MADAME DE (^HATILI.ON
Mais si le suffrage rimé d'un poète la ravit, sa recherche ne lui cause pas un sentiment équivalent. Elle garde les distances. Le sang de Montmorency ne doit pas se fourvoyer dans la roture. Elle en a pleinement et superbement conscience. Elle permet donc seulement de lui en conter à quiconque lui paraît doté de suffisants quartiers de noblesse, déterres abondantes et de lourds sacs d'écus.
Elle attend impatiemment son heure de triomphe. Or, durant cette attente, elle connaît, demême que ses compagnes, des mois de cruelle mélancolie. Car, périodiquement, la guerre leur enlève les galants et les occupe, devers les Flandres et les Allemagnes, à frotter l'échiné des hidalgos ou des Teutons. En un instant les cœurs prisonniers se libèrent. Le longanime travail d'enveloppement est détruit. L'hiver suivant, les Pénélopes de l'amour devront retisser, autour de leurs proies, leurs toiles ténues.
On se distrait, dès lors, comme on peut. On adresse auxcombattants lointains des lettres collectives, en vers ou en prose, pareilles à des bouquets de louanges (i). On leur tient la gazette de menus faits et de minces divertissements.
(1) A. C. M., XXIX, p. 429, Mme la Princesse à M. le Duc. A la suite du billet de Mme la Princesse, Anne de Bourbon, Louise de Crussol, .Julie d'Angennes, Anne et Marthe du Vigean, Isabelle de Montmorency, Marie de Loménie. Mlle de Ragny et Marie de la Tour signent chacune des phrases tendres.
Puis, en bandes, pressées en des carrosses, on part pour la Barre, propriété de Mme du Vigean. On y chemine en des salles spacieuses et dorées, jonchées de roses et de fleurs d'orange. On y savoure des mets exquis. On y danse des courantes et des sarabandes. On y admire des feux d'artifices. On se tue à s'égayer. Et l'on revient, à la mi-nuit, chantant des Petits-doigts, des Bonssoirs et des Ponts-bretons.
Mais tout cela ne satisfait point. Et c'est pis encore, lorsque, pour de longues semaines, on séjourne à Chantilly. Le château est confortable, certes, joli, tout ciselé de dentelles, chargé de tours mignardes et de ponts-levis, penché sur ses canaux, dominant un horizon de jardins merveilleusement alignés. On se fatigue pourtant bientôt de cette beauté glacée. Les danses, les ciiants, la comédie, les chevauchées parmi les verdures tondues, ne parviennent pas à dissiper le souvenir de moments qui furent délicieux en compagnie des guerriers disparus. Lemurmure des jets d'eau accouplés, le crépitement des cascades en amphithéâtre rappellent les embarquements joyeux, sur le canal, dans les vaisseaux minuscules qui, aux sons des violons, cinglaient vers l'île mystérieuse du dragon (i). Là,
(1) Sur !e château de Chantilly, V. du CEncEAU, Les plus excellents Uastiinens de France, 1607; Diverses veiics de Chantilly dessignées et gravées par Perelle, s. d.; Charpentier, Le Voyage du vallon tran<iuiUe, 1073; iiossuET, Oraison funèbre
c'étaitde la douceur parlout, un mélange de clapotis d'eau, demusiquesetdeparolestroublantes(i). Cette tristesse, ces regrets, on ne les manifeste pas dans les lettres. On s'efforce, au contraire, d'y traduire une félicité débordante, d'exciter la jalousie des exilés, de perpétuer le pouvoir des philtres que versèrent les bouches heureuses et les yeux émerveillés. Mais les guerriers jugent les choses du haut de leur fatuité. Délivrés de leurs chaînes, ils se moquent un tantinet des demoiselles « aux nez chauds comme braise ». Nous savons, leur disent-ils, « les embarras où vous estes, faute d'adorateurs». Ils s'en
de Louis de Bourbon, prince de Condé, 1687; G. Maçon, Chantilly el le connétable de Montmorency, 1903 ; etc.
