. G., vol. 509, i" 153 ; vol. 554, f" 100, 101, 131, 132 ; vol. 584, f" 126. V. aussi A. C. P., LXVIII, p. 303.

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entre toutes. Aucune de ces femmes qui babillent à la cour et en accroissent le raffinement n'oserait, avec assurance, Tentreprendre. Elles ignorent, pour la plupart, de quoi se compose l'Allemagne et quels intérêts s'y agitent . Mme de JVIecklembourg, au contraire, connaît ce pays comme si elle y eût toujours séjourné. Parmi la myriade des princes aux noms baroques, elle s'est ménagé des attachements durables. Nul problème de la politique complexe ne déroute son intelligence assimilatrice. Elle se prétend merveilleusement située pour transformer en amis des adversaires redoutables. Comment, en effet, dit-elle, comparer les services que rend « un meschant résidant » obligé, pour la moindre communication, de solliciter une audience, avec ceux que peut rendre une princesse honorée d'une confiance légitime ? C'est pourquoi elle attend que Louis XIV, harcelé. de ses justes requêtes, comprenant l'avantage de son action officieuse, acquiesce à son désir de départ (i).

(1) A. E., Mecklembourg, l(j(;7-1698, f» 181, 189, 192, 198, 201, 205, 211, 213, 219, Mme de Mecklembourg à Pomponne et à Louis XIV, 2-t et 28 février, 9, 10, 14 et 15 mars 1678; f- 221, Pomponne à Mme de Mecklembourg, 27 mars 1678. V. aussi de la même époque, Correspondance de Roger de Rabutin, comte de Bussy, IV, 109, 113, 115. Lettres des 15, 27 et 30 mai 1678. Dans l'une, Mme de Scudery confie à Bussy que Mme de Mecklembourg refuse de donner avant sa mort, à sa nièce, Mlle de Valençay, les 20.000 écus qu'elle lui promit sur son contrat de mariage. Les autres sont relatives à une charge de dame d'honneur que notre héroïne aurait sollicitée.

Or, Louis XIV, déterminé par Pomponne, ne tarde pas à lui adresser un passeport et des vœux de réussite. Il n'ignore point son adresse et son chauvinisme. Il sait, d'autre part, de quelle puissance dispose, en Allemagne, la maison de Brunswick. A la vérité deux princes de cette maison, Jean-Frédéric, duc de Hanovre et Ernest-Auguste, évêqued'Osnabruck, appartiennent déjà à la cause française par des traités. Durant la guerre de Hollande, abondamment subventionnés, ils observèrent une exacte neutralité. Mais Antoine-Ulrich, régent de Wolfenbutel, et Georges-Guillaume, duc de Zell, indépendants et quelque peu jaloux de ne participer point aux largesses susdites, combattirent opiniâtrement parmi les Impériaux. Georges-Guil-

laume surtout, servi par des troupes nombreuses et excellentes, fit merveille. A cette heure, il détient en partie le duché de Brème précédemment conquis sur la Suède.

Il importe donc d'amener à composition principalement ce dernier. Il ne s y refuse pas. 11 est, comme la plupart des roitelets allemands, sauf peut-être Frédéric-Guillaume, électeur de Brandebourg, fatigué de guerroyer sans résultats appréciables. La perspective lui sourit de demeurer paisiblement enfermé dans son palais et de toucher, en récompense de sa sagesse, de grasses libéralités (i).

Mme de Mecklembourg contribua jadis verbalement et depuis, par correspondance, à susciter en lui cet état d'esprit. Sa tâche actuelle consiste à changer en actes les bonnes résolutions. La nouvelle de son départ pour l'Allemagne se répand incontinent à Paris. On en glose. Les Sévigné, les Bussy-Rabutin, les Scudéry, personnages dont la vie se passe à pirouetter et médire, parviennent à provoquer des indiscrétions. Alors que notre héroïne affirme ne s'éloigner que pour régler avec son mari ses difficultés d'argent, ils renseignent, sur les véritables motifs de son voyage, les curiosités éveillées (2).

(1) GouRviLLE, Mémoires, édit.Lecestre, 1894, passim; marquis de Pomponne, Mémoires, édit. Mavidal, 1860, I, 335 et s.

(2) Mme DE SÉviGNÉ, op. cit., V, 491 ; Correspondance de Roger de Rabutin, comte deBussy, IV, 201, 205,218. V. aussi, Lettres inédites de Feiiquières, édit. Gallois, 1846, IV, 244,

M™"^ DE MECKLDMBOURG AMBASSADRICE 263

Mais tous ces diseurs de billevesées ne soupçonnent qu'une partie des projets que Mme de Mecklembourg espère réaliser. Quelque temps avant son départ, elle caressait l'idée de marier au dauphin la jeune Sophie-Charlotte, fille de Tévêque d'Osnabruck et de la princesse Sophie de Bavière. Ce mariage eût singulièrement facilité la négociation présente. En entretenant Pomponne, elle lui disait :

Toute la maison de Bronsvig seroit pour jamais à vandre et àdépandre de S. M. si elle vouloit jeter les sieux sur la princesse d'Osnabruc pour M. le Dofin. Les trois frères, le cousin y contribueront de telle sorte que le Roy se poura conter le maistre de leurs estas (i).

Nous ne saurions dire si Louis XIV juge cette adolescente digne de régner sur la France. Les manuscrits demeurent muets à cet égard. Toujours est-il que Mme de Mecklembourg se dirige en premier lieu vers Osnabruck (2). Traversant les Flandres, elle s'arrête à converser avec son frère, Luxembourg qui, pour assurer quelque

245. Louis XIV tenait fortement à lalliance avec le duc de Zell. Il lui envoya successivement François de Pas, comte de Rébenac (IG août 1677), Louis Rousseau, sieur de Chamoy (18 décembre l(i77), Grandchamp (7 juin 1678).

(1) Catalogues d autographes Charauay (Fg. Saint-Honoré), Lettre datée de Paris, ce mardy (1678). V. aussi, Mme de SéviGNÉ, V, 491, qui paraît avoir connu ce dessein.

(2) A.-E. Brunswick, t. XII, t- 101, Rousseau à Pomponne, 28 octobre 1678.

gloire en ce monde à Philippe d'Orléans, commande une armée sous ses ordres. « Elle y a été trois jours, écrit railleusement la Sévigné, comme Armide, au milieu de tous ces honneurs militaires qui ne se rendent pas à petit bruit. »

Elle ne voudrait pas s'arrêter davantage en route, pressée d'arriver, craignant, à musarder dans les villes, de compromettre le succès de sa mission. Pourtant elle ne peut se soustraire aux transports des magistrats et du peuple de Lubeck qui souhaitent, une fois encore, célébrer ses mérites. A une lieue de la ville, plus de vingt carrosses l'attendent et, sur les remparts, les canons sonores accroissent le vacarme de l'ovation. Hommes et femmes se disputent le plaisir de la voir et l'orgueil de l'entretenir, soucieux de constater « quelle bette c'est qu'une fransaise. » Accablée d'amitiés indiscrètes, Mme de Mecklembourg écrit cependant avec satisfaction à Pomponne :

La belle et grande resepsion que l'on me tit hier à Lubec, lorsque je ne croies qu'y passer m'a laissé une sy terible migrenne que je n'ay la force que de v )us prier de remercier M. Barthe(l). Car sy je l'avois laissé faire, je croy qu'il m'auroit fait boire tous les vins de France et d'Allemagne à ma santé. Je panse que vous savés de combien de fasson il a des vers (verres) de Venise; sy bien qu'il vous sufira de savoir qu'il but dans tous et sans les présaus de MM. les magistrats

(1) Ministre plénipotentiaire de France.

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quianvère,je ne l'oray jamais peu faire sesser. Une se peut rien de plus lioneste que la manière qu'ils m'ont traité, car outre les tono de vin de Canarie et d'autres fasson que je fus ravie de donner à M. Barthe, ils m'ont encore donné un grand vase d'albâtre le plus beau que l'on soroit voir et une médail de la ville pour demander mon amitié. Enfin l'on ne croiray pas qu'à saine sans lieux de mon paiis l'on m'eut peu dire tant de douseurs dans une aragne (harangue) en fransais. Les moindres estoient que quoy que la réputation fut infiniment grande, que la présance surpassoit encore tout ce que l'on avoit dit. Voies sy je n'ay pas de quoy estre bien fière (t). »

Néanmoins, quel que soit son contentement, elle ne tarde pas à rompre avec ses thuriféraires exubérants. C'est une joie très vive pour elle que séjourner, même brièvement, à Osnabruck. Elle accélère donc son voyage afin de ne pas perdre une heure de cette joie. Bientôt, sur la terre brunswickoise, des visages heureux l'accueillent, sinon des canonnades. Ernest-Auguste et Sophie vivent plutôt en bourgeois optimistes qu'en princes. Le ventre, en eux, équilibre Tesprit. L'époux tâte des femmes à sa portée pour la douceur du changement. L'épouse s'en console en engouffrant des platées énormes de saucisses aux choux rouges. L'un se tue au bel air, au ton galant, danse avec souplesse, pince de la guitare, étale les plus belles mains du monde.

(1) A.-E., Mecklembourg, 16G7-1698, P^ 194 et 19G, Mme de Mecklenibourrj à Pomponne, mars 1G78.

L'autre s'essaie à surpasser Gargamelle, reine des galimafrées. Les « menus propos de beuverie » leur plaisent. Sophie surtout, repue, gonflée, suffoquant de mangeaille, se venge d'avoir, jeune fille, médité sur Sénèque, en lançant des gaillardises de soudard. Elle en sait d'étonnantes, de prodigieuses, de fantastiques. On composerait un éloquent ana avec celles que contiennent ses lettres. Au demeurant, la meilleure fille que l'on puisse rencontrer, honnête épouse, mère excellente, parente dévouée, amie sûre. Le destin la dota, voilà tout, d'une tournure d'esprit stercoraire.

