CHAPITRE PREMIER
cours des siècles, la noble maison n'a pas cessé de produire des héroïnes au cœur résolu, comme aussi, il faut bien le dire, des beautés plus brillantes que sévères. A cet égard , celle dont nous allons retracer l'histoire n'avait pas dégénéré de sa race, et elle était bien du sang des Rohan.
Elle était fille d'Hercule de Rohan, duc de Montbazon, serviteur zélé d'Henri IV, pair et grand veneur, gouverneur de Paris et de l'Ile-de-France, et de sa première femme Madeleine de Lenoncourt, sœur d'Urbain de Laval, le maréchal de Bois-Dauphin. Née presque avec le xvne siècle, en décembre 1600 ? elle perdit sa mère en très bas âge, et en 1617 elle épousa cet audacieux favori de Louis XIII, qui, sur la foi de la mobile amitié d'un roi, osa entreprendre de renverser l'autorité de la reine-mère, Marie de Médicis, détruisit le maréchal d'Ancre, combattit à la fois les princes et les protestants, et commença contre Richelieu lui-même le système de Richelieu. Disons-le en passant : n'est-il pas indigne de l'histoire de rapporter l'élévation de Luynes à un caprice de roi , qui prend un de ses pages, un petit gentilhomme, pour en faire un premier ministre, parce qu'il le trouve habile dans l'art de dresser des faucons? C'est là peut-être l'origine de la fortune de Luynes, ce n'en est pas le fondement. Ce petit gentilhomme, fils du capitaine de Luynes, comme on l'appelait, un des officiers les
plus courageux et les plus intelligents d'Henri IV, était lui-même un homme d'esprit et de cœur, qui remit en honneur et maintint tant qu'il vécut, sous l'inspiration directe de Louis XIII, l'œuvre du grand roi, que Richelieu avait d'abord combattue en sa qualité de favori de Marie de Médicis, et que plus tard il reprit avec une grandeur incomparable, se tournant peu à peu contre ses anciens amis et sa première protectrice, au point de la faire exiler, précisément comme avait fait Luynes1. Le jeune et
1. Il ne faut pas être dupe des mémoires de Richelieu, destinés, comme tous les mémoires, à tromper la postérité au profit de leur auteur. Richelieu n'a pas du tout commencé comme il a fini. Il a commencé par être un partisan de l'alliance espagnole pour complaire à la reine-mère. Voyez un écrit aujourd'hui fort rare de Richelieu, Harangue prononcée en la salle du Petit-Bourbon , le 23 février 1615, à la clôture des Estats tenus à Paris, par révérend père en Dieu, messire Armand -Jean du Plessis de Richelieu, évesque de Luçon. Richelieu félicite le roi, qui était majeur, d'avoir « remis les rênes de ce grand empire en la main de la reyne sa mère, afin qu'elle eût pour quelque temps la conduite de son estât. » L'Espagne et la France « n'ont rien à craindre estant unies, puisque estant séparées elles ne peuvent recevoir de mal que d'elles-mêmes. » Ajoutons que Luynes, frappé du mérite de Richelieu, avait fini par le tirer de disgrâce, qu'il se proposait de le faire rentrer dans les affaires, et que pour se l'attacher il avait fait épouser la nièce de Richelieu, Mlle Du Pont de Gourlai, la future duchesse d'Aiguillon, à son propre neveu Combalet. Aussi Richelieu passa-t-il alors pour servir sous main Luynes , et c'est en grande paitie pour effacer et démentir ce bruit très-fondé que Richelieu, qui unissait toutes les misères et les petitesses de la vanité à toutes les grandeurs de l'ambition et de l'orgueil, s'applique en ses mémoires à décrier le connétable, lui reprochant tout ce que plus tard il fit lui-même. Luynes attaqua résolument et soumit promptement les princes révoltés, et le traité d'Angoulème maintint la reine-mère dans un éloignement nécessaire sans rigueurs inutiles. Quand Rohan et Soubise osèrent tirer l'épée, le nouveau duc de Luynes gagna le titre de connétable