(1) B. A., ms. Conrart, t. X, in-4, pp. 495, 953, 972, 979 (n' 4115), .4 Mgr le duc d'Enghien ; t. XI, in-4, p. 848 (n" 4116), Lettre pour Mgr le duc d'Ënghien écrite de Liancourt à MM. de Roussillon et de la Moussaye, à Lyon. Celle dernière a été publiée par Cousin, La Jeunesse de Mme de Longueville, précitée p. 172. Les jeunes filles, séparées, s'écrivent également entre elles. V. ms. Conrarl, t. X, in-4, p. 956, A Mme de Longueville; p. 968, ^1 Mlle de Bourbon: p. 976 et t. XI in- 4, p. 851, Lettre de Mlle de Bourbon et de Mlles de Rambouillet, de Bouteville et de Brienne, envoyée de Liancourt, à Mlle du Vigean à Paris. Celle lettre a été publiée par Cousin, op. cit., p. 168. Mme la Princesse, lorsqu'elle s'absente pour une retraite ou pour tout autre motif, reçoit aussi de nombreuses missives galantes de ses jeunes protégées. V. ms. Conrart t. XI, in-4 p. 843, Vers faits sur le champ, estant à Liancourt, avec Mlle de Bourbon et Mlles de Rambouillet, de Bouteville et de Brienne et envoyez à Merlou, à Mme la Princesse le jour de ta Toussaint. Publiée également par Cousin, op. cit., j^. 167. La plupart de ces poésies ou lettres furent écrites par les auteurs de l'entourage. (V. par exemple Sarasin, op. cit., II, 249), et l'on aurait tort de les attribuer aux demoiselles signataires.
félicitent et, sans pitié, décrivent les réjouissances qu'ils se donnent avec les filles flamandes ignorantes des complications sentimentales (i).
Néanmoins, quand ils reviennent, nulle ne songe à leur garder rancune. Ils sont hâves, défigurés, amaigris plus encore par les sièges et les batailles que parla débauche. Leurs rangs se sont éclaircis de quelques bons compagnons. Beaucoup, gravement blessés, mal soignés, achèvent de mourir, dorlotés par des tendresses attentives. Les autres se retrempent dans la joie et le bien-être.
C'est l'hiver. La cour et la ville renaissent. Les carrosses et les chaises à nouveau circulent dans les rues qu'empuantit une boue immonde. Les troupes de comédiens rentrent de leurs tournées en province. Les vastes hôtels du Marais «tdu faubourg Saint-Germain s'empourprent aux lueurs clignotantes des flambeaux. Les cabarets et les tripots s'engorgent de biberons et de joueurs. Les foires ouvrent leurs boutiques. Le faubourg Saint-Antoine prépare ses mascarades populaires. Paris, en fête, bouillonaie d'une immense allégresse...
(1) B. A., m.s. Conrarl, t. X, in-4, p. 961. A Mlle de Bourbon el à sa troupe ; p. 964, .4 Mme de Longuevllle et à sa troupe. Ces poésies que l'on retrouve en divers manuscrits de la BiblLo- Ihèque de Chantilly sont de Sarasin, Nouvelles Œuvres 1674, 11,243, 255 qui est le scribe gagé des guerriers. V. aussi, A. C. M., XXIX, p. 251, Le Duc de Longuevllle à M. le Duc. 14 août 1643, lettre où est marquée l'impatience avec laquelle les demoiselles attendent des nouvelles de leurs galants.
M. du Gué-Bagnolles, maître des requêtes, vient de traiter quelques dames. Après le succulent dîner, on digère, au coin du feu. Mlle Garnier, dévote que la religion n'empêche point d'entretenir à grands frais le sieur de Champla- Ireux et d'en avoir quatre rejetons en cachette, prononce avec onction des sentences morales. Dans la chambre qu'éclaire funèbrement un seul flambeau^ un grand lit s'érige oii somnole une blonde péronnelle.