La félicité de ces deux êtres repose sur leurs concessions réciproques. Ils s'aiment à leur façon. Ils furent jadis, au temps de leurs accordailles, fort beaux et cela les entraîna l'un vers l'autre autant que les avantages de fortune. Ils restentencore agréables au physique, légèrement épaissis, visages aux traits réguliers, yeux clairs et intelligents, nez droits, bouches ironiques. La perruque opulente rajeunit le mari. Des mèches grises ondulent sur le front de la femme.

Confondus dans la foule de leurs courtisans, ils ne s'en différencient guère. La modestie des habits leur sied. Le feutre tricorne, le manteau d'hermine, l'habit de cour passementé, doré, ceinturé de soie, communique à Ernest-Auguste une apparence de déguisement. Pour Sophie, l'apprétador de pierreries dans les cheveux,

l'éventail à la main, engoncée en la robe rigide de parade qui l'enveloppe de colonnades de brocard, elle paraît descendre d'une niche de cathédrale.

Néanmoins l'un et l'autre ont fait de leur palais un jardin de pensées sympathiques. Nul ne songe à les railler et la haine est désarmée par leur générosité continue (i). Mme de Mecklembourg, svelte, galante, affinée, ne trouve point ridicules ces personnages en perpétuel sourire. Si les années et la gravité de ses occupations atténuèrent en elle la gaieté native, du moins ne la dédaigne-t-elle pas. A la cour de France, sa magnificence la désigne à l'admiration mais ne lui procure plus les triomphes. A Osnabruck, aucune femme ne songe à l'éclipser. Elle est souveraine de la mode. Satisfaction très douce à sa coquetterie persistante.

Assurément, durant sa courte apparition en ce cercle de bourgeois ventripotents, elle traite maintes questions de politique brûlante. Assurément elle apaise Thumiliation que Louis XIV

(1) B. N., Département des Estampes, N. 2, 7081 et 7101), Portraits de Sopfiie de Bavière et d'Ernest-Auguste de Brunswictî. V. auss=i, Memoiren der Hezrogin Sophie nactimals Kurfiirslin von Hannover, herausgegeben von docteur Adolf Ko- CHER... publiés dans Puhlicationen ans den le. Preussischen Saatsarcfiiuen, 1879, IV, passim et surtout pp. :^y, 50. \'.égateraent: Briefe der Herzogin Elisabeth Charlotte von Orléans, édit. Bodeman, 1H95, I et II, passim ; Briefe der Kiirfiirstin Sophie von Hannover an die liaugrùftnnen und Raugrafen zu Pfalz, édit. Bodeman, 1882, passim.

ait dédaigné, pour M. le Dauphin, l'offrande de la princesse Sophie-Charlotte. Mais surtout, déplorant les divisions dont souffre la maison de Brunswick, elle s'évertue à dissiper les jalousies et les ressentiments.

Et lorsqu'elle quitte, avec la pensée de les revoir bientôt, M. d'Osnabruck et « Mme Tévêque », elle imagine que sa médiation peutêtre arrivera à ne faire qu'une âme favorable à la France de ces âmes altières d'Allemands. Dans le carrosse qui l'amène vers Zeli, à travers les landes désolées du Lunebourg, elle rêve aux moyens de réconcilier les trois frères acharnés à se prodiguer les mauvais offices. A ses oreilles résonnent encore les railleries dont Mme d'Osnabruck accable sa bellesœur la duchesse deZell(i). Elle sent que, du côté de Hanovre, le duc Jean-Frédéric pense et raille de même pour des motifs différents. La zizanie n'est pas près de s'éteindre.

Et Mme de Mecklembourg prend en pitié Eléonore Desmierd'Olbreuze, comtesse de Harbourg, princesse souveraine de Zell. Pauvresse, descendue du Poitou avec une vaste ambition, n'ayant pour tout apanage que sa beauté, Eléo-

(1) Memoiren der llerzogin Sophie précités, p. 28. La duchesse Sophie écrit à Charles-Louis : « Cette duchesse est de bien basse extraction et c'eut esté un honneur pour elle d'épouser Colin, premier valet de chambre de Monsieur. » V. aussi. Correspondance de Madame la duchesse d'Orléans, édit. Jaeglé, 1880, 1,297.

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nore Desmier d'Olbreuze suivit, en Allemagne, les pérégrinations de la princesse de Tarente. Le hasard la mit en présence, à la cour de Hesse, de Jean-Frédéric et de Georges-Guillaume. Tous deux l'aimèrent et le second l'emporta sur le premier. Longtemps elle réclama de cette passion assouvie un témoignage matrimonial d'estime. Talonné par ses frères, Georges-Guillaume n'osa point offrir davantage qu'une union morganatique. La naissance d'une fille le décida cependant à des épousailles officielles. Reconnue princesse de l'Empire par Léopold P'', Eléonore d'Olbreuze se targue, à cette heure, de recevoir de l'Altesse et de la Dilection. Contentement mêlé d'amertume. Car Jean-Frédéric de Hanovre ne pardonne point la mésalliance de son frère, et encore moins l'échec de sa propre tendresse. Et du fond de leur palais épiscopal d'ibourg, M. et Mme d'Osnabruck couvrent de boue la drôlesse de basse extraction qui risque, engendrant un garçon, de voler un héritage dont ils espèrent agrandir leur patrimoine (i).

(1) Vicomte Hohric de Beaucaire, Vne mésalliance dans la maison de Brunswick. Eléonore Desmier dTjlhreuze, duchesse de Zell, 1884. V. aussi, Mémoires de Charlotte Amélie de la Trémoille, comtesse d'Allenhoury, cdit. de Barthélémy, 1876, pp. 58 et s. ; Von Amstel, Eléonore d'Olbreuse dans The Nineteenlh Century, 1898 ; Briefe der Ilerzoc/in Elisabeth Charlotte von Orléans... édit. Bodeman, 1895, I et II, passim; Briefe der Kurfiirstin Sophie von Ilannover an die liaugrûfinnen and Raugrafen zu Pfalz, édit. Bodeman, 1888, passim. V. également Memorien der Ilerzogin Sophie, précités, qui racontent tous les épisodes de ce mariage avec une colère furieuse.

Mme de Mecklembourg ne s'illusionne point sur les chances de son entreprise pacificatrice. Des haines surchauffées par les années ne se calment pas avec des mots. Néanmoins, mettant en cause les intérêts, elle se flatte d'étouffer bientôt ces disputes intestines. D'ailleurs cellesci ne présentent, dans sa mission momentanée, qu'une importance secondaire.

Ces pensées l'occupent encore lorsque son carrosse pénètre dans les ruelles de Zell. En masses compactes, les bourgeois de la petite ville l'attendent et la saluent de gutturales acclamations. Au passage, répondant par des sourires aux: Hochl enthousiastes, elle admire leurs maisons de bois aux auvents pittoresques, aux façades sculptées, peintes et historiées de devises pieuses ou bachiques.

Là-bas, planté sur une éminence, ceinturé par l'onde limpide de l'Aller, le château dresse sa massive silhouette quadrangulaire, flanquée de tours polygonales, troué d'innombrables fenêtres qui en atténuent la mélancolie massive. Une multitude attend, sur le pont-levis, l'arrivée du carrosse (i).

Mme de Mecklembourg trouve singulièrement changé Georges-Guillaume. Elle ne reconnaît plus en ce petit homme coiffé d'une perruque

(1) Sur l'arrivée à Zell de Mme de Mecklembourg, V. A. E., Brunswick, XII, f"' 107, 116, 120, Rousseau à Pomponne, .31 octobre, 4 et 7 novembre 1678.

en crinière de lion, au visage aigu, au nez busqué, aux yeux désorbités, au long col supporté par des épaules fuyantes, le jouvenceau semblable à un chérubin envolé d'un tableau de Raphaël quife. lui représentèrent des gravures anciennes (i). Sans doute, les guerres, Fivrognerie, les chagrins produisirent-ils en lui cette transformation. Du moins n'a-t-il rien perdu de son amabilité notoire. La duchesse se sent reçue comme une sœur en cette demeure à la fois familiale et fastueuse. Au milieu des faces allemandes, elle distingue, nombreuses, les physionomies françaises. Et toutes lui sont avenantes comme si elle apportait, en ce pays inculte et taciturne, la bonne humeur, la vie, le soleil. Et la princesse Eléonore, pimpante, gracieuse, émergeant, toute fme et maniérée, de la robe pompeuse que lui impose parfois son acclimatement à la mode germanique, traduit la liesse ambiante en la baisant aux joues (2).

Dans la haute chambre de damas cramoisi à franges d'or, assise devant un miroir, Mme de

(1) B. N., Département des Estampes, N. 2, 7121, Portraits de Georges-Guillaume, duc de Zell. V. aussi, Gourville, pass//n; Pomponne, I, 335 et s. ; Briefe der Ilerzogin Elisafjeth Charlolle von Orléans, édit. Bodeman, 1895, I, passim ; Briefe der Kiirfurstin Sophie von Ilannover an die Raugrcifinnen und Baugrafen zu Pfalz, édit. Bodeman, 1888, passim; H.-Cii. Heiaiburger, Georg. Wilhem Herzog von Braunschweig und Lunebourg, 1852.

(2) V. son portrait publié en tête de l'ouvrage de M. Hor- Bic DE Beaucaire. V. aussi, même volume, p. 11.

