CHAPITRE PREMIER
cardinal, la résolution; mais il avait une ambition démesurée qu'il conserva jusqu'à la fin de sa vie; l'amour s'y joignant la rendit aveugle K On ne se peut empêcher de sourire quand on se rappelle ce que dit Retz, que Ghâteauneuf amusa Mme de Ghevreuse avec les affaires; cet amusement-là était d'une espèce toute particulière : on y jouait sa fortune et quelquefois sa tête, et l'intrigue où l'un et l'autre s'engagèrent était si téméraire que pour cette fois nous admettons que ce ne fut pas Châteauneuf qui y jeta Mn,e de Ghevreuse, et que c'est elle bien plutôt qui y poussa le garde des sceaux. Châteauneuf avait alors cinquante ans 2, et le
1 . Richelieu, Testament politique, chap. ier : « Cette première charge delà justice à laquelle Votre Majesté l'appella, cent mille écus qu'il reçut de votre libéralité en une année, le gouvernement d'une de vos provinces , qui sont des grâces assez extraordinaires pour un homme de sa profession , ne furent pas des considérations assez pressantes pour l'empêcher d'être l'artisan de sa ruine. » Mémoires , t. VIT, p. 326 : «On avait fait le sieur de Châteauneuf garde des sceaux à l'éloignement du sieur de Marillac, croyant qu'il n'auroit d'autre mouvement que celui que le commandement du roi lui donneroit ou l'intérêt de son service, d'autant que jusque-là il avoit fait paroître n'avoir autre intention, et depuis quelques années étoit toujours demeuré attaché auprès du cardinal, servant avec beaucoup de témoignages d'affection et de fidélité; mais dès qu'il se vit émancipé par l'autorité de sa charge et en état d'agir seul , lors les intentions qu'il avoit tenues cachées auparavant par respect et par crainte commencèrent à paroitre. 11 se porta dans les cabales de la cour, particulièrement en celle des dames factieuses dont la principale étoit la duchesse de Ghevreuse , l'esprit et la conduite de laquelle avoient été souvent désagréables au roi, comme non-seulement n'ayant jamais manqué à être de toutes les mauvaises parties qui avoient été faites contre son service, mais même en ayant quasi toujours été un très dangereux chef de parti. » 2. Il était né en 1580. Un admirable portrait au crayon de D. De-
sentiment qu'il avait conçu pour Mme de Chevreuse devait être une de ces passions fatales qui précèdent et qui marquent la fuite suprême de la jeunesse. Pour Mme de Chevreuse, elle partagea dans toute leur étendue les dangers et les malheurs de Châteauneuf, et jamais plus tard elle ne consentit à séparer sa fortune de la sienne. Elle portait au moins dans ses égarements ce reste d'honnêteté, que lorsqu'elle aimait quelqu'un, elle l'aimait avec une fidélité sans bornes, et que l'amour passé il lui en demeurait une amitié inviolable. Déjà, depuis quelque temps, Richelieu s'était aperçu que son garde des sceaux n'était plus le même. Son génie soupçonneux , secondé par sa pénétration et une incomparable police, l'avait mis sur la trace des manœuvres les plus secrètes de Châteauneuf, et lui-même s'est complu à rassembler tous les indices de la trahison de son ancien ami dans des pages jusqu'ici restées inédites et qui nous semblent un chapitre égaré de ses Mémoires 1. On dit que pendant une maladie dont le cardinal pensa mourir, Anne d'Autriche donna un bal, et que Châteauneuf y parut et y dansa 2, folie
monstier, gravé par Ragot, le représente en garde des sceaux , d'une mine ferme et relevée.
1. Nous avons rencontré ce curieux fragment aux archives des affaires étrangères , France , t. CI , la dernière pièce du volume , sous le titre : Mémoire de M. le cardinal de Richelieu contre M. de Châteauneuf. 12 pages de la main bien connue de Charpentier, Fun des secrétaires du cardinal. Voyez F Appendice, chap. ier, note première.
2. Mémoires de Richelieu, t. VII, p. 248 ; note de l'éditeur.