De grands silences tombent. On écoute brasiller les bûches de chêne. On s'ennuie. Soudain, des cris éclatent dans Tantichambre. On se lève en tumulte, craignant une dispute de domestiques ou encore quelque entreprise audacieuse des
coquins qui, à cette époque, pillent, dans les rues obscures, les passants solitaires.
En hâte, du Gué-Bagnolles se dirige vers la porte pour apaiser ce vacarme insolite. Et comme il l'ouvre, un peu ému, car il n'est point brave, insolents, bruyants, égrenant des rires, Coligny, La Moussaye, Roquelaure, la troupe entière des petits maîtres fait irruption dans la chambre. On se rassure, non sans protester. Le maître des requêtes veut, à toute force, renvoyer ces importuns. Il lui déplaît qu'on viole son domicile. Il ne donne point le bal et l'époque n'est pas encore venue de porter des momons.
Mais personne ne l'entend et ne l'écoute. On le raille. On lui siffle à la face des couplets impertinents. Et parce qu'il y a des dames aux visages ngréables, on s'installe. Du Gué-Bagnolles vaiuement s'indignerait davantage. Trop de récriiuinations lui vaudraient peut-être une volée de bois vert. Il se tait. Et les dames brusquement ranimées s'éveillent. La conversation vit, maintenant, palpite, bondit, traversée d'une gaieté sonore.
Or, tandis que ses compagnons débitent des compliments ou content des fadaises égrillardes dont du Gué-Bagnolles se divertit en bougonnant, le marquis de Roquelaure s'est installé, sur le lit, auprès de la blonde péronnelle. Un instant, il badine avec elle, risque quelques caresses qui la stimulent.il s'enhardit, la baise aux
lèvres, voit, dans Tombre, étinceler ses yeux..
Dès lors, tirant par la manche Coligny :
— Je te prie, dit-il, de faire en sorte qu'on, amuse Mlle Garnier. Je crois que je vais dépescher une femme dans la ruelle du lit.
Coligny consent. Silencieux un moment auparavant, il s'avance vers le feu où la dévote se rencogne. Il la captive d'un mot. Puis il invente une histoire prodigieusement cocasse qui concentre l'attention de la compagnie. Cela dure tout le temps que sagitent, dans la ruelle, les tentures du lit. Et lorsque la blonde péronnelle, de nouveau somnolente, a regagné sa place et que réapparaît, défrisée, dans le cercle, la tête matoise de Roquelaure, cela se termine brusquement. Et la bande des petits-maîtres, qu'un, signe avertit du stratagème, fait ses révérences. Longtemps, du Gué-Bagnollcs et les dames, moins une, s'interrogeant sur les raisons de cette visite inopinée, entendent, dans la nuit froide des rues, retentir le bruit, peu à peu mourant, de ses rires cristallins... (i).
C'est de cette sorte que Gaspard de Coligny, marquis d'Andelot, plus tard duc de Chatillon, emplit les loisirs que lui dispense la guerre. Nul n'est plus que lui inféodé à la bande des petitsmaîtres. Il en porte toutes les caractéristiques, 11 est, à l'instar de M. le Duc, insolent, auda-
(1) T.VLLKMANT, V, 3."-") el S.
ISABELLE-ANGÉLIQUE DfcVIENT DUCHESSE 39
cieux, brave et cynique. Son visage respire Toptimisme et ses dentelles rivalisent avec les plus belles du royaume. Bien que, sans grandes ressources, il n'est point comme Toulongeon, lésineur. Il ne trouve déplacement plus avantageux pour ses écus que d'en enrichir les tripots et les cabarets ou d'en grossir le pécune des filles.
