‹ Madame de Chevreuse et Madame de hautefortChapitre 149 sur 215 · CHAPITRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQUIÈME

Mais le médecin qu'on avait arrêté, conduit à la Bastille, fit des aveux qui mirent sur la trace de choses fort graves, et un exempt des gardes du roi alla porter à Mme de Chevreuse l'ordre de se retirer à Angoulême : l'exempt était même chargé de l'y conduire. Il y avait à Angoulême un château fort, servant de prison d'État, où son ami Ghâteauneuf avait été détenu pour elle pendant dix années. Ce souvenir, toujours présent à l'imagination de Mme de Chevreuse, l'épouvanta; elle craignit que ce ne fût la retraite où on la voulait mener1, et, préférant toutes les extrémités à la prison, elle se décida à se

furent jamais pratiquées en semblables choses , aiant pris l'occasion pour cela qu'il estoit dans le carosse de ma fille, laquelle on fist descendre, deux archers lui tenant le pistolet à la gorge et criant sans cesse tue, tue, et autant aux femmes qui estoient avec elle. Ce procédé est si extraordinaire que, comme j'attends de votre j ustice pour me faire rendre satisfaction en la personne de ma fille, j 'ose me promettre de même de votre bonté pour ma sûreté à l'advenir contre de telles rencontres ; et quoique j'aie assez de subject de la prendre de mon innocence, j'ai de si fascheuses expériences de mon malheur que V. M. trouvera bon que je la lui demande avec d'autant plus d'instance que m'ayant ordonné de demeurer en ce lieu où je me suis privée du seul bien que je souhaite au monde, c'est la seule consolation qui me reste que d'y avoir sûreté pour moi et ma maison, et de pouvoir prier Dieu en repos qu'il vous comble d'autant de prospérité que vous en désire, Madame, de V. M., la très-humble et très-obéissante sujette, Marie de Rouan. »

1. Montrésor, Ibid. : «Ce traitement (l'emprisonnement de son médecin) souffert par un homme qui étoit son domestique, précéda de peu de jours celui qui arriva en sa personne : Riquetty, exempt des gardes du corps du roy, fut envoyé à Tours pour lui porter le commandement de se retirer à Angoulême où il la devoit mener. La crainte d'y être retenue et mise sous sure garde dans la citadelle, fit une telle impression dans son esprit, qu'elle se résolut à s'exposer à tous les autres périls qui lui pourroient arriver, pour se garantir de celui de la prison qu'elle croyoit être inévitable à moins d'y pourvoir promptement. »

rengager clans les aventures qu'elle avait affrontées en 1637 , et à reprendre pour la troisième fois le chemin de l'exil.

Mais combien les circonstances étaient changées autour d'elle, et qu'elle-même était changée ! Sa première sortie de France, en 1626, avait été un continuel triomphe. Jeune, belle, partout adorée, elle n'avait quitté la ville de Nancy et le duc de Lorraine, à jamais soumis à l'empire de ses charmes, que pour revenir à Paris troubler le cœur de Richelieu. En 1637, sa fuite en Espagne lui avait été déjà une épreuve plus sévère ; il lui avait fallu traverser déguisée toute la France, braver plus d'un péril, endurer bien des souffrances, pour trouver au bout de tout cela cinq longues années d'agitations impuissantes. Du moins elle était encore soutenue par la jeunesse et par le sentiment de cette beauté irrésistible qui lui faisait en. tout lieu des serviteurs, jusque sur les trônes. Elle avait foi aussi dans l'amitié de la reine, et elle comptait bien qu'un jour cette amitié lui paierait le prix de tous ses dévouements. Maintenant l'âge commençait à se faire sentir; sa beauté, penchant vers son déclin , ne lui promettait plus que de rares conquêtes. Elle comprenait qu'en perdant le cœur de la reine, elle avait perdu la plus grande partie de son prestige en France et en Europe. La fuite du duc de Vendôme , que celle du duc de Bouillon allait bientôt