Mecklembourg répare, aidée de ses femmes, les désordres du voyage. Elle revêt un éclatant habit de brocatelle lamée d'argent et arbore ses pierreries assemblées en un coffre. Puis, enfilant les longs corridors sombres, conduite par des « Fraulein » discrètes, elle gagne la salle à manger tendue de tapisseries de haute lisse où splendissent les portraits d'altesses royales. Autour de la table étincelante d'aiguières, de vaisselles, de couverts d'or et d'argent, elle prend conscience du faste de cette cour. Car Georges- Guillaume, influencé par sa femme et par les Français qui occupent la plupart des charges et offices, s'efforce de copier la magnificence de Louis XIV.

Avecétonnement Mme de Mecklembourg constate cette émulation d'opulence. Elle s'ébahit de voir, dans les antichambres, tant de gardes, de laquais et de pages, des livrées à ce point munificentes, des écuries regorgeant de chevaux splendides, des carrosses au ventre « damasquiné », un théâtre, une troupe d'histrions français, une compagnie de musiciens. Et, aux environs du château, ce sont, singeant le parc de Versailles, des jeux d'eaux, des grottes de rocailles, des promenoirs, des berceaux, des cabinets tondus ouvrant, sur l'horizon, leurs perspectives rectilignes.

La duchesse se préparait à vivre, contrainte et glacée, en une atmosphère d'étroit protestan-

tisme. Elle jouit de toute cette splendeur éparse. Et les bals, les comédies, les jeux, les chasses se succèdent, distraient de la politique et permettent de l'oublier (i). Mais ces divertissements ne constituent que des intermèdes rapides. Bientôt les visages redeviennent graves et la politique reprend ses privilèges.

Mme de Mecklembourg d'ailleurs souffrirait de n'envoyer point à Pomponne et à Louis XIV des assurances optimistes. Ses premières lettres, en effet, contiennent déjà plus que des promesses (2). Tout naturellement elle trouve, en la duchesse Eléonore, une alliée puissante et qui, de longue date, tourna l'esprit de son mari vers la France. Georges-Guillaume, en outre, se montre malcontent de ses relations avec les Impériaux. Il ne demanderait pas mieux que d'être débarrassé de ces amis insupportables et brutaux. Mais s'il le séduit de rompre avec eux, il souhaite effectuer, avec prudence, cette rupture, être garanti contre leurs violences par une protection effective, éviter surtout qu'ils soupçonnent ses démarches actuelles, les mettre,

(1) Grégoire Léti, Abrégé de l'hisloire de la maison sérénissiine el électorale de Brandebourg, avec les portraits des princes et princesses, ministres d'État, officiers, dames el cours

sérénissimes de Brandebourg, Brunswig, Hesse U)87. V.

aussi, Gourville et Pomponne. V. surtout Journalien van Conslanlijn Huygens, III, 1888, pp. 3 et s., Voyage de CelL,

(2) A. E., Mecklembourg, 1667-1698, p. 222, Mme de Mecklembourg à Pomponne, 9 octobre 1678.

lors de la conclusion du traité que Ton discute présentement à Nimègue, en face d'un fait accompli. C'est pourquoi, par la plume de notre héroïne, il réclame, de la part de Pomponne et Louis XIV le secret absolu sur leurs conversations.

Ces derniers souscrivent volontiers à ses désirs, celant même momentanément à Louis Rousseau, leur plénipotentiaire en Hanovre, quelle affaire s'ébauche non loin de sa résidence. Mais le silence de Georges-Guillaume et la discrétion de Louis XIV n'empêchent point les puissances voisines de s'inquiéter. La présence, à Zell, de Mme de Mecklembourg intrigue et alarme. On connaît son esprit remuant et son éternel besoin de parfaire quelque cabale. On se refuse à croire qu'elle se soit exilée pour accorder ses démêlés avec Christian-Louis et lui faire rendre gorge. La chambre de Spire d'ailleurs est saisie de la chicane et tout au plus la duchesse, aidée de Georges-Guillaume, arbitre de ses intérêts, pourrait-elle en accélérer la procédure. Le roi de Danemark croit utile d'expédier le sieur de Bouqueval « afin qu'il découvre la vérité » en ces choses obscures (i).

Mais Bouqueval ne possède pas un flair capable d'éventer les manœuvres de personnages aussi mystérieux. Avant même qu'il soit entré

(1) A. E., Brunswick, XllJ" 126, Rousseau à Pomponne; P 134, Pomponne à Rousseau, 11 et 18 novembre 1G78.

en territoire allemand, d'importantes missives ont été échangées. Mme de Mecklembourg a proposé de marier à un prince de la maison de France, La Roche-sur-Yon, la douce Sophie-Dorothée, fille de Georges-Guillaume et d'Éléonore. Et la négociation du traité d'alliance est déjà entamée. Sur ce point, et bien que la duchesse prétende « les esprits en bon état », l'entente n'est pas complète. Georges- Guillaume ayant vaillamment arraché le duché de Brème à la Suède, aspire à garder par devers lui cette conquête, quitte à substituer, en échange, certaines créances sur la Hollande et l'Espagne. Or Louis XIV tient absolument à ce que la Suède retrouve l'intégrité de son territoire. De là, conflit que Gourville, ami personnel d'Eléonore, s'ingénie, dans la coulisse, à concilier pour le double contentement des parties (i).

Sentant que peut-être, à cause de cette question pendante, la négociation risquerait de pren-

(1) A. E., Mecklembourg, 1667-1698 p. 228, Pomponne à Mme de Mecklembourg, 19 novembre 1678 ; A. G., vol. 580, f" 356 ; vol. 583 f» 191, Louvois à Mme de Mecklembourg, 21 novembre 1678; A. E., Mecklembourg, 1667-1698, ^ 231, Mme de Mecklembourg à Gourville, 11 novembre 1678 ; Brunswick, III, A16, Mémoire à Gourville ;ï" 425, Gourville à Eléonore duchesse de Zell, 22 novembre 1678 ; Brunswick, Suppl. I. 151, 15i, Gourville à Eléonore, 22 novembre 1678 et S. D. A la même époque Mme de Mecklembourg envoie une furieuse réclamation à Pomponne, contre un « sertin pety curé de Soltaire » au duché de Ghàtillon, coupable d'avoir subtilisé un héritage aux pauvres. V. Brunswick, III 419, 13 novembre 1678.

(Ire une tournure défavorable; ayant, d'autre part, épuisé les ressources de sa dialectique, Mme de Mecklembourg s'avise d'un habile subterfuge. Elle sait qu'à Hambourg séjourne, occupant à la fois un poste diplomatique et militaire, François de Pas, comte de Rebenac-Feuquières. C'est un homme prudent, adroit aux controverses, persuasif, fécond en arguments spécieux. Il est en outre, apparenté à Pomponne qui l'apprécie pour les mérites dont il vient de témoigner en de délicates conjonctures. Elle ne l'appelle pas nettement à son secours. Elle lui insinue que, sans doute, avant de regagner la France, il ne regrettera pas d'avoir fait à Zell une promenade d'agrément. Appréhendant qu'il ne refuse, n'ayant pas d'ordres particuliers, elle lui offre de l'introduire officiellement, dans la petite cour allemande, comme un parent de passage. Naturellement Georges-Guillaume n'ignorera pas sa véritable qualité et le but de sa visite (i).

Et Rebenac se laisse tenter. Très ambitieux, avide de se signaler à l'attention royale, il ima-

(1) Lellres inédites des Feuquières, IV. 247. En cette lettre, Rebenac (Il novembre 1678) prétend que Zell, de son côté, l'aurait convié à venir, par rinterraédiaire du sieur de Malortie, colonel de ses troupes. Mais Pomponne, I, 358, affirme que toute initiative revient à Mme de Mecklembourg. Pour les négociations qui vont suivre, en outre des documents inédits, nous nous referons aux deux ouvrages précités. V. sur les faits précédents. A. E., Brunswick, III, 429, Rebenac à Pomponne, 28 novembre 1678 ; Mecklembourg, 1667-1698 p. 233, Mme de Mecklembourg à Pomponne, 28 novembre 1678.

gine de suite qu'il peut aisément, sur un terrain à l'avance préparé, jouer un rôle avantageux. A peine arrivé, il inspecte les choses et les gens, interroge, s'insinue jusqu'au fond des cœurs. Autour de Georges-Guillaume, il discerne les sentiments de la duchesse Eléonore, acquise à la France, désireuse d'y établir sa fille, pour ne l'exposer point, en cas de veuvage, aux injures et aux vilenies d'Osnabruck. Il profite pour converser avec elle, en présence de Mme de Mecklembourg, de toutes les occasions. Les jours passent. Le duc de Zell, traqué par cette femme qu'il enveloppe de tendresse, manifeste déjà moins d'intransigeance relativement à la Brème.

Un matin, au retour de la chasse, il tombe dans le conciliabule perpétuel que forment les trois complices. Il se mêle gaiement à leur causerie. Et comme on l'interpelle toujours sur le même sujet et pour les mêmes motifs :

— Il est bien rude, dit-il, de rendre ce qu'on possède depuis si longtemps, mais puisqu'il le faut, il y a du plaisir que ce soit en considération du seul Prince qui mérite la vénération et l'CvStime de tout le monde. On m'a proposé de l'argent mais cela ne me touche pas parce que j'en ay... Il n'y a, pour cette affaire de la Brème, que mon honneur à mettre à couvert. Trouvez-moy, monsieur le Comte, une bonne raison, et je me rends...

— Hé bien, Monseigneur, repart Rebenac, je vous la trouveray bientôt.

Et il excite en lui tour à tour son amour-propre et son intérêt. Il lui montre que, s'il ne rend point la Brème à la Suède, ce sont les espoirs de traité évanouis, la continuation de guerres absurdes, la ruine progressive. Et que gagnerat-il à persévérer dans cette attitude? L'estime d'alliés susceptibles de le trahir à toute heure.