On le dit « homme de mérite et de probité ». Sous son père, le maréchal de Chatillon, il démontra que la crainte de mourir jamais n'arrêta son élan (i). Il joue en prodigue de sa jeunesse et les prouesses s'accumulent avec chacune de ses campagnes. Néanmoins, il ne jouit guère^ au sein de sa famille, d'une confiance illimitée. Anne de PoligJiac, sa mère, le vit, avec tristesse, s'abandonner à la débauche. Cette huguenote austère ne pouvait, sans le morigéner, envisager qu'en compagnie du comte François de Chavagnac, il fréquentât l'alcôve de Marionde Lorme. Et ce fut, en elle, un désespoir immense lorsqu'elle apprit que la capricante courtisane entreprenait de convertir ce descendant du grand amiral. Mais ni le chagrin de sa mère qui, au temple deCharenton, redoublait d'oraisons, ni la colère de son père, n'empêchèrent le jeune homme de
(1; B. A., ms. Conrarl, t. VII, in-f", p. 19ô9 (n" 5416), D'Andelot à la maréchale de Cha&lillon, Kethel, 7 juillet IGil. lUui fait, dans cette lettre, inédite croyons-nous, le récit de la bataille de Sedan à laquelle il a participé sous les ordres de son père. Les preuves de sa bravoure sont dans tous les mémoires de l'époque.
40 MADAME DE CIIATILLON
souscrire aux volontés de la belle. Elle olîrait, en échange d'un renoncement à la réforme, Tusage délicieux de ce dont Pierre Arnault, mestredecampdes carabiniers, tâtaitdéjà et dont il affirmait, en termes hyperboliques, l'excellence. Or ce qu'elle offrait était ce dont, conjointement avec Chavagnac, Coligny avait le plus envie au monde. Si bien qu'il ne balança pas une minute et accepta le directeur que Marionlui désignait. C'était un coutelier illettré, mais verveux et fort expert en matière de controverses religieuses. Cet homme l'instruisit rapidement des vérités catholiques. Après quoi, il le livra au révérend père chargé de l'absoudre. Mais la confession n'alla point sans péripéties. Abasourdi d'entendre formuler une litanie de péchés dont son oreille et son âme s'offensaient gravement, le moine hésita à laver de ses souillures un pénitent à ce point abandonné au démon. A la fin, cependant, soucieux de s'enorgueillir d'avoir soustrait à l'erreur un tel personnage, lesté de larges aumônes, il lui ouvrit d'une main légère les portes du royaume céleste. Et le soir même, Marion, anticipant sur les promesses du révérend, le béatifiait en son alcôve pareille à une antichambre du paradis. Ainsi le seigneur se sert de toutes les voies pour ramener à lui la brebis égarée (i).
(1) Gaspard de Chavagnac, Mémoires, s. d., pp. 49 et s. D'après les papiers conservés aux archives du château de
Mais les hommes sont aveuglés parleurs passions. Dès que la nouvelle de l'abjuration, d'abord tenue secrète, se répandit, la gent huguenote hurla à la mort. C'était, en effet, la fin de tout, si Coligny, pilier de l'édifice protestant, se dérobait aux obligations de son rôle. Le maréchal de Chatillon maudit ce fils dénaturé qu'empoisonnait désormais une inspiration délétère. Il lui coupa les vivres. Il le calomnia publiquement, attribuant à de bas sentiments sa forfaiture confessionnelle. Mais les mauvais procédés non plus que les arguments de la raison et du cœur n'assouplirent le jeune homme (i).
Durant ces querelles, seul Maurice de Coligny, son frère, apportait une solution valable. Il proposait simplement de convertir, à son tour, Marion au protestantisme. De cette sorte, son amant fut, sans protestation, retourné à la religion de ses pères (2).
Encore le moyen eùt-il manqué de certitude. Car Gaspard de Coligny vole, sans jamais se pouvoir fixer, d'une tendresse à l'autre. Marion
Chatillon-sur-Loing, celte abjuration aurait été consommée en mai 1(543.
(1) A. C. M., XXXI, f"s 541 et s., Justification du Comte de Coligny à propos de sa recherche de Mlle de Bculteville. Du IH mars l(i45.
