ADA.ME DK CllATILLOX
Montmorency risquent d'être, ainsi que des godelureaux vulgaires, tarabustés par des soldats malappris ou des bourgeois stupides. Comme ils franchissent le pont qui conduit à la porte principale, ils aperçoivent une foule de gentilshommes et de dames. On les acclame. Des tambours et des fifres jouent une marche nuptiale. Ils gagnent le cœur de la cité picarde parmi les pompes d'un triomphe.
Or, tandis que, fêtés, choyés, célébrés comme des héros de roman, ils attendent le moment propice aux épousailles, la nouvelle de l'enlèvement se répand dans la capitale. La marquise de Valençay prévient Mme de Bouteville. Elles geignent ensemble, enchantées, au fond de leur âme, de la tournure qu'a pris l'événement. Mais elles ne veulent l'avouer. Elles simulent, au contraire, la fureur et la soif de vengeance. Échevelées, dans la nuit profitable aux accents tragiques, elles se rendent chez Mme la Princesse. Celle-ci n'est point dupe de leurs plaintes passionnées. Mais elle connaît l'art de feindre, étant femme. Puis, elle ne veut pas avouer à la compagnie qui l'environne sa connivence occulte avec le duc d'Enghien et les fugitifs. Elle console cette mère en apparence trompée. Et parce qu'il n'est pas décent, en une société policée, de favoriser la violence, elle lui offre delà conduire chez la reine.
Cependant le duc d'Enghien qui assiste à la
scène avec, au bord des lèvres, un sourire ironique, perçoit, en un coin du grand salon, un murmure insolite. Le duc de Ventadour et le comte de Brion discutent avec animation. Amoureux évincés, ils bouillent de colère. Ils parlent de s'armer, d'enfourcher leurs chevaux, de pourfendre le ravisseur. Déjà ils assemblent, autour d'eux, leurs amis. M. le Duc les arrête en si beau chemin :
— Laissez, dit-il, je connais la pensée de Mlle de Bouteville. Coligny ne l'a point forcée (i) !...
Ils se taisent, écarquillant les yeux, étonnés et doublement haineux. Et M. le Duc ne peut empêcher Brion de se joindre au cortège de Mme la Princesse qui court demander un châtiment à la reine. Il est minuit lorsque la petite troupe se présente au Louvre. Anne d'Autriche, à demi-déshabillée, se livre aux mains de ses femmes pour le coucher. On la prévient que Mme la Princesse insiste pour être reçue. Prise de crainte, croyant qu'on va lui annoncer une calamité publique, elle ordonne qu'on l'introduise.
— Madame, dit la Princesse en entrant et montrant Mme de Bouteville les vêtements en lambeaux, voilà une pauvre femme qui est sensi-
(1) B. A., ms. Conrarl, t. X, in-4, f" 949 (n° 4115), A M. de Coligny. CeUe poésie inédile donne des détails fort amusants sur les circonstances de renicvenient.
blement affligée du malheur qui lui arrive. Elle demande justice contre M. de Coligny qui vient d'enlever sa fille.
La mère désolée, aussitôt, s'affale aux pieds de la reine, gémit à fendre l'âme, s'arrache les cheveux. Elle décrit, en termes grandiloques, l'horreur du crime, la peine que la vertu et la modestie de sa fille souffriront au pouvoir d'un homme qu'elle n'osa jamais regarder sans sa permission.
— Ah ! Madame, termine-t-elle, après avoir été élevée dans une telle retenue, c'est une chose bien terrible que de se voir violenter par cet ^tre féroce. Elle ne pourra jamais le considérer que comme un tyran.
Les sanglots cascadent dans sa gorge et semblent y étouffer les phrases. La reine ne sait trop que répondre, car Mme de Valençay ajoute encore à ce déluge de récriminations. Il lui .semble pourtant bien improbable que les deux femmes aient ignoré l'entente des fugitifs. Elle prend à part Mme la Princesse et dit :
— Ma cousine, je pense que je ne dois pas me mettre en peine de punir le coupable. Il y a lieu de croire que Mlle de Bouteville serait bien fâchée qu'on troublât sa joie et que sa mère, tout éplorée qu'elle est, ne voudrait pas qu'on lui ramenât M. de Coligny sans être son gendre.