— Peste soit des maroufles, s'écrie le duc... Je ne veux jamais entendre parler d'eux ni de leur boutique ! Il n'y a que le Roy seul qui mérite un serviteur comme moy et s'il n'en veut point, je ne m'attacheray à personne.

Suivent quelques « discours de gayeté ». Puis comme la question de Brème va soulever encore des contestations, la duchesse Éléonore brusque les choses :

— C'est bien à quelques misérables villages qu'il faut songer, dit-elle. Suivez une bonne fois le penchant que vous avez de plaire au Roy et vous verrez ce qu'il fera pour vous. Abandonnez un fatras d'alliés qui ne sauront que vous réduire à la misère !

— Mon Dieu I la bonne parole que vous ditesla, madame, approuve Rébenac souriant.

Et le duc :

— Ah ! Ah ! je vois bien que je suis dans un bois. Je n'ay qu'à me bien défendre! Voyez ces diables de femmes, comme elles parlent!...

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Or ces « diables de femmes » contribuent fortement à atténuer ses prétentions. Mme de Mecklembourg» a du pouvoir, écrit Rébenac à Pomponne,... elle sera utile... .J'ai trouvé mesme qu'elle donnait à ses hostes des espérances que je croiois trop hautes. Mais il sera facile de les en désabuser... » La duchesse est, en effet, possédée d'un si violent désir d'atteindre le but désiré que volontiers elle promettrait la lune. Heureusement Rébenac oppose un contrepoids à cet enthousiasme. Il sent parfaitement que si le roi se tient « fermé», Georges-Guillaume se résoudra peu à peu aux concessions. Son penchant pour la France est évident. « Un peu d'argent et beaucoup d'honnestetés » triompheront de ses dernières hésitations (i). Seul Bernstorfl serait à craindre.

Étrange attitude, en vérité. Cinq ans ont passé depuis que Mme de Mecklembourg, pour le sauver de la misère, envoya ce véhément jeune homme au duc de Zell. Elle le retrouve premier ministre du duché. Il lui doit, ce semble, de la reconnaissance. Mais devenu sec et grave, il oublie l'enchantement du passé. Nulle émotion en lui. A peine paraît-il reconnaître cette princesse qu'il tint frémissante contre son cœur. Il ne vit plus que pour l'intérêt et pour la gloire. Mme de Mecklembourg

(1) A. E., Brunswieli, III, 431 et 433, Rébenac à Louis XIV et à Pomponne, 30 novembre 1G78.

n'aura point d'adversaire plus décidé à combattre ses projets. Heureusement il jouit d'un mince crédit. Momentanément, il se borne à distribuer des conseils que l'on n'écoute guère. Louis XIV vient d'envoyer à Rébenac, pour récompenser sa perspicacité, des pouvoirs l'accréditant à Zell. Cela n'empêche pas d'ailleurs ce dernier de demeurer, aux yeux de tous, et sur le désir même de Georges-Guillaume, le parent de Mme de Mecklembourg. Par mesure de prudence, il se rend à Hambourg pour y attendre les instrue tions du roi(i). Or, tandis qu'il y croque le marmot, notre héroïne multiplie les correspondances heureuses :

Rien n'est égal, écrit-elle, à la vénération que (M. le duc de Zell) a pour Sa Majesté. Je ne doute pas que si la paix (de Nimègue) se fait qu'il ne parte exprès pour l'aller admirer. J'ai le poumon usé à force d'en dire les merveilles et l'on passe les journées à imaginer le plaisir d'un voyage en France (2).

- Or il faut déchanter bientôt. Rouqueval, ambassadeur de Danemark, finit, après maintes velléités d'arriver à Zell, par arriver réellement. Cet homme, fort galant à l'égard de Mme de Mecklembourg, à la vérité s'en méfie comme de

(1) A. E., Brunswick, III, 439, 440, 442, 443 ; Mecklembourg 16G7-1698, pp. 229, 235, 241 ; A. G., vol. 581, f" 286.

(2) A. G. vol. 594, f" 49, Mme de Mecklembourg à Louvois, 8, décembre 167S.

la peste. Il cherche à la circonvenir. Il n'en obtient que des impertinences lorsqu'il tient sur la France des propos détestables.

Et vingt autres ambassadeurs tombent sur la principauté comme des sauterelles sur un champ. Le plus important, c'est un R. P. Rocas, évêque de Tina, flamand d'origine et disert autant qu'un gascon, onctueux, fielleux, vipérin, brigand revêtu d'un froc. L'empereur le décoche de Vienne, sachant que lui seul empêchera Georges- Guillaume de quitter son parti. Effectivement le prélat prend aussitôt la tête de la cabale. Pour Bouqueval, Mme de Mecklembourg s'en débarrassait aisément en le faisant inviter à des chasses alors qu'il sollicitait des audiences. Ces expédients ne réussissent plus avec le plénipotentiaire impérial. Des luttes sourdes s'engagent. Georges-Guillaume hésitant, tiraillé de tous côtés, s'impatiente de ne plus revoir Rébenac, se juge méprisé, ne sait plus que répondre à des questions directes, cache encore, sans que personne ajoute foi à sa parole, ses engagements avec la France. En ces circonstances difficiles, la duchesse, secourue par Mme Eléonore, montre une fermeté incomparable :

Je ne sçaurois assez vous dire, écrit, Rebenac à Pomponne, combien Mme de Meckelbourg est utile et comme elle fortifie l'esprit de M. le duc de Zell contre les propositions qui luy sont faites de toutes

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parts, lesquelles toutes peu solides qu'elles scient, dans le fonds, sont pourtant si avantageuses en parolle qu'il seroit dangereux qu'il s'en laissast esbranler (i).

A la nuée des plénipotentiaires qui incrimine sa présence, elle fait publiquement profession de n'être là que pour récupérer sa dot injustement retenue par Christian-Louis, Elle parvient, de cette sorte, à les rassurer et, sauf les opiniâtres, ceux de Danemark et de Brandebourg, ils quittent Zell dupes de ses affirmations h). Certaine, dès lors, que Georges-Guillaume, délivré de ces parasites, attendra patiemment le retour de Rébenac, elle décide de revenir à Osnabruck (3). Le dessein de réconcilier Ernest Auguste avec Georges-Guillaume et Sophie avec Eléonore ne l'a pas abandonnée un instant. A la vérité les deux frères inclineraient vers cette solution de leurs démêlés. Mais les femmes se haïssent furieusement. Les choses étant en cet état, il paraît quasiment impossible de rétablir, en cette famille, la concorde détruite. Mme de Mecklembourg ne croit rien impossible en ce monde. « De mon naturelle, écrit-elle, je suis née for pacifique ». Et ce qu'elle imagine, c'est

(1) A. E., Brunswick, III, 203,2.05,446,454, 455; A/ec/i/e7?z6ourg', 1667-1698, p. 230, 245, 253.

(2) A. E., Mecklembourg, 1667-1698, p. 261, Mme de Mecklembourg à Pomponne, 9 janvier 1679.

(3) A. E., Brunswick, XII, f"' 174, 182, 213, 218, Rousseau à Pomponne, 12 et 19 décembre 1678, 3 et 6 janvier 1679.

d'échafauder le rapprochement des parents par ie mariage des enfants. De cette Sophie-Dorothée dont elle n'a pas réussi à faire l'épouse du prince de la Roche-sur- Yon, elle espère faire l'épouse bienheureuse de Georges-Louis, fils aîné de M. et Mme « l'évêque ».

Espérance vite dissipée. Dès les premières avances, Ernest-Auguste et Sophie indiquent que la jeune fille leur semble, à tous les points de vue, « fort au-dessous » du jouvenceau. Cette prétention bouffonne, en d'autres temps, égaierait Mme de Mecklembourg. Elle insiste cependant et graduellement arrive à ce que l'on envisage le projet comme réalisable. Mais alors les prétentions prennent une tournure matérielle. On demande que la fiancée apporte en dot deux forteresses et cent mille écus de rente. La duchesse comprend qu'en affichant de pareilles exigences, on veut assurer par avance à Georges- Louis l'héritage de Zell susceptible de lui échapper si Mme Éléonore met au monde un garçon (i). Elle pense néanmoins déterminer ses amis à adopter une attitude moins hautaine. Les événements ne lui en laissent pas le loisir.

(\) Memoiren der llerzogin Sophie précités, p. 111; A. E., Mecklembourg, 1667-1();)8, p. 266, Mme de Mecklembourg à Pomponne, 16 janvier 1679. Tout en conduisant avec lucidité ces affaires, Mme de Mecklembourg se préoccupe aussi, à ce moment, d'un mariage entre sa nièce, fille du duc de Luxembourg, et un prince d'Otfrise. « Il a, dit-elle de ce dernier, pîus de deux cens mil escus de rante et le plus beau paiis que l'on soroit voir. »

Rébenac et Georges-Guillaume la rappellent, en elîet, en toute hâte. Les instructions de Louis XIV sont parvenues à Hambourg. Le plénipotentiaire français n'ose sans elle, se présenter à Zell où il se trouverait comme un « cor sans àme », ne pouvant plus arguer de sa parenté commode. Elle accomplit, d'une traite vertigineuse, le voyage. Et les conférences recommencent, dans sa chambre, sous sa tutelle souriante.

Louis XIV persiste énergiquement dans son vœu que la Brème soit rendue à la Suède. En échange Georges-(juillaume recevra des écus dont le nombre lui paraît insuffisant. Il demandeà réfléchir. Il sermonneMme Eléonorequi, au cours des discussions, soutient Rébenac avec une chaleur capable de compromettre la réussite de la négociation. On le sent près de fléchir. Les paroles obligeantes de Sa Majesté l'émeuvent jusqu'aux larmes. Pourtant la renonciation à sa conquête lui coûte comme une lâcheté. Avant de s'y résigner, il souhaite en référer aux princes de la maison de Brunswick.