(2) A. C. M., XXIX, {' 106, Toulongeon à M. le Duc, août 1643. Divers auteurs, attribuent cette conversion à Ninon. Cela prouve qu'ils lurent distraitement le passage d'ailleurs équivoque de Gaspard de Chavagnac qui la concerne. De toutes laçons la lettre de Toulongeon rcLablit les faits sans doute possible.
remplace, dans ses penchants, une infante Isabelle, connue au pays de Flandre et qui vient à peine de mourir (1). Elle le lasse vite d'ailleurs. Il possède, en amour, la fougue qui est belle, mais il manque de la patience et de l'opiniâtreté nécessaires aux longues étapes. Il est l'éclair qui illumine ; il n'est pas la lumière qui dure.
Néanmoins, Ninon de Lenclos qui se lève, comme une étoile, au zénith delà galanterie, aspire à le connaître. Elle lui écrit. Il vient. Elle le berce, elle le câline, heureuse de l'enlever à sa rivale. Il oublie, et son abjuration, et ses engagements et jusqu'au nom de sa précédente maîtresse. On le croirait pour longtemps enseveli en les bras de la charmante fille pour la première foistouchée du trouble incomparable. Nullement. Désintéressé tout aussitôt d'une félicité que cent seigneurs lui envient, il s'échappe delà rue des Tournelles oij gîte la dédaignée en larmes. Et les vaudevillistes goguenardent:
D'Andelot n'escrit plus de poulets Mais il f... ses valets Et jure que jamais le c. . .
De sa jolie maistresse Ne luy sembla si bon Comme les fesses Comme les fesses De ces jolis garçons (2).
(1) La lyre du sieur Tristan, 1641, p. 152. (2; B. N., ms., n" 12617 f ■ 243. Ce n'est pas la seule imputation de sodomie que Ton rencontre sur Gaspard de Coli-
Il faut, pour quil abandonne ces exercices •clandestins, que La Moussaye, pitoyable au chagrin de Ninon. le lui ramène repentant et manigance la paix. Mais ce n'est guère qu'une paix fourrée (i). Car, revenu à l'hôtel de Condé, Gaspard de Coligny se reprend au charme d'Isabelle-Angélique de Montmorency.
Dans le tohu-bohu des intrigues qui l'environnent, la jeune fille conduit les siennes avec sagacité. Tout à fait affinée, spirituelle, gouailleuse, elle prend pleinement conscience de sa force. Dardant ses yeux, épanouissant ses lèvres, étudiant ses attitudes et ses gestes, elle règne, comme une déesse, sur le cercle adorateur qui l'encense. Le duc de Ventadour, le marquis de Coatquin et le comte de Brion brûlent pour elle d'une flamme dévorante. Elle l'attise, sans grand -enthousiasme, réservant l'avenir. Mais le duc non plus que le marquis et le comte n'auront d'elle que les faveurs utiles à entretenir leur assiduité. Elle se méfie de l'insignifiance de l'un et de
firny. V. même ms.. p. 149. Les Regrets de Mme de Chasiillon sur la mort de son cher époux...
Il esloit le grand mignon De Condé, chose assurée...
(1) Tallemant, III. 76: IV, 62: VL 3: Saint-Evremond, ■Œuvres choisies, édit. Gidel. p. 101. Sur Gaspard de Colignj', V. B. N., Xovueau dHozier. n° 101. f' 56 ; De Bolchet. Preuves de l'histoire de l'illustre maison de Coligny... 1662. pp. 1074 «t s. V. aussi les mémoires du temps, Cbavagnac. Montpensier, Retz, Motteville, La Rochefoucauld. Dubuisson-Aubenay «te... V, également notre volume : Mme de la Suze et la Société précieuse, 1908. passim.
la légèreté des autres (i). Elle discerne, au fond de leur verbiage, le désir de posséder et point celui d'épouser.
Et lorsqu'un épouseur se présente, elle l'accueille d'un clair rire qui le déconcerte. Il est vrai, c'est Saint-Germain-Beaupré qui tente l'aventure. Ce marquis à la triste figure imagine que la demoiselle, fort pauvre, ne résistera pas à la tentation d'un mariage avantageux. Il est, en effet, gouverneur de la haute et de la basse Marche et ses pillages éhontés lui ont gonflé les poches. Mais Isabelle ne veut point d'un personnage que l'on gifle impunément et qui, au déduit, prétend entrer par la porte de Sodome. C'est pourquoi Mme de Bouleville se charge de l'évincer(2).