Et l'autre, s'efforçant de garder son sérieux :
ISABELLE-ANGELIQUE DEVIENT DUCHESSE Cl
— Au nom de Dieu, Madame, ne me faites pas faire un personnage ridicule. Ne me dites rien. J'ai assez de peine à me retenir et à bien jouer mon jeu. Mon méchant fils a fait cette affaire. Tout le monde est content et les larmes de cette pauvre femme, dont je n'oserais me moquer publiquement, me donnent une grande envie de rire en particulier. Ils ont fait tout ce tripotage sans moi ; et après cela il faut que j'en pâtisse et que, pour récompense de mes peines, je ne m'en puisse pas réjouir.
Rassurée, Anne d'Autriche trouve dès lors les paroles qui conviennent pour panser les plaies imaginaires. Elle prie doucement Mme de Bouteville d'aller se reposer, lui affirmant qu'elle la satisfera. Et la bonne dame se calme. Mais Brion <[ui demeurait à la porte, durant ces discours, sentant que Coligny se tirera de l'affaire avec une simple réprimande, entre dans la chambre et à son tour réclame, contre l'attentat, une sanction exemplaire. Mais la reine n'enverra pas, pour le réjouir, ses gardes tenter l'aventure. Les racontars de cour lui ont appris quel sentiment personnel stimule l'ardeur vindicative du jeune comte. Tout bas, afin que personne ne l'entende, elle lui dit :
— Mon pauvre Brion, je vois bien que vous êtes le plus fâché de la campagnie, mais il n'y a remède. Il faut s'y résoudre. Mlle de Bouteville serait sans doute bien incommodée de ce
secours. Puisque vous lui êtes un peu parent, il faut condescendre à ses inclinations (i).
Et Brion désolé reprend, à la suite de Mme la Princesse, le chemin de l'hôtel de Condé. On croirait dès lors l'affaire terminée et Mme de Bouteville résignée au silence. Mais la société éprouve trop de satisfaction d'avoir un aliment à ses conversations. Et voici que les poètes, conjointement avec la canaille du Pont-Neuf, se mêlent de chanter l'aventure pour que la postérité en soit avertie. Le pleutre La Mesnardière, accouchant d'un rondeau en vieil langage, approuve l'acte de Coligny. Il a bien fait, s'écriet-il:
S'il peut gésir avec si belle proye De ses travaux sans douceur n'est le fruict, La belle aussi, dès la première nuict, Dira tout bas, sans que plus s'en esinoye, Il a bien fait (2).
Voilà, de la part du médecin ordinaire de
(1) A. C. M., XXXI, p. 541, Justification du comte de Coligny précitée ; B. N., ms. n" 10324, pp. 34, 35 ; Recueil de Factums, Fm. 97, p. 5 ; Gaspard de Chavagnac, op. cit., p. 48 et s. ; Lenet, op. cit., I, 118 et s ; Motteville, op. cit., 1, 224 et s.; MoNTPENSiER, op. Cit., I, 207 ; BussY Rabutix, op. Cit., I, 156 et s; Jean de la Brune, Mémoires pour servir à Vhisloire de Louis de Bourbon, prince de Condé, 1693, I, 364; Pierre ^oste, Hist. de la vie de Louis de Bourbon, prince de Condé, 1694, I, 258 et s.; Desormeaux, Hist. de Louis de Bourbon, second du nom... I, 1768, p. 222 et s. V. aussi, Histoire véritable de la duchesse de Chalillon, 1699, pp. 3 et s.
(2) B. A., ms. Conrart, t. XXIV, in-4, f» 311, n° 4129 ; Les Poésies de Jules de la Mesnardière, 1656, p. 32.
S.A. R. Mgr le duc d'Orléans, de la belle morale. Mais la poésie de cette époque charmante ne s'embarrasse pas de morale, chose difficile à ajuster dans le cadre ténu du huitain. Sarasin qui, à son tour, entreprend de vanter les commodités de l'enlèvement en amour, néglige d'en appliquer les préceptes. L'amant est fol, proclame-t-il,
Qui ne s'avise Qu'il n'est rien tel que d'enlever.