Cet atermoiement navre Mme de Meckljmbourg et Rébenac, Ils craignent autant les réponses venimeuses d'Osnabruck que celles ironiques de Hanovre. La duchesse écrit lettres sur lettres à M. et Mme « l'évêque » cependant que le plénipotentiaire agit, par l'intermédiaire de Rousseau, auprès de Jean-Frédéric. Bern-

m'"'^ de mecklembourg ambassadrice 285

storff contrecarre les désirs de Rébenac en des termes tels que l'envoyé de France en informe Georges-Guillaume. Un moment les esprits s'échauffent à tel point que Ion se prépare à interrompre les conférences. Enfin, pour vaincre l'entêtement de l'un et stimuler l'initiative de l'autre, on promet à Bernstorff une ronde somme d'argent et à Mme Éléonore un présent splcndide après la signature du traité.

Dès lors le premier ministre adoucit ses formules qui prenaient jusqu'à l'heure l'apparence continuelle d'injures. Tandis qu'il assiste dun cœur attendri aux rendez-vous où Rébenac convie le résidant de Suède Puffendorff, Mme de Mecklembourg apprend que l'évêque d'Osnabruck et sa femme visitent leurs parents de Hanovre. Belle occasion pour y obtenir une adhésion collective au traité de Zell. Elle se met immédiatement en route :

Mme de Meckelbourg, écrit Rousseau, est ici depuis avant hyer soir. Elle y a esté receue avec beaucoup de cérémonie. MM. les ducs et Mmes les duchesses de Hanover et d'Osnabruck sont allés audevant d'elle à un quart de lieue d'icy avec un grand cortège de gardes, de carrosses et de chevaux de main. Tous les officiers de cette cour esloient aussy à cheval et elle est entrée dans la ville au bruit du canon qu'on a tiré à trois diverses fois sur les remparts. Enfin on n'a rien oublié pour la bien recevoir et elle respond de son costé à ce bon accueil avec

une manière honneste et engageante dont on est charmé.

Notre héroïne connaît depuis longtemps les habitudes de cette cour. On y boit, on y mange, on y fait l'amour. Il sied surtout, si l'on y veut réussir quelque entreprise, d'étaler du faste, de rejeter toute pudibonderie, de manifester une jovialité tonitruante. La princesse Bénédicte approuve que l'on mène, en allégresse, l'existence. Elle prêche d'exemple. Jean-Frédéric, son mari, l'éduqua sur la nécessité de jouir partout et toujours. Jean-Frédéric, c'est un descendant authentique de Silène, visage vermillonné, vulgaire, constellé de pustules, prunelles rondes de grand-duc, nez rosé par la vertu du vin, menton à triple étage, bedaine prodigieuse sur des jambes grêles (i).

Il veut de suite, et avant d'entamer la moindre causerie, fêter la présence de Mme de Mecklembourg. Il importe, en effet, d'éblouir cette Française qui, plus tard, rendra compte à Louis XIV des bons procédés que Ton eut à son égard. On joue pour elle un opéra italien à grand renfort de machineries. On organise, parce que le car-

(1) B. N., Déparlemenl des Estampes, N.2. 7125, Porlrails de Jean Frédéric de Brunswick-Hanovre. Sur le voyage de Mrae de Mecklembourg à Hanovre, V. A. E., Brunswick, XII» f 242, »58, 261, 269, 2?!, 27.5, Rousseau à Pomponne, 23 janvier, 3, 6, 10, 13 et 17 février 1679; XIV, f° 102, Rébenac à Pomponne, 10 février 1679; Mecklembourg, 1667-1698, f" 283- 292, Mme de Mecklembourg à Pomponne, 10 et 13 février 1679.

naval y invite, une « Wirtschafft », mascarade formidable, spéciale à cette cour et contre laquelle le clergé tonne en chaire (i).

A la vérité cette débauche ne séduit pas la duchesse autant qu'on le suppose. Son éducation ne la prépara point à se prêter aux caresses et aux « chatouilles » dont les plus altières dames hanovriennes s'échaufïent et se satisfont. Elle rougit de sentir des mains étrangères pénétrer, sans y être attendues, son intimité. Elle endure cependant ces libertés sans murmure. L'enchantement qu'elle simule prédispose Jean-Frédéric à l'entendre.

Les propos austères succèdent auxfolàtreries. Rébenac, venu, sur sa prière, Paide à gagner ce prince insouciant. Il lui communique, en outre, le texte du traité dont on vient d'arrêter défmitivement les articles et dont la maison de Brunswick tout entière (2) agrée maintenant l'esprit et la lettre (3).

(1) Mme de Mecklembourg nous fournit tous ces détails dans ses lettres. V., en outre, Briefwechsel der Herzogin Sophie von Hannover mit ihrem Brader, édit. Bodeman, 1886, p. 343.

(2) Le duc de Wolfenbuteldont il est à peine question dans les lettres et dont nous avons conséquemment peu parlé, bénéficie également des avantages de ce traité. V. ci-dessous, V. aussi, BranKwick, XIV, f" 164, Louis XI V à Antoine- Ulrich de Wolfenbulel, 14 avril 1679.

(3) Le texte intégral du traité se trouve dans A. E., Brunswick, XIV. f°» 64 et s. et Suppl. 1, 155 et s. Le dit traité est daté du 26 janvier 1679. Il est signé par Rébenac, Bernstorff, Heimbourg. Mme de Mecklembourg caressa, un instant, la pensée d'y apposer sa signature, mais elle y renonça bientôt.

Pour que la joie de Mme de Mecklembourg fût complète, il faudrait que les dissensions d'Osnabruck et de Zell fussent définitivement apaisées. Elle profite des circonstances. Elle remet sur le tapis l'idée d'un mariage entre Sophie-Dorothée et Georges-Louis, proposant une combinaison nouvelle d'après laquelle l'héritage de Zell, même s'il naissait un garçon, reviendrait aux jeunes époux. Cette combinaison, dit-elle, « atout adoucy ». Elle obtient même que l'évêque écrive une missive « tandre à M. son frère ». « 11 y a plus de trois anée, ajoute-t-elle, que cela n'estoit arivé. » (i)

Par ce traité, les parties conviennent de cesser toutes liostilités, de respecter les conventions antérieures de la paix de Westphalie. La maison de Brunswick s'engage à observer la neutralité en cas de guerre, à rendre à la Suède le duché de Brème, moins un bailliage désigné, à refuser le passage de ses États aux troupes ennemies de la France et de la Suède. En échange la couronne de France lui devra protection et lui versera une somme de 300.000 écus. V. sur les faits qui précèdent, largement résumés par nous V. A. E., Brunswick, XII, f»^ 213,230, 235, 244,266; XIV, f'^ 9, 10, 26, 36, V», 41, 45, 45, 46, 48, 56, 60, 63, 74, 77 ; Mecklembourg, 1667- 1698, fo»273, 275,278, 281 ; A. G., vol. 618, P 113. Y. aussi,' Lettres inédites des Feuquières précitées, IV, passini ; Pomponne, I, 357 et s. En une lettre (Brunswick, XIV, f" 86), Rébenac s'excuse d'envoyer à Louis XIV un acte rédigé en bi mauvais français. Il explique que Bernstorff a voulu absolument en faire « son chef-d'œuvre». « J'ay mieux aimé, ajoute-t-il, que le traité fut écry en meschant français que de recommencer une contestation. »

(1) A. E., Mecklembourg, 1667-1698, f" 296, Mme de Mecklembourg à Pomponne, 17 février 1679. V. aussi, Ibid., p. 301, Jbid., 20 février 1679. Madame, duchesse d'Orléans, condamne, en ces circonstances, l'intervention de notre héroïne. V.

Il lui tarde, dès lors, de revenir à Zell, Elle commande les relais de son carrosse. Mais au moment du départ, on lui annonce que Jean-Frédéric fait fermer et garder les portes de la ville. Il la supplie de demeurer encore quelques jours. Cette sollicitude affectueuse la touche et l'ennuie à la fois. Et lorsqu'on lui rend sa liberté, exposée aux rafales cuisantes des landes lunebourgeoises, elle sent la fièvre et le rhume la saisir. Obligée de s'aliter, dès l'arrivée au château de Zell, elle s'étonne et gémit de ne recevoir point les témoignages de la satisfaction royale. « Je proteste que pour cela, dit-elle, j'aurois sacrifié tout le Mecklembourg sy il avoit esté en mon pouvoir. »

Et Rebenac, envoyant le traité à la ratification de Louis XI V, écrit :

« Mme la duchesse de Mekelbourg mériteroit, en vérité, que le Roy voulust reconnoistre son zèle par quelque marque d'amitié. Cela luy atlireroit la considération d'une maison qui a grande confiance en elle et auprès de qui elle peut continuer de rendre au Roy des services considérables dans les veues que l'on a d'un engagement plus estroit avec ces Princes. Ce que je vous en dis est parce que cela me paroistainsy et que Mme la duchesse de Mekelbourg le désireroit de son coslé avec une grande passion (i).

Lettres nouvelles et inédites de la Princesse Palatine, édit. Rolland, s. d., p. 19.