Et cela réjouit singulièrement Gaspard de Coligny. Le jeune homme, en effet, sans trop s'avancer, examine le manège d'Isabelle. Il fait partie de son cercle. Il subit la séduction (3). On ne sait quoi de véhément, de joyeux et de triste à la fois le pénètre. Il est, par instant, emporté
(1) B. A., ms. Conrarl, t. X, in-4, f» 972 (n" 4115), A M. le Duc; Mme de Motteville, Mémoires, édit. Riaux, 1855. 1, 230, parle de l'amour de François Christophe de Lévi, comte de Brion, plus tard duc d'Amville pour Isabelle.
(2) Tallemant, y, 398.
(3) Bussy-Rabutin, Histoire amoureuse des Gaules, édit. Livel, I, 156, écrit sur Isabelle : « Quelqu'épreuve que l'on fit de ses mauvaises qualités, quand elle vouloit plaire, il n'étoit pas possible de se défendre de l'aimer; elle avoit des manières qui charmoient. »
en des vagues d'allégresse, et parfois aussi, assombri, les nerfs malades. Une jalousie perpétuelle le tenaille. Il voudrait, d'une fauchée violente de son épée, disperser les fâcheux qui gênent son passage et contraignent ses sentiments. Mais, parmi ces fâcheux, frétille le duc dEnghien. Cela l'induit à la modération. Car, il éprouve pour le prince une admiration et une tendresse passionnées. 11 le sait son meilleur, son plus intime ami. Entre eux s'est établie une sorte de fraternité que la débauche et la guerre communes confortèrent.
II hésite. S'il ne s'étonne point, connaissant les conditions de son mariage, que Louis de Bourbon délaisse sa femme, par contre il s'explique difficilement les motifs de son dédain momentané de Marthe du Vigean. Vraiment Isabelle triompherait-elle de Marton la douce qui cependant vient de refuser la recherche légitime de Saint-Maigrin? En ce cas, lui, Coligny se retirerait amèrement.
Du moins, il n'est pas homme à abandonner la partie sans éclaircissement. Tout tremblant et la voix chevrotante, il s'enquiert, auprès du prince, de ses intentions. L'autre sourit et le raille. Ses intentions? II n'en a point de particulières. Il ne reste pas insensible certes à l'agrément d'Isabelle. Mais il s'amuse plutôt qu'il ne convoite. L'image de Marton habite indéfectiblement son esprit. Il donne le change pour ne
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pas la compromettre davantage. Et d'ailleurs elle-même, craignant les périls de ce jeu, le prie, à cette heure même, de l'abandonner.
Louis de Bourbon parle-t-il avec sincérité? Assurément non et déjà une parcelle de son cœur appartient à Isabelle. Mais Coligny que sa réponse, venant d'un autre, eût poussé à de regrettables violences, l'accepte baigné de ravissement (i). Il peut désormais, tranquillisé de ce côté, poursuivre sa manœuvre tendre. A certains signes, il juge qu'on ne le méprise pas. Les sourires, en sa faveur, se font moins impersonnels. Il grapille de-ci, de-là, à causer solitairement, quelques moments de béatitude. II ne sait où il va, ce qu'il veut, ce qu'il sent. Il perd, sur ce terrain inconnu, toutes les facultés de décision et ce qui, sur le champ de bataille, constitue sa supériorité (2).
Et parce qu'Isabelle partage son émoi, avec pourtant davantage de maîtrise d'elle-même, les mots qu'ils retenaient, pour garder en eux leur douceur, échappent invinciblement à leurs lèvres. Lorsqu'ils les ont prononcés, la vie qui leur apparaissait douloureuse avec un secret trop lourd à garder, s'allège, tourbillonne et fleurit. Ils en savourent, avec leregret obscur, 'a rapidité joyeuse.