Je sçay bien que les premiers jours Que Bécasse est bridée et prise, Elle invoque Dieu au secours Et ses parens à barbe grise:
Mais si l'amant qui l'a conquise Sçait bien la rose cultiver, Elle chante en face d'église Qu'il n'est rien tel que d'enlever.
Prince, use tousjours de main mise Et te souviens, pouvant trouver Quelque jeune fille en chemise, Qu'il n'est rien tel que d'enlever (1).
Ces rimes dont les copies se multiplient, courent les ruelles. Un rire unanime éclate. Mme de Bouteville, dûment avertie, souffre que le scandale continue. Elle se sent ridicule aux yeux des gens qui soupçonnent son contente-
(1) B. A., ms. Conrarl, t. XIX, in-4, f^ 505 n° 4124 ; Sarasin, Œuvres, 1658, 2« part., p. 59.
menl intime. II faut absolument étouffer les commérages. Elle pense y parvenir en s'engagea nt dans la voie judiciaire. Aveuglée de colère, elle ne trouve pas les termes raisonnables d'une requête au Parlement. Et ce qu'elle demande à la compagnie stupéfaite, c'est de poursuivre Coligny comme séducteur et ravisseur et de le condamner à avoir la tète tranchée en place de Grève.
Le maréchal de Chatillon et sa femme bouillonnent d'un courroux non moins terrible contre leur fils désobéissant. Néanmoins la requête de Mme de Boute ville réussit à le leur rendre subitement sympathique. Ils n'exagèrent point, en effet, jusqu'à souhaiter la mort des pécheurs. Désormais la querelle se circonscrit entre les parents adversaires et prend de telles proportions que le cardinal Mazarin, effrayé, juge nécessaire d'intervenir. Il démontre au maréchal l'inanité de ses emportements. 11 l'engage à retirer le monitoire qu'il vient de lancer sans en considérer les conséquences vexatoires pour luimême. Et parce qu'il n'ignore pas que les griefs du bonhomme tiennent surtout à une question déçus, il lui offre, en compensation « d'employer de tout son cœur le pauvre crédit que la bonté de la reine lui donne auprès de Sa Majesté pour en obtenir quelques effets considérables à son avantage (i) ».
(1) Le Cardinal Mazarin à M. de Chalillon, lettre sans
A ces phrases obligeantes, M. de Ghaiillon, déjà calmé, répond :
« J'ay voulu esclaircir la vérité, faisant veoir qu'il ne s'estoit rien passé en tout cela qu'avec le consentement de la mère et de la fille, puisqu'il n'y a eu que leurs principaux parents et amys qui ayant authorisé et favorisé ce desseing- et aydé à l'action, voyants qu'il ne pouvoient faire ce mariage par les formes et voyes ordinaires à cause des deiîenses que j'avois obtenues de la Cour de Parlement. De sorte qu'au lieu d'abandonner mon fils comme il m'en avoit donné subject, j'ay deffendu sa cause à ce point pour le descharger du crime autant que possible (i)... »
Mais, ajoute-t-il, son « ressentiment n'est pas de la nature de ceux que le temps efface aysément ». Néanmoins, confiant en la parole du cardinal, il garde le silence désormais. Son attitude marque assurément plus de dignité que celle de Mme de Boutevillc.
Et tandis que les deux parties discutent et s'invectivent, Gaspard et Isabelle, accompagnés par la ville en liesse, reçoivent, en l'église Saint- Grépin de Ghâteau-Thierry le sacrement de mariage (2). Puis, ne se sentant guère en sûreté, si près encore de Paris, ils décident de consommer
date (avril 1645), publiée par Cheruel dans Montpensier, Mémoires, II, 537 et s..
(1) A. E., France, 848, f" 297, Le Duc de Chalillon au cardinal Mazarin, Chastillon, 30 avril 1645.