(1) A. E., Brunswicii, XIV, f' 86. Rebenac à Pomponne et à

Or Louis XIV aurait mauvaise grâce à n'être point satisfait. Ses lettres le manifestent bientôt. Elles apportent à chacun son encens particulier. Mme de Mecklembourg hume le sien avec délices. Ses transports de reconnaissance « approchent de la folie ». Et, dit-elle à Pomponne, « sy j'estois plus jeune et plus belle, cela seroit bien terible à prononcer, mais Ton peut dire avec regret que je puis parler sans rien asarder et me servir de vostre entremise pour protester à S. M. qui je viveray et mouray dans les mêmes sentimens )>. L'heure même lui semble bonne pourjustifier sa conduite durant la Fronde. « J'estois déclarée pour la paix et lorsque l'on m'a exsillée, il fut dit, dans le conseil, que je ne Tavois pas mérité... M. de Chatoneuf dit que l'on m'oroit deu recompansé de la manière que j'avois agy. C'est une méchante affaire que de parler de telles dattes, mais le roy estoit si jeune qu'il ne savoit les choses que par le rapor des ennemis ou de sertaines jans qui, par des intérests cachés, ne les disoient pas véritables. C'est trop vous importuner, mais sependant cela m'a toujours tenu au cœur. Je vous serois obligée que S. M. en soitinformée » (i).

Louis XIV, 17 février 1679. Dans la même lettre, il se préoccupe des cadeaux que Ton doit faire à la duchesse de Zell, des 4.000 écus et des 1.000 autres à distribuer aux ministres de Zell et de Wolfenbutel. V. aussi, Mecklembourg, 1667-1698, f« 301, Mme de Mecklembourg à Pomponne, 20 février IQ79. {l)A.E., Mecklembourg, l<jC}7-li398 f° 307,;V/me de Mecklembourg

Cependant Mme de Mecklembourg se rétablit lentement, soignée avec dévouement par le duc et la duchesse de Zell. Elle partage leurs angoisses. Louis XIV ratifîera-t-il le traité? Depuis de longues semaines, Rebenac attend à Hambourg cette ratification dont le retard paraît inexplicable. Il l'apporte enfin, pleine et entière. Les courriers s'étaient stupidement égarés en route. Georges-Guillaume pâlit de plaisir lorsque notre héroïne, entrant dans sa chambre oii il « couche avec Mme sa femme », la lui tend en souriant. « Nous en avons eu tous, dit-elle, une joye très sensible ». Pour extérioriser cette joie, on boit solennellement à la santé du roi. Et l'on organise des fêtes. La gaie et charmante princesse d'Oottrise, la comtesse de Kœnigsmark, diverses nobles dames suédoises, récemment advenues, y participent. Mme de Mecklembourg méprise le luxe de ces personnes. « Quand on a esté à Saint-Germain et à Versailles, s"écrie-t-elle, tout paroit peu de chose surtout les pierreries qui ne sont que très médiocres ». Néanmoins elle prodigue à toutes et à tous les paroles complimenteuses. Elle se félicite de constater parallèlement à la béatitude de Georges-Guillaume,

à Pomponne, mars 1679. V. aus?i, Brunswick, XIV, l"* 97, 101, 108, Louis XIV el Pomponne à Rebenac et à Georges-Guillaume, 2i et 28 févrip.i' 1079. La nouvelle des négociations de Mme de Mecklembourg à Zell se répandit bientôt en France. V. Correspondance de Roger de Rabutin, comle de Bussy, IV, 321,

celles des princes et des villes bénéficiant des avantages du traité. L'évèque de Munster et le bourgmestredeHambourgmultiplient les preuves de leur contentement.

Quanta « M. le duc de Olesetain (Holstein), raille-t-elle, (il) m'a... juré qu'il alloit estre attaché au service du roy, qu'il me priet de l'an assurer et qu'il avoit regret d'avoir servi depuis vingt tannée contre S. M. puisqu'il avoit agréé qu'il eust esté compris dans le trété de ses cousins. Enfin l'on ne peut douter de ce qu'il m'a dit, car la première lois il estoit à jun (jeun) et la segonde, il estoit sy hivre qu'il me vouloit embrasser à tout momens. » (i)

Cependant quelques ombres passent sur cette générale félicité. La Suède tergiverse et hésite à ratifier elle-même le traité qui la favorise. Elle s'offense que, dans sa rédaction, Louis XIV se soit adjugé le pas sur Charles XL Rien, prétendelle, ne l'y autorisait. Cette question de préséance, dont Mme de Mecklembourg souligne le ridicule, menace de tout gâter. Car le potentat du Nord émet la prétention de rédiger à son tour un traité où il occupe la première place, traité

(1) A. E.,Meoklembourg, 1667-1698 f° 331, Mme de Mecklembourg à Pomponne, 24 mars 1679. V. aussi, Ibid. p. 315 et 323. Ibid., 3 et 17 mars 1679. V. également, Ibid., p. 347, Ibid., 8 avril 1679. A cette époque, elle fait des démarches pour marier, au comte Gaspard de Chavagnac, sa nièce, Marie- Thérèse de Valençay. Sur cette dernière affaire, v. également, Brunswick, XIV, f" 223, Rebenac à Pomponne, 28 avril 1679 ; Correspondance de Roger de Rabulin, comte de Bussy, IV, 469.

que Georges-Guillaume refuse catégoriquement designer. Heureusement les diplomates arrangent amiablement cette bizarre chicane.

Les difficultés semblent donc aplanies et le duc de Zell va procéder lui-même à la ratification du traité lorsque, à nouveau, la nuée des ambassadeurs fond sur lui de tous les points de Thorizon. Le comte de Rabat, venu de Vienne, s'évertue inutilement à empêcher cette ratification. Le sieur d'Haxtousen, délégué du Danemark, commence par dénigrer Tefficacité de la protection française. Mais Mme de Mecklembourg démêle que la jalousie seule l'excite à ce dénigrement. A la vérité lui aussi souhaiterait emporter à son maître la certitude d'une semblable protection. Il le lui confie bientôtaprès et la duchesse, transmettant la confidence à Pomponne, conseille de l'amadouer de « quelque petite douceur ». Mais si quelque pitié l'anime en face du sieur d'Haxthousen, désolé de l'insuccès de ses tentatives à Zell, jamais elle ne manque d'infliger au sieur de Bouqueval, autre Danois, les camouflets que méritent ses fanfaronnades. Cet homme revient, un jour, de Nimègue, empli de son importance. Il ignore encore quels engagements lient Georges-Guillaume à la France. Il espère, à laide de sa faconde, le déterminer à l'alliance septentrionale. Mais la présence de Mme de Mecklembourg gêne ses mouvements. C'est pourquoi, pensant lui démontrer, et sa

294 MADAME DE GHATILLOX

propre ténacité et Tiiianité de ses démarches, il s'exclame publiquement :

— Mme la duchesse de Mecklembourg me plaît beaucoup, mais je crains qu'elle ne perde les affaires du roy mon maistre. Cependant je ne partiray pas que je n'aie fait signer mon traité.

— Ny moy le mien, répond la duchesse en exhibant un papier où s'alignent les articles de la convention franco-brunswickoise.

Le bonhomme pense s'évanouir de confusion. Néanmoins il assiste à la cérémonie au cours de laquelle Rebenac remet à la duchesse Eléonore les joyaux dont Louis XIV récompense ses plaidoyers efficaces (i). Impuissant à grapiller le moindre profit politique, il considère, amèrement, les manèges du même Rebenac négociant maintenant, et sans désemparer avec la maison de Brunswick, un traité d'action guerrière contre le Brandebourg. Notre héroïne participe à ce nouvel accord, un instant interrompu, puis repris et appuyé par les démonstrations militaires du maréchal de Créquy. En outre de subsides importants pour l'entretien de ses troupes, d'une part dans les conquêtes futures, Georges-Guillaume demande, avec une insistance puérile, la

(1) Le duc de Zell se montra fort touché de ce présent qui fut remis dans des conditions divertissantes. En revanche il voulut offrir à Rebenac une bague de 5.000 écus. Mme de Mecklembourg ne parait avoir rien reçu, pas plus de la part delà maison deBrunswick que delà partde la cour de France.

:m'^'' de mecklemboubg ambassadrice 295

qualification de frère dans les lettres et le titre d'ambassadeur pour ses diplomates. Rebenac manœuvre sur ces bases et Mme de Mecklembourg se charge de persuader aux ducs de Hanovre et d'Osnabruck la nécessité d^un contrat similaire (i). Jean-Frédéric écoute volontiers ses avis. Ernest- Auguste, au contraire, flotte entre son intérêt et ses ressentiments. Ni lui ni sa femme, malgré les épistoles tendres échangées précédemment, n'acceptent encore la mésalliance du duc de Zell. De son côté, Mme Eléonore les exècre. Le mariage projeté de Georges-Louis avec Sophie-Dorothée n'a point été consommé à cause de ces haines persistantes. En outre, Mme d'Osnabruck vient d'envenimer l'éternelle dispute en se moquant du riche cadeau offert par Louis XIV à la « demoiselle de Poitou ».

De telle sorte que Mme de Mecklembourg prodiguant les llatteries à M. et Mme « l'évêque », pour les encourager à s'associer au traité d'action, s'aliène brusquement Eléonore et Georges- Guillaume. Rebenac constate mélancoliquement les froideurs de ces derniers :

(1) A la même époque, Mme de Mecklembourg essaie, sans succès, dallier à la France le duc de Lorraine jusqualors combattant de concert avec les Impériaux. Elle transmet ses desiderata à Louis XIV et à Pomponne. V. A. E. Mecklembourg. 1667-1698 f°« 351, 375, 377, 380, 400. Elle possède, auprès de la plupart des princes, des créatures à sa dévotion qui la renseignent sur leurs actes, notamment à Zell (Bernstorfl), à Hanovre (l'abbé Balaty), en Lorraine (personnage non dénommé).