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suivre , laissait les Importants sans aucun chef considérable. Elle avait reconnu que Mazarin était un ennemi tout aussi habile et tout aussi redoutable que Richelieu. La victoire semblait d'intelligence avec lui. Le propre frère de Bouillon , Turenne, sollicitait l'honneur de le servir, et le duc d'Enghien lui gagnait bataille sur bataille. Elle savait aussi que le cardinal avait entre les mains de quoi la faire condamner et la tenir enfermée toute sa vie. Quand tout l'abandonnait, cette femme extraordinaire ne s'abandonna point. Dès que l'exempt Riquetti lui eut signifié l'ordre dont il était porteur, elle prit son parti avec sa promptitude accoutumée, et accompagnée de sa fille Charlotte, qui était venue la joindre et ne voulut pas la quitter, elle gagna par des chemins de traverse les bocages de la Vendée et les solitudes de la Bretagne, et elle vint à quelques lieues de Saint-Malo demander un asile au marquis de Coetquen. Le noble et généreux Breton lui donna l'hospitalité qu'il devait à une femme et au malheur. Elle n'en abusa point, et après avoir déposé ses pierreries entre ses mains, comme autrefois entre celles de La Rochefoucauld 1,

•1. Plus tard, elle pria le marquis de Coetquen de remettre ses pierreries à Montrésor qui les rendit à un envoyé de Mme de Chevreuse. Mais Mazarin était informé de tout ; il connaissait la correspondance de la duchesse; il tenta de mettre la main sur les fameuses pierreries, arrêta Montrésor, et le tint plus d'un an en prison. Voyez les Mémoires de Montrésor, ibid. — Mazarin , si sévère envers Montrésor, qu'il savait un conspirateur dangereux, montra de l'indulgence envers le marquis de Coetquen dont les intentions avaient été honorables.

elle s'embarqua avec sa fille , au cœur de l'hiver, à Saiht-Malo, sur un petit bâtiment qui devait la conduire à Darmouth , en Angleterre , d'où elle comptait passer à Dunkerque et en Flandre. Mais des navires de guerre du parti du parlement croisaient dans ces parages : ils rencontrèrent et prirent la misérable barque et la menèrent à l'île de Wight. Là Mme de Chevreuse fut reconnue, et comme on la savait l'amie de la reine d'Angleterre, les parlementaires n'étaient pas éloignés de lui faire un assez mauvais traitement et de la livrer à Mazarin. Heureusement elle rencontra comme gouverneur à l'île de Wight le comte de Pembrock, qu'elle avait autrefois connu. Elle s'adressa à sa courtoisie 4, et grâce à son intervention ,

Dans ses Lettres françaises conservées à la bibliothèque Mazarine, est celle-ci qui lui fait honneur, et que Richelieu n'aurait pas écrite. Fol. 376 : à M. le marquis de Couaquin, 7 mai 1645 : « J'ai vu par celle que vous avez pris la peine de m'écrire, l'avis que vous me donnez du passage de madame la duchesse de Chevreuse dans l'une de vos maisons. Sur quoi ayant entretenu le gentilhomme que je vous renvoyé, jJai estimé superflu de vous écrire ici le particulier de ce que je lui en ai dit. M'en remettant donc à sa vive voix , je me contenterai de vous assurer que j'ai reçu comme je dois, les preuves que vous me donnez de votre affection pour le service du roi en cette rencontre. Je n'ai pas manqué de représenter à la reine tout ce que je devois excusant ce qui s'est passé par les raisons que vous mandez, et par celles que le dit gentilhomme a déduites, etc. »

1. Archives des affaires étrangères, France, t. CVI, p. 162. Lettre de Mme de Chevreuse à M. le comte de Pembroc, de l'île d'Ouit, du 29 avril 1645 : « Monsieur, La continuation de mon malheur m'obligeant à sortir promptement de France pour conserver en un pays neutre la liberté que le pouvoir de mes ennemis me vouloit osterdans le mien, le seul chemin que j'aye trouvé favorable pour éviter cette disgrâce , a esté de m'embarquer à Saint-Malo pour passer en Angleterre et delà en Flan-

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