(2) A. C. M., XXXII, p. 190, Gaspard IV de Coligny à M. le Duc, s. d. (mars 1C45), publiée par d'Aumale, op. cit., V,429.
leurs épousailles à Stenay, ville forte, voisine de la frontière, placée sous l'autorité du duc d'Enghien. Ils espèrent y trouver le repos nécessaire à leurs amours tourmentées. Une épître joyeuse de Voiture les y vient distraire un moment. Elle n'a pas d'autre but. Elle dit comment leur exemple échauffa si bien les gens, sur leur passage, qu'ils ne purent « durerdans leurpeau (i)- » Mais les jeunes époux n'ont pas le goût de s'attarder à ces babillages. Bien que Gaspard promette au duc d'Enghien de lui envoyer de Stenay « d'illustres narrations», ses lettres ne contiennent autre chose que des protestations contre les procédures engagées. Il supplie M. le Duc devoir le nonce et, par lui, d'obtenir que le Pape ratifie son mariage. Il ne veut point « avaler le déplaisir du clandestin » dont le Parlement vient de qualifier cet acte sans consentement des familles (2). Il envoie pièces notariées, certificats de la noblesse de Château-Thierry et justification écrite de sa main capables de prouver que Mlle de Bouteville ne fut point violentée dans sa pensée et, à cette heure, dans son corps. Il s'excuse de son style ridicule et d'une dévotion dont Son Altesse se réjouira. Il la remercie des écus
(1) Bibliothèque de Chantilly, ms., n° 538, f"' 165 et 539; Voi- TURE, Œuvres, 1701, 2e part., p. 100, A M. de Coligny. V. aussi, Sarasin, La Pompe funèbre de Voilure avec la clef, 1649, pp. 11, 18.
(2) A. C. M., XXXII, p. 452, Gaspard IV de Coligny à M. le Duc, s. d. (1645), publiée par d'Aumale, V, 431.
qu'elle lui envoie et s'attriste d'en avoir besoin. Car, on ne manquera point de l'appeler « sangsue de prince. »
« On me mande, termine-t-il, que les voleurs, les canailles et les Vantadours ont juré sur leur esprit et sur leur honneur qu'ils ne me lairroient jamais en patience. Jugés, Monseigneur, en quelle peine je dois estre puisque tant d'honestes personnes se sont liguées contre moy par de si furieux serments. Quand mes mères et les parlements m'auront pardonné, j'espère que ces animaux forts en bouche, soufriront qu'on leur mette de si bonnes gourmettes qu'il ne leur arrivera plus une autre fois de faire les chevaux eschapés (i). »
Cette situation étrange ne se prolonge heureusement pas au delà de trois mois. L'intervention de Mazarin suffit à apaiser le conflit. Bientôt les fugitifs rentrent à Paris non pardonnes assurément — car le maréchal de Chatillon et surtout Mme de Bouteville conservent intactes leurs rancunes, — mais autorisés à confirmer publiquement leur mariage. L'hôtel de Condé leur sert d'asile. On y signe bientôt un contrat (2) et Mgr de Gondi absout les fautes amoureuses de sa bénédiction solennelle (3).
(1) A. C. M., XXXII, p. iôi, Gaspard IV de Coligny à M. le Duc, s. d. (1645), publiée par d'Aumale, V, 429.
(2) B. N., Recueil de Faclums, Fm. 97, p. 13. Le contrat fut signé le 10 juin 1645.
(3) A. G. M., X.XXII, p. 127, Mme la Princesse à M. le Duc, 19 juin 1645. publiée par d'.\umale, V, 432.
Tant de tribulations aigrirent-elles les caractères ou, tout simplement, la possession déçutelle les amants romanesques ? Nul ne le pourrait dire. Toujours est-il qu'une certaine froideur se manifeste dans leurs relations subséquentes. Isabelle, demeurée seule à Paris en compagnie de Mme de Longueville (i), apprend à connaître ses deux belles-sœurs, Henriette de Coligny, comtesse d'Hadington qui, récemment revenue d'Angleterre, commence sa carrière de poétesse galante, et Anne de Coligny, qu'un secrétaire du duc d'Enghien, Vineuil, initie, en cachette, aux délicatesses physiques d'aimer (2).