296 MADAME DE CHATILL)N

« Toute mon application, dit-il, est à en empescher l'effect, mais il m'a esté impossible par l'aigreur qui s'y est insensiblement fourée... Il y a plus de trois mois que j'en avertis Mme la duchesse de Mekelbourg, mais elle a voulu en cela suivre ses propres sentimens... J'espère qu'on poura encore raccommoder la chose, mais je doute fort qu'on puisse restablir l'ancienne confiance (i).

Louis XIV tient vivement à ce qu'une brouille ne suive pas ces froissements. Il l'indique à Rebenac. Mais sans doute ce dernier a-t-il exagéré des faits insignifiants. Bientôt, en efîet, notre duchesse, pour faciliter à ses hôtes une entrevue secrète avec Créquy, invente toute une mascarade. Eléonore, à ses côtés, dans son carrosse, passe pour sa dame d'honneur et Sophie-Dorothée pour l'une de ses filles. Derrière, en équipage modeste^ Georges-Guillaume les accompagne incognito comme un simple gentilhomme. Discrètement, afin que l'armée française se présente « leste et comme il faut » devant les augustes spectateurs, elle a fait, à l'avance, prévenir le maréchal.

Ainsi, sur cette facétie, se terminent ses relations avec la cour de Zell. Le duc et la duchesse

(1) A. E, Brunswick, XIV, f"^ 60, 86, 97, 101, 104, 108, 110, 114, 121, 123, 124, 125, 128. 139, 146, 158, 162, 183, 204, 223, 225, 227, el s., 242, 248, et s., 258, 274, et s., 281 ; Meckleinboiirg, 1667-1698, f"* 301, 307, 315, 323, 327, 331, 340, .351,. 355, 357, .360, 365, 375, 377, 380, 387.

tentent bien encore de la retenir auprès d'eux. Mais la nostalgie de la France où ses affaires « périssent par son absaiice » la gagne peu à peu (i). Au surplus sa présence cesse-t-elle d'être nécessaire en Allemagne. Battu par Créquy, l'électeur de Brandebourg vient de conclure la paix avec Louis XIV (2). Le traité d'action n'a donc plus sa raison d'être.

Tandis que Georges-Guillaume et Eléonore se rendent, en compagnie de Rebenac, aux eaux de Pyrmont, elle se dirige vers Francfort, se rapprochant ainsi de la chambre de Spire devant laquelle elle introduisit une procédure contre son- mari. Elle reproche toujours, en effet, à ce dernier d'utiliser à son profit les revenus de sa dot et de ne lui payer point son douaire. Avant de se lancer en la procédure présente, elle essaya vainement de raisonner Chrislian-Louis. Il ne répondit point à cette prévenance. Elle le sut,

(1) Elle apprend, en outre, la mort de Mme de Longueville « Cela me met, écrit-elle, dans un tel déplaisir que je crois à tout moment qu'il m'en va arriver autant, de sorte qu'il si l'aut préparer » V. A. E., Mecklemhourg, 1667-1698 f" 387, Mme de Slecklemhourg à Pomponne, 11 mai 1679.

(21 Le traité l'ut signé à Paris le 29 juin 1679. V. Pomponne, I, 309,310. 'V, aussi, A. E., Brunswick, XY, f'^SBet s., 59 et s, 7i, 95, ]04. En reconnaissance de leur honorable attitude, Louis XIV accorda aux princes de la maison de Brunswick, par acte de juillet lG7i), (Brunswick, XV, f° 11-1) les mêmes marques d'honneur qu'aux électeurs. Ils furent désormais, comme ils l'avaient souhaité, traités de frères dans les lettres et leurs envoyés se parèrent du titre d'ambassadeurs. V. également, sur les faits précédents, Brunswick, XV, f"» 33, 37, 70, 76; Mecklembourg, 1667-1698, f-^ 387, 390, 400, 407.

298 MADAISIE DE CHATILLON

réfugié à Hambourg, assassinant Louis XIV de ses requêtes (i), désœuvré, pitoyable.

S'il avoit fait son personnage dans cette guerre, écrivait-elle, je luy aurois donné de mon sang, glorieuse comme je la suis. Mais puisqu'il se contente d'estre un bourgeois dans les grandes villes, cela ne respond pas au cœur que Dieu m'a donné... Sy bien qu'il vaira que quand on prand une fdle de la maison de Montmorency, que l'on n'a pas deux plésirs à la fois, celuy de la maltraiter et celuy de ne luy pas faire justice.

Instruite, d'une part, de ses desseins qui consistaient tantôt à se remarier sans divorce préalable, tantôt à aller en Italie « se faire cardinal », n'obtenant pas, d'autre part, que les plénipotentiaires de Nimègue se décidassent à discuter son litige conjugal, elle résolut, nous l'avons dit, d'évoquer celui-ci devant la chambre de Spire. Sans doute Christian-Louis, rebelle aux sentences du Chatelet de Paris, n'oserait-il point contrevenir à celles des juridictions allemandes. Successivement tous les princes, et même l'électeur de Brandebourg, approuvèrent la conduite de notre héroïne. Un instant, forte de ces approbations, fatiguée des lenteurs de la justice impériale, elle songe à investir, avec quelques troupes, une place du JVIecklembourg. Mais il eût pu s'ensuivre de graves inconvénients.

(1) A. E., Mecklembourg, 1667-1G9S, f-s 265, 303, 305,336,337, 343, 345, 369, 416, 418, 422.

m"^'^ de mecklembourg ambassadrice 299

C'est pourquoi elle préfère houspiller en personne les magistrats chargés du procès, certaine d'en accélérer le dénouement.

Effectivement, à peine arrivée à Francfort, elle cueille sur toutes les bouches des paroles réconfortantes. Jean-Hugues d'Orsbeeck, électeur de Trêves, premier juge, la recommande comme sa sœur. En quelques jours, sous son impulsion, on rend une sentence qui confirme purement et simplement celle de Paris (i). Avant de la signifier par huissier à Christian-Louis, Mme de Mecklembourg lui écrit pour l'engager à se soumettre. Mais, impatiente plus que jamais « de faire la révérence » à Louis XIV, elle n'attend pas sa réponse. Appelée à nouveau par les Osnabruck, elle discerne chez la duchesse Sophie une extrême envie de l'accompagner en France(2). Elle l'aide à motiver, auprès d'Ernest-Auguste, l'utilité de ce voyage. On emmène la jeune Sophie-Charlotte dont on espère encore que la beauté touchera le cœur du Dauphin (3). Et l'on s'embarque à Amsterdam.

(1) A. G., vol. 594 f" i9;A.E., Mecklembourg, 1667-1698, f«257, 301, 307, 315,338,347, 349, 370. Nousavons déjà (chap. VI)donné des renseignements sur la sentence du Châtelet de Paris.

(2) Sur son passage à Osnabrucii, v. A. E., Brunswick, XIII, f" 171, Rousseau à Pomponne, 24 juillet 1679.

(3, A. E., Mecklembourtj. 1607-1698, f"» 404, 410, Mme de Mecklembourg à Pomponne, 8 et 19 août 1679 ; Memoiren der lierzogin Sophie, précités, p. 111. Ce projet de mariage, longtemps caressé par Mme de Mecklembourg et par Sophie d'Osnabruck, n'avait aucune chance d'aboutir et n'aboutit pas en eflet.

On peut dire que nous eûmes vent en poupe, raconte Mme « révoque » dans ses Mémoires^ car la vieille Madame Witliypole, qui m'avoit voulu accompagner, en lâcha bonne quantité. Mme de Meclenbourg ne pouvoit souffrir les amitiés que je faisois à cettebonne femme que l'âge avoit rendue désagréable pourelle,mais non pas pour moyqui la regardois toujours, malgré ses venluosités, comme une personne qui avoit eu un grand soin de moy dans ma jeunesse.

Nous la laissâmes à Leide où M. d'Avaux, ambassadeur de France, entra dans nostre barque fort à propos pour la parfumer, car il estoit le plus propre du monde, exhalant de jasmin et de mille bonnes odeurs. Mme de Meclenbourg s'en trouva consolée et prit grand plaisir aussy bien que moy à luy parler, tant que le soleil le vouloit permettre.

Délaissant alors leur barque, les deux princesses et leur suite, sur une « grande patache » prêtée par Guillaume III, prince d'Orange, atteignent Bruxelles. En route la guenon de Mme de Mecklembourg « mourut d'amour, à ce qu'elle crut, de la petite chienne de [Sophie-Charlotte], ce qui luy fit dire de bien belles choses sur cette passion ». Jusqu'à Liancourt, domaine du duc de La Rochefoucauld, c'est à peu prcs le seul incident notable. Là, notre héroïne éprouve le besoin immédiat d'annoncer son arrivée au prince de Condé:

Enfin, me voilà de retour, un peu fatiguée d'un si grand voyage par une for grande chaleur et for tou-

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chée de songer que je ne trouveray plus Mme la duch. de Longueville. Je croy que pour avoir la consolation dans parler et celle d'avoir l'honneur de vous voir, j'orois esté à Chantilly, mais je me suis chargée de mener Mme la duchesse d'Osnabruc tout droit à INIobuisson el comme nous arrivâmes hier fort tart, j'ay cru que ]M. le duc de la Rochefoucau ne Irouveroit pas mauvais que j'usase du droit de voisinage, en lui fesant les honneurs de la France, de lui faire voir un des plus beaux lieux qui y soit puisque s'étoit nostre chemin d'y passer. L'on n'est pas assuré que vous soies à Chantilly ; s'est pourquoy j'escry ce billet pour que vous voies que je mouray comme j'ay vécu, s'est-à-dire plus dans vos interest que personne du monde (i).

