‹ Madame de Chevreuse et Madame de hautefortChapitre 60 sur 215 · CHAPITRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIÈME

et de trois grandes reines, qui venait d'essuyer sur l'Océan une tempête de sept jours, et arrivait dénuée, abattue, mourante, triste objet de la compassion universelle. Richelieu , qui ne voit partout que la politique, incline à trouver dans ces hommages et dans les visites que fit Mme de Ghevreuse à Marie de Médicis des intrigues et des complots. Ce sont là vraisemblablement les accusations dont se plaint à mots couverts Mme de Chevreuse dans ses dernières lettres. Elle les repousse et avec raison ; elle se tint tranquille et même fort circonspecte aussi longtemps qu'elle conserva l'espoir d'une sincère réconciliation avec Richelieu ; mais lorsqu'elle se crut bien sûre qu'il la trompait, l'attirait en France pour l'avoir en sa dépendance et au besoin la faire enfermer, ayant rompu avec lui elle se considéra comme délivrée de tout scrupule, et ne songea plus qu'à lui rendre guerre pour guerre.

Quelque temps après Marie de Médicis vint encore à Londres chercher un refuge une autre victime du cardinal, un autre proscrit, intéressant au moins par l'incroyable iniquité des formes du jugement rendu contre lui : le duc de La Valette, le fils aîné du vieux duc d'Épernon, le propre frère du cardinal de La Valette, l'un des généraux et des confidents de Richelieu, qui peut-être l'avait sauvé par ses conseils à la journée des dupes, et dont l'épée l'avait tant de fois fort bien servi dans les Pays-Bas et en

Italie. Le duc de La Valette avait commis sans doute une grande faute. Au siège de Fontarabie, placé sous les ordres de M. le Prince, il avait fait échouer cette importante entreprise en ne secondant pas son général comme il le devait. Il n'avait point trahi , il ne s'entendait point avec l'ennemi ; mais une jalousie fatale envers le prince de Condé l'avait fait manquer à son devoir. Une juste punition eût satisfait l'armée; l'excès de la condamnation et le scandale du procès révoltèrent tous les honnêtes gens. Au lieu d'être traduit devant le parlement en sa qualité de duc et pair, selon les règles de la justice du temps, Bernard de La Valette fut livré à une commission , comme l'avait été le maréchal de Marillac. Le duc, voyant qu'on en voulait à sa vie, s'enfuit, et on le jugea par contumace de la façon la plus inouïe. Le roi assembla dans sa chambre un certain nombre de membres du parlement, le premier président, les présidents à mortier, quelques conseillers d'État, quelques ducs et pairs bien choisis ; il en forma une sorte de tribunal, se mit à sa tête, présida lui-même, et malgré la résistance généreuse de la plupart des membres du parlement, qui demandaient que l'affaire leur fût renvoyée selon toutes les ordonnances, il força -ces prétendus juges de délibérer *, d'adopter les tristes conclusions du procureur- général, et on

1. U faut voir cette scène inouïe, non pas seulement dans la rela-

déclara le duc de La Valette criminel de lèse majesté, coupable de perfidie, trahison, lâcheté et désobéissance; il fut condamné à être décapité, ses biens confisqués, et ses terres mouvant de la couronne réunies au domaine du roi. Le procureur- général Mathieu Mole eut grand' peine à se faire décharger du soin de mettre à exécution cette odieuse sentence, et l'illustre contumace fut décapité en effigie, sur la place de Grève, le 8 juin 1639. Une telle façon de procéder en matière criminelle était le renversement de toutes les lois du royaume. Puisqu'elle consterna des magistrats attachés au roi , et qui certes n'étaient pas des factieux, tels que les présidents Lejay, Novion, Bailleul , de Mesmes, Bellièvre, est-il surprenant qu'elle ait révolté l'âme d'une femme, et que Mme de Chevreuse ait conjuré Charles 1er de recevoir dans ses États le noble fugitif? Remarquez bien que le duc de La Valette n'arriva en Angleterre qu'à la fin d'octobre 1639, lorsque Mme de Chevreuse n'avait plus aucun ménagement à garder envers Richelieu. Elle intercéda si vivement auprès de Charles Ier, que malgré l'opinion contraire du conseil des ministres et grâce à l'intervention de la reine, elle obtint pour le duc la permission de venir

tion détaillée et suspecte que publièrent les amis de La Valette, et qui se trouve parmi les pièces imprimées à la suite des Mémoires de Montrésor, mais dans les Mémoires d'Orner Talon, collection Petitot, ne série, t. LX, p. 186-197.

résidera Londres, et même d'être présenté au roi, mais en particulier et en secret, pour ne pas trop blesser la France i : vaine précaution, qui ne sauva pas le roi Charles des rancunes vindicatives de Richelieu. Le cardinal, voyant que Mmc de Chevreuse l'emportait sur lui auprès du roi d'Angleterre et qu'elle le poussait vers ses ennemis, travailla plus que jamais à susciter au malheureux roi des embarras domestiques qui le missent hors d'état de nuire à la France; il poursuivit dans l'ombre ses pratiques artificieuses auprès des parlementaires, et surtout auprès des puritains d'Ecosse 2.

De son côté, Mme de Ghevreuse ne s'endormit pas. Une fois son ancien duel avec Richelieu renouvelé, elle forma à Londres, avec le duc de Vendôme, La Vieuville'et La Valette, une faction d'émigrés actifs et habiles qui, s' appuyant sur le comte de Holland, alors un des chefs du parti royaliste et de l'armée de

i. Mémoires de Richelieu, t. X, p. 498 et 499.

2. Voyez la lettre de Richelieu au comte d'Estrade du 2 décembre 1637; voyez aussi dans r Appendice diverses lettres de 1639 de Boispille au cardinal, où il lui donne des nouvelles du peu de progrès de l'armée royaliste en Ecosse avec une satisfaction mal dissimulée qui trahit les sentiments de celui auquel il écrit. Richelieu fit imprimer le Manifeste des Écossais, lorsqu'ils s'avancèrent en 1641, vers l'Angleterre, dans la Gazette de cette année, n° 34, p. 161. «On ne peut douter, dit l'exact et savant père Griffet, t. III, p. 158, que Richelieu n'ait été un des premiers auteurs de la révolution qui conduisit dans la suite Charles 1er sur l'échafaud et Cromwell sur le trône. M. de Brienne parait en convenir, mais il a soin de remarquer que les choses allèrent bien plus loin que le cardinal ne l'avait prévu et qu'il ne l'eût souhaité. »

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