Quant à Gaspard, replongé dans le carnage et la guerre, il assiste héroïquemeut au triomphe de Nordlingen. Mais toute son affectivité paraît s'êlre orientée vers le duc d'Enghien. Lorsque celui-ci, à la fin de la campagne, tombe assez gravement malade pour que son transport à Paris s'impose, le jeune homme en gémit comme d'une peine personnelle. Et dès qu'il apprend sa guérison, c'est un hymne d'allégresse que trace sa plume volontiers enthousiaste :
« Tout de bon, Monseigneur et maistre, je ne me plains plus de la fortune quelque bougresse qu'elle
(1) A. C. M., XXXII, p. 336, Mme la Princesse à M. le Duc, Fontainebleau, 25 septembre 164:5.
(2) Sur ces deux personnes, v. notre volume, Mme de la Suze cl la Société précieuse, 1908.
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soil à mon égard puisqu'elle a si heureusement travaillé à la conservation de vostre vie. Je soufrirai sans dire seulement foutre tous les coups de pieds qu'elle me voudra ruer et tous les coups de bare et de massue qu'il luy plaira descharger sur mon chef. Je n'ay présentement de chagrin que celuy de ne voir paint V. A.;j'aypensé, pour cet efect, près de dixfois déserter nostre foutue armée, foutue par l'absence de V, A (i). »
Sur Isabelle, plus un mot dans ces épîtres familières (2). Elle semble quasiment rayée de sa vie. Pourtant un événement important les rapproche. Car M. de Chatillon quitte ce monde, non sans avoir, à son tour, abjuré le protestantisme. En fermant les yeux à la lumière, ce vieux libertin au visage rubicond, n'abdique pas ses
,1) A. C. M., XXXII, p. 323, Gaspard IV de Coligmj à M. le Duc, Rosegard, 20 septembre 1645. V. aussi, M. XXXIII, p. 300, Gaspard IV de Coligny à M. le Duc, Paris, 4 septembre 164t). V. également. M., XXXIII, p. 199, Gaspard IV de Coligny à M. le Duc, Camp de Locre, 3 août 164(i. En la dernière de ces trois lettres inédites, Gaspard se montre plus affectueux encore : « Je suis dans la plus horrible mélancolie du monde depuis que j'ai quitté V. A., à qui je dirois plus de douceurs que n'en a jamais dit le plus passionné amant à sa maîtresse si je suivois mon inclination. Tout ce que je vous en diray est qu'il n'y a point de feu si ardant dans lequel je ne me brusle pour l'amour de vous, ni de mer si pmlor.de ni si salée dans laquelle je ne me noyé avec beaucoup plus dejoye que n'en aura le chevalier (de Grammont) s'il fout Marion à son voyage... »
(2 Bussy-Rabutin, op. cit.,\, IGH attribue cette indifférence à des motifs scandaleux que des documents ne confirment point. Mme de Motteville, op. cit., I, 230, l'attribue au dégoût venu par la possession.
ressentiments. Il n'est pas, à la vérité, aussi pauvre qu'il le prétendait, espérant, par des plaintes continues, escroquer d'autres biens à la reine. Il possède, de-ci, de-là, des terres importantes et Chatillou-sur-Loing, manoir héréditaire, qui sert, chaque année, d'imposants revenus. Gaspard et Isabelle espèrent qu'ils en auront la propriété. Mais le maréchal se garde de réaliser ces espérances. C'est, dit-il, en son testament, «avec un extresme regret, à cause de la désobéissance que Gaspard de Coligny luy a rendue en se mariant contre sa volonté, de sa prodigalité et mauvais mesnage qu'il le prive de sa succession ». Il lui en laisse sa vie durant « pour ses aliments et entretien » l'usufruit. L'héritage, si le jeune homme a des enfants, reviendra à ceux-ci. Dans le cas négatif il retournera à Henriette et Anne de Coligny (i).
Floués, les deux époux, sans trop de regrets, partagent avec les autres enfants, les bardes du disparu (2). Isabelle pour son compte aurait mauvaise grâce à murmurer. Elle se tait. Mais lorsque Louise-Marie de Gonzague, reine de Pologne, qu'elle connut à l'hôtel de Condé, croit devoir la consoler de la mort du maréchal, elle
(1) A. N. T., 125 i8-i«, Teslament de Gaspard III, comle de Coligny, mareschal de Chalillon. Du 4 janvier 1646.
(2) Le partage était prescrit par le testament. D'après le factum Fm. 97 précité, il eut lieu le 18 mai 1646. V. aussi, A. N. K., 1765, Inventaire des pierreries et meubles de Mme la Princesse Anne de Coligny.
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ne peut réprimer un sourire (i). Du moins, cette mort apporte au ménage désordonné davantage de bien-être. Gaspard de Coligny, en outre, obtient que le brevet de duc de Chatillon lui soit transporté (2). Mazarin s'y emploie de bonne grâce. Mais c'est tout ce que le jeune homme acquiert de lui désormais. Il lui refuse, avec un « galimatias de civilités», la charge de colonel général des Suisses que le duc d'Enghien, devenu prince de Condé par la mort de son père, demande en sa faveur (3).
Il se défie de cet écervelé qui devient exigeant et volontaire pour avoir goûté aux écus (4). Il le ménage cependant, connaissant sa valeur militaire. Avec non moins de civilités, il rejettera, plus tard, après la bataille de Lens, une nouvelle demande de M. le Prince en faveur de son ami.
De telle sorte que si Gaspard continue à servir
(1) A. C. R., II, p. 43, La Reine de Pologne à Mmede Coligny, Hambourg, 19 janvier 1646.
(2) Du BoucHET, Preuves de Thisloire de rUluslre maison de Coligny... 1662, p. 1075. Les lettres patentes datent du 20 février 1646. Elles se trouvent aux Archives nationales, 0' 12 f° 28. V. aussi, B. N., Dossiers bleus, n" 202. Dubuisson-Aube- NAY, I, 50, 69, 89 ; Moïteville, II, 264, prétendent aussi que Gaspard n'aurait obtenu son brevet qu'après la bataille de Lens (1648) et l'aurait préféré au bâton de Maréchal de France.
(3) A. C. J., IV, p. 82, M. le Duc à Mazarin, 22 octobre 1646; M. XXXIII, p. 485, Gaspard IV de Coligny à M. le Duc, 24 octobre 1616; M. XXXIII, p. .551, Mazarin à M. le Duc, s. d., Lettres publiées par d'Aumale, V, 433, 434.
(4) A. N. P. P., 151, f° 63. Gaspard obtient cependant, à la date du 26 juin 1646, une pension de 6.000 livres.
MADAME DE ( :ll.\TILLON'
avec loyalisme et accomplit des prouesses qui l'égalent à Gondé, ce n'est point par intérêt et pour l'amour de Mazarin. Il s'évertue à emplir sa vie de gaieté, mais le bonheur lui échappe perpétuellement. Isabelle ne compte pas davantage pour lui, à cette heure, que jadis ne comptèrent Marion de Lorme ou Ninon de Lenclos.
Ce sont d'étranges familles que celles du dixseptième siècle. On y découvre rarement quelque apparence de tact ou quelque preuve de délicatesse. Autour de Gaspard de Ghatillon gravite, à cette heure, François de Bouteville, frère d'Isabelle. Get adolescent s'est, avec le temps, accoutumé à la protubérance qui voûte ses épaules (i). Sa santé, tout d'abord chancelante, s'affermit. Il parle d'une voix aigrelette, mais il parle avec esprit. L'éducation dévote que lui donna sa mère n'a point empêché son âme de s'acoquiner au libertinage. Nul n'est mieux que lui impertinent, batailleur, vermine de bordels et de tripots. Le sang bouillant des Montmorency coule dans ses veines. II se défend malaisément contre la fureur sexuelle habituelle aux bossus.
II aborde la vie, admirant le prince de Gondé comme le Christ de la guerre et les petits maîtr ;s comme ses apôtres. II aspire à grossirleur troupe
(1) Le seul portrait de Bouteville où l'on discerne nettement sa bosse se trouve en tète de l'ouvrage suivant: Histoire des Amours du maréchal duc de Luxembourg, 1694.
bruyante et à semer avec elle la bonne parole. 11 n'en veut point à Gaspard de Goligny d'avoir mesusé de sa sœur et de l'abandonner maintenant. Il se félicite de posséder ce parent cordial qui le conseilleetqui volontiers prèched'exemple.
Lorsqu'un jour, il se fatigue de partager avec trois autres muguets la couche de la marquise de Gouville, c'est Gaspard qu'il supplie de lui rendre pitoyable la présidente Tambonneau, femme savoureuse dont les robes, fort légères, se lèvent à tout propos de gaillardise. Ge sont services que Ton ne refuse guère. Gaspard se transporte chez la dame et tente de l'intéresser à cette timidité qui, pour s'évanouir, quémande des avances. Elle l'écoute distraitement et quand il termine son plaidoyer :
— Si vous parliez pour vous. Monsieur, ditelle, je verrois ce que j'aurois à faire.
Il demeure interloqué un instant. Puis, comme cette présidente vaut, ne fût-ce que pour suivre la mode, qu'on traverse, en y séjournant un peu, son alcôve, il reprend son assurance. Sans plus tarder, ils lient la partie, convenant d'un rendezvous chez une certaine femme.
11 y va. Mais il eût mieux valu qu'il n'y fût pas allé. Soit indisposition, soit dégoût, il ne se montre pas davantage à la hauteur des circonstances que s'il eût été l'homme le plus pressé du monde et que si le mari mécontent eût frappé à la porte. Un autre eût été mortifié de cette at-
titude lamentable. Gaspard n'en conçoit pas la moindre honte. Avec sa discrétion ordinaire, il conte même au prince de Condé les misères de cet insuccès au déduit. Puis il l'oublie de même qu'il oublia de renseigner Bouteville sur les résultats de sa mission.
Or, M. le Prince, un matin, à son lever, entouré des petits-maîtres, sauf Gaspard, leur dit :
— Messieurs, il est arrivé un grand malheur au pauvre Chatillon. Il faut que ses amis, en cette occasion, lui témoignent leur tendresse.
Ils s'étonnent. Ils pensent que leur camarade a été chassé de la cour en punition de quelque incartade. Ils s'interrogent des yeux et M. le Prince les laisse un moment indécis. Puis, railleusement, il reprend :
— C'est qu'il a eu Mme Tambonneau toute une après disnée et ne luy a jamais sçeu faire qu'une pauvre fois ! . ..
Aussitôt les plumets de rire. Et comme ils ont langue hardie, ils vont, à tous les vents, répandre la nouvelle. La ville entière bientôt la connaît. Mme Tambonneau enragée incite Roquelaure, son amant par boutades, à venger 1 insulte. Mais le marquis s'excuse, invoquant son amitié pour Chatillon. Il ajoute :
— Ceste femme est folle. Ace compte-là, il y en a plus de douze qui sont obligez à se battre avec moy (i)!...
(1) Tallemant, VII, 78; V. aussi, VII, 80. Plus tard, le
Naturellement Isabelle n'ignore point les frasques extra-conjugales de son époux. Toujours de bonnes âmes la renseignent. Elle en souffre un peu, ayant l'esprit en désarroi. La sérénité du foyer s'ennuage des trahisons du mari et des jalousies de la femme. Déjà celle-ci se demande quelle conduite tenir et si la constance des sentiments n'est pas une duperie. Vainement elle cherche en sa famille des soutiens contre sa propre fragilité. Mme de Bouteville, sa mère, lui fait encore grise mine. François de Bouteville s'inquiète uniquement de vivre en liesse. Et voici que M. de Valençay lui enlève sa sœur en qui elle pensait trouver un recours dernier. La capricante marquise vient, en effet, de se lancer à nouveau dans une aventure galante où Roquelaure joue un rôle mal défini (i). Il est temps, pour éviter qu'elle ne distance les pécores illustres au royaume d'Amour, de la claustrer en province. M. de Valençay s'y décide. Il possède, en Berry, un château fort agréable, luxueux même (2) où, selon son vœu, la jeune évaporée, accablée d'enfants, devra cultiver une autre morale que celle de l'hôtel de Condé (3). Il ne réus-
président Tambonneau, passant par Chatillon où séjournait Isabelle, essaya de l'induire à une vengeance commune. Mais il ne la convainquit pas de cette nécessité.