Et Mme d'Osnabruck, de son côté, noie ainsi ses impressions :

Le soir j'arrivay à Liancourt qui est un des plus agréables lieux à mon gré que j'aye vus de ma vie. Mme de Meclenbourg me fit loger dans le chasteau qui est fort joly et le jardin qui y est agréable : j'en estois enchantée. Elle y vouloit faire les honneurs et m'y traiter, ce qu'elle fit de la meilleure grâce du monde. Il semble qu'elle aima mieux m'y faire arresler qu'à Marlou qui estoit peut-être en désordre par son absence, quoy qu'en Allemagne elle avoit toujours souhaitté de m'y voir. J'avois tant ouy parler

(1) A. C. P. , LXX V, p. 155, Mme de Mecklembourg à M. le Prince, 21 août 1G79. V. aussi, de la même époque. P., LXXVl, p. 316, une autre lettre où elle lui demande une grâce pour un gentilhomme.

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du P. La Mare qui se trouvoit exilé à Liancourt pour estre janséniste que Mme de Meclenbourg, qui enfaisoit grand estât, le fit venir. Je vis que c'esloit un petit vieillard décrépit, fort persuadé que tous ceux qui ne sont pas de son opinion sont damnés et qui n'entendoit aucune raison sur cette matière. Je le croy fort content de luy-mesme et, par là, fort heureux... Je ne luy trouvay rien d'agréable pour attirer Dieu ny les hommes.

Au sortir de Liancourt, les voyageurs gagnent l'abbaye de Maubuisson. En cette abbaye règne la princesse Louise-Hollandine, sœur de Mme d'Osnabruck, gaillarde qui jure par les quatorze bâtards que son ventre a portés(i). Elle a fait de son monastère une petite Allemagne où Mme « l'évêque )) espère, se reposant, jargonner verveusement en sa langue. Singulière illusion.

On est à deux lieues de Paris. Elisabeth-Charlotte de Bavière ou bien Madame, duchesse d'Orléans, ou encore, plus familièrement, Liselotte, n'a point voulu que sa tante, Mme d'Osnabruck, débarque à Paris sans escorte, comme unepecque provinciale. Essoufflée d'avoir couru, la grosseprincesse, dédaigneuse des bienséances et de l'étiquette, se précipite à la porte du carrosse (2). Et ce sont des embrassades à pleine bouche, une bienvenue qui s'éternise. Mme de

(1) Fragments de lettres originales de Madame, 1788, I, 7.

(2) Le musée Condé, à Chantilly, possède une peinture la représentant. Affalée en un fauteuil, elle ressemble à quelque maritorne débitant la bière en une taverne d'Amsterdam.

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Mecklembourg, en habit de campagne, sans bijoux, sans fard, souffre d'apercevoir, aux côtés de l'abbesse, Monsieur, parfumé, pomponné, enrubanné, rose et blanc comme une fille, Mademoiselle, habillée pour la parade, des gentilshommes, des dames, une multitude en représentation.

Mais nul ne pense à vitupérer son inélégance momentanée. Madame présente son mari, sa fille et l'assistance à sa tante. Les révérences, les contorsions de politesse se prolongent au point d'offusquer la brunswickoise simpliste. Heureusement on dîne, en petit groupe, à l'abbaye. Philippe d'Orléans et Mademoiselle décident de retourner sur l'heure à Paris, laissant se congratuler entre elles les Allemandes.

Et,aulendemain decetteréceptionpittoresque, Mme d'Osnabruck traverse, éberluée, la société parisienne. Monsieur, doctissime en matière de pierreries et de mode, préside, au préalable, au rafraîchissement de sa tenue (i). Puis, assuré qu'elle ne déparera point, par un accoutrement ridicule, les assemblées brillantes et ironiques du Louvre, il la conduit, flanquée de Mme de Mecklembourg, aux appartements royaux et jusqu'en les galeries oii le chevalier de Lorraine collectionne cyniquement les tableaux galants.

(1) Plus tard même ce fol lui enverra, à Osnabruck, par l'entremise de Mme de Mecklembourg, des boutons de diamant à la mode de France. V. Lettres nouvelles et inédites de la princesse palatine précitées, p. 25.

Un peu intimidée tout d'abord, elle reprend bientôt son assurance, constatant que la cour contient « toutes sortes d'espèces aussy bien comme l'arche de Noé ».

Elle assiste, railleuse et prodiguant les quolibets, à la cérémonie hiératique des fiançailles de Mademoiselle, Marie-Louise d'Orléans, que le duc de los Balbasos épouse par procuration de Charles II, roi d'Espagne. Juchée sur une tribune, alors que Mgr de Harlay bénit l'union de la jeune princesse avec le potentat des hidalgos, elle s'intéresse au manège de Louis XIV lorgnant Mlle de Fontanges « avec plus de dévotion que l'autel », au dépit de la Montespan sombrée en un « morne chagrin », aux mélancolies de la reine Marie-Thérèse transpirant sous une robe « d'une broderie plus pesante que celle qu'on met sur les housses des chevaux ».

Traînée à la comédie, versée, jambes en l'air, de carrosse, à Saint-Cloud, promenée à Fontainebleau, flattée par Louis XIV, elle jouit profondément de cette existence accidentée. Mais à la fin, lassée de la « foule épouvantable », du bruit perpétuel, des « incommodités » que nécessite le plaisir français, elle se repose quelques jours encore à l'abbaye de Maubuisson, puis elle regagne sa principauté la tête vide et les jambes flageolantes (i).

(1) Memoiren der Herzoyin Sophie, pp. 112 ets. ; Briefivechsel, der Herzogin Sophie von Hannover mil ihrem Brader, dern

Mme de Mecklembourg l'a, depuis longtemps, abandonnée aux mains de Madame. Enivrée, pour son compte, des compliments dont le roi a salué son retour, grandie par la gloire de son succès diplomatique, logée, par faveur spéciale, au palais royal (i), elle reprend contact avec sa parenté et ses amitiés très chères. Sa mère, Mme de Bouteville, vit encore, conservée par la solitude, confite dans la piété. Sa sœur, Mme de Valençay, de temps à autre, descend du coche provincial pour sauver de la crapule le fils que sa mauvaise étoile lui donna et tenter de marier la dernière de ses filles (2). Son frère, le maréchal de Luxembourg, souff're d'une malechance persistante sur les champs de bataille. Notre duchesse s'ingénie à replacer la confiance en ces cœurs attristés. Le prince de Condé, de plus en plus claustré par la maladie en son château de Chantilly, la secourt, en cette tâche charitable, autant que le lui permettent ses infirmités. Elle trouve encore, auprès de lui, une

Kunfiirslen Karl Ludwiy von der Pfatz... édit. Bodeman, 1886, pp. 372, 377.

(1) Correspondance de Roger de Rabulin, comte de Bussy, IV, 4.53, 462, 469. Celogement, au palais royal, que Mme deScudéry annonce le 15 septembre 1679 à Bussy, fut. de courte durée. Le 12 janvier 1680, Mme de Sévigné (Lettres précitées, VI, 190) informe, en effet, Mme de Grignan que notre duchesse habite modestement rue Taranne.

(2) Nous avons dit plus haut que Mme de Mecklembourg fit venir en Allemagne et maria au comte deChavagnac l'une des demoisellesdeValencay.il est souvent question de celte Mme de Chavagnac dans les Memoiren der llerzogin Sophie.

tendresse que la séparation n'a pas amoindrie et que l'âge a purifiée.

Sans doute, privée de cette tendresse vaillante, pleine de sollicitude, capai3le de tous les dévouements n'eût-elle pas affronté, avec tant dénergie, l'épreuve qui Tafflige brusquement. Car Luxembourg, un beau matin, chargé de tous les crimes, se voit forcé, pour laver son honneur, de s'aller livrer au gouverneur de la Bastille et de solliciter sa mise en jugement. Ses railleries perpétuelles, ses imprudences, ses fautes lui suscitèrent des ennemis innombrables. On exploita, pour détourner de lui la bienveillance royale, ses cruautés et ses défaites. Déjà, de Francfort, Mme de Mecklembourg, avertie par un ami, écrivait à Pomponne : « Je ne le croy pas capable de telles oreurs dont il paroit que l'on le veust noirsir (i) ». A cette heure, on l'accuse de grossir la troupe immonde des empoisonneurs, magiciens, envoûteurs et autres suppôts du diable que l'on envoie, par charretées, les os rompus, expier sur l'échafaud. On l'a vu pénétrer chez les devineresses, écouter leurs prédictions, demander des philtres qui lui permettent de réparer ses insuccès militaires, de regagner la grâce royale, d'envoyer la maréchale, sa femme, se morfondre en paradis. Au dire

(1) A. E., Mecklembourg, 1667-1698, f" 370, Mme de Mecklembourg à Pomponne, 29 mai 1679.

même de quelques-uns, il fabrique de la fausse monnaie.

Le jour de son incarcération « est assez, dit la Sévigné, qui guigne pour M. de Grignan ses honneurs et sa charge, comme le jour de Mademoiselle et de Lauzun : on est dans une agitation, on envoie aux nouvelles, on va dans les maisons pour en apprendre (i) ». Mme de Mecklembourg, toute pleurante, en compagnie de Mme de Bouteville, entre aussitôt en campagne (2). Elle implore les personnages qui peuvent, avec autorité, innocenter son frère. Et Condé, de son côté, furieux que l'on ose soupçonner son ami, l'être de prédilection en qui s'incarne sa vaillance et se perpétuera sa gloire, lance ses intendants, ses secrétaires, ses estaffîers, la bande entière de ses familiers adroits, retors et astucieux.

A la vérité Luxembourg, surtout coupable de légèreté, porte la peine de la terreur publique. L'épidémie des empoisonnements excite une soif de défense quil faut étancher dans le sang de nombreuses victimes. Pourtant les juges de la « chambre ardente » n'osent point expédier au

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