(1) Lenet, Mémoires, 1729, I, 119 ; Motteville, op. cil., I, 226; Bussy-Rabutin, op. cit., 1,158.
(2) Gaspard de Chavagxac, op. cit., p. 48.
ISABELI.E-ANGELIOUE DEVIENT DUCHESSE 47
Naturellement, autour d'eux, le cercle adorateur s'éclaircit. Ils n'aperçoivent pas cette retraite et que des complicités favorisent leurs entretiens. Ils planent, émerveillés de leur rêve, au-dessus de la foule bigarrée que l'hôtel de Condé hospitalise. Et les promesses qu'ils échangent prennent une valeur d'éternité.
A peine les ont-ils échangées qu'un premier contretemps éprouve et fortifie leur amour. Gaspard de Coligny doit hâtivement rejoindre l'armée où l'appelle son devoir de maréchal de camp. Jamais, sans doute, obligation ne lui fut si dure à remplir. Il regretterait amèrement de mourir sans avoir auparavant savouré les délices pressenties. Si grande est, à l'heure du départ, sa désolation que, piteusement, devant Isabelle, non moins accablée, il s'évanouit comme un galopin ■de cuisine (i).
Et les journées défilent désormais sans beauté pour les deux personnages. Du moins Gaspard se distrait à estocader la canaille ennemie. Il peut, s'il lui plaît, par des hurlées stridentes, épouvanter les compagnies antagonistes et, de cette sorte, délivrer son cœur de toutes oppressions. Mais Isabelle n'use pas de ces expédients. Elle souffre muettement. Le sourire figé sur ses lèvres ne se répercute pas dans ses yeux et sur son âme flotte un nuage d'automne. Elle se dé-
{}) B. A., ms. Conrart, t. X, in-4, f 972 (n° 4115).
double, participant aux jeux de ses compagnes d'une part et de l'autre vivant d'une existence intérieure où l'exultation côtoie la mélancolie.
Néanmoins, pour secouer l'angoisse qui la gagne et pensant que l'exilé appréciera cette délicatesse, elle décide de fixer sur la toile son image impérieuse d'adolescente. Un peintre de passage, probablement hollandais, le sieur Van Mol, accepte la tâche malaisée de matérialiser les nuances presque irréelles de sa carnation (i). Ainsi Gaspard de Coligny ne s'épuisera-t-il plus en vaines évocations.
Mais les poses nécessaires au brossage de cette effigie n'occupent guère que de maigres instants. Isabelle retomberait bientôt dans les incertitudes et la morosité de l'attente si son entourage ne se chargeait d'ajouter à ses soucis. Car les freluquets dédaignés, tous les jaloux forment une cabale enragée qui souhaite passionnément contrecarrer son amour. Les racontars pleuvent, et les railleries. De telle sorte que le maréchal de Chatillon et sa femme apprennent bientôt les desseins de Gaspard. Désespérés de la mort de leur fils aîné Maurice que le duc de Guise vient de tuer en duel, prévenus déjà contre
(1) Le Cabinet de M. de Sciidéry, 1G4(5, p. 96, Le Porlrail de Mlle de Bouleville, peu avant son mariage par van Mol. L'indication de ce portrait est accompagnée d'un quatrain détestable. Nous n'avons pas trouvé trace de cette première image de notre héroïne, non plus d'ailleurs que de son auteur.
le cadet par sa récente abjuration, ils jurent de remuer ciel et terre pour empêcher le mariage en perspective. Diverses raisons les y incitent. Ils rêvent encore de ramener au protestantisme le transfuge et ce serait Ty mal disposer que de le laisser entrer en une famille profondément catholique. Souffrant, en outre, de sérieuses incommodités de fortune, ils forment le vœu qu'une fille opulente permette à Gaspard d'occuper à la cour un emploi digne du nom qu'il doit désormais seul transmettre, avec un surcroît de gloire, à la postérité. Des ofTres avantageuses leur ont été faites par le marquis du Vigean et un demiengagement les lie au duc de la Force dont l'héritière, huguenote fanatique, leur conviendrait pleinement pour ce fanatisme et pour la pesante charge d'écus dont elle l'accompagne.
Ils n'émettent d'ailleurs d'autres griefs contre Isabelle que son quasi-dénuement — cinquante mille écus constituent à peine sa dot — et son attachement irréductible au catholicisme. A part cela, elle leur apparaît d'un agréable commerce et ils souffrent volontiers que leurs filles, Henriette et Anne de Coligny, s'abandonnent au penchant amical qu'elle leur inspire.
Les choses sont en ce fâcheux état, lorsque Gaspard revient de la guerre. On le reçoit fort mal de part et d'autre. Mme de Bouteville ne lui cache point qu'elle ne consentira jamais à ce que sa fille « épouse personne contre le gré de ses
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parents ». Elle ne lui dissimule pas davantage que, sa maison étant peu fortunée, sa recherche l'émotionne médiocrement, Montmorency valant à tous les points de vue Coligny. Le jeune homme ne trouve rien à répondre. Il renoncerait même à ses espérances si sa nature opiniâtre ne le prédisposait à la lutte et si, dans l'attitude d'Isabelle, il ne trouvait une invitation formelle à persévérer. Le duc d'Enghien, en outre, craignant que les propositions du marquis du Vigean ne prennent une forme désastreuse pour ses intérêts de cœur, l'assure de son aide puissante. Il décide donc de gagner du temps en feignant de se soumettre aux volontés paternelles. Cela d'ailleurs ne l'empêche pas d'éluder tous les partis que le maréchal fait miroiter à ses yeux, depuis Marthe du Vigean jusqu'aux princesses de sang royal.
Si bien que M. de Chatillon, sachant, dans son expérience, que l'éloignement use les passions les plus véhémentes, imagine un dernier stratagème. De père en fils, les Coligny commandent, en Hollande, un régiment d'infanterie et une compagnie de cavalerie que la France entretient au service des États. Ces troupes manquent de général depuis la mort de Maurice de Coligny. Il y faut remédier. Gaspard ira donc porter sa commission au prince d'Orange dûment averti des motifs de cette arrivée intempestive. Car, à la vérité, rien ne presse. Mais M. de Chatillon,
ISAHELLE-ANGHLIOUE »EVIE^'T DUCHESSE 51
en ces conjonctures, n'en est pas à un mensonge près. Il simule, en effet, avoir reçu une lettre impatiente de Frédéric-Henri, réclamant à hauts cris un chef capable de conduire ses soldats à la victoire. 11 se garde bien de la communiquer à Gaspard qui le doit croire sur parole. Et, de crainte que celui-ci ne se fasse réclamer par le duc d'Enghien qui, lui aussi, compte sur le secours de son meilleur officier, il prévient cette velléité. M. le Duc reçoit, en effet, une missive fiévreuse où il le supplie d'agréer que le jeune homme se rende le « plus diligemment qu'il pourra » en Hollande. Le prince d'Orange, à son dire, ne lui conserve son commandement qu'à cette condition « estant en campagne et prest d'entreprendre un siège d'importance (i) ». M. le Duc, bien que sans illusion, ne peut refuser son consentement au maréchal. Il le lui adresse aussitôt (9).
Dès lors Gaspard n'a plus qu'à partir. Mais auparavant que de s'embarquer, à Calais, sur le vaisseau qui l'amènera à son poste, il visite encore une fois Mme de Bouteville. Il tient à avoir, avec cette mère à laquelle obéira aveuglément Isabelle, un dernier entretien. Elle s'est un peu calmée. Elle l'assure qu'elle ne mettra nulle en-
(1) A. C. M., XXX, p. 3i8, Le Maréchal de Chalillon à M. le Duc, 4 juin 16H.
(2) A. G. M., XXX, p. 361, Le Maréchal de Chalillon à M. le Duc, 10 juin 1644, publiée par le duc cI'Aumale, ///.s/, des princes de Condé, t. V, 1889